ROPARTZ
L'actuel directeur du Conservatoire de Nancy, qui fut élève de César Franck, est né à Guinganip, le i5 juin i864-
Dans ce succinct exposé biographique sont résumées les
caractéristiques principales de Ropartz. Il tient de son pays breton la foi, et une saveur populaire calme et tenace. Son séjour prolongé en Lorraine fait retléter dans les ondulations profondes et paisibles de sa musique les paysages de là-bas. Enfin il garde des heures fécondes vécues près du maître vénéré une belle dignité de caractère, une science solidement assimilée, et le goût de l'art bon et sain.
La première de ses Sonates, écrite en Lorraine pendant l'été de l'année 190A, est pour violoncelle.
Encore qu'elle soit grandement intéressante et apporte à la littérature restreinte de cet instrument une œuvre de valeur, bien écrite, tant pour l'architecture générale que pour les ressources spéciales de l'instrument, nous ne signalerons ici que sa belle pièce lente, éyocatrice des calmes sommets des Vosges, et les heureuses dispositions instrumentales qui la diversifient agréablement.
La seconde Sonate, en^ré, pour violon, date de 1907 et fut écrite en Bretagne.
Elle est bâtie sur une mélodie populaire à la grave allure de choral :
Lciiip
Ji u <■ r
ri-rr-r
W^-^^-iM
Ut-LJ
-^TiM::
Cette mélodie fait fonction de thème générateur et sera exposée entièrement trois fois dans le courant de l'œuvre. Tous les morceaux de la Sonate s'enchaînent.
Introduction. E-vposé mélodique du thème populaire (Th. cyclique') en r(f, par le piano, reprise de cet exposé, par le violon, sur un dessin du piano évoquant l'aspect d'un paysage calme et grnve.
— Enchaînement par le dessin z devenu plus agogique.
Allegro moderato de forme Sonate.
Exp. Th. A, ré, dont les dernières mesuras présentent une première transformation nfthmique de y.
— Poni formé d'un Dév. de ce dessin ainsi transformé.
— Th. B, période introductive sur la d. de sit>.
modtrato
Thème proprement dit, en si t?
Tranquille
Cette phrase conclut sur un rappel de x.
Dév. Par a» sur lui-même, en faH, puis en marche. ~ Par la période introductive de b à la d. de fa, puis en marche.
— Par B, en mit).
— rentrée par la transformation rythmique de t. Réexp. Normale.
Au moment de conclure, la d. de si s'installe et fait enchaîner au second morceau.
Celui-ci est un Lied à trois sections : I" SECTION. Formant elle-même une sorte de Lied dont chaque phrase est précédée de l'exposé, par le piano, d'une des trois périodes du thème populaire initial, en si. Chaque phrase de l'Adagio a ainsi l'air d'être un commentaire du texte exposé par le Choral populaire. a" sBCTioN. Dév., partant de si, d'une nouvelle transformation rythmique de la période génératrice du thème cyclique :
sur lequel les dessins accompagnants jettent comme l'inquiétude de la mer un peu agitée, tandis que le violon chante librement au-dessus.
Gela s'épanouit et revient ensuite, apaisé, pour la : 3" SECTION. Semblable à la première, moins les expositions du thème cyclique.
Au moment de conclure, le dessin :
s'obsline, et, transforme encore rylhmiquement, engendre le :
Finale de forme Sonate.
Exp. Le premier thème n'est autre chose que le thème générateur lui-même, sous une allure de danse :
AlUgro molio v'wace
iJTTTJa; I -Ji i ^^
Les quatre dernières notes vont s'obstiner sur elles-mêmes et formeront ainsi la transition qui amène la :
seconde idée, sur la d. de la. nouvelle floraison mélodique de X :
Dév. Parla période génératrice du thème cyclique encore transformée rylhmiquement :
Alleu'S nwif» vpoet
sur laquelle ne tarde pas à apparaître, en si''!>, le thème cyclique lui-même, dominant cette danse par sa gravité, tandis qu'enlre ses exposés l'atmosphère mou-vementée se maintient par des alternances de la danse propre au Finale et d'uiie phrase mélodique nouvelle, de plus en plus passionnée qui fera arriver la seconde idée du Finale devenue plus intensément expressive, puis la seconde idée
du premier morceau, par augmentation, sur des dessins que le piano balance comme des vagues.
