CHRONOLOGIE DE LA « SOMME » ET DES « SENTENCES » I
Et c'est ainsi que, à première vue, la thèse nouvelle prenait à peu près l'aspect d'une gageure ! Cela ne suffisait pas cependant pour la faire rejeter à priori : l'histoire littéraire connaît d'autres cas analogues. Un examen s'imposait donc; mais, bien sûr, il ne devrait pas se prolonger bien loin pour faire rencontrer des traces d'emprunt inconciliables avec l'affirmation de la priorité du Lombard !
C'était inutile de s'attaquer d'abord aux chapitres, si riches en loci paralleli, qui avaient inspiré à l'abbé Mignon sa théorie momentanée de la paternité lombardienne : le P. Chossat luimême retournait la conclusion et faisait de ces passages un de ses principaux appuis. Il parut préférable de prendre au hasard les endroits que fournissait à profusion l'index des sources de l'édition deQuaracchi,ou la nomenclature plus ou moins complète contenue dans le travail de Baltzer. La thèse nouvelle résisteraitelle à cette contre-épreuve ? et ne verrait-on pas crouler, comme un château de cartes, cette construction nouvelle qui venait si tardivement défier des siècles de tranquille possession ?
Le résultat fut décevant : un certain nombre de coups de sonde donnés de ci de là, n'aboutirent d'abord à aucun résultat : à s'en tenir à la seule étude comparée des textes et des idées, on pouvait aussi bien voir dans la Somme un résumé de l'exposé plus ample des Sentences, qu'un modèle tantôt transcrit littéralement, tantôt développé par le Lombard. Rien n'apparaissait décisif. C'était un premier résultat : sceptique d'abord, sinon rebelle, devant les affirmations si nettes de la thèse du P. Chossat, l'esprit devenait hésitant; l'opposition instinctive du début faisait place à une attitude moins sereine : l'on se prenait peutêtre à douter et en tout cas à se demander des preuves de sa conviction.
Il fallait donc continuer l'enquête. Un nouvel examen de l'histoire littéraire des deux ouvrages n'apprenait pas grand chose de plus, ou plutôt l'apport qu'il procurait aboutissait à
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montrer de fortes échancrures dans la continuité de la tradition, car les gloses et les notes marginales des annotateurs médiévaux se bornaient souvent à constater des loci paralleli, sans aller jusqu'à affirmer la transcription par le Lombard; et, dans les temps modernes, rares sont les accusations de plagiat antérieures à la seconde moitié du xix® siècle : les histoires littéraires classiques de Fabricius ^, d'Ellies-Dupin ^, des Mauristes ^, de Cave ^, d'Oudin ^ ne disent rien de l'utilisation des œuvres du Victorin par le Maître des Sentences. En somme, l'attribution longtemps incontestée, de la Somme à Hugues de Saint- Victor, apparaissait finalement comme le motif prépondérant qui avait placé cet ouvrage parmi les modèles du Lombard, sa date de composition, dans cette hypothèse, s 'opposant à toute autre interprétation. Le problème de la relation inverse ne pouvait donc se poser à l'esprit qu'après la négation de l'origine victorine de l'œuvre. Cette réponse assez vague donnée par l'histoire littéraire des deux œuvres, appelait donc un nouvel interrogatoire des documents de critique interne : il fallait juxtaposer encore une fois leur témoignage et tâcher de leur arracher une réponse qui établît nettement l'irrecevabilité de la thèse nouvelle.
Quelques chapitres du livre II furent plus concluants, mais au lieu de faire aboutir à la priorité de la Somme, ils orientaient dans le sens opposé. C'était une seconde constatation, à laquelle, en tout souci d'objectivité, il n'était pas permis de se dérober. La note ci-jointe fournira une première appréciation ®.
* BibKotheca latina mediae et infimae aetatis, édit. Mansi, Pavie, 1754, t. V, p. 263-264, et t. III, p. 302.
* Histoire des controverses et des matières traitées dans le douzième siècle, Paris, 1699, p. 691-712 et 726.
* Histoire littéraire, Paris, 1830, t. XII, p. 588-606 et 29-37.
* Scriptorum ecclesiauicorum historia litteraria, Oxford, 1743, t. III p. 207 et
* Commentarius de scriptoribus ecclesiae antiquae, Leipzig, 1722, t. II, p. 1220- 1222; Cave et Oudin traitent des emprunts faits à Abélard et à Bandinus, mais ne disent mot de ceux faits à la Somme ou aux œuvres de Hugues de Saint-Victor.
* Une comparaison purement littérale des chapitres sur la création et la chute des Anges (Somme, II, 1-6; PL, CLXXVI, 79, C — 88) fera remarquer le lien étroit qui unit ces pages à celles des sept premières distinctions du livre II du Lombard. En général, le Lombard est beaucoup plus développé, la Somme