LA THÈSE NOUVELLE : HUGUES DE MORTAGNE
seur Gillmann, de Wurzbourg, avait trouvé deux manuscrits du xii' siècle à la bibliothèque de l'université. Lui aussi se contente de poser la question, sans prendre définitivement position. ^
Les systèmes examinés jusqu'ici se bornaient pour fixer la paternité de la Somme, à un groupe relativement restreint de personnages, et étaient circonscrits dans des limites chronologiques uniformément admises par les partisans des deux opinions contradictoires.
L'ensemble de l'étude qui va suivre, abandonne une partie de ces positions traditionnelles regardées comme acquises. La thèse négative opposée à l'origine victorine de la Somme, se double maintenant d'une thèse positive, qui présente l'auteur du traité dans la personne de Hugues de Mortagne. Mais la solution proposée va plus loin encore : sans que la thèse positive ait besoin strictement de cet appui pour subsister, elle introduit dans la chronologie traditionnelle un changement radical en plaçant la composition de la Somme vers l'année 1155. C'est dire qu'elle lui assigne une date postérieure à celle du Livre des Sentences de Pierre Lombard et qu'elle fait dépendre du Magister Sententiarum l'auteur de la Somme ; par suite, Pierre Lombard hérite de la part d'originalité dont jusqu'ici avait bénéficié la Somme et c'est sur celle-ci et non plus sur le Maître des Sentences que retombe l'accusation de plagiat.
Nous entendrons le P. Chossat faire lui-même l'exposé des appuis qu'il donne à cette solution. Mais c'est demeurer conforme aux grandes lignes de cette introduction que de mettre en regard de son système original les conceptions universellement admises jusqu'ici sur l'histoire doctrinale du xii® siècle. Il ne peut être question de faire l'histoire du débat, puisque la relation inverse, qui avait fait de la Somme une des sources principales du Lombard, n'a guère été contestée, encore qu'elle ait pu être assez souvent insoupçonnée, avant cinquante ans; la tentative de Mignon
^ Bischof Otto von Lucca Verfasser der « Summa Sententiarum » ? dans Der Katholik, quatrième série, t. XIX, 1917, p. 214-216.
en 1890, désavouée ensuite par son auteur lui-même, ne marque même pas un épisode dans l'histoire littéraire de ces deux sommes théologiques du xii® siècle. L'époque contemporaine ne faisait que préciser les idées de la période moderne, représentées assez dubitativement par une thèse de Reinel * sur le plagiat, et de nos jours, souvent sans trop s'en douter, on répétait ce que les annotateurs critiques des Sentences n'avaient cessé d'inscrire dans les notes marginales des manuscrits, depuis le commentateur anonyme de Troyes et le glossateur anglais d'Erfurt, jusqu'aux lecteurs du xv^ siècle de Salzbourg, de Paris, de Nuremberg ou de Cambridge. La thèse nouvelle heurte donc de front les idées acquises, qu'énonçaient ou que supposaient, sous des formes diverses, mais toujours avec la même sérénité d'une certitude consciente d'elle-même, au point de ne plus même songer à vérifier ses titres, les traités d'histoire littéraire, les éditions critiques et les ouvrages d'exposé doctrinal.
Les dernières éditions du Lombard, comme celle qui accompagnait les Opéra S. Bonaventurae en 1882-89, et celle qui en 191 6 perfectionnait encore le texte de cette première édition de Quaracchi, devraient donc remanier complètement leurs notes et retourner leur table des sources et des emprunts. De même, les nombreux travaux consacrés depuis trente ans à la recherche des modèles utilisés par le Lombard, devraient donc être remis sur le métier et remplacer, à chaque rencontre, par le mot de plagiat ou d'emprunt celui de sources ou de modèle; l'auteur de ces lignes, tout le premier, aurait à alléger pas mal la liste des méfaits de transcription dont il avait constamment accusé le Lombard. A cette considération s'en ajoutait une autre, qui ne manquait pas de poids non plus : un manuel de théologie, incomplet, relativement pauvre en appuis patristiques, imprécis dans beaucoup de questions, pouvait-il avoir eu pour modèle une œuvre complète, bien ordonnée, et richement documentée ?
* Sous la présidence de Jacques Thomasius, Dissertatio philosophica de plagia litterario, Wetssenfels, 1679, p. 201, n. 4.52, et 493-502; voir J. de GHKU.1NCK, l..es notet marginales du "Liber Sententiarum ^, dans la Revue d'Hiitoire ecclésiastique, t. XIV, 1913, p. 518-521.