CORRESPONDANCE DE GEOFFROI DE BRETEUIL
Les lettres suivantes, qui sont toutes de Geoffroi, reviennent sur la biographie de Gautier de Mortagne, pour laquelle Geoffroi refuse sa collaboration, afin que le style de l'ouvrage ne soit pas disparate ^ Elles parlent en style inintelligible pour nous, des embarras, où se trouve le prieur de Saint- Martin ^; enfin la dernière est écrite, en 1174, après la mort de l'évêque de Laon, qui arriva le 16 juillet de la même année ^.
Geoffroi y presse Hugues de « remettre ses doigts, depuis longtemps paresseux, à l'enclume de son ancienne boutique, Hortamur vos in Christi cantate^ ut tamdiu desides digitos incudihus officinae veteris imponatis », Cette formule fait sans doute allusion à l'ancienne activité littéraire de Hugues; Geoffroi, après avoir forgé cette belle phrase, craint peut-être que son correspondant ne saisisse pas exactement la portée de sa métaphore; aussi il donne sa pensée, en clair : « à savoir, remettezvous à la biographie du juste », qui vient de mourir. Pas de fausse modestie ! Ce sera pour la gloire de Dieu ; et le sujet est si intéressant * !
Tous réunis, ces renseignements constituaient-ils des indices suffisants pour oser conjecturer que le prieur de Saint-Martin est l'auteur de la Somme} Évidemment non. Car un flamand, né à Mortagne, lettré, théologien, devenu bénédictin sur le tard, a très bien pu écrire la vie de Gautier de Mortagne, évêque de Laon, son compatriote, et la gloire de leur commun clocher, sans avoir jamais ni été écolâtre, ni écrit la Somme. Dans toute la correspondance de Geoffroi, pas un mot qui révèle de claire façon que le prieur de Saint-Martin ait été « maître », ou ait écrit sur la théologie.
Il fallait donc prouver par ailleurs que cet Hugues de Mortagne avait été « écolâtre, magister » et, s'il était possible, qu'il avait, en fait, écrit la Somme. Si ces deux points pouvaient s'établir, les renseignements donnés par les lettres de
' Lettre XLIII (Ibid., p. 543).
' Lettre XLIV {Ibid., p. 547).
' Gallia christiana, Paris, 1751, t. IX, c. 833.
* Lettre XLIX [Ibid., p. 550).
176 l'identification du «MAGISTER HUGO»
Geoffroi de Breteuil s'accorderaient le mieux du monde avec ces faits.
J'étais acculé à une impasse. Il était tout à fait vraisemblable que le prieur de Saint-Martin, Hugues de Mortagne, était bien l'homme, l'auteur, que je cherchais. Mais ce n'était point prouvé.
Je me mis donc en quête d'un autre maître Hugues, qui satisfît aux conditions du problème, et je repris la pénible lecture des Répertoires. J'en étudiai, au British Muséum, de toutes les langues, de tous les temps et de tous les pays. Toujours, point de maître Hugues, qui satisfît aux conditions de lieu, de temps, que l'on sait. Le problème restait insoluble.
Cependant, à bien prendre les choses, cet insuccès était de bon augure. L'auteur de la Somme se nommait Hugues : comme il ne se trouvait point au xil® siècle d'écolâtre de ce nom, à qui la Somme pût être, avec quelque vraisemblance, attribuée, il devenait de plus en plus probable que Hugues de Mortagne en était bien l'auteur. Le fait n'était point prouvé; mais l'impossibilité de trouver un autre Hugues qui ait pu écrire la Somme^ invitait à faire la conjecture que le prieur de Saint-Martin de Séez avait été écolâtre avant d'être bénédictin, et qu'il avait rédigé pour ses élèves ce compendium de la théologie de son temps, probablement à Laon, et vers 1155.
Tout vient à point à qui sait attendre. Deux ans plus tard, j'eus un jour à consulter la table de la Bibliotheca bibliothecarum de Montfaucon ^ On sait que les bénédictins de Saint- Maur ont, au XVII® siècle, rédigé pour leur usage des catalogues de bibliothèques de couvents. Naturellement, ils ont eu plus de facilités à faire ces catalogues dans les abbayes bénédictines
Montfaucon, Bibliotheca bibliothecarum manmcriptorum nova, Paris, 1739.