DES TOURS DE THÉÂTRE OU MAGIE BLANCHE
On a vu, par les explications qui précèdent, que rien n’est plus naturel que la cause de tous ces effets qui paraissent merveilleux.
Comme les choses les plus frivoles ont souvent un côté utile, la magie blanche dévoilée pourra désabuser ces personnes crédules qui, au milieu du XIXe siècle, croient encore aux sorciers, aux sorts et aux devins ; pitoyable erreur qui leur est toujours préjudiciable et souvent funeste !
Le moyen de se préserver de ces chimères, c'est de se pénétrer de cette grande vérité, que tout ce qui paraît contraire aux lois et aux règles que la nature a prescrites est illusoire ; et encore, de se tenir en garde contre les ruses employées par quelques prestidigitateurs pour en faire accroire et se créer une réputation de puissance semblable à celle des génies des Mille et une Nuits.
SECTION Ire.
Des tables diverses en usage au théâtre.
Table à la Conus. — J’ai suffisamment parlé de la table élevée à laquelle est ajoutée une planche à coulisse en façon de tiroir, et qui sert de gibecière. Cette table n'est point en usage chez les prestidigitateurs ; elle était particulière à Conus père, qui était d’une adresse et d’une intelligence extraordinaires pour les tours ; ceux qu’il faisait n’étaient qu’à lui, et personne que je sache parmi ses confrères n’avait osé lui faire concurrence.
J'ai dû recommander cette table, parce que j’ai décrit les
principaux tours de Conus, ceux qui ont fait sa grande réputation et pour lesquels la table en question est indispensable.
Table à coffre. — On s’est longtemps servi, et même on se sert encore, d’une table munie d’un fond placé à une distance du dessus telle, qu’il y ait assez d’espace entre ces deux surfaces, pour qu’une personne puisse y être contenue aisément, avec les objets dont on a besoin pour les tours qu’on a préparés.
Sur cette table, on ajoute ordinairement deux ou trois trappes qui sont d’une ressource infinie. Le tapis descend assez du côté des spectateurs, pour que le fond soit entièrement caché. Le compère qui doit se blottir dans cette boîte, y entre avant le lever du rideau, pour n’en sortir que quand on le baisse.
Une chose qui m’a toujours étonné, c’est que je n’ai jamais vit arriver rien de fâcheux aux prestidigitateurs qui se servaient de cette table, et mon ôtcfonement était d’autant plus grand, que je voyais qu’en général on soupçonnait que quelqu’un était caché dedans. Mais je n’en regarderai pas moins comme une témérité l’usage de cette table dans ces conditions. t
Table simple. — J’approuve beaucoup, dans sa méthode, la prudence d’un professeur de physique amusante que j’ai connu. Sa table n'avait pas de cachette, elle était seulement à trappe ; le tapis qui la couvrait descendait jusque sur le plancher, et le prestidigitateur levait de tqmps en temps ce tapis, pour faire remarquer qu’il n’y avait aucune préparation à la table. Mais, en face de cette table, au bas du fond du théâtre, il y avait une ouverture masquée par une toile qu'on écartait aisément, et, par celte ouverture, le compère sortait en rampant pour aller se placer sous la table et faire son service. On comprend bien que l’étendue de la table cachait cette ouverture aux yeux des spectateurs , et qu’ils ne pouvaient voir sortir ni entrer le compère.
Cette disposition prévient toute rencontre importune, car
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si un fâcheux vient manifester tout haut ses soupçons qu’un compère est sous la table, alors celui-ci rentre promptement dans le lieu d'où il était sorti, et le prestidigitateur lève aussitôt le tapis, pour donner un démenti à l’interrupteur.
Table à trappes. — Au théâtre, les tables à trappes sont de rigueur et indispensables dans la magie blanche. Voici la plus simple manière de faire ces trappes:
On forme une ouverture carrée plus ou moins grande ; on y ajuste une pièce de même bois que la table. Cette pièce est fixée par deux charnières vissées en dessous. Du côté opposé aux charnières, on attache, sous cette trappe, une petite planchette pour l’arrêter, afin qu’elle ne passe pas le niveau de la table, position qu'elle garde par l’etfet d’un bout de ressort de pendule placé sous la table avec deux vis.
