DIFFÉRENCES DES SOURCES DU CHAPITRE XII
ce qui dans la Somme est apparenté avec Roland : elles l'ignorent purement et simplement.
Si waiment le Lombard s'est servi de la Somme, par quelle mystérieuse harmonie préétablie se fait-il qu'il a pris dans le chapitre XII, pour canevas de ses amplifications, tout ce qui était propre à la Somme, et pas une idée, pas une phrase, pas un pauvre petit mot, commun à la Somme et à maître Roland ?
Qu'ils le veuillent ou non, ceux qui admettent que la Somme est plus ancienne que les Sentences, font dépendre les pensées du Lombard sur la prescience et la prédestination, des pensées exprimées dans le chapitre XII de notre maître Hugues qui, à leur avis, a servi de canevas au Lombard. Pourraient-ils nous expliquer pourquoi et comment le cerveau du Lombard se trouvait adapté à vibrer à l'unisson de tout ce qui, dans ce chapitre de la Somme, exprimait les idées personnelles de Hugues l'écolâtre; et pourquoi aussi et comment ce même cerveau restait indifférent à tout ce qui, dans le même chapitre, exprimait une idée commune à Hugues et à Roland } Nos récepteurs de télégraphie sans fil sont adaptés à certaine longueur d'onde : je crains que ceux qui désormais voudront rester fidèles à l'opinion de l'antériorité de la Somme, ne soient réduits à se représenter la tête du Lombard comme l'un de ces ingénieux appareils.
S'il ne s'agissait que d'un seul chapitre de la Somme on pourrait, — bien qu'avec peu de vraisemblance, — répondre que le silence du Lombard n'est qu'une coïncidence fortuite, un de ces hasards qui nous déconcertent, mais qui ne prouvent rien.
Mais c'est un fait certain : la Somme dans toutes ses parties est étroitement apparentée avec maître Roland ; il suffit de parcourir le bas des pages de l'édition de Roland pour s'en convaincre. D'un autre côté le consciencieux éditeur de Roland conclut de l'étude minutieuse qu'il a faite des textes, que « Roland n'a pas employé les Sentences du Lombard, et que de même on ne trouve chez Pierre le Lombard aucune trace de l'emploi du texte de Roland \ » Ce qui revient à dire que le silence du
* GiETL, Die Sentenzen Rolands, p. lx.
Lombard sur ce qui est commun à la Somme et à Roland, que nous avons constaté à propos du chapitre XII de la Somme^ est un phénomène que l'on rencontre d'un bout à l'autre de l'œuvre du Lombard.
Les savants éditeurs de Quaracchi ont, de leur côté, fait la même constatation. Ils ont publié en 1916 une excellente édition critique in-octavo des Sentences du Lombard \ L'annotation fournit de très nombreux renseignements sur les sources de l'œuvre. Une table des noms propres permet de retrouver, en quelques instants, tous les passages d'Abélard, de saint Augustin, etc., etc., cités ou employés par le Maître des Sentences. Cette table est un magnifique instrument de travail, que les éditeurs de saint Thomas feraient bien de prendre pour modèle. A l'article Somme des Sentences ^, on y trouve pour les six premiers livres, qui seuls sont de notre Magister Hugo^ le chiffre respectable de 342 références. Quant aux rapports des Sentences et de l'œuvre de maître Roland, ils se réduisent à zéro : le nom de maître Roland ne figure même pas dans cette table, bourrée de chiffres, comme une liste de tirage financier. Le résultat des recherches laborieuses des Franciscains coïncide donc avec celui de l'éditeur de Roland : « Le Lombard n'a pas employé les Sentences de Roland. »
Je ne suis pas tout à fait sûr de cette conclusion : car un seul cas contraire suffit à rendre fausse une proposition universelle négative; et j'ai quelques raisons de soupçonner qu'ici ou là l'œuvre du Lombard ' laisse entrevoir quelque connaissance de celle de Roland. Disons donc pour être exact et ne rien
' Pétri Lombardi Ubri IV sententiarum, ttudio et cura PP. CoUegii S. Bonaventurae in lucem editi, secundo editio, Quaracchi, 1916, 2 volumes, dont la pagination est continue.
'Ibid., 1. 11, p. 1054.
• J'ai en vue, notamment, les passages où il est question de la réitération de l'extrôme-onction et de l'effet de l'absolution sacramentelle. Le Lombard semble y connaître la rédaction de maître Roland. Mais peut-être des recherches plus étendues dans l'école d'Abélard ou chez les canonistcs ferontelles découvrir une source commune. D'ailleurs, s'il était prouvé que, dans •on dernier livre, le Lombard dépend de Roland en quelques endroits, il n'en faudrait rien conclure pour le reste des Sentences : l'œuvre de Roland a très bien pu ne parvenir à Paris que sur la fm du travail du Lombard.
forcer, que dans l'ensemble le Lombard n'a pas employé les Sentences de Roland. Ceci est un fait constaté.
