‹ La Somme DévastéeChapitre 7 sur 14 · LE MOUCHOIR DE M^*^ FLAMENT · texte numérisé non relu

LE MOUCHOIR DE M^*^ FLAMENT

Les deux pauvres femmes reçurent des mains de leur bourreau leurs deux porte-monnaie vides. Ce fut une explosion de gros rires dans la salle où s'alignaient les plantons et les scribes de la kommandantur. Oh ! la bonne plaisanterie allemande I Et comme M. VOberleutnant était gemuthlich!

Le calvaire de nos Françaises n'était pas encore terminé. L'officier allemand sortit, emportant leur argent. Au bout d'une demi-heure d'angoisse, elles le virent qui rentrait, accompagné, cette fois, d'un chef important, qui n'était autre que le colonel. Celui-ci leur dit, en leur tendant un chiffon de papier :

— Votre argent est parti pour l'Allemagne. J'agis selon les ordres de mes chefs. Cela vous sera compté comme contribution de guerre.

Et, tandis que les scribes et plantons se raidissaient, les talons joints, dans l'attitude d'extase que le règlement militaire allemand impose aux inférieurs en présence de leurs supérieurs, le colonel boche prononça solennellement ces mots :

— Le cœur d'un Allemand vaut mieux que le cœur d'un Français. Nous vous faisons grâce de la vie.

Alors, parmi les marques de respect infini que lui prodiguaient ses subordonnés, cet officier supérieur delarmée allemande quitta les Françaises d'humble condition auxquelles il venait de soustraire ainsi leurs économies.

Ramenées, le soir de cette douloureuse journée, dans la maison de M^^ Roussel, sous escorte, elles restèrent prisonnières pendant dix-huit jours. Gardées à vue par un factionnaire qui se tenait dans chacune de leurs chambres, et par deux autres sentinelles qui surveillaient le couloir de la maison, elles recevaient à peine de quoi se nourrir. Leur

captivité ne s'adoucit un peu qu'après le dépari du 110« régiment d'infanterie, remplacé par le 990. Dans ce nouveau régiment, il y avait d€S Alsaciens qui, en cachette, leur adressaient quelques menues provisions et des paroles d'espoir '.

1. Tous les faits relatés dans ce récit sont d'une exactitude scrupulpusemenl vérifiée. On peut se référer aux Rapports et procès-verbaux de la commission instituée en vue de constater les actes commis par l'etmemi en violation du droit des gens, tome V, pa»es 106 et suivantes. Voir notamment la déposition de M"" Flamenl, en date du 31 août 1,915, ainsi que la déposition faite par M'"" Roussel, le "27 août 1915, devant la Commission denqucte, à Bcauquesne (Somme). Le commandant du 110" R. I. R. de l'armée allemande est mentionné sur la liste des personnes désignées par les puissances alliées pour être livrées par l'Allemagne en exécution des articles 228 à 2.30 du traité de Versailles el du protocole du 28 juin 1919,

Beaumont-Hamel est un pays de cultivateurs et de meuniers, une localité champêtre où l'on ne trouve guère que des industries agricoles : entreprises de battage ; fabriques de chaux ; fromageries ; entrepôts d"engrais, de grains, etc. Population inoffensive, contre laquelle nos ennemis n'ont pas pu alléguer le moindre prétexte de représailles. Au mois doctobre 1914, ceux des habitants de Beaumont-Hamel qui n'avaient pas émigré se réfugièrent, pendant vingt-quatre jours, au fond de leurs caves, tandis que la bataille faisait rage aux alentours de leur clocher. Les Allemands profitèrent de cette occasion pour piller le village. Ensuite ils ordonnèrent aux habitants des ruines de Beaumont- Hamel, le 28 octobre, de se réunir dans la cour de la maison où s'était installé leur commandant. Là, on dit à ces pauvres gens qui, pour la plupart, étaient des vieillards ou des femmes, qu'on se proposait de les garder pendant deux jours en cet endroit, pour les mettre à l'abri... Mais, pendant la nuit, on les fit brusquement lever et partir pour une destination inconnue. La première étape de ces malheureux prisonniers fut Bapaume,où ils allèrent à pied, en pleine nuit, par des chemins boueux.

coupés d'ornières, sous escorte de cavalerie et d'infanterie. Ils restèrent enfermés dans la gare de Bapaume, couchés sur des tas de ferraille, sans boire ni manger, jusqu'au vendredi, 30 octobre, au malin. A ce moment, on les achemina, dans des wagons à bestiaux, vers la gare de Cambrai, par Frémicourt, Beugny, Velu, Hermies, Havrincourt, Flesquières, Marcoing. Ce n'était que le commencement des stations d'un douloureux itinéraire. De la gare de Cambrai ils furent transportés par voie ferrée à Saint-Quentin où ils demeurèrent trois jours au fond d'une prison. C'est de là que ces captifs partirent pour l'Allemagne, toujours entassés dans des wagons à bestiaux. Ce lamentable convoi, stoppant à Aix-la-Chapelle, à Cologne, à Dusseldorf , à Munster, à Osnabruck, à Brème, à Hambourg, traversa la Prusse rhénane, toute noire de houille et de fumée, les tourbières de la Westphalie, les ténébreux parages de la forêt de Teutoburg, et fit enfin halte, dans une brume de cauchemar, sur les bords de la mer Baltique, à Lubeck, capitale d'une « république » allemande.