On fait ordinairement ces trappes sur des tables disposées en damier, pour en dissimuler les joints. Dans ce cas, le tapis est attaché sur les bords de la table.
Pour ouvrir ces trappes, on met au bout un petit anneau, que l’on tire pour faire fléchir le ressort.
On établit presque toujours plusieurs trappes de grandeurs différentes sur une table.
Table à pédales. — Il y a de ces trappes que l’on peut faire manœuvrer soi-même, sans le secours d’un compère. C’est par le moyen d'une pédale placée au bas d'un des pieds de la table. Cette pédale communique à la trappe à l’aide d’une ficelle qui passe dans le pied, qui a été percé à cet effet. Lorsque le prestidigitateur a besoin de faire ouvrir la trappe, il appuie sur la pédale avec le bout de son pied.
Ordinairement, cette table a, dans son intérieur, une construction qui lui est particulière : on y ajoute un fond posé à une distance arbitraire du dessus, et entre ce dessus de la table et le fond, on place une planche peu épaisse, à laquelle on donne une pente très-prononcée. Cette planche est garnie d’une étoffe lisse et glissante, telle que la soie ; de sorte que, si on pose un objet sur la trappe, et que l’on fasse jouer la
pédale, cet objet tombe sur la planche inclinée, et vient se rendre naturellement dans les mains, sans que personne puisse s'en apercevoir. Il va sans dire que, toutes les fois qü’on met une chose quelconque sur la trappe, on la couvre toujours d’un grand vase en cuivre ou en fer-blanc destiné à det usage, et auquel on donne ordinairement la forme d’un côfae trbnqué. On conçoit aisément qu’on ne se sert de ce vâise que podr cacher le moyen par lequel on fait disparaître l’objet.
Trappes toutes préparées. — Les ingénieurs mécaniciens qüi construisent des instruments de physique amusante, fabriquent des trappes rondes qu’on n’a plus qu’à poser avec quatre vis. Elles sont bien faites} mais j’aime autant celles que je viens de décrire. Le principal avantage des premières, c’est de les trouver toutes faites. Elles sont en cuivre, et si on les fait rondes, c’est parce que, pouvant les couper sur le toti'r, elles sont bien plus tôt faites et s’ajustent plus facilement avec précision.
Comme on n’a pas besoin de compère pour faire usage de cette dernière table que je viens de décrire, on peut s’en servir dans des séances de salon, ce qui donnera le moyen de faire des tours plus surprenants.
Table à soufflet. — Pour l’escamotage d’une personne séufe un grand gobelet, il faut une table faite exprès. Elles sont dites : Tables à soufflet , parce qu’il y a un fond susceptible de se baisser et de se relever par le moyen de quatre ressorts à boudin fixés à ses quatre coins. Chacun des ressorts eSt placé dans une feuillure faite à l’angle intérieur des pieds de la table. Une corde passe tout le long de ces ressorts pour lés maintenir dans leür mouvement. Le fond descend des deux tiers environ de la hauteur de la table. Les feuillures dont je viens de parler s’arrêtent à ce point.
Au milieu du dessas de la table est faite une grande ouverture carrée, sur laquelle on ajuste une pièce pareille au reste dé la table, et qui doit entrer dans des feuillures faites
T60RS DE SALON
à demi-bois de part et d'autre. Sous cette pièce de rapport, et sur son côté, est pratiqué un ressort qui communique, par un cordon élastique, à un anneau placé en dehors et au bout de la table. On tire cet anneau, et ’e ressort fait lever un peu cette espèce de grande trappe, pour que la personne qui doit entrer dans la table puisse avoir prise pour l’ouvrir toutà-fait. 11 y a encore, aux deux bouts de cette trappe, un petit verrou, que celui qui est entré ferme lui-même, afm qu'un mouvement involontaire qu’il pourrait faire ne fasse pas remuer la trappe.
Table à pointes. — Il ne me reste plus à parler que de la table dite à pédales et à pointes, qui sert à faire agir toutes les pièces mécaniques qui sont à soupapes : telles que la petite maison hollandaise , Yautomate qui répond aux questions, le moulin qui tourne au commandement , et à beaucoup d’autres pièces qui ont toutes le même principe de mouvement, c'est-à-dire, dont le mécanisme intérieur est mis en action par le moyen des soupapes établies sur le fond des pièces ; j’entends la partie inférieure qui pose sur la table. Ces soupapes communiquent au mécanisme intérieur des pièces à l’aide de petites cordes à boyaux qui font mouvoir des ressorts de différentes constructions, appropriées aux mouvements qu'on veut leur donner.
