‹ La somme des sentencesChapitre 37 sur 53 · LE CONCILE DE LATRAN I · texte numérisé non relu

LE CONCILE DE LATRAN I

Que si, au contraire, maître Hugues avait de fait, avant le Lombard, trouvé tout ce que je viens de dire, et écrit dans sa préface ce qu'il y a mis, à savoir qu'il s'en tiendrait aux bonnes opinions de ses contemporains, il faudrait conclure que c'était un naïf, un inconscient : contre quoi, tout l'ensemble de la Somme proteste.

D'ailleurs, si nous nous élevons au-dessus de la région des copistes, des glossateurs, des ergoteurs, des chicaneurs, et de leurs erreurs de date et d'attributions, nous entendons la voix d'une autre tradition. La formule « Una quaedam summa res est... », et les arguments qui la prouvent, sont dans la Somme, c'est certain ; et pourtant ce n'est pas à maître Hugues, l'auteur de la Somme, mais à Pierre le Lombard, que tous nous l'attribuons, avec le concile de Latran : « Nos cum Petro Lomhardo^.)) Qu'on le remarque bien; je n'argumente pas de l'autorité infaillible du concile : car je connais assez les règles d'interprétation des textes conciliaires pour savoir qu'il suffit à la vérité de la phrase de Latran que de fait Pierre le Lombard ait employé et soutenu la formule « Una quaedam summa res », attaquée par Joachim de Flore, et qu'il n'est pas nécessaire pour que cette phrase conciliaire soit vraie, qu'il en ait été l'inventeur. Mais rien ne peut m'empêcher de penser qu'au concile de 1215, il se trouvait des vieillards, anciens étudiants de Paris, comme Innocent III lui-même, dont les plus âgés avaient pu voir et entendre Pierre le Lombard en personne, et qui avaient gardé le souvenir de la paternité lombardienne de la formule « Una quaedam summa res »; et, quoi qu'il en soit des autres, pour ces vénérables membres du concile, anciens écoliers de Paris, le « Nos cum magistro Petro Lomhardo » voulait dire : Joachim de Flore ne s'est pas trompé en attribuant l'invention de cette formule à Pierre le Lombard; elle est en effet de lui, nous le

' Mansi, XXII, 983.

savons; tout le monde le disait à Paris, de notre temps. Et de fait, nous avons trouvé sous la plume d'un élève d'Eudes de Soissons, à propos de cette formule, cette remarque désobligeante qu'Eudes la répétait parce que le Lombard, son professeur, l'avait dite. Si donc, comme il semble, il a existé une tradition orale, et même écrite, de la paternité lombardienne de la célèbre formule, je suis en droit de conclure que cette tradition implique la postériorité de la Somme par rapport au Lombard. Loin d'être, en histoire, un novateur, je ne fais que renouer après bien des siècles, le fil rompu de ce que les gens avertis pensaient au xii® siècle : la seule différence est que je tire de la paternité lombardienne de la formule « Una quaedam...y)y une conséquence sur la date de la composition de la Somme, que le moyen âge n'a pas déduite. En deux mots : si vraiment, comme le moyen âge depuis le Xli® siècle semble en avoir gardé la tradition, le Lombard est vraiment le père de la formule « Una quaedam...y) et de tout ce qu'elle suppose d'analyse, nécessairement l'auteur de la Somme a utilisé les Sentences.

Pour finir, la Somme semble nous dire elle-même clairement qu'elle est postérieure aux Sentences. En effet, si on la suppose antérieure au Lombard, elle se contredit et tombe dans une absurdité, puisqu'elle se déclare prête à admettre précisément ce qu'elle vient de réfuter. Si, au contraire, on la suppose postérieure aux Sentences, tout s'explique le plus naturellement du monde, et la rédaction des Sentences et de la Somme devient intelligible.

Voici de quoi il s'agit : la Somme soutient \ à la fin du chapitre IX, que, quand on parle de la Trinité, le mot personne signifie l'essence divine, et que le même mot personne avec un déterminatif, comme persona Filii, alia persona, signifie les propriétés des personnes. Elle prouve de son mieux cette thèse,

Tract. I, 9 (PL, CLXXVI, 56). — Voir plus haut, p. 105.

Dl^FINITION DE LA « PERSONNE J> 137

empruntant sa démonstration et ses formules à Gautier de Mortagne. Et à la fin de son argumentation, elle ajoute :

" Si quis hanc quaestionem convenientius potest solvere, ego nuUi praeiudico. »

En d'autres termes, l'auteur de la Somme connaît une autre solution que celle qu'il adopte, et il sent le besoin de bien spécifier qu'il n'attaque pas cette solution, qu'il n'a rien à dire contre elle.

