‹ La somme des sentencesChapitre 41 sur 53 · PL, XLIV · texte numérisé non relu

PL, XLIV

à la première lecture, peu claire ^ : la rédaction de Hugues turriy tum, évite le miroitement que produit celle du Lombard; enfin le Lombard parle de deux essais d'interprétation des occultissima mérita, l'un frivole, l'autre téméraire^; la Somme parle aussi de deux essais d'interprétation, mais différents de ceux des Sentences, et sans en apprécier la valeur. Le lecteur pourra, à s'en tenir à la critique interne, avoir une autre impression que la mienne; mais je crois être sûr qu'il n'arrivera pas à prouver par ce passage que l'antériorité de la Somme est nécessaire. Et c'est beaucoup ! en faveur de mes conclusions!

Autre exemple, tiré du même chapitre XII et de la distinction XXXVIII des Sentences.

Lombard

Liber Sent., lib.I, dist. XXXVIII, i

(PL, CXCII, 627 et suiv.).

« Hic oritur quaestio non dissimulanda utrum scilicet scientia vel praescientia sit causa rerum, an res sint causa scientiae vel praescientiae Dei... [Suivent un raisonnement et deux textes de S. Augustin...] Ideoque videtur scientia Dei vel praescientia causa eorum esse quae novit.

« Quod si ita est, est igitur causa omnium malorum, cum omnia mala sciantur et praesciantur a Dec, quod longe est a veritate.

Si enim Dei scientia vel praescientia causa esset malorum, esset utique Deus auctor malorum, quod penitus falsum est.

Maître Hugues

Somme, tractatus I, 12

(PL,CLXXVI,6i,C).

« De praescientia solet quaeri utrum ipsa sit causa rerum, vel ipsae res causa praescientiae.

« Sicut Boetius in Libro de Consolatione philosophiae ostendit, neutrum est concedendum.

«Si enim quia praesciantur a Deo, idée essent {cum et mala praesciantur) iam praescientia esset causa malorum, quod penitus caret ratione.

' S. Thomas sent le besoin de clarifier la formule du Lombard (In Sententias, lib. I, dist. XLI, Divisio textus).

* Saint Bonaventure explique où se trouve, dans l'espèce, la « témérité » (In Sententias, lib. I, dist. XLI, Dubia, I; Quaracchi, t. I, p. 742).

« Neque etiam tes futurae causa sunt praescientiae : licet enim non essent futurae, nisi praescirentur a Deo; non tamen ideo praesciuntur, quia futurae sunt. Si enim hoc esset, tune eius quod est aeternum, aliquid existeret causa ab eo alienum, ab eo diversum, et ex creaturis penderet scientia Creatoris.

« Origenes tamen super Epistolam adRomanos dicit : « Non propterea aliquid erit, quia id scit Deus futurum, sed quia futurum est, ideo scitur a Deo antequam fiât. »

« Hic videtur praemissis Augustin! verbis obviare. Hic enim...

[deux lignes de résumé].

« Hanc igitur quae videtur repugnantiam de medio tollere cupientes, dicimus, res futuras nullatenus causam esse praescientiae vel scientiae Dei, nec ideo praesciri vel sciri, quia futurae vel factae sunt; ita exponentes quod ait Origenes, quia futurum est ideo scitur a Deo, antequam fiât, id est, quod futurum est a Deo scitur, neque sciretur nisi futurum esset, ut non notetur ibi causa, nisi sine qua non fieret.

[Suivent une vingtaine de lignes de gloses du Lombard; puis] :

«Praescit enim Deus et praedicit etiam quae non est ipse facturus, sicut praescivit et praediocit infidelitatem ludaeorum, sed non fecit. Nec ideo, quia praescivit, ad peccatum infidelitatis eos coegit; nec praescisset vel praedixisset eorum mala, nisi essent ea habituri. Unde Augustinus Su-

« Item, si res quia futurae sunt, ideo praesciuntur a Deo, tune quod temporale est, causa est eius quod est aeternum.