Pour que ces soupapes fonctionnent et fassent jouer les ressorts dont je viens de parler, il faut qu’elles soient poussées par des pointes que les prestidigitateurs nomment improprement pédales. Ces pédales sont deux bouts de fil de fer assez fort, de 7 à 8 centimètres de longueur, rivés, par les deux extrémités, à deux plaques de cuivre en forme de carré long, de 3 ou 4 centimètres, sur 15 ou 16 millimètres de dimension.
Les fils de fer ou tiges sont rivés à peu de distance des bouts de ces plaques.
Entre ces deux tiges, il y en a une autre plus mince et plus longue qui est mobile, et qui est rivée, par son extrémité du
EXÉCUTÉS SAMS AIDES.
bas, à une troisième plaque de même dimension que les autres, entre lesquelles elle est placée. Près des deux extrémités de cette troisième plaque sont percés deux trous dans lesquels passent les deux tiges des côtés, de sorte que cette plaque du milieu peut couler le long de ces deux tiges.
A la plaque supérieure de cette pédale, c'est-à-dire, celle qui est destinée à être en haut étant placée, est percé un trou au milieu, pour laisser passer la tige mobile, qui est la pointe qui fait lever les soupapes.
Aux deux bouts de cette plaque supérieure, sont percés deux autres trous pour y passer les vis, avec lesquelles on fixe les pédales à la table.
D’un côté de la même plaque, sont placées en dessous, et rivées, deux petites lames entre lesquelles est mise une petite poulie.
Enfin, un bout assez long de ressort de pendule est percé à ses deux extrémités, et par les deux trous passe la tige mobile : ce qui oblige ce ressort à rester courbé entre la plaque supérieure et celle du milieu, et à être dans un état permanent de tension. Ce ressort, bien entendu, est placé du côté opposé à la poulie.
Si on attache un fil au bord de la plaque du milieu, à laquelle on a percé un petit trou à cet effet, et que l’on fasse passer ce fil sur la poulie, qu’ensuite on le tire en tenant la pédale par les côtés, on verra la plaque du milieu s'élever avec la tige rivée sur elle ; le ressort les rabaisse, si on lâche le fil.
Si on voulait supprimer le ressort, il faudrait percer la plaque du bas pour y faire passer la tige mobile que l'on prolongerait, et au bout de laquelle on fixerait un petit disque en plomb, qui ferait naturellement, par son poids, abaisser la pointe, en lâchant le fil qui la fait monter.
On place les pédales sous la table, de manière que les pointes, qui sont les tiges mouvantes du milieu, correspondent exactement avec les soupapes des pièces mécaniques que l’on lait fonctionner.
TOURS DE SALON
Il y a des pièces où il n'y a qu’une ou deux soupapes, d'autres où il y en a trois ou quatre. Par exemple, dans l'automate qui répond aux questions, il faut trois pédales, parce qu’il y a trois soupapes : une qui fait baisser la tête pour oui , une deuxième qui la fait tourner pour dire non, et une troisième qui fait lever le bras pour frapper sur le timbre.
Les fils qui servent à faire mouvoir les pédales peuvent aboutir dans les mains du compère par différentes directions, soit en passant sou£ le théâtre, où te compère serait placé, soit dans les coulisses ou derrière le fond du théâtrè. Je ne parle ici que des tables simples et sans tapis, qui n’ont que les traverses pour masquer les pédales. Mais si la table est à armoire ou à soufflet, comme celles dont nous avons parlé, alors le compère est tout à portée pour faire jouer les pédales.
Il n’y a point de trappes à ces tables : il n’y a que des trous presque imperceptibles pour le passage des pointes. On marque aussi des petits points pour se guider en posant la pièce mécanique.