Maintenant, ci la Somme a. été écrite avant le Lombard, la formule : « Ego nulli praeiudico » signifie fatalement : « Je sais qu'il y a une autre opinion sur le sens du mot personne, celle des Porrétains, que je viens de réfuter en détail : mais ego nulli praeiudico ». Car avant les Sentences du Lombard, on ne trouve trace nulle part, pas même chez saint Augustin, pas même chez Boèce, d'un troisième sens donné au mot personne. C'est Pierre le Lombard, qui très timidement, probablement sous l'infliuence de ce qu'il savait par saint Jean Damascène, a le premier proposé l'explication que le mot personne signifie l'être distinct subsistant : explication qui, depuis lors, a survécut

Si, au contraire, on suppose que la Somme est postérieure aux Sentences^ tout devient intelligible, lumineux et très simple.

Abélard et son école, Gautier de Mortagne avaient enseigné que le mot personne, tout court, signifie l'essence, en sorte que a Pater est persona)) est l'équivalent de «.Pater est Deusy); que le même mot personne, avec un déterminatif, signifie la propriété des personnes ^. Et ils pensaient expliquer par là pourquoi nous disons trois personnes et non pas trois dieux, ou trois toutpuissants.

Quand le Lombard rédigea ses distinctions XXIII à XXV il connaissait les attaques des Porrétains ^ contre la solution jusque-là classique ; il savait que ceux-ci n'admettaient pas que le mot personne signifie jamais l'essence; et qu'ils expliquaient

^ Cfr Thomas d'Aquin, Sutnma theoL, I, xxix, a. i et 4.

^ GiETL, Die Sentenzen Rolands, p. 45, note.

' Voir les Sententiae divinitatis (édit. Geyer, p. 166-170).

138 DATE DE COMPOSITION DE LA « SOMME y>

d'une façon jusqu'alors inouïe, pourquoi nous disons qu'il y a en Dieu trois personnes, et nions qu'il y ait trois dieux. Et le Lombard fut très embarrassé : « Oritur hic quaestio difficilis \ » On a souvent reproché au Lombard ses hésitations, et ses faux pas. Je suis moins sévère : ses faux pas sont instructifs, et si nous n'errons plus là où il s'est trompé, si nous voyons clair là où il a hésité, n'est-ce pas souvent à lui que nous devons nos belles assurances et nos clartés ?

Dans son embarras, le Lombard cherche à tout concilier. Il reproduit, très exactement, mais en modifiant leur terminologie, comme le demandait l'état actuel du débat avec les Porrétains, l'opinion d'Abélard et de Gautier de Mortagne : qu'ils les aient eus entre les mains, en composant, ce n'est pas douteux, car il cite les textes patristiques sur lesquels les deux s'appuyaient; mais loin de les traiter en adversaires, il concède que leur façon de parler est traditionnelle, patristique. Donc le mot personne signifie quelquefois Vessence, quelquefois la propriété. Il sait très bien que les Porrétains soutiennent que le mot personne signifie exclusivement la propriété; et que, de là, ils tirent argument pour distinguer les propriétés des personnes : ce qui va contre l'unité ou l'identité, nous dirions la simplicité, de la divine substance. D'un autre côté, il sent que, dans l'opinion d'Abélard et de Gautier, on répond assez mal à la question : si personne veut dire essence, pourquoi trois personnes, et pas trois dieux ?

A la distinction XXIV il a essayé d'une solution ^, qui est malheureuse : les noms de nombres n'ont qu'un sens négatif en Dieu. Avait-il quelque scrupule sur la valeur de cette échappatoire, on ne sait. Mais à la distinction suivante, il reprend la question; et il trouve enfin moyen de se séparer des Porrétains ^ par un coup de maître. Sans blâmer ses devanciers, qui ont eu des vues orthodoxes sur la divine simplicité, il déduit de quelques textes patristiques que le mot personne a un troisième sens, et écrit à deux reprises ^ qu'il vaut mieux dire, avec les

' Lib. I, dist. XXIII, 3 (PL, CXCII, 583; édit. Quaracchi, t. I, p. 148). •PL, CXCII, 586, 2; édit. Quaracchi, t. I, p. 154. ' PL, CXCII, 589-591 ; édit. Quaracchi, 1. 1, p. 160-163.

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