CHRONOLOGIE DE LA « SOMME » ET DES « SENTENCES » IJ
Le lecteur qui voudra refaire ce travail de comparaison constatera que le Lombard, à supposer la priorité de la Somme, aurait dû continuellement introduire entre les phrases, souvent même entre les incises et les locutions de son modèle, des questions nouvelles et des développements appropriés, avec une telle dextérité qu'il parvient habituellement à retomber sur les mots mêmes de son modèle, j'allais dire à les enfiler, malgré les distances qui les séparent et que remplissent ces amplifications intercalées. Le travail du résumé, à supposer la priorité du Lombard, était autrement aisé, pour l'auteur de la Somme, et par suite aussi, le résultat qui, plus d'une fois,
beaucoup plus succincte. La marche générale de l'exposé et le détail de la comparaison des textes, sans être strictement incompatible avec l'antériorité de la Somme, à condition que celle-ci soit établie par ailleurs, oriente nettement vers la priorité du Lombard (édit. Quaracchi, 1916, t. I).
Donnons quelques exemples, le plus brièvement possible. P. Lombard parle de Platon et d'Aristote (Dist. I, chap. I et III ; p. 307 et 308) ; la Somme ne parle que de Platon, et cela fort brièvement (chap. I; 79, C), puis donne en abrégé l'extrait du De sacramentis que présente le Lombard à la fin de son chapitre III, n.4(p.3o8); tout le reste des chapitres I-III du Lombard manque dans la 5omme; par contre la suite, c'est à dire le début du chapitre IV, est textuelle de part et d'autre, et s'inspire du De diligendo Deo de saint Augustin; mais la Somme n'a que les trois tiers du passage utilisé par les Sentences et relie directement aux mots « pars corpori iungeretur ut animae », la question Cur ita factum sit, à savoir l'union de l'âme au corps (chap. I ; 79, D), qui ne vient que beaucoup plus loin (chap. VI, n. 7) dans le Lombard, après diverses questions qui ne se trouvent pas dans la Somme; de plus, l'exposé de cette question est un court résumé, très net, de ce que le Lombard développe longuement (p. 311-312) d'après le De spiritu et anima d'Augustin. Les trois alinéas suivants du Lombard (chap. VI, fin, et Dist. II, chap. I; p. 312) répondent aux sept lignes de la Somme (chap. I ; 80 fin de C, et D), plus succinctes.
Un procédé analogue se rencontre tout de suite après; sur la simultanéité de la création des anges et du monde visible, le Maître des Sentences est fort développé (Dist. II, chap.I; p. 313-314), la Somme fort condensée, sans aucun texte ni locution (chap. I; 81, A) qui ne se trouve dans les Sentences; puis après, sans rien avoir d'un long passage de celles-ci (fin du chap. I, chap. II et début du chap. III ;p. 314), elle se retrouve d'accord avec les Sentences "poxir un texte de saint Jérôme (chap. I ; 80, B) qu'elle accompagne du même commentaire que le Lombard, mais avec quelques mots modifiés ou supprimés, tout en ajoutant le nom d'Origène comme source de Jérôme, ce que n'a ni le Lombard ni le De sacramentis qui lui sert directement ou indirectement de modèle (Lib. I, v, 4; PL, CLXXVI, 249, A).
La question Ubifacti? amenée sans transition (81, C) contrairement aux Sentences, comme d'habitude du reste, est traitée comme dans le Lombard
l8 INTRODUCTION
perfectionne l'expression ou condense la pensée, s'explique plus facilement. Nous n'entrons pas ici dans l'examen des sources communes et des autres catégories d'arguments pour ou contre l'antériorité de la Somme. Cette note ne vise qu'à écarter la forte présomption que fourniraient, contre le travail qui suit, les conclusions habituellement admises de nos jours sur les modèles du Lombard : la comparaison préliminaire des textes aboutit au moins à ébranler les affirmations reçues et à faire désirer un nouvel examen des pièces.
Dès lors, la recevabilité, tout au moins, de la thèse nouvelle, ne pouvait plus être niée; avec sa partie négative, opposée à
(chap. IV, n. 14; p. 315), mais dans un libellé plus court; puis après une glose sur le sens du mot cœlutn empyreum et la transcription d'un texte d'Augustin, l'une et l'autre absentes chez le Lombard (fin du chap. IV et chap. V, n. 15; p. 316-317), vient une objection tirée d'Isaïe, commune aux deux (81, D, et chap. VI du Lombard; p. 317).
Le chapitre IV de la Somme (PL, CLXXVI, 83, D — 85, C) correspond aux distinctions VI et VII (chap. I-V; p. 329-336) du Lombard; mais celui-ci est plus développé encore une fois ; par contre, à la fin du chapitre I des Sentences (p. 330), la Somme (84, B) donne un texte de l'épître aux Thessaloniciens et renchérit sur l'idée du Lombard : ce court passage fait défaut dans les Sentences. Puis le même exposé succinct se fait remarquer jusqu'à la fin du chapitre; tout le reste se retrouve chez le Maître des Sentences ; mais celui a plus de questions et développe davantage celles qu'il a en commun avec la Somme. Le début de cet alinéa a, dans la Somme (84,6), les expressions qu'on rencontre dans le premier alinéa du chapitre II, n. 37 (p. 330) du Lombard; cfr les mots in istum caliginosum aerem cum omnibus (pour alii multi) qui ei consenserunt et hoc ad... exercitationis , qui se rencontrent distancés chez le Lombard; la Somme, i laquelle manque le reste du chapitre II du Lombard, a ensuite le chapitre III des Sentences. La même caractéristique de résumé chez l'un, de développement chez l'autre auteur, peut se poursuivre ainsi jusqu'à la fin du chapitre V du Lombard (p. 336) : on passe en revue les hiérarchies (praelationes) entre les démons (p. 33 1 et 84 C), le châtiment immédiat en enfer, pour lequel on manque d'autorité (p. 332 et 84 C) et où la formule d'hésitation de la Somme rend l'explication par l'antériorité du Lombard fort plausible, tout au moins; le texte d'Origène sur la défaite des démons est donné une fois en résumé, comme thèse, puis comme citation littérale (84, C; cfr chapitre III du Lombard, p. 333). Vient ensuite un passage sur le libre arbitre des bons anges, la confirmation en grâce ou l'endurcissement des démons, qui présente les mêmes caractéristiques constantes déjà remarquées (84, D, et 85, A, B ; p. 333-336). La fin du chapitre IV ajoute tout à coup une courte question sur la prévision de leur chute par le* démons : passage assez bref, qui ne se rencontre pas dans ce chapitre du Lombard, mais qui ne fournit rien contre l'hypothèse de l'antériorité lombar-