Je ne paHerai pas des tables dont les pieds étaient percés et dans lesquels passait Une tige de fer terminée en bas par une rondelle, à laquelle cette tige était rivée. Cette rondelle entrait dans le pied pour recevoir la pointe d’une pédale fixée soüs le théâtre. Au bout supérieur de la tige était attaché uh cordeau qui communiquait avec une des pédales attachées' dans l’intérieur de la table, et la mettait en mouvement quand' 1 • pédale du bas poussait la rondelle qui était dans le pied'. Oh ne se sert plus de ces tables, qui exigeaient double pédale, et, dans la table, un travail compliqué dont on pouvait se passer.
Je recommanderai, pour ces tables à pédales, une particularité d’uh bon effet. Sur un côté de la table, sous le bord, on fait mettre un petit verrou ou un crochet plat, qui correspond' à une des pédales par le moyen d’un cordon.
Quand on a fini l’exercice des pièces mécaniques, on dit : « Messieurs, je sais que plusieurs personnes pensent qü’il y a
communication entre le plancher et la table : je vais leur prouver qu’elles sont dans l’erreur. »
On met ses deux pieds sous deux des pieds de la table. On tire le crochet, et la pièce se met en mouvement. Les spectateurs vous font observer que les deux autres pieds de la table touchent toujours le plancher. Alors/vous prier une personne de venir vous aider à porter la table. La personne qui se présente la prend par un bout, et vous par celui où sont les verrous (car on peut, si on veut, en mettre plusieurs), vous approchez des spectateurs, et vous faites mouvoir la pièce en tirant un verrou. Si c’est l’automate, vous le faites saluer; s’il y a deux verrous, vous le faites frapper sur le timbre, en changeant de verrou.
La pièce qui convient le mieux dans cette circonstance, c’est le moulin qui tourne au commandement.
En l’apportant avec la table sur laquelle il est posé, vous invitez les spectateurs à lui ordonner de tourner, de s’arrêter, et de tourner encore.
Voir le jeu de cette machine, qui paraît tou t-à- fait isolée et qui obéit au commandement, est chose vraiment surprenante pour les personnes qui ne se doutent pas des moyens mis en usage dans la magie blanche.
Comme, en tenant la table, vos doigts sont naturellement dessous, il est impossible qu’on puisse voir leur mouvement le moins du monde.
Il serait très-bon d’attacher un petit anneau au fil qui coule sur la poulie, et que l’on tiendrait assez cGurt, c’est-àdire, guère plus long que la pédale; par cet anneau, on ferait passer le fil qui se rend dans les mains du compère pour faire manœuvrer les pièces. Ce fil serait en double, et quand arriverait le moment de lever la table, le compère tirerait un des bouts pour ramener tout à lui.
Voilà, je crois, toutes les tables en usage dans la magie blanche exécutée au théâtre : nous parlerons de leur emploi au fur et à mesure que nous en aurons besoin.
TOURS DE SXLON
Un menuisier un peu adroit pourra les construire toutes sur le peu d'explications que j'en ai donné. Il en est d’intelligents qui entendent à demi-mot. J’en ai rencontré souvent auxquels il suffisait de dire l’emploi qu’on en voulait faire, et plusieurs même vous contentaient au-delà de vos désirs. Cependant, je conseillerai toujours de s’adresser directement aux ouvriers chez lesquels la construction de ces objets est une spécialité.
Ces tables et les compères sont, au théâtre, le principe fondamental du merveilleux. Mais il faut savoir choisir son compère. 11 doit être intelligent, avoir bon pied, bon œil et l’ouïe fine. Il doit être homme à ressources et avoir toujours assez de sang-froid et de présence d’esprit pour réparer, autant que possible, les bévues que pourrait faire le prestidigitateur dans l’exercice de ses tours.
SECTION II
Préparation des bouteilles dans lesquelles on fait trouver des oiseaux, des lapins , ou tous autres objets, tels que mouchoirs, montres, etc.
Comme nous serons obligés, dans plusieurs tours, de faire usage de ces bouteilles, je vais en expliquer la préparation une fois pour toutes.