Enfin a lieu la :
Réexp. normale, mais plus intense que VExp., ce qui est de bonne composition.
Conclusion générale de l'œuvre, par un troisième exposé du Choral cyclique, au ton principal, «par le piano, toujours, laissant le violon exprimer une sorte de phrase concluante formée par des souvenirs des thèmes principaux de l'oeuvre (i" et 2" thèmes du i" morceau; phrase conclusive du thème de l'Adagio) qui s'achève paisiblement en. ré, comme éclairée par un rayon de soleil dorant les landes et la mer.
Quittons à présent les œuvres du ciief d'orchestre nancéen et venons demander à un autre vaillant « conducteur » de nous initier à sa conception de la Sonate.
Georges-M. Witkowski, né en 1867, écrivit, de 1906 à 1907, une Sonate pour violon, en sol.
Cette œuvre expressive et généreuse, pleine de sève et d'ardeur, offre le même défaut de réalisation instrumentale que la Sonate de Dukas. Plus que dans cette œuvre même, l'écriture pianistique est ici trop semblable à une chaude et vibrante rédaction d'orchestre. Cette Sonate apparaîtra beaucoup plus comme une Symphonie pour violon et orchestre que comme une Sonate pour deux instruments de chambre.
Avec l'habitude acquise des exhibitions de virtuoses dans nos plus vastes salles de concert, voire de théâtre, on perd trop de vue, de nos jours, le caractère essentiellement intime du piano, et l'on ne songe plus guère que les duos de piano et violon font, en réalité, partie de la musique dite de chambre.
De ce point de vue erroné on en vient à ne plus se rendre un compte bien exact de l'écriture réellement adéquate à l'instrument.
Certes, le pianiste a le devoir de chercher à identifier son exécution avec le texte proposé, s'efforçant à la réalisation voulue par l'esprit de l'auteur, mais il n'est peut-être pas inutile de crier « casse-cou » aux compositeurs que griserait trop la possibilité de voir réalisés leurs désirs même les plus difficultueux.
2l8 LA SONATE
Malgré les plus grandes diversités des « attaques » du clavier, permettant des reliefs très nombreux et variés, le piano n'en reste pas moins une unité donl les divers timbres ne sont que relatifs et gardent leurs rapports avec la seule couleur propre au piano.
Le piano est à l'orchestre ce que le dessin ou la gravure sont à la peinture. Ses valeurs, il les tire des différences d'intensité, de nuances dans une même couleur, tandis que l'orchestre, au contraire, en plus des mêmes ressources, offre celles de ses timbres multiples permettant des valeurs semblables en des couleurs diverses.
Et c'est là ce que réclame impérieusement le Finale de la Sonate de Witkowski, Il est trop touffu pour que le piano suffise à le colorer assez diversement. A cela il perd beaucoup de sa ligne pourtant très variée et progressive.
Ces réserves de détails faites, il nous plaît de reconnaître que la Sonate de Witkowski apporte à la musique instrumentale de bonnes pages de musique émue et rayonnante.
En voici une brève analyse * :
Le premier morceau n'apporte guère de modifications à hi forme traditionnelle, malgré l'allure spéciale qu'il tient de la nature de ses idées.
