‹ La Somme DévastéeChapitre 5 sur 14 · LE MOUCHOIR DE M™" FLAMENT · texte numérisé non relu

LE MOUCHOIR DE M™" FLAMENT

— Ils ne l'ont pas pris chez mol, puisque je n'en ai pas.

— Où donc Tauraient-ils pris ?

— Je nen sais rien.

— Ah ! c'est comme ça ? Vous me refusez du Champagne ? Eh bien, vous aurez de mes nouvelles !

Et l'officier adjoint au colonel du IIO^ fégiment d'infanterie allemande sortit en faisant claquer la porte et en proférant les plus violentes menaces.

Très inquiète, M""» Flament alla conter ses peines à M""» Roussel, sa voisine, qui, elle aussi, était seule, son mari, agriculteur, étant mobilisé. Elle lui parla de l'histoire du Champagne et de la grande colère du Boche, tout à l'heure altéré de vin et maintenant assoiiïé de vengeance.

— Il a vu dans la rue, dit-elle, des hommes qui emportaient des bouteilles de Champagne.

— Ils les avaient volées chez moi, dit M™« Roussel, qui possédait une cave assez bien garnie.

Quelques jours se passèrent, pendant lesquels tout ce qui restait de mobilier et de lingerie dans ce pauvre village fut miéthodiquement confisqué. Dans l'armoire de M"» Flament, les pillards ne laissèrent qu'un mouchoir blanc.

Effrayées, les femmes de Beaumont-Hamel se réunissaient, autant pour mettre en commun leurs inquiétudes et leurs angoisses que pour fuir la fastidieuse conversation de certains Boches, qui s'étaient mis en tête de faire les galants. La maison de M"»» Roussel servit d'asile à M"»» Flament, qui rencontra, dans cette demeure grande et accueillante, d'autres [)ersonnes de la commune, notamment M''* Danicourt, M"»» Testu, M"« Dé-

pierre. Malheureusement, ces réunions, bientôt connues de la kommandantur, et l'aspect cossu du logis attiraient les Boches. Dans la journée du samedi, 10 octobre, un sergent-major et un autre sous-officier allemand, logés chez M™» Roussel et passant leur temps en beuveries, prétendirent obliger leur hôtesse et ses compagnes à trinquer avec eux.

— Ah! par exemple, s'écria M°"» Flament, il ne faudrait pas avoir de cœur pour trinquer avec un Allemand !

Les deux sous-officiers avaient, jusqu'à ce moment, laissé ignorer aux femmes de Beaumont-Hamei qu'ils connaissaient parfaitement la langue française A partir de cet instant, et pour faire peur aux victimes de leur sinistre plaisanterie, ils commencèrent à s'exprimer dans notre langue. Lorsqu'ils furent partis, ces femmes eurent le pressentiment qu'un malheur allait leur arriver. Qu'on juge de leur désarroi, dans l'isolement où elles se trouvaient, privées de tout renseignement, de tout moyen de communication, sans défenseurs, au milieu des ennemis! Ceux-ci allaient et venaient dans la commune, écoutant aux portes, épiant les démarches de chacun, rapportant à la kommandantur les propos entendus et toujours interprétés, rapportés, défigurés avec une systématique malveillance.

Le lundi, 12 octobre, M. Fagot, qui avait assumé les difficiles fonctions et les redoutables responsabilités de maire de la commune, fit parvenir a M»" Roussel, pour elle et pour ses amies, un avertissement discret. Tout était à craindre. Effectivement, dans l'après-midi du même jour, vers trois

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heures, un piquet de six hommes, baïonnette au canon, cerna la maison Roussel, mit les prisonnières en état d'arrestation, et les conduisit à la mairie, où était installée lakommandantur. L'officieradjoint au colonel du 110» régiment dinfanterie allemande, le vindicatif pochard qui s'était plaint de n'avoir point sa part de Champagne, les attendait, casque en tète, jugulaire au menton, et leur dit sans préambule :

— Mesdames, vous êtes accusées d'avoir fait des signaux aux Français. Vous ailes être fusillées...

Le prétexte de cette scène barbare, c'était le passage d'un aéroplane qui, dans la matinée, avait survolé la commune de Beaumont-Hamel. Etait-il français ? Etait-il allemand? On ne l'a jamais su. Mais, aux yeux des Boches, c'était sullisant pour motiver un de ces actes de terrorisme qui leur étaient prescrits par les directives du grand état-major de Berlin.

— Voyons, reprit l'officier instructeur de cette affaire capitale, voyons quelle est celle d'entre vous qui a le plus grand mouchoir. Tirez vos mouchoirs de vos poches.

Gravement, il faisait mine d'examiner un à un. comme pièces à conviction, les mouchoirs de M"» Roussel, de M"« Danicourt, de M"» Testu, de M"» Flament. Celle-ci était évidemment visée par la rancune de l'officier adjoint au colonel du 110« régiment d'infanterie allemande. N'avait-elle pas refusé du Champagne à cet ivrogne ?

— Ah ! ricana-t-il, c'est vous, madame Flament, qui avez le plus grand mouchoir.

— C'est possible, répondit-elle. C'est même malheureux d'avoir été dépouillée de tout son linge et

d'être obligée de se servir d'un aussi grand mouchoir. C'est une des rares pièces de lingerie que j'aie pu sauver du pillage.

— Ah! vous avouez, madame Flament, donc, vous serez fusillée. Vous, madame Roussel, dites qu'elle a déplié son grand mouchoir quand a passé l'aéroplane.

— Je dis qu'elle s'est mouchée à ce moment-là.

— Elle s'est mouchée. Donc elle a déplié son mouchoir. Donc elle est coupable.

interpellée de nouveau. M""» Flament fit observer qu'elle avait, en effet, déplié son mouchoir, mais à l'intérieur de la maison.

Alors, un soldat boche entra dans la salle, porteur d'un morceau de calicot blanc. C'était, comme on dit dans le langage de la procédure criminelle, un témoin de l'accusation. Désignant du doigt ^jme Flament, ce témoin prononça péniblement ces deux mots :

— Madame... Aéroplane !

— Vous voyez, dit l'officier, vous êtes coupable : cet homme vous accuse.

On passa ensuite à l'interrogatoire de M"»» Roussel. Cette jeune femme était accusée d'avoir fait des signaux à l'aide d'un cheval blanc!

— Voici ce qui s'est passé, dit-elle. En l'absence de mon mari, mobilisé, je dirige une exploitation agricole. Comme je n'avais plus de place dans mon écurie, j'ai dû faire attacher dans ma cour un cheval rouge et un cheval blanc, pendant qu'on faisait la litière. Voilà tout.

— Voilà tout? C'est ce que nous allons voir. Il y a ici un témoin !

Le témoin, poussé en avant par le planton de

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