Avec un instrument en fer tel, par exemple, qu’un boulon, on donnera dans la partie la plus profonde du dessous de la bouteille un coup sec, et elle sera percée parfaitement; mais il faudra peu à peu abattre, avec le même morceau de fer, les angles occasionnés au verre par la fracture. Ensuite, par cette ouverture, gd fait passer une rondelle en fer-blanc qui posera sur toute la circonférence intérieure de la bouteille, à 12 ou 15 centimètres de l’extrémité du goulot.On verse sur cette rondelle de la résine chaude, dans laquelle on aura mêlé du noir de fumée. Cette matière fixe la rondelle et bouche les petits
vides qui pourraient se trouver autour et qui laisseraient couler le vin qu’on doit mettre dans cette partie de la bouteille. On verse aussi de cette résine chaude dans différents endroits de cette bouteille, que l’on tourne dans tous les sens, pour enduire toutes les parois intérieures, afin de voiler sa transparence, de lui donner l’apparence d’une bouteille pleine de vin et d’empêcber d’apercevoir les objets que l’on met dedans.
Si la résine ne s’étendait pas bien, il faudrait la liquéfier davantage en chauffant la bouteille, ce qui la rendrait plus coulante.
Pour maintenir les objets que le compère met dans cette bouteille, il faut préparer un fond un peu conique, en carton enduit de mastic fait avec de la poix noire et de la résine; et tout aussitôt que les objets sont placés, il chauffe vite ce fond, l’applique de suite, et il remplace le véritable qu’on a retranché de la bouteil'e. Ce mastic se fond à une chaleur douce, se refroidit et se consolide îi l’inslant.
Voici une autre disposition de bouteille pour un fort joli tour dont il sera bientôt question.
Quand la bouteille est pescée par le fond et enduite intérieurement de résine pour la rendre opaque, on placera dedans un tuyau en forme d’entonnoir, dont la partie évasée tient lieu du fond qui manque, et l’autre bout monte dans le goulot de la bouteille, à 5 ou 6 millimètres de son embouchure.
Dans l'espace resté à côté de cette espèce d’entonnoir, on introduira un réservoir capable de contenir un grand verre de vin. Le tuyau de ce réservoir montera au niveau de l'autre tuyau, dans le goulot de la bouteille.
Il y a plusieurs moyens d’arranger et de fixer ces deux corps ; mais c'est h l'habileté et au goût de l'ouvrier constructeur de décider du plus commode.
Il faudra peindre d’une teinte obscure la partie évasée de l’entonnoir qui forme le fond de la bouteille.
TODRS DE SALON
SECTION III
L’assiette cassée , raccommodée par un coup d’arme à feu.
Ce tour produit beaucoup d’effet au théâtre. On peut le faire immédiatement avant celui que l’on exécute avec la montre mécanisée ( voir chapitre II, section XVIII) . On emprunte d’abord les montres comme pour faire ce tour de suite; mais, au lieu d'un chapeau pour les recevoir, comme il est recommandé dans l'explication du tour, on prendra une assiette. Dans ce cas, on tiendra la montre mécanisée sous l’assiette que l’on présente, et quand on en aura déjà reçu plusieurs, sous prétexte de les arranger, il sera facile de mêler avec, celle que l’on tient cachée.
Ayant complété le nombre de montres dont on a besoin, on les dépose sur la table, et, par un acte feint de maladresse, Sn laisse tomber l’assiette, qni doit se briser en plusieurs pièces. On paraît un moment déconcerté, mais on se rassure, en disant que, par bonheur, de tous ces morceaux, il n’y en a pas un seul de cassé. Cependant, on se reproche son étourderie, et on dit : « Cette assiette faisait partie d’une douzaine qui me vient du Japon, j’aurais bieu du regret si je ne pouvais la rétablir, aussi bien que je puis raccommoder une montre brisée, comme je vais le taire tout-à- l’heure, et comme j’allais le faire à l’instant sans co petit malheur, que je vais réparer de suite pour vous donner une preuve de mes talents comme restaurateur de la vaisselle cassée. C’est une expérience que je n’aurais pas songé 4 vous faire sans cet accident. » On ramasse les morceaux, on les met dans une espèce de pistolet nommé tromblon, dont l’embouchure est extrêmement évasée. On le tire sur un tableau noir attaché à l’extrémité supérieure d’un pied élevé, et l’assiette parait su-
bitement rétablie sur le tableau, exeepté un morceau qui manque. On le cherche, on le trouve. On le met dans le tromblon, on tire une seconde fois : ce morceau va se rajuster à l’assiette, qui paraît alors dans son entier.