Voici donc la situation à débrouiller. Pierre le Lombard aurait employé et développé 342 morceaux de la Somme-, dans la Somme, ces 342 morceaux se trouvaient emmêlés avec nombre de passages, communs à la Somme et à maître Roland. Et pas une seule fois, — ou à peu près, — le Lombard n'aurait choisi, soit comme thème de ses amplifications, soit comme objet de ses attaques, un des passages communs à Roland et aux six livres de Hugues. Ce serait donc les parties du texte de la Somme qui ne sont pas apparentées avec la rédaction de Roland, et ces parties seulement, qui auraient attiré et retenu l'attention du Lombard. C'est étrange. C'est très étrange I Et le hasard n'explique pas de telles coïncidences.
II n'y a qu'une solution qui soit possible et satisfaisante, et elle s'impose. Hugues l'écolâtre a écrit après le Lombard; il s'est servi d'une source, que le Lombard avait ou totalement ignorée, — ou, à mon avis, — très peu exploitée, à savoir de maître Roland. Et tout s'explique.
En effet, posons le problème dans toute son ampleur, sous une forme abstraite : les textes A et B sont étroitement apparentés; le texte C est également apparenté avec le texte B, mais il n'a aucun rapport avec A. On demande quel est le plus récent de ces trois textes ?
Une seule solution est possible, B est le plus récent.
Écrivons : A = Roland ; B = Hugues ; C = Pierre le Lombard. On a donc : Hugues est le texte le plus récent. Quod erat demonstrandum !
Quelque logicien pensera peut-être que nous venons de nous enferrer, et proprement ; car, dira-t-il, il est facile de retourner l'argumentation : « Il est certain que Pierre le Lombard cite nommément vingt-sept fois saint Jean Damascène ^ ; il est
' Le P. DE Ghellinck a établi la liste exacte de ces vingt-sept citations, dans Le mouvement théologique du XII^ siècle, p. 241.
l66 ENCORE LA DATE DE LA « SOMME »
certain aussi que Hugues l'écolâtre ne cite jamais ce docteur grec; et go, il faut admettre que, des deux auteurs, Pierre le Lombard est le plus récent, parce qu'il est impossible de comprendre etc.. »
L'air triomphant d'une rétorsion n'en fait pas la valeur; pour être victorieuse, une rétorsion doit réaliser deux conditions : la parité des cas, la vérité des faits.
Or, la disparité est ici patente. Il est, je le répète, impossible de s'expliquer pourquoi les Sentences qui offrent de si nombreuses ressemblances verbales avec la Somme, ne renferment de ces sortes de coïncidences que dans les passages où la Somme n'est pas littérairement apparentée avec le texte de Roland : prenez n'importe quel texte de la Somme qui ressemble littérairement à un texte de Roland, ou bien les Sentences omettent le tout, ou bien, si elles traitent la question, les coïncidences verbales y font défaut. C'est ce qu'a constaté Gietl, l'éditeur de Roland, et d'autres érudits après lui; et c'est inexplicable, si vraiment le Lombard a employé la Somme.
Rien n'est plus facile, au contraire, que d'expliquer pourquoi, écrivant après le Lombard, maître Hugues n'insère dans son résumé aucune des vingt-sept citations de saint Jean Damascène qu'il lit chez son devancier.
Ce n'est pas seulement quand il s'agit de saint Jean Damascène, c'est d'une façon très générale, que l'on remarque dans la iSomwe comparée aux Sentences, l'absence d'un très grand nombre « d'autorités ». Les Sentences établissent la doctrine par voie de discussion et d'analyse : ce qui amène leur auteur à épuiser sa documentation. La Somme, au contraire, néglige beaucoup de questions moins importantes, elle expose synthétiquement celles qu'elle aborde : ce qui permet à l'auteur de s'en tenir, en ce qui concerne les « autorités », à la fleur du panier.
De plus, la traduction du docteur grec par Burgundio était toute récente; on n'est pas même certain que Pierre le Lombard ait eu cette traduction complète \ Il est donc probable que l'éco-
' Consulter sur ce sujet J. de Giirllinck, Le mouvement théologique du XJI' tiède, p. 267.
lâtre Hugues ne possédait pas cette traduction, — on verra bientôt que ceci n'est point une conjecture en l'air; et s'il ne la possédait pas, il ne pouvait pas contrôler les textes tirés de saint Jean Damascène que citait le Lombard. N'était-ce pas une raison plus que suffisante d'omettre ces textes ? Mais de nos jours encore, il existe un ordre religieux, où la règle recommande aux professeurs de théologie de ne pas citer les auteurs qu'ils n'ont pas lus; et c'est très sage, très honnête et très prudent. Voilà qui suffit pour la disparité des cas.