« Origenes tamen super Epistolam ad Romanos dicit : Non propterea aliquid erit, quia id scit Deus futurum, sed quia futurum est, scitur a Deo antequam fiât.

« Quod sic potest expord : quia futurum est, id est, quod futurum est, ut ibi non notetur causa.

« Sicut enim Isaias praedixit caecitatem ludaeorum : « Dédit eis

per Joannem : Deus futurorum oculos, ut non videant, nec tamen

praescius per Prophetam prae- ideo facia est, quia ille praedixit;

dixit infidelitatem ludaeorum, sed sed quod futurum erat ille prae-

non fecit... [S. Augustin, résumé dixit caecitatem illam, sed non

par le Lombard, cite Isaïe, VI, ideo facta est, quia praescivit; sed

10 : Dédit illis Deus oculos, ut quia futura erat, eam praescivit;

non w^awf» (PL, XXXV, 1776)]. quem nihil potest latere. »

Ces deux textes se ressemblent tellement que, pour le fond, on peut dire qu'ils sont identiques. Les deux auteurs s'accordent à chercher la conciliation d'Augustin et d'Origène, dans la solution indiquée par Boèce. « Neutrum est concedendum », dit l'un en se réclamant expressément de Boèce ; <f scientia Dei non est causa rerumy neque res futur ae causa sunt praescientiae », dit l'autre. Et ce n'est pas faire violence à saint Augustin, ajoutent-ils tous deux; car, parlant du péché d'infidélité dés juifs, prévu par Dieu et prédit par Isaïe, ce docteur a eu grand soin d'expliquer que cette prédiction et cette prescience n'est pas la cause de ce péché.

Quant à la forme, les ressemblances sont grandes, et les différences peu considérables. Même en tenant compte de ce que les deux auteurs doivent à leurs sources anciennes, Augustin, Origène et Boèce; même en admettant l'hypothèse d'une source commune récente, — d'ailleurs inconnue jusqu'à ce jour, — l'interdépendance des deux rédactions ne paraît pas niable.

Et donc, de nouveau, l'un des deux auteurs a mis à profit le travail de l'autre ; et, de nouveau aussi : Mais lequel ?

Il ne paraît pas douteux que c'est, ici encore, Hugues qui a utilisé le Lombard.

En efi"et, la rédaction de Hugues est, si on la compare à celle du Lombard, une synthèse. Le début de la distinction XXXVIII des Sentences nous offre une analyse de tous les éléments du problème, détaillée, et où l'auteur nous fait passer par tous les moyens termes intermédiaires de la question, tels qu'ils lui sont fournis par la documentation scripturaire et patristique qu'il a réunie ; nous y apprenons pro et contra tout ce que sait l'écrivain. La rédaction de Hugues, au contraire, énonce le problème sans en indiquer l'origine; elle pose d'abord la solution : neutrum

est concedendum ; elle prouve ensuite cette solution, en ne donnant que les grandes lignes, les points essentiels, de la discussion du Lombard, et sans justifier dans les détails la solution adoptée dès le début. Comme il est dans la nature des choses que, dans toutes les sciences spéculatives, l'analyse précède la synthèse, je conclus que c'est le Lombard qui a d'abord écrit, et que maître Hugues l'a résumé.

Ce qui nous fait facilement illusion, quand il s'agit de ces questions de filiation doctrinale, au xii® siècle, c'est que nous les abordons avec la connaissance de toute la synthèse scolastique des siècles postérieurs. Mais, si nous ne voulons pas nous égarer dans nos appréciations, tâchons de nous mettre dans le même état d'esprit, avec les mêmes données et les mêmes ignorances, que les auteurs que nous étudions. Ce n'est que peu à peu que la synthèse scolastique a pu se faire; ce n'est que lentement qu'elle s'est faite; d'abord par la glose marginale de Walafrid Strabon, ensuite par les recueils des textes canoniques, puis par les essais d'Anselme de Laon, d'Abélard, de Hugues de Saint- Victor, enfin par l'effort gigantesque du Lombard. Est-il possible d'admettre que l'écolâtre qui fit la Somme ait, — sur la question qui nous occupe et sur cent autres, — écrit de petits morceaux synthétiques, établit des thèses condensées et d'une si bonne tenue logique, avant que le travail d'analyse, qui était indispensable à sa mosaïque, ne fût fait ? C'est contre toute vraisemblance; et c'est aussi contre le texte de la préface de la Somme \ où l'auteur déclare sans ambages qu'il rapportera celles des opinions de ses contemporains qui lui paraîtront les mieux établies et les plus raisonnables.