Explication. — La charge du tromblon se met dans un tube situé sous cet instrument, et quand le coup part, ou ne peut pas distinguer d’où il sort, et l’on croit naturellement qu’il vient du corps de l’arme
Sur le tableau noir est fixée d’avance une assiette pareille à celle qu’on a cassée ; mais on y a appliqué une pièce noire qui fait paraître l’assiette échancrée. Cette assiette, ainsi préparée, est cachée par une étoffe pareille au fond du tableau ; elle est disposée de rrianière à pouvoir, pr.r un fil que tire le compère, être coulée subitement derrière le tableau à l’instant de l’explosion. L’assiette paraît tout-à-coup, mais avec une échancrure. On parait regretter de n’avoir pas réuni tous les morceaux qu’on croyait avoir mis dans l'arme ; ou cherche, on retrouve celui qui manquait, on le met dans le tromblon, on tire, et l’échancrure est remplie. Cette pièce s’enlève vivement comme la première, par un second fil; elle se rend sous la bordure du tableau, où, attachée à un bout de fil, elle est maintenue par derrière, pour qu’elle ne tombe pas.
Ce tour étant terminé, on reprend le tour de montre.
Nota. — C’est par le moyen que je viens d’expliquer, qu’une ou plusieurs cartes, tirées et mises daus un pistolet, semblent sortir de l’arme au moment de l’explosion, pour se trouver appliquées dans leur entier sur le tableau. On peut faire la même chose avec des montres et beaucoup d’autres objets.
On voit que ce moyen peut donner au prestidigitateur intelligent la faculté de varier lp tour.
Sorcellerie expliquée.
TOURS DB SALON
SECTION IV
La bouteille qui donne toutes les liqueurs
demandées.
Cette pièce n’est qu’apparente ; c’est une forme de bouteille tournée fort mince, en bois, que l'on peint en noir. Elle renferme une certaine quantité de réservoirs, dont les tuyaux très-menus viennent tous aboutir à peu de distance de l’ouverture du goulot.
Ces réservoirs contiennent chacun une liqueur connue.
A fleur de la surface extérieure de cette fausse bouteille, il y a des petits boutons qui communiquent aux soupapes des réservoirs. Si on pousse un de ces boutons avec le bout d’un doigt, la soupape s’ouvre par le moyen d’un petit ressort qui tient à cette soupape, qui, alors, fait dans l’intérieur l’effet d’une clef de flûte ou de clarinette^ Cette clef étant levée, la liqueur contenue dans le réservoir s'écoule par le petit tuyau.
Le mécanisme de cette bouteille se lève comme le mouvement d’une montre se retire de sa boite ; opération tfu’on est obligé de faire pour emplir les réservoirs.
Il faut un peu d’étude pour s’accoutumer à trouver de suite et sans tâtonner le bouton qu’on doit pousser pour donner la liqueur que l’on demande.
Ces bouteilles, dont le travail est compliqué, se trouvent aux adresses que je donnerai.
SECTION V
Faire passer me bague empruntée, dans une noix fourrée dans un gant aussi emprunté, lequel gant est enfermé dans un œuf, l’œuf dans un citron et le citron dans une orange.
Effet. — On emprunte une bague et un gant, que l'on met dans une petite boite. On fait visiter une orange, un citron, un oeuf et une noix. Le gant et la bague sortent invisiblement de la boite. Le citron, l’œuf et la noix, qu'on avait couverts d'un vase sur la table, disparaissent, et le tout se trouve dans l'orange qu’on avait conservée dans sa main.
Explication. — La petite boite, dans laquelle on avait mis le gant et la bague, est mise sur la trappe et couverte d'un vase. Le compère, qui est dans la table ou dessous, la prend, en ôte la bague et le gant, et la replace où elle était. Il met vite l'anneau dans une noix qu'il avait préparée, fourre cette noix dans un des doigts du gant, et ce gant dans un œuf, qui, lui-même, est enfermé dans un citron et une orange, comme je l’expliquerai tout-à-l'heure.
Pour donner le temps au compère de faire cette opération, ou fait visiter une orange, un citron, un œuf et une noix. Cette visite faite, on approche de sa table, on découvre la petite boite, qui est toujours censée contenir la bague et le gant, on l'écarte, et on met à sa place le citron, l'œuf et la noix ; mais on garde l'orange.
C’est en mettant ces trois objets sur la trappe que le compère vous fait l’échange de l’orange que l'on tient contre une préparée qui renferme les objets dont il vient d'être i»arlé.