La prison de Lubeck est une geôle justement redoutée des pauvres hommes et des pauvres femmes qui ont eu le malheur d'être exposés par l'invasion des armées allemandes aux sévices de la barbarie germanique. Lubeck, la vieille ville hanséatique, est une cité soi-disant libre, qui se vante volontiers de ses origines, et qui même a fondé, pour faire écrire son histoire et prononcer son éloge, plusieurs sociétés savantes S convenablement dotées par la

1. Hunseat. Geschichtsverein ; — Verein f LQbeck. Geschichte u. AUertumakunde.

bourgeoisie locale. Les historiens patentés de la ville de Lubeck ne manqueront pas d'ajouter une page glorieuse à leurs ouvrages d'histoire, en disant que leur « république » de riches trafiquants a fourni aux porte-clefs du Kaiser prussien la prison modèle où les villageois de Beaumont-Hamel en Picardie furent écroués. Ces prisonniers, privés presque entièrement de nourriture pendant les trois journées de leur pénible voyage sur les chemins de fer de l'Allemagne du Nord, avaient grandfaim et soif : on leur donna, le lendemain de leur arrivée, au matin, une sorte d'eau jaunie ; à midi une espèce de bouillon sans graisse, lavasse écœurante où flottaient des trognons de choux verts et des rognures de gros navets, pareils à ceux que chez nous on donne à manger aux bêtes dans les étables. Le soir, quelques poignées d'orge insuffi" samment cuite, impossible à mâcher, s'ajoutèrent à ces aliments et à la ration quotidienne de deux cents grammes de pain gris. Deux lois par semaine, les geôliers de Lubeck offraient à leurs victimes un petit morceau de lard, presque cru. Les prisonniers de Lubeck avaient froid. Ils couchaient deux par deux sur la même paillasse, sous de minces couvertures.

C'est dans la gare de Lubeck, que les femmes de Beaumont-Hamel furent séparées de leurs maris, ceux-ci et celles-là ayant été parqués, de force, dans deux trains qui, au signal du chef de gare, prirent des directions contraires. On ne pourrait trouver l'explication de cette malice ailleurs que dans ce « plaisir de nuire » (Schadenfreude) qui est au fond du caractère allemand. Un vieillard de quatre-vingts ans fut ainsi emmené loin de sa

femme, qui depuis ce temps n'a plus entendu parler de lui.

Au bout de quinze jours, les femmes de Beaumont- Hamel furent transférées à Holzminden. C'est une petite cité de dix mille habitants, qui appartenait à S. A.R. Ernest-Auguste, duc régnant de Brunswick et de Lunebourg, colonel prussien à la suite du régiment des hussards de Ziethen, et du !"■ régiment de la grosse cavalerie bavaroise, gendre unique du Kaiser'. Ce jeune vassal ne pouvait rien refuser à Texigeant suzerain qui était en même temps son beau-père. Aussi a-t-il cédé, dans le duché qui eut pour premier titulaire Otbert, margrave et comte palatin, un vaste emplacement où les fonctionnaires du roi de Prusse ont établi un centre de déportation. Les baraques du camp de Holzminden, construites en planches de sapin vert, à peine équarries, étaient très humides, le duché de Brunswick étant un pays pluvieux. Des milliers de captifs et de captives ont affreusement souffert dans ce séjour de misère et de désolation. Il en vint d'abord du département de Meurthe-et-Moselle, où guerroyait Ihéritier de la couronne de Bavière, Rupprecht, fils de Ludwig, qui avait mené, à la tête de la VII« armée allemande, une attaque brusquée sur nos frontières de l'Est, et qui, furieux de navoir pas réussi dans sa tentative d'effraction à main armée et de brigandage organisé, se vengeait cruellement, bassement sur

1. NY' à l'enzing. près de Vienne, le 17 novembre 1^87, Erncst-Augusle, duc de Brunswick, a épousé, au mois de mai 1913. Victoria-Louise, princesse de Prusse, née au palais de .Marbre de Potsdam, le 13 septembre 1892, unique fille du kaiser. De ce mariage sont i<;sus deux garçons : le prince héritier Ernest-Auguste, né à Brunswick, le 18 noars 1914, et Georges-Guillaume, né au même lieu, le 25 mars 1915.