Quant à la vérité des faits, la rétorsion que nous discutons, trahit une ignorance des réalités, fâcheuse. Oui, le Lombard nomme vingt-sept fois saint Jean Damascène; mais, de plus, il se sert en deux endroits du docteur grec sans le nommer; dans le premier, où il ne fait que résumer l'opinion du Père grec, il le désigne par quidam; dans le second, où il le cite textuellement, il le désigne par auctoritas \ Or, il se rencontre que la SommCy sans savoir que l'autorité que vise le Lombard, est saint Jean Damascène, cite le texte allégué parles Sentences ^;en sorte que, chose bizarre, notre maître Hugues cite en fait saint Jean Damascène, mais sans le savoir. On peut donc dire avec vérité que Hugues ne nomme jamais saint Jean Damascène, — s'il le nommait, il y a longtemps que nous connaîtrions la date de composition de la Somme; — on peut dire aussi qu'il ne le cite pas, si pour faire une citation, il faut savoir le nom de celui dont on rapporte les paroles; mais sûrement, Hugues emploie saint Jean Damascène : il le cite, sans le savoir; et, s'il ne le sait pas, c'est qu'il n'avait pas dans sa bibliothèque la traduction de Burgondio.
Voici les textes qui éclaircissent cet imbroglio. Le Lombard traitant des faiblesses de notre nature, que notre divin Sauveur a voulu prendre, écrit : « Tradit auctoritas, quod Dominus noster in se suscepit omnia infirmitatis nostrae, praeter peccatum. »
' (Lib. II. dist. XXXII, et Lib. III, dist. XV) édit. de Quaracchi, t. I, p. 476, t. II. p. 611 ; PL, CXCII, 727, 3 : quibusdam videtur; 785, 2 : Tradit auctoritas) .
' Somme, tract. I. 17 (PL, CLXXVI, 175).
l68 ENCORE LA DATE LE LA « SOMME »
Or, d'un côté ce texte est de saint Jean Damascène ^; d'un autre côté, la Somme l'emploie : « Dominus noster suscepit omnia infirmitatis nostrae, praeter peccatum ^. »
Il paraît certain que maître Hugues a emprunté ce texte aux Sentences du Lombard.
Il ne l'a pas pris chez Burgundio : en ce cas, il ne l'aurait pas attribué à saint Léon : « Dicit Léo papa : Dominus noster... etc. ».
Il ne l'a pas trouvé, tel quel, ainsi formulé, chez saint Léon. Car il ne s'y trouve pas, bien qu'on puisse extraire des œuvres de ce pape la doctrine qu'il exprime.
Le seul endroit où Hugues ait pu trouver cette « autorité », c'était le livre du Lombard. Lisant les Sentences, il aura goûté cette formule; le Lombard ne donnait pas le nom de la source où il la prenait : tradit auctorttas; Hugues, qui n'avait pas la traduction de Burgundio, se sera souvenu que pour le fond des choses, Léon le Grand s'accordait avec l'autorité citée par le Lombard; et il aura, faute de mieux, attribué à ce pape ce qui venait en réalité de saint Jean Damascène. C'est, on le voit, citer saint Jean Damascène, sans le savoir.
La substance de ce que je viens de dire se trouve dans une glose marginale sur Pierre le Lombard, que nous a conservée un manuscrit d'Erfurt, qui est du xiii® siècle ^. En face du texte cité du Lombard, on y lit : « Hugo, Sent. lib. II, cap. 7, dicit quod est Leonis papac'y quidam quod in Sermone de Nativ. Domini; et est Damasceni, cap. 59 ».
Il convient de saluer bien bas la remarquable perspicacité de ce glossateur anonyme. Regrettons qu'il n'ait pas eu les données qui lui eussent permis de tirer de son érudite observation les diverses conclusions qui en découlent naturellement.
Ces conclusions, mieux renseignés que lui, grâce aux travaux
' PG, XCIV, 108 1, qui donne une traduction moderne, celle de Le Quien. Mais on verra plus loin qu'un glossateur du xiii" siècle a fort bien reconnu le texte de Jean Damascène, dans la citation du Lombard et de la Somme.
• Somme, tract. I, 17 (PL, CLXXVI, 175, A).
* Éditée par les franciscains de Quaracchi, dans leur édition in-octavo des Sentences, t. II, p. 611. — Sur ce manuscrit d'Erfurt et sur les gloses qu'il contient, voir J. i>b Ghbllinck, Le mouvement théologique, p. 227 et 258.
des énidits qui nous ont précédés, nous pouvons les formuler. Puisque la Somme cite la traduction de saint Jean Damascène faite par Burgundio, elle ne peut pas être l'œuvre de Hugues de Saint-Victor : car le Victorin mourut en 1141, et Burgondio ne fit pas sa traduction avant 1147. En second lieu, puisque maître Hugues emprunte le texte de saint Jean Damascène qu'il emploie, non pas à la traduction de Burgundio, mais à Pierre le Lombard, c'est donc après la publication des SentenceSy que la Somme a été composée.
Je ne demande pas au lecteur de m'accorder qu'il se trouve ici en face d'une démonstration rigoureuse; il me suffit qu'il pense : sinonevero... Car, il en conviendra, de telles trouvailles, convergeant avec tant d'autres heureuses rencontres, qu'on a lues dans tout ce long travail, ne sont possibles que si l'on a vraiment pris la pie au nid, je veux dire, mis réellement le doigt sur la vérité : la Somme est postérieure aux Sentences du Lombard.