Aussitôt l'échange fait, le compère ouvre la trappe, fait tomber le citron, l'œuf et la noix. Alors on prend la petite boîte, en disant que l’on va faire un joli tour avec la bague
et le gant qui y sont renfermés ; on l'ouvre et on feint d’être surpris de ne plus rien trouver. On lève le vase qui est sur la trappe, et on paraît encore plus étonné de ne plus rien voir sur la table. On cherche ces objets, et on dit : « Voyons si quelque confrère ne m’aurait pas joué le tour de les faire passer dans cette orange. » On la coupe, et on fait voir le citron, que l'on dégage de l’orange ; on coupe ce citron, et on découvre l’œuf; ou le casse, et on en tire le gant; enfin, on ôte la noix du gant, on la casse, et on y trouve l’anneau, que l’on fait reconnaître par la personne qui l’a prêté.
Préparatifs à faire avant l’exécution du tour. — On dispose d’avance les choses de cette manière :
On prend une orange, on en coupe environ un cinquième, et par la section, on retire toute la chair, en se servant pour cela d’une petite cuillère ; on vide de même un citron, que l’on fourre dans l’orange. Dans ce citron, on fait entrer un petit œuf plein, pour qu’il ne se brise pas, mais que l’on vide après. Le compère a cette orange ainsi préparée. En s’emparant de la boîte qui contient le gant et la bague, il met cette dernière dans une noix vide, et rejoint les deux coquilles au moyen de la cire dont on avait enduit les bords. Il fourre cette noix, ainsi ajustée, dans un des doigts du gant, et le gant chargé de la noix dans l’œuf. Il doit avoir bien soin, quand il fait l’échange, de présenter cette orange de manière à ce que l’ouverture se trouve dans le creux de la main du prestidigitateur, afin que l’on n’aperçoive pas cette ouverture et que l’orange paraisse intacte.
Il faudrait choisir des oranges bien mûres, et surtout bien pareilles, pour que celle qui est préparée soit prise, sans aucun doute, pour celle qu’on a fait visiter. Quant aux citrons, aux œufs et aux noix, cela n’est pas de rigueur.
SECTION VI
La carte imprimée sur un mouchoir d’un coup de pistolet.
On emprunte un mouchoir qu’on pose sur la table. On invite une personne à prendre une carte dans le jeu, on déchire cette carte, on la met dans un pistolet, on jette le mouchoir soi-même en l’air, ou on le fait jeter. On tire le pistolet dessus, et la carte qu’on avait mise dedans se trouve imprimée sur le mouchoir.
Sur un bout de planche de buis ou de poirier, on fait graver en relief les points d’une carte. On frotte les points de ce patron avec du vermillon en poudre, si la carte est rouge ; si elle est noire, au lieu de vermillon, on prendra du noir de fumée.
Quelques prestidigitateurs peignent ces points avec les mêmes couleurs détrempées à l’eau ; mais il faut mettre beaucoup de célérité dans l’exécution du tour, à cause du peu de temps que ces couleurs restent humides. Le plus sûr serait de mettre de la couleur à l’huile sur ces points : les mouchoirs n’en seraient pas gâtés. Les personnes auxquelles ils appartiendraient en seraient quittes pour soigner un peu plus le savonnage.
Ce moule, ainsi préparé, est placé derrière quelques objets sur la table. Eu allant poser sur cette table le mouchoir qu'on vient de vous prêter, vous l’appuyez sans affectation sur le moule. Vous allez le chercher après avoir chargé le pistolet; vous le jetez en l’air et vous tirez. Vous ramassez le mouchoir, et vous l’étalez pour faire voir la carte, en faisant remarquer que c’est bien la même qui a été tirée.
Il est inutile de dire que la carte que l’on a fait prendre était une carte forcée.
TOURS DE SALON
SECTION VII
Tour des bassms aux poissons, ou apparition subite de vases emplis d’eau et de poissons.
On conviendra que faire quelque chose de rien est le nec plus ultrà du pouvoir.
