‹ La somme des sentencesChapitre 34 sur 53 · OTHON DE FRISINGUE · texte numérisé non relu

OTHON DE FRISINGUE

perdue, une circonstance très spéciale nous permet de donner le coup de grâce à la difficulté.

Hofmeister sait, comme tout le monde, que l'auteur du Chronicon en fit deux éditions, la première à la fin de 1 146, la seconde en 1157; que nous n'avons que la seconde de ces éditions; que, sans se donner toujours la peine de corriger ce qui du texte primitif, était devenu inexact en 1157, Othon avait, entre 1146 et 1157, ajouté à sa première rédaction un certain nombre de détails concernant des faits d'actualité; que, si nous voulons discerner ce qui est spécial à la seconde édition, nous n'avons pas d'autre moyen que de nous servir des dates, connues par ailleurs, des faits mentionnés par le texte définitif. Hofmeister, qui est un érudit, savait tout cela.

Mais il ignorait, en 191 2, ce que nous avons montré plus haut, à savoir que la Somme est sûrement postérieure au concile de Reims et par conséquent à la première édition du Chronicon. Aussi, il ne lui est pas venu à l'esprit de se demander si le paragraphe d'Othon, où il est question de la suppléance du baptême par la foi, n'était pas d'aventure une addition, faite après coup, dans la marge de la première édition. En d'autres termes, Hofmeister a fait ce que font et doivent faire tous les critiques qui étudient le texte d'Othon : on considère comme appartenant à l'édition de 1146, tout ce qui n'est pas démontré par ailleurs avoir eu lieu entre 1146 et 1157. Hofmeister n'est donc nullement répréhensible. Mais il n'en suit pas que nous devions le suivre et l'imiter.

Nous avons des raisons très positives qui nous amènent à conclure que le paragraphe dont il s'agit est nécessairement une addition au texte primitif. Othon n'a pas pu en 1146, viser un livre qui n'existait pas. Entre 1146 et 1157, il aura eu connaissance, peut-être, du texte des Sentences du Lombard, où le texte d'Ambroise est cité, et où se trouve in terminis la formule : « Deus non alligavit potentiam suam sacramentis^ . » Et cela pouvait lui suffire pour écrire son paragraphe, bien que le Lombard ne

^ Liber Sententiarum, lib. IV, dist. IV (PL, CXCII, 848, n. 4 et 5 ; édit. Quaracchi, t. II, p. 768).

désigne pas l'ouvrage de saint Ambroise comme « une lettre de condoléance ». Et, si l'on y tient, il aura aussi reçu, — car il suivait de près le mouvement littéraire de France, — la Somme; et il aura rédigé sa note de protestation en marge de son manuscrit du Chronicon. De la sorte, le témoignage d'Othon, loin de nous faire une difficulté, confirme notre thèse : tant il s'accorde pour les dates et pour l'ensemble des faits avec tous les témoignages ci-dessus rapportés. La Somme existait et était connue en Allemagne avant 1157. Rien d'étonnant que le bibliothécaire de Prufening l'y ait cataloguée en 11 58 !

Le second et dernier texte que l'on pourrait nous opposer est tiré du Liber de vera philosophia. Nous avons déjà dit ^ que l'auteur anonyme de ce pamphlet affirme l'antériorité de la Somme, que le Lombard aurait imitée : « in multis eum imitatus ». Mais, comme nous savons que ce pamphlétaire, — qui est d'ailleurs un témoin tardif, puisqu'il écrivait après 1179, et un témoin éloigné du lieu des événements, puisqu'il a vécu en Terre-Sainte, — se trompe sûrement sur la paternité victorine et par suite sur la date de composition de la Somme ; comme son témoignage contredit plusieurs faits certains, qu'il est contrebalancé par l'opinion des Cisterciens qui attribuèrent la Somme à un élève de Pierre le Lombard, Eudes de Soissons; comme cet anonyme est en désaccord avec tous les autres témoignages de critique externe qui nous sont connus, et qu'il ne donne aucune preuve de son dire, il n'y a pas lieu d'en tenir compte.

D'ailleurs, le premier reproche que \q Liber de vera philosophia fait à la Somme, c'est d'en appeler à l'autorité des contemporains : « Quod sapientibus huiiis temporis oporteat credere in obscuris Scripturis ^. » Ce n'est pas là une simple chicane sur la méthode de l'auteur de la Somme; il y a plus dans ce texte. L'anonyme, qui sait et dit lui-même ailleurs ' que ce n'est qu'à partir du concile de Reims, en 1148, que l'on trouve des réfu-

' Voir plus haut, p. 56.

' KouKNiER, op. cit., p. 68. Cfr le Prologue de la Somme (^h, CLXXVI,42).

• Idem, ibid., p. 75 et 6a.

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