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les innocentes populations d'un pays où il avait subi un humiliant échec. Dans ce camp de Holzminden, aménagé, réglementé, administré selon les directives du grand état-major de Berlin, les prisonniers mouraient de faim et d'épuisement. C'étaient, presque chaque jour, des scènes atroces. Un jeune homme, qui implorait quelque nourriture afin de ne pas tomber d'inanition, fut roué de coups par un gardien et mis en cellule pendant six jours. On voyait des gens affamés dévorer des têtes de hareng, absorber des résidus de café. Une vieille femme, M"" Thirion, malade, étendue sur un grabat, resta ainsi pendant trois semaines, sans pouvoir obtenir la visite du médecin. Quand celui-ci se décida enfin à venir, la pauvre femme était morte.

Tandis que ces souffrances, ces agonies, ces désespoirs faisaient du camp de Holzminden un nouveau cercle de l'enfer inventé par les Boches, il y avait, à deux pas de cette cité dolente, au palais ducal de Brunswick, une jeune femme et deux enfants, qui débordaient de vie, de santé, de joie. Au moment même où les pâles rayons d'un printemps tragique et froid jetaient une clarté sinistre sur les damnés de la géhenne de Holzminden, Ylllustrirte Blatt du 30 mai 1913 publiait un grand portrait de la duchesse de Brunswick, fille du Kaiser, photographiée, chez elle, et tenant dans ses bras son dernier né, Georges-Guillaume. On chercherait vainement sur ces deux visages joufflus, replets, bien nourris, la douceur qui d'ordinaire accompagne la première enfance et la jeune maternité. Victoria- Louise a les traits épanouis, la bouche dilatée par une large hilarité qui fait mal à voir lorsqu'on pense à tout le sang, à toutes les larmes qui cou-

laient autour des berceaux bien abrités dans la résidence féodale de Brunswick. Il était apparemment réservé à la dynastie des Hohenzollern d'ajouter à la série des scandales déjà connus et catalogués par les psychologues d'outre-Rhin , cette chose inouïe, profondément inhumaine : le bonheur sans la bonté.

Les semaines, les mois, les années passaient, apportant tour à tour leur part de misères sans cesse renouvelées ou prolongées. Au mois de février 1916, lecampdeHolzminden contenait de seize à dix-huit mille captifs et captives. La discipline de ce pénitencier était féroce et taquine à la fois. Pour la moindre infraction à des règlements que personne ne connaissait, hormis les gardiens, on était puni rigoureusement. M"»» Delattre, de Beaumont-Hamel, a vu deux de ses compagnes d'infortune mises au piquet, pour une faute qu'elle a toujours ignorée *. On les forçait à se tenir debout, toute une journée, depuis le matin jusqu'à six heures du soir, surveillées de près par des sentinelles, sans bouger, sans manger*...

Dans ce camp de la faim, « tout le monde toussait )>. Na-t-on pas le droit de se demander, hélas ! en faisant ces constatations désolantes, si la science barbare des professeurs allemands ne s'est pas

1. Témoignage d'un rôfugié de l'Aisne, M. V..., âgé de 55 ans, qui a déposé 60us serment, le 14 mars 1916, devanl M. Tachct, juge de paix à Crécy-en-Brie.

2. Témoignages de M"* Dubuffet,^ de M""" Augustine et Aurélie Pajet, Morel, Vivier, Ducastel, Féret, toutes domiciliées à Beaumont-Hamel (Somme), entendues par la Commission d'enquête. M. Gérard, ancien ambassadeur des Etats- Unis à Berlin, aprononcé, le 10 avril 1911, au Canadian-Club, un important discours où il a signalé les mauvais traitements infligés aux prisonniers français et anglais en Allemagne.

appliquée méthodiquement à cultiver des germes infectieux dans l'organisme débilité de nos malheureux compatriotes, afin de nous renvoyer des propagateurs d'un terrible fléau, souvent étudié dans les congrès médicaux de la docte Allemagne ? Ainsi s'expliqueraient ces déportations, suivies de rapatriements, dont la raison déterminante nous échapperait si nous ne mettions en ligne de compte cet exécrable motif. Ce plan destructeur serait d'ailleurs tout à fait conforme aux théories énoncées dans certains ouvrages du soi-disant pacifiste Ostwald, docteur en chimie et en médecine, professeur à l'université de Leipzig, auteur d'un certain nombre de traités sur l'Energie et 1' « Energétique^ ». Lorsqu'on réussit à vaincre l'ennui qu'infligent au lecteur français ces élucubrations d'outre-Rhin, l'on découvre que l'idée fixe de cet auteur et de ses collègues, c'est de tuer l'énergie vitale chez tous ceux qui sont leurs adversaires ou qu'ils considèrent comme tels. Leur méthode consiste à faire la guerre scientifique à l'aide de tous les moyens chimiques dont ils disposent. Les manipulateurs allemands qui ont trouvé, dans leurs laboratoires, la formule des pastilles incendiaires et des gaz asphyxiants ne sont pas hommes à reculer, par letTet d'un scrupule tardif, devant une pareille application des plus récentes découvertes de la bactériologie. Plusieurs personnes dignes de foi, et dont le témoignage a été recueill" sous serment, ont dit à la commission d'enquête : « iNous sommes restées cinq semaines à Holzminden ; quand on nous a renvoyées, on a

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