L'IDENTIFICATION DU « MAGISTER HUGO
Sommaire. — I. Ce que nous apprend et ce que suggère la correspondance de Geoffroi de Breteuil avec Hugues de Mortagne. — II. On conjecture que cet Hugues de Mortagne est l'auteur de la Somme. — III. Un manuscrit de la Somme, portant le nom de M[agister] Hugo de Mauritania, résout enfin la question. — IV. Épilogue.
Nous avons situé le maître Hugues que nous cherchons, — c'est là, on l'a peut-être oublié, le but principal et premier de nos investigations, — nous l'avons, dis-je, situé dans l'espace : Laon ou l'entourage de Gautier de Mortagne; puis, par des approximations successives, dans le temps, d'abord entre 1138 et 1158, puis vers 1148, enfin vers 1155. Il nous faut maintenant nous mettre à sa recherche, et essayer de l'identifier, parmi les innombrables Hugues du xil^ siècle. Comme pour tout ce qui précède, je suivrai l'ordre de mes recherches. C'est un peu plus long que de donner simplement des résultats ; mais, le lecteur pourra ainsi mieux juger de la valeur de la trouvaille. Ce sera d'ailleurs assez court à raconter, bien que, dans la réalité, il y ait fallu pas mal de temps.
Bien décidé à épuiser tous les Répertoires, je commençai par le plus indispensable de tous, celui d'Ulysse Chevalier. Je tombai vite sur un Hugues de Mortagne (f vers 1180). Mortagne ! Un compatriote, sans doute, de Gautier de Mortagne; ce serait intéressant !
172 l'identification du «MAGISTER HUGO»
UHistoire littéraire m'apprit vite qu'il est question de cet Hugues de Mortagne, prieur de Saint- Martin de Séez \ dans la correspondance du chanoine régulier de Saint- Victor, Geoffroi de Breteuil, sous-prieur de Sainte-Barbe, au pays d'Auge en Normandie. Et il ne me fallut pas longtemps pour savoir que le prieuré de Saint-Martin de Séez dépendait de l'abbaye bénédictine de Saint-Évroult, que le premier abbé de Saint-Martin mourut en 11 89, et que cette abbaye fit au xvii^ siècle partie de la célèbre réforme et cqngrégation de Saint-Maur ^.
Martène a édité ^ la correspondance de Geoffroi de Breteuil. Elle date des années 11 73 et 11 74; elle renferme cinq lettres adressées à Hugues de Mortagne, prieur de Saint-Martin, et une réponse du prieur Hugues à Geoffroi.
Probablement, ce Geoffroi de Sainte-Barbe est le même personnage que l'auteur du Microcosmos et du Fons philosophiaey qui est ordinairement désigné sous le nom de Godefroi de Saint- Victor. C'est l'opinion des auteurs de V Histoire littéraire^ y reprise récemment par Robert Griveau ^. Si l'on admet cette identification, Geoffroi de Sainte-Barbe, avant d'entrer dans le cloître, avait longtemps exercé la profession d'écolâtre, c'est lui-même qui nous l'apprend dans la préface du Microcosmos et, en 1174, il n'y avait que quelques années qu'il avait quitté le monde. Il nous dit aussi que ses amis avaient vu de mauvais œil un vétéran de son âge (veteranus) se « faire des ailes de colombe pour aller chercher le repos au désert ® ». Ces amis lui reprochaient d'avoir, au détriment du public, enterré son savoir, c'est pour se laver de ce juste reproche que, rentré à Saint- Victor de Paris, il écrivit le Microcosmos.
Geoffroi, le sous-prieur de Sainte-Barbe, aimait à nouer des
' Histoire littéraire de la France, t. XIV, p. 615.
* Gallia christiana, Paris, 1656, t. IV, c. 347 et 619. Voir aussi [Saugrain], Dictionnaire universel de la France, Paris, 1726, t. III, article Séez, p. 95.
* Martène, Thésaurus anecdotorum, t. I, col. 494-555.
* Histoire littéraire, t. XV, p. 69-85.
* Position des thèses de l'École des Chartes, Paris, 1903, p. 39.
* Cité par Fourier Bonnard, Histoire de l'abbaye royale ... de Saint-Victor de Paru, Paris 1904, 1. 1, p. 135.