PL, CXCII
« Constat ergo, Dei sdentiam omnino esse immutabilem, nec augeri posse vel minui, sed ei subiecta.
« Ei vero quod praedictum est, scilicet quod Deus omnia semper videt et simul, videtur obviare, quod ait Hieronymus in Expositione Habacuc : Absurdum est inquit, ad hoc deducere Dei maiestatem, ut sciât per momenta singula, quot culices nascantur, quotve moriantur, quota pulicum et muscarum sit multitudo, quotve pisces natent in aquis et similia. Non simus tam fatui adulatores Dei, ut dum providentiam eius ad ima retrudimus, in nos ipsos iniuriosi simus, eamdem irrationabilium et rationabilium providentiam esse dicentes. » Hic videtur dicere Hieronymus quod
Maître Hugues Somme, tractatus I, 12 (PL, CLXXVI, 62, A).
« Dicit auctoritas quod ejus scientia nonpotest augeri nec mima.
Non enim plus potest scire qui omnia scit, nec minus qui non potest oblivisci.
« Opponitur de hoc quod Hieronymus dicit super Habacuc :
Absurdum est... [etc. jusqu'à]
esse dicentes. »
iS8
Deus illorum minimorum scientiam sive providentiam non habeat. Quod si est, tune non omnia simul scit et semper.
« Ex tali itaque sensu illud dictum esse noverimus, ut Deum illa alternatim vel particulatim scire neget, nec per diversa temporum momenta sic illa cognoscit, sicut per varia momenta illorum quaedam deficiunt, quaedam incipiunt. Neque illis aliisque irrationabilibus providet, quemadmodum rationabilibus. Numquid enim, ut ait Apostolus, cura est Dec de bobus? Et sicut non est cura Deo de bobus, ita nec de irrationabilibus. Providentiam ergo et curam universaliter de cunctis, quae condidit, habet, ut habeat unumquodque quod sibi debetur et convenit. Sed specialem providentiam atque curam habet de rationabilibus, quibus praecepta tradidit, eisque recte vivendi legem praescripsit, ac praemia promisit. Ideoque Apostolus dicit, quia non est cura Deo de bobus. Providet tamen omnibus et curât, id est gubernat onmia, qui omnibus solem suum oriri facit et pluviam dat. Scit itaque Deus, quanta sit multitudo culicum, et muscarum et pisdtim, et quot nascantur, quotve
« Quod quidam ita exponunt :
Absurdum est ad hoc Dei deducere majestatem, ut sciât per momenta singula quot culices etc. Scit quidem quia eum nihil latere potest; sed non per momenta, ut nos qui simul omnia scire non possumus.
« Alii sic exponunt : Absurdum est ad hoc Dei maiestatem etc.
ut sciât quot culices.
moriantur; sed non scit hoc per
momenta singula, imo simul et
semper omnia; neque ita scit ut ita ut habeat inde curam. Non
eamdem habeat providentiam ir- enim Deo cura est de bobus, sed de
rationabilium et rationabilium, hominibus est cura; quia ad
id est, ut eodem penitus modo eorum custodiam Angelos delegat.
provideat irrationabilibus et ra- Unde : Angeli eorum semper
tionabilibus. Rationabilibus enim vident faciem Patris. »
et praecepta dédit, et Angelos ad
custodiam delegavit. »
S'il était nécessaire de montrer que ces deux textes sont apparentés, il suffirait de faire observer que la citation du commentaire de saint Jérôme est reproduite par l'un et par l'autre, avec les mêmes coupures, les mêmes variantes et les mêmes omissions * ; et que les deux auteurs se posent le même problème, amené dans leur contexte par le même chapitre du Sic et non d'Abélard.
Hugues l'écolâtre signale, distingue et oppose nettement deux solutions à la difficulté qui naît du texte de saint Jérôme : « quidam sic exponunt... alii sic exponunt... » La première est incomplète et ne tient pas compte de tout le passage de saint Jérôme. La seconde retient ce qu'il y a de vrai dans la première solution, et y ajoute cette observation que la providence divine n'est pas la même pour tous, qu'en particulier, en ce qui concerne l'homme, Dieu charge ses anges de veiller sur lui. Le contexte de saint Jérôme implique cette doctrine de l'ange gardien, comme il est facile de le voir par les dures paroles qu'il adresse à un livre apocryphe qui donnait des anges gardiens aux arbres et aux poissons.
