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CORRESPONDANCE DE GEOFFROI DE BRETEUIL

relations épistolaires avec les monastères voisins. Avant les Pâques de 11 73, il écrivit au prieur de Saint- Martin de Séez. Sa lettre est d'un pédantisme parfait. Mais on y sent que GeofFroi a conscience de s'adresser à un homme de grand mérite et de savoir, qu'il compare tout simplement à Êlie sur son char de feu, plein de mépris pour le monde qu'il a quitté.

Les lettres suivantes sont plus intéressantes, au point de vue du but de nos recherches. Hugues a atteint ou passé la soixantaine ; on lui souhaite d'aller à soixante-dix, ou même a à la huitième décade ^ ». Cependant Hugues est appelé par son correspondant, en un style amphigourique, « un jeune homme » à cause de ses grandes austérités « que l'âge empêche » ordinairement. Hugues a une âme de jouvencelle, qui court après l'époux. Cette âme est arrivée aux années nubiles, non par la durée des temps, mais par ses mérites; et maintenant elle désire se réunir à l'époux. Car sa simplicité, parée des gemmes de la céleste sagesse, a reconnu le Seigneur et, colombe lavée de lait, l'a aimé de toutes ses forces : a Vous donnez à Dieu la fleur de votre vie ; et vous, à qui les portiques de la sagesse étaient familiers, vous avez choisi avec prudence entre le Christ et le monde. C'est donc à bon droit que nous souhaitons d'être reçu parmi vos amis. Nous souhaitons de toutes nos forces que vous portiez des fruits très doux, vous dont les vertus ont fleuri si abondamment et mérité tant d'éloges, qui copiosa virtutum laude floruistis ^ ». De ces rébus, il semble qu'on peut extraire ceci : Hugues n'a pas toujours été moine; il a auparavant vécu dans le monde; il s'y occupait de la sagesse, c'est à dire de théologie; et il y jouissait d'un certain renom de savoir et de vertu. Enfin, il n'y a pas très longtemps qu'il est un « nouvel homme », une « colombe » entrée dans l'arche, c'est à dire un reUgieux.

La fin de la même lettre nous apprend, heureusement pour nous en style moins mystique, que le prieur de Saint- Martin travaille à la vie de « beati virt Wal[tern], nous dirions de

' Lettre XLIII (Martène, Thésaurus, p. 544). * Lettre XLI (Ibid., p. 541).

174 l'identification du «MAGISTER HUGO»

Mgr Gautier de Mortagne, qui à cette date vivait encore et était, depuis 1155, évêque de Laon.

Le lecteur qui a eu la patience de me suivre jusqu'à ce point, devine avec quelle joie je lus et relus cette lettre. C'était donc enfin un Hugues, du xii® siècle, qui en 11 55, date de composition de la Somme, avait atteint la quarantaine; et qui, sur le déclin de sa vie, tâchait de rendre à Gautier de Mortagne ce qu'il lui devait, en écrivant la vie de son compatriote, qui, sans doute, avait été à Laon son maître et son ami ! Les lettres suivantes allaient-elles me donner l'assurance que cet Hugues de Mortagne est bien l'auteur de la Somme ?

La lettre XLIII du recueil est la réponse du prieur Hugues à Geoffroi. Il met modestement de côté les compliments outrés de son correspondant ; puis il passe à la vie de Mgr Gautier : « Écrivez-moi; j'ai appris que Mgr Gautier a séjourné longtemps chez vous, à cause d'une maladie qui l'a retenu à Sainte-Barbe. Faites-moi savoir ce que cette longue visite vous a fait connaître ; et, s'il est encore chez vous, dites-lui de venir me voir à la prochaine fête de saint Martin; sa visite me sera très utile ^. » Nous avons vu ^ que, quarante ans plus tôt, Gautier, écolâtre de Laon, avait des relations avec le prieur Hugues de Saint- Victor, et avec Arnoul, cet archidiacre de Séez, dont la famille avait introduit les Victorins dans ce diocèse. Gautier était resté fidèle à ses amitiés : vieux et infirme, l'évêque de Laon était venu faire une villégiature chez les Victorins de Sainte-Barbe. Si le prieur de Saint-Martin reçut la visite de Gautier, à la saint Martin, nous l'ignorons. Mais si ce même prieur est bien l'auteur de la Somme, les Victorins le savaient sans aucun doute : n'aurions-nous pas là l'explication de ce fait, que les anciens manuscrits de Saint- Victor de Paris n'attribuent pas la Somme au Victorin ? et aussi de cet autre fait, que Gautier de Saint- Victor ne met pas la Somme au nombre de ses « labyrinthes », bien qu'elle contienne exactement ce qu'il attaque surtout chez Pierre le Lombard ?

' Lettre XLII (Martène, Thésaurus, p. 542). ' Voir plus haut, p. 81.

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