D'ailleurs, n'avons-nous pas vu plus haut Hugues à l'œuvre sur un long passage du Victorin } Le chapitre XIII de la Somme nous a montré comment Hugues savait se tailler une thèse avec ses preuves, ses réponses aux objections, dans l'étoffe de ses devanciers; et il serait facile de montrer qu'il en a fait de même du traité analytique de son compatriote Gautier de Mortagne,

sur la Trinité. Quoi de suq)renant qu'il ait tiré des Sentences du Lombard le même parti?

Le contraire serait étrange. Imaginons que c'est Pierre le Lombard ^ qui, pour écrire sa distinction XXXVIII, se sert du cahier de maître Hugues. Son travail consistera à délayer l'original dont il se sert, comme un écolier de douze ans amplifie le canevas qu'on lui a dicté. Mais alors pourquoi le Lombard annonce-t-il si pompeusement la grosse question qu'il aborde : a Hic oritur quaestio non dissimulanda ? » Pourquoi se donne-t-il l'air de chercher une solution, qu'il connaît, puisque son canevas la lui énonce : Neutrum est concedendum ? Pourquoi omet-il de mentionner Boèce, a qui son canevas attribue cette solution ? Pourquoi surtout donne-t-il cette solution, comme si elle était de son crû, le résultat de ses efforts pour concilier ce qui, au premier abord, paraît inconciliable : « Hanc repugnantiam de medio tollere cupientes, dicimus... Ita exponentes quod ait Origenes...Ita etiam dicimus... » Si le Lombard avait Hugues sous les yeux, nous sommes forcés de considérer toutes ces formules, malgré leur air de sincérité, comme un emprunt fait par lui au magasin du bric-à-brac de la rhétorique des écoliers.

Si, à l'inverse, on admet que maître Hugues avait le fruit des méditations du Lombard sous les yeux, le ton et la composition du texte de la Somme s'entendent. Hugues n'invente rien, ne découvre rien, n'éprouve aucun embarras : son ton est celui d'un simple rapport : « Hic solet quaeri... potest exponi ». Il a lu d'un bout à l'autre la discussion du Lombard : il a remarqué que la solution consiste à répondre qu'il ne faut concéder ni l'une ni l'autre des deux alternatives; il croit savoir que Boèce a déjà donné cette réponse; il le note : « Ut Boetius ostendity neutrum est concedendum. » La conclusion du Lombard devient sa thèse. Pour la prouver, il transcrit, en les déchargeant de leurs accessoires, de tout ce qui n'est pas appuyé d'une bonne « autorité », de tout ce qui ne va pas directement à prouver la thèse,

'PL, CXCII, 626; édit. Quaracchi, t. I, p. 249; Somme, tract. I, 12 (PL, CLXXVI, 61).

les principaux moyens termes du Lombard. Les omissions de la Somme sont ainsi, toutes, expliquées. Vers la fin du texte du Lombard, Hugues remarque que la rédaction de son guide s'embarrasse un peu dans le résumé qu'elle donne de saint Augustin. Il consulte le commentaire In lohannem du grand docteur, et il en extrait une prophétie d'Isaïe, à laquelle le Lombard faisait une simple allusion ; et l'emploi de ce texte lui permet une bonne autorité en main, d'achever sa thèse, sans sortir des limites étroites de son « neutrum est concedendum » initial. C'est donc bien maître Hugues qui est le plagiaire, si plagiaire il y a.

Une dernière paire de textes parallèles va nous amener plus brièvement et, peut-être, plus sûrement à la même appréciation.

Pierre Lombard

Liber Sent. lib. I, dist. XXXIX, 4

Page 1