Or, cette seconde solution est évidemment celle du Lombard. Tant donc qu'on ne l'aura pas trouvée dans un auteur sûrement antérieur au Lombard, — je n'y ai pas réussi, malgré bien du temps perdu, — et dans des termes qui rappellent ceux de maître Hugues, on doit se tenir pour assuré que Valii sic exponunt vise la distinction XXXIX des Sentences, que maître
' Cfr Jérôme, Super Habacuc (PL, XXV, 1286). — Voir Abélard, Sic et non XXXVIII (PL, CLXXVIII, 1398).
l6o ENCORE LA DATE DE LA « SOMME »
Hugues exploitait, conformément à ses habitudes, qui nous sont connues par ailleurs.
C'est le moment de tenir la promesse qu'on a lue plus haut, et de parler des différences qui existent entre les Sentences et le chapitre XII de la Somme.
Gietl, qui a donné au public, en 1891, une bonne édition des Sentences de maître Roland, a eu soin de noter, aux bas des pages, les passages où le texte de Roland est apparenté avec celui de la Somme ; et ils sont très nombreux. Or, il se rencontre que, pour le seul chapitre XII qui nous occupe en ce moment, Gietl signale quatre passages de Roland, apparentés avec la Somme ^, et, pour l'un de ces passages, il dit expressément, à deux reprises, que maître Roland s'est servi de la Somme '.
Je n'ai pas l'intention de discuter en détail tous les rapprochements que fait Gietl. Mais je ne crois pas qu'il ait appliqué bien rigoureusement les règles classiques de la critique interne. C'est un principe généralement admis : lorsque l'on est en face de deux rédactions évidemment apparentées, l'une négligée, l'autre bien écrite, la meilleure comme style et composition est la plus récente : car il est invraisemblable que le texte primitif ait été gâté et gâché par l'auteur de la seconde rédaction.
Soit, par exemple, les rédactions A et B du même cas de conscience :
« Sed si quis, relicta uxore in « Verbi gratia : aliquis, derelicta
patria sua, in longinquam abiens uxore sua, transit in aliam pro-
regionem, aliam ducat, deinde vinciam, et ibi aliam ducit uxo-
paenitentia ductus eam dimit- rem, quam postea vult dimit-
tere velit, asserens, se aliam ha- tere, recognoscens se aliam ha-
bcre, nec Ecclesia permittat, quae bere; sed si forte, datis iudiciis,
quod ille asserit ignorât; quaeri- prorsus non poterit illud probare,
' Gietl, Die Sentensen Rolands, FribourR, 1891, p. 63, 70, 75, 83. • Ibid., p. 63 et p, XLVi.
DIFFÉRENCE DES SOURCES DU CHAPITRE XII l6l
tur an in hac secunda copula sit excommunicat eum Ecclesia, nisi
coniugium. ad secundam redeat, et iuste hoc
« Sane dici potest, non esse con- facit Ecclesia, cui in hoc tenetur
iugium, et mulierem de crimine obedire.
excusari per ignorantiam, virum « Si opponitur, quod non potest
autem aduherium admisisse \ cum ista salvari, cum aUam legi-
« Sed ex quo, ad primam redire timam habeat uxorem ; dicimus
volens nec valens, cogitur Ec- excusari per obedientiam quara
clesiae disciplina hanc tenere, defert Ecclesiae; semper tamen
incipit excusari per obedientiam quasi invitus debitum reddat.
et timorem de hoc, quod poscenti Aliqui tamen dicunt Ecclesiae in
mulieri debitum reddit, a qua hoc non debere obedire, cum sciât
ipse nunquam poscere débet. » Ecclesiam falli ; non tamen con-
temnat, sed timeat et revereatur excommunicationem. »
Sans aucun doute, la rédaction B est la plus récente, parce que le cas y est mieux posé, plus nettement et plus littérairement. Si A avait employé B, la rédaction A serait meilleure. A fortiori, faut-il en juger de même, si l'on passe du premier au second paragraphe de B ; tel qu'il est présenté dans A, le cas peut être d'invention récente; mais en lisant le second paragraphe de B, on voit que ce cas singulier a déjà subi le feu de la discussion des écoles. B est donc la rédaction la plus récente. Il semble que tout lecteur, sans savoir qui est A, qui est B, partagera cette manière de voir *.