Deux caractères sont en présence avec les deux thèmes : le premier (th. A) cherche à dominer par la force, le deuxième (th. B) à persuader par la tendresse et la bonté. Tout le Dév. est la lutte entre ces deux caractères. A la fin du Dév., l'idée de tendresse, exultante, semble avoir pris définitivement le dessus, mais l'autre, qui s'était évanouie, revient peu à peu à la vie ! Elle semble sortir d'un tombeau lorsqu'elle reparaît, présentée en valeurs augmentées *. C'est là qu'a lieu la Réexp., et cette transformation du thème est une des particularités du morceau. Malgré les objurgations de la seconde idée, le premier thème reprend, pour un instant, son caractère brutal et dominateur. Peine perdue : le niorceau se terminera sur l'apothéose de la seconde idée comme s'était terminé le Déve-
I. Nous ne donnerons ici qu'un aperçu très succinct, renvoyant les lecteurs, pour plus amples détails, à l'excellerite analyse faite par Albert Groz dans le Courrier musical du i5 juillet jgo8, p. 445.
». A l'endroit indiqué sur la partition : assez lent et très renfermé.
LA. SONATE MODEKNE
loppement. (Ceci constitue une autre des particularités de la forme de cette pièce.) Voici les thèmes : Th. A.
ccli'ule X
^^:^ff=fYfmiP ^73 ^P^.
n.A rTT~CT:
iTl P'^
etc. (thème générateur)
Un ornement qui revêt ce thème servira dans l'œuvre
c) suite
Modifications rythmiques ou mélodiques survenant aux thèmes à la réeiposition :
Ass*i lent el Ires renferme
Th. A
LA SONATIi
j ( rvlhoaie crneriicnlal |
La seconde partie de l'œuvre est un Thème avec cinq variations dont la dernière sert de Finale à la Sonate. Thème en mi à trois périodes :
Var. 1. Suit pas à pas le thème bien que les guirlandes à 5/4
X du piano aient l'air de s'en éloigner. Var. II. Est double et procède par arriplification. Le piano et le
violon se partagent les périodes et cherchent à s'équilibrer.
En seconde variation de la seconde période le ^violon
fait entendre ceci :
etc.
m{ Ires ejpri-iaif
qui servira de seconde idée au Finale.
Var. ni. Suit aussi le thème pas à pas tout en l'amplifiant mélodiquement sous forme d'une fraîche mélodie pastorale, balancée sur le rythme souple du piano, qu'avait éveillé un tintement de claire clochette. C'est encore par un murmure de cloches effleurées que se fait renchainementà la :
Var. IV. Amplificatrice, en si. Sur le bruissement des cloches murmurantes apparaît une amplification du Th. A, du premier morceau :
0 avec heaucauu de seoliment
qui continue en amplifiant bellement la seconde période du thème du Lento :
âs&
\\\ r. r-rn^=T=^T=f
±tt±t
tandis que la mélodie de la troisième période, issue de y,
reparaît presque intégralement, dans un magnifique
épanouissement.
A.U moment où la variation alanguie va disparaître, une brusque
rafale vient troubler cet-te paix, laissant deviner en ses tourbillons
quelques cloches délibérément carillonnantes.
etc.
et c'est le Finale qui va faire son entrée, ainsi annoncé. Voici, en effet, qu'en :
Var. V. réapparaît le ton de sol et que les cloches grandissantes jonglent avec le thème général, son renversement, tantôt en noires, tantôt en blanches^ et imposent aussi le Th. B., du premier morceau, comme il était apparu à la réexposition de celui-ci.
Cette Var. V est eu même temps variation amplificatrice et allegro de Sonate ;
Variation amplificatrice : elle sort du thème générateur par tous ses éléments (elle en attirera même à elle d'autres précédemment employés dans les Variations).
Allegro de Sonate : elle a son exposition, son pont et son développement.
La réexposilion est synthétique de l'œuvre entière. Elle est en SOL. Au milieu d'une joyeuse effervescence, autour de ce thème générateur largement chanté, les cloches carillonnent gaiement la cellule X renversée, tandis queie piano sautille en la variant d'une nouvelle manière. De plus en plus, à sa suite, se pressent tous les thèmes de l'œuvre, aboutissant à une formidable conclusion amplifiant celle du premier morceau, à laquelle s'adjoint, en Choral, le thème du Lent, le thème de dause du Finale, que l'idée de tendresse et de bonté, enfin victorieuse, vient achever glorieusement.