LE PROLOGUE DE LA « SOMME » I
les questions obscures, où le sens des « autorités » n'est pas certain, Hugues aura recours aux écrivains approuvés et orthodoxes; et il rapportera ce que disent ces sages de son temps sur les points obscurs : « quid nostri temporis sapientes de tilts sentiunt in médium conferre ». Cependant il ne fera pas un pur travail de manœuvre, de compilateur; il essaiera de mettre en bonne lumière, par voie de raisonnement et d'autorité, pourquoi il suit tel de ces modernes plutôt que tel autre.
D'où il suit que tous ceux qui traitent la Somme comme un ouvrage original, qui lui assignent une date si reculée que maître Hugues n'a rien eu à copier et que tout le monde l'a pillé, contredisent le texte de la préface. Le seul moyen de rester fidèle au sens naturel de cette préface, c'est de rajeunir la Somme y autant que le permettent les autres données de la critique interne et externe.
D'ailleurs, une étude attentive de cette courte préface amène à penser que la phrase de forme affirmative qu'emploie l'auteur : « Je rapporterai ce que disent sur les points obscurs les sages de mon temps », a dans son intention un sens exclusif, à savoir : Je ne dirai rien de moi-même, car en théologie il vaut mieux se taire que de dire des nouveautés, même magnifiques ; je suivrai les traces des «autorités»; à leur défaut, je suivrai les sages contemporains qui ont exprimé leur opinion personnelle sur les points obscurs : « his qui maxime auctoribus accedunt ^ », à la condition toutefois que cette opinion me paraisse solidement appuyée par de bonnes autorités et de bonnes raisons. N'est-ce pas nous avertir qu'il ne faut rien chercher de personnel dans le texte de la Somtne ? Le travail de l'auteur sera de choisir, de discerner entre les opinions de ses devanciers ; et de reproduire, à sa façon, ce qui lui aura paru le meilleur. Mais, suivant le
' Que le mot auctor doive s'entendre comme nous le faisons, on peut s'en convaincre en lisant dans saint Bonaventure pourquoi Pierre le Lombard n'est ni un copiste, ni un compilateur, ni un commentateur, mais un auctor (Proaemium in I librum Sentent., art. 5, dans les Opéra omrtia, édit. Quaracchi, 1882, t. I, p. 15).
conseil de l'apôtre \ tout en étudiant le dogme, il a trop de retenue, trop de respect pour la vérité révélée, il connaît trop les obscurités de la théologie, pour oser jamais rien dire qui pane uniquement de son cerveau. Tel est, si je ne me trompe, le sens de tout ce prologue.
Le problème qui nous reste à résoudre est le suivant. Dans les onze premiers chapitres de la Somme , maître Hugues a été absolument fidèle à son programme ; il n'a rien dit de lui-même ; nous avons retrouvé toutes ses sources, sauf pour quatre morceaux, que l'on ne retrouve pas ailleurs et qui se rencontrent dans les Sentences du Lombard. Si nous nous en rapportons à la préface ; si, comme tout le reste de ces onze chapitres nous le prouve, elle a bien le sens exclusif qu'elle paraît avoir, le problème est résolu : les quatre morceaux ont été empruntés au Lombard par maître Hugues. Et c'est Hugues lui-même qui nous en avertit, en nous prévenant dans son prologue qu'il ne fera que choisir entre les opinions des sages de son temps.
J'avoue qu'une telle argumentation me paraîtrait passablement hasardeuse, si je n'avais pas été amené à la faire par toute la suite de cette étude; et si, dans son résultat, elle ne coïncidait pas si exactement avec tous les témoignages de la critique externe. De plus, j'avoue aussi qu'il serait puéril de raisonner de la sorte pour quatre morceaux qui n'auraient aucune portée, aucune originalité, aucune importance doctrinale. Mais il s'agit, comme on l'a vu plus haut, de la célèbre formule « Una quaedam summa res... », et des maîtresses pièces de la puissante construction logique par laquelle de nos jours encore on en établit le sens et la légitimité. Si maître Hugues a emprunté ces quatre morceaux au Lombard, il a été sans doute le premier théologien à apprécier la valeur de la découverte géniale de l'auteur des Sentences; et sa prompte adhésion à cette puissante doctrine, qui ruinait en quatre mots toutes les erreurs et toutes les arguties sur la Trinité qui désolaient les écoles du xii® siècle, cette prompte adhésion fait le plus grand honneur à sa sagacité.
* « Profanât vocum novitatcs vitcmus... Mcliu8 est non eloqui (ubi sine periculo non erratur) magna, quam defînire contraria.» Prologue cité.