Mais l'annotateur de maître Roland croyait savoir le nom de l'auteur de la Somme, qui pour lui ne pouvait être que Hugues de Saint- Victor. Aussi a-t-il négligé les données de la critique interne. Cependant, s'il eût essayé d'appliquer la bonne et simple règle de critique que je viens de rappeler et d'illustrer par un exemple, nul doute qu'il eût hésité à écrire que maître Roland s'est servi de maître Hugues; il eût dit plutôt l'inverse, et
' C'est la position classique, tenue déjà par Gautier de Mortagne {Sommet tract. VII, 9 ; PL, CLXXVI, 162, A). Et ceci est une preuve de plus que le septième livre de la Somme n'est pas de la même main que le reste de l'œuvre.
•Voir Somme, tract. VI, 14 (PL, CLXXVI, 152, D); Pierre Lombard, Liber Sententiarum, lib. IV, dist. XXXVIII, 5 (PL, CXCII, 934; édit. Quaracchi,
II, p. 971). — Cfr GiETL, op. cit., p. XXXVI.
rajeuni la Somme d'une dizaine d'années. Car il suffit de lire les quatre morceaux de Roland, que Gietl déclare être apparentés avec le chapitre XII de la Somme, pour voir que la rédaction de la Somme est bien meilleure que celle de Roland, qui fait un peu l'effet d'un brouillon,
II y aurait beaucoup à dire sur ces quatre morceaux \ qui constituent presque la moitié, disons un bon tiers, du chapitre XII que nous étudions. Mais prenons, tels quels, les faits qu'on nous signale, et raisonnons un peu.
Nous voici en présence du chapitre XII de la Somme. Pas une idée n'est originale. Un premier morceau vient de Hugues de Saint- Victor ^; quatre morceaux, — un bon tiers du tout, — se retrouvent chez maître Roland, on vient de le voir; le reste peut se lire chez Pierre le Lombard.
Si le Lombard s'est servi de la Somme, comment se fait-il que le Maître des Sentences a, dans son modèle, laissé de côté, tout ce qui est apparenté avec maître Roland, et cela seulement }
Il a laissé de côté cela seulement : car on retrouve chez le Lombard, — avec une légère modification, il est vrai, — tout ce que la Somme a emprunté à Hugues de Saint- Victor ^.
Quant à ce qui est commun à la Somme et à maître Roland, il n'y a en pas trace dans l'œuvre du Lombard. Non seulement, les Sentences du Lombard ne rapportent pas, n'attaquent pas
' Les morceaux de Hugues apparentés, d'après Gietl, avec le texte de maître Roland, sont :
a) Somme, tract. 1, 12 (PL, CLXXVI, 64, B) : Disponit Deus tam 6ona, jusqu'à la fin du chapitre.
b) Ibid., (61, D) : Praescientia improprie dicitur, jusqu'à Diàt auctoritas (62. A).
c) Ibid., (63, B) : De praescientia solet opponi, jusqu'à Cum praedestinatio divina sit. — Cfr. Pierre Lombard, lib. I, dist. XXXVIII, 5 (PL, CXCII, 628).
d) Ibid., (62, B) : Potest et alia difficilis, jusqu'k Hoc distat inter praescientiam. — La mfime difficulté, qui vient d'Abélard, est proposée, mais sans solution informa, par le Lombard (lib. I, XXXIX, i ; PL, CXCII, 629) : à noter l'embarras de Hugues, qui, manquant de guide, ne sait comment répondre.
• Somme, tract. I, 12, début. — Cfr De sacramentis, lib. 1, 11, 9 (PL, CLXXVI, 210).
*PiBRRB Lombard, Liber Sententiarum, lib. I, dist. XXXV, 1 (PL, CXCII, 617; édit. Quaracchi, t. I, p. 220).