‹ La Somme DévastéeChapitre 6 sur 14 · LE MOUCHOIR DE M"*® FLAMENT · texte numérisé non relu

LE MOUCHOIR DE M"*® FLAMENT

service, était un nommé Chabot, âgé de cinquantehuit ans, domestique de M"»» Roussel. Cet homme au visage faux, au regard fuyant, s'avança d'un pas oblique, roulant sa casquette entre ses gros doigts. Comment se trouvait-il là, derrière les pauvres femmes qu'il allait trahir par une dénonciation mensongère? Avait-il été arrêté par les Allemands et voulait-il obtenir sa liberté par ce moyen ignoble? Quoi qu'il en soit, ce misérable déclara, d'une voix pâteuse, sur le ton d'une leçon apprise, que M"" Roussel était coupable. Après quoi, l'officier boche lui dit :

— Vous êtes libre. Allez-vous-en.

Il sortit, sans oser regarder les victimes de son infamie. On ne l'a plus jamais revu.

C'est en vain que les accusées firent entendre les protestations les plus vives, les plus émouvantes, et opposèrent à leurs accusataurs un démenti motivé par les plus irréfutables preuves. M"» Danicourt jura sur son honneur qu'elle n'avait pas usé de son grand chien noir pour correspondre avec les lignes françaises. M™» Roussel jura, sur la tête de ses enfants, quelle n'avait point fait de signaux à un aéroplane avec l'aide de son cheval rouge ni de son cheval blanc.

— Vous feriez mieux de faire des aveux, interrompit l'officier, car, dans ce cas, vous auriez la vie sauve, au lieu d'être fusillées.

Puis, faisant soudain semblant do se raviser et de se radoucir :

— Eh bien, soit, dit-il, je veux croire à votre innocence...

Mais, jetant aussitôt un regard haineux du cAté de M"» Flament, il ajouta :

G. Deschàmps. 4

— Jurez-moi que celle-là est coupable. Je vous mets aussitôt en liberté.

11 éclata aussitôt, comme un forcené ou comme un fou, en imprécations furibondes, dictées à son ressentiment parle souvenir de la bouteille de Champagne que ses sommations impérieuses n'avaient pas pu obtenir d'une Française sans défense. Rageur, il répétait toujours la même chose, les lèvres serrées, les lèvres blêmes :

— Ah ! vous allez voir ce qu'il en coûte, de refuser du Champagne à un officier du Kaiser allemand !

Et, se tournant vers les compagnes de la victime de cette abominable et grotesque persécution, il insista, d'un ton rogue :

— Allons, vous autres ! Jurez que celle-là est coupable. Dépèchez-vous, il faut en finir.

Il tira sa montre de sa vareuse, et la déposa sur la table, sous ses yeux méchants :

— M'entendez-vous ? interrogea-t-il d'une voix de plus en plus féroce. Vous avez trois minutes pour réfléchir.

Elles répondirent aussitôt qu'elles ne pouvaient mentir pour faire condamner une innocente, et qu'elles préféraient la mort.

— Ah ! c'est ainsi ? hurla le tortionnaire boche, stupéfait de se heurter à cette loyauté française, si différente des usages de son pays. Vous ne voulez pas dénoncer votre camarade ? Alors vous serez fusillées. Venez avec moi.

Quatre hommes du 110» régiment d'infanterie allemande, fusils chargés, attendaient à la porte de la mairie. Sur l'ordre de l'officier, ils encadrèrent les prisonnières, à l'exception de M^^ Testu, dont

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le sort n'avait pas encore été réglé. Le cortège, officier en tête, prit le chemin de l'église. Au commandement de hait ! les hommes du peloton d'exécution s'arrêtèrent, l'arme au pied, tandis que leur chef faisait ranger ses trois victimes. M"»» Flament, M"" Danicourt, M'"^ Roussel, le long du mur de l'église, près du cimetière. L'officier allemand avait encore sa montre à la main.

— Je vous accorde, dit-il aux condamnées, une minute pour réfléchir une dernière fois. Choisissez : avouer ou mourir.

Elles ne répondirent même pas à cette injonction colossalement bête. Alors, il fit mettre les fusils en joue, et compta :

— Ein... Zvjei... Une... Deux...

Le trois fatal ne sortit pas de ses lèvres. Quelle fantaisie passa par le cerveau brut de ce butor ?

— Je veux, dit-il, vous donner encore une demiheure pour réfléchir.

Il les ramena, toutes tremblantes, à la mairie, jouissant de leur torture morale, savourant leur martyre avec ce goût de la souffrance humaine, cette Schadenfreude, qui est une des plus exécrables passions de la race germanique.

A la mairie, elles retrouvèrent M""» Testu, plus morte que vive, et qui ne s'expliquait pas pourquoi le bourreau de ses amies l'épargnait elle-même provisoirement. Sait-on jamais ce que peut imaginer dans ces moments de monstrueuse malice, la tète d'un Boche ?

— Chère amie, dit M"»» Flament à M»» Testu, nous allons mourir dans une demi-heure. Cette fois, la chose est sûre. Ces gens finiront par nous tuer. Ils nous veulent mal de mort. Nous n'y échapperons

pas. J'ai sur moi un porte-monnaie, contenant de l'argent que j'ai pu soustraire au pillage. Je vais vous le confier.

Cette conversation était surveillée par l'officier adjoint au colonel du 110* régiment d'infanterie allemande. Ayant surpris le geste de M»* Flament, il saisit le porte-monnaie, l'ouvrit, et en fit sortir le contenu, prenant plaisir à entendre tinter le métal des pièces sur la table de la mairie.

— Ah ! Ah î ricana-t-il, vous êtes riche, à ce qu'il parait. Voyons combien tout cela fait. La somme paraît assez forte. Vous avez les poches bien garnies.

Il compta treize cent cinquante-cinq francs en or.

— D'où avez-vous tout cela ? cria-t-il dans un mouvement de feinte colère. C'est l'argent dont les Français payent vos renseignements ! Voilà une preuve contre vous.

Et, cherchant, dans son exaspération, ce qu'il pourrait dire de plus cruel, afin de mieux encore torturer sa victime, il dit à M»» Flament :

— Vous serez enterrée vivante devant l'église. Puis, il se mit à penser que M«" Roussel avait

sans doute, elle aussi, remis de l'argent à M»»» Testu. Celle-ci, sous menace d'être fouillée, dut remettre un porte-monmie, contenant sept cent soixante-seize francs.

— Qu'est-ce que cet argent? demanda l'officier à M"" Roussel.

— Ce sont des économies que je voulais faire parvenir à mon mari et à mes enfants.

— Fort bien. En ce cas, je vous rends votre portemonnaie. Et même je rends aussi le sien à M»» Flament.

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