‹ La somme des sentencesChapitre 35 sur 53 · LA «SOMME» NOMME GILBERT I3I · texte numérisé non relu

LA «SOMME» NOMME GILBERT I3I

tations explicites, formelles du système complet et intégral des Porrétains, veut blâmer la Somme d'avoir reproduit ces réfutations. Ce faisant, il nous avertit, sans y penser, de n'ajouter aucune foi à ses dires; et les seize propositions qu'il extrait de la Somme nous donnent le moyen de corriger son erreur d'attribution et de date. La Somme a suivi ses contemporains dans la réfutation du porrétanisme : elle est donc, quoi qu'en pense l'anonyme, postérieure aux Sentences du Lombard.

Dans le genre de question qui nous occupe, établir une date de composition uniquement par voie de témoignage, c'est s'exposer à voir s'effondrer toutes ses conclusions par suite de la découverte d'un misérable bout de parchemin daté, qui dise explicitement le contraire de ce qu'on avait cru pouvoir déduire des faits et des textes connus. Sans doute, c'est beaucoup, quand il s'agit de la date de composition d'un ouvrage dont tant d'énidits se sont occupés, de savoir que jusqu'à ce jour personne n'a encore publié aucun document qui contredise l'opinion que l'on croit devoir adopter. Mais, malgré tout, la chance de se voir un jour contredit par un document ignoré, empêche ce plein repos de l'esprit que donne la certitude de la vérité démontrée. Peut-être l'étude du témoignage de la critique interne nous donnera-t-il cette pleine certitude qui, si nous y parvenons, nous délivrera du souci du coup de théâtre de l'inédit. Étudions donc la Somme elle-même. Elle nous a appris qu'elle est postérieure aux Sententiae divinitatis qui furent lacérées au concile de Reims, et à ce concile lui-même. Nous dira-t-elle qu'elle est postérieure aux Sentences du Lombard .''

On sait qu'il est très rare que les écolâtres du moyen âge mentionnent par leur nom leurs contemporains vivants. Or, la Somme nomme Gilbert de la Porrée, à propos d'une opinion singulière de celui-ci sur la prédestination \ Gilbert mourut

Somme, tract. I, 12 (PL, CLXXVI, 64, A).

en II 54; la Somme par la mention nominale d'un adversaire, ne nous donnerait-elle pas à entendre qu'il faut la dater de cette année ou de l'année suivante ? Et cette indication coïncide d'une manière frappante avec ce que nous avons conclu précédemment : à savoir que la Somme a été composée peu de temps après les Sentences du Lombard. Grabmann signale ^ que, dans un manuscrit d'Erlangen, n. 238, on lit deux passages qui manquent dans les autres manuscrits connus de lui, et que le passage oii Gilbert est nommé, fait défaut. Peut-être ces additions et cette omission sont-elles dues à la fantaisie ou à la négligence du copiste, et, dans ce cas, il n'y rien à en déduire. Peut-être aussi ces particularités n'ont-elles rien d'accidentel; alors le manuscrit d'Erlangen serait le premier état de la Somme, probablement le cahier d'un élève de maître Hugues, avant la mort de Gilbert. Et, ainsi, nous apprendrions que la Somme était sur le métier dès 1153. C'est encore un an, au moins, après la date des Sentences du Lombard. De nouveau, même incomplète, la Somme semble nous dire à quel moment elle fut écrite.

Il est d'ailleurs certain que tous ceux qui font remonter très haut dans le xii® siècle la composition de la Somme, en contredisent le « Prologue ».

On sait que le plagiat était de mode au moyen âge, spécialement dans le monde des écolâtres ; jamais on ne vit tant de geais parés des plumes de si peu de paons. Maître Hugues a fait comme beaucoup de ses pareils : il a copié et démarqué en grand d'un bout à l'autre de son travail. Mais à la différence de beaucoup d'autres, il a eu l'honnêteté et la modestie de nous en prévenir dans sa préface '\ où il expose candidement sa méthode de composition.

Partout où cela sera possible, dit-il, il s'en tiendra à l'autorité, c'est à dire à l'Écriture et à la tradition des Pères. Puis, dans

' Grabmann, Geschichte der scholastùchen Méthode, t. II, p. 300, n. i. • PL, CLXXVI, 42.

Page 1