C'est cependant très-facile aux prestidigitateurs, qui font plus encore, puisque, quand ils le veulent, ils réduisent les choses à néant. Vous, lecteur, qui êtes déjà initié dans la science des magiciens, vous allez sans doute nous reprocher que tous nos miracles ne sont qu'impostures et déceptions. Ecoutez que je vous dise deux mots à l'oreille : entre nous, j’en conviens ; mais, chut ! n'allez pas nous discréditer ; laissez-nous jouir de la crédulité des gens q>ui ont foi en nous. Si on divulguait nos moyens, adieu notre considération, et le moulin ne tournerait plus pour nous.
Pourtant, à bien dire, nous ne trompons guère qu’à moitié ; car vous savez que, dans les imaginations humaines, lesr apparences chimériques équivalent à la réalité. Que nous ayons l’air, par un escamotage qui vous fascine les yeux, de changer un ognon en tourterelle ou un concombre en lapin, c’est la même chose, dans l’esprit de bien des gens, que si la métamorphose était consciencieusement opérée par la marraine de Cendrilion.
Je vais vous confier ce fameux tour des bassins aux poissons, tour qui, pendant plus de deux ans, fit courir tout Paris ; tour que l'on voyait tous les jours avec admiration, sans y rien comprendre; tour, enfin, plus merveilleux que la pèche miraculeuse, en ce que... Ah! vous croyez que je plaisante! Voyons, écoutez et jugez. Ah! vous croyez que je plaisante !
Dans la pêche miraculeuse, les pêcheurs jetaient leurs
filets à la mer, où, sans doute, il y avait des poissons; nous, magiciens prestidigitateurs, nous ne jetons qu’un châle sur le plancher d’un salon ou sur un guéridon, et ce châle, on le fait voir avant, par l’endroit, par l’envers. On n’y aperçoit pas même un ciron. Les pêcheurs n’amenaient que du poisson dans leurs filets; nous, sous le châle, et dans un clind’œil, nous amenons poissons, eau et bassin. Nous pourrions même amener un lac tout entier, si nous ne craignions pas * les incommodités d’une inondation; et les pécheurs eussent été fort embarrassés s’il leur eût fallu amener avec leur filet le plus petit bras de mer.
Les pêcheurs ont jeté plusieurs fois leurs filets, et toujours avec succès. Nous pouvons de môme jeter notre châle à terre plusieurs fois, et en découvrir, chaque fois, poissons, eau et bassin.
Mais trêve de mauvaises plaisanteries, et parlons sérieusement.
Lecteur, vous allez voir par quels moyens simples on a émerveillé tant de monde, et si longtemps : épidémie qui n’est pas passée.
11 y a deux manières de présenter ce tour : celle de faire trouver les bassins sur le plancher, soit le propre plancher de l’appartement, soit sur une espèce d’estrade qu’on élève quelquefois au théâtre dans certaine circonstance, ou de faire trouver ces bassins sur un guéridon : seconde manière. •
Il y a pour chacune de ces façons quelques dispositions à prendre qui leur sont particulières.
La première manière produit peut-être plus d’effet; c’était celle qu’avait adoptée M. Philippe ; mais elle est plus embarrassante que la seconde, et elle nécessite un costume particulier. On s’affuble pour cela de celui de magicien , que je trouve ridicule, parce que le prestidigitateur qui prend le titre de physicien doit en avoir au moins la mise décente, pour ne pas tomber dans l’inconséquence. Sous ce dernier costume (l’habit noir), on peut faire le tour selon la seconde
TOURS DE SALON
manière. Celle-ci a encore un avantage sur l’autre : c'est qu'on n’est point obligé de prendre l’attitude disgracieuse de s’accroupir.
Pour la première manière de faire le tour, on a des espèces de gibecières de joueurs de gobelets en plein air. Voici la description de ces gibecières : supposez un morceau de toile coupé en triangle équilatéral, que l’on attache un cordon à chacun des deux angles, et une agrafe à l’autre angle ; que l'on attache aussi, au milieu du triangle, l’espèce d’anneau qui reçoit l’agrafe, et qu’en relevant l’angle où est attachée l’agrafe, on l’accroche à cet anneau, on aura sa gibecière à peu près faite; seulement, deux petites pièces, que les tailleurs d’habits nomment goussets, sont cousues aux deux extrémités du pli, afin de former une poche pour poster le bassin.
Quant aux bassins, voici le grand secret ou le mot de l’énigme que personne ne devinait.
Ayant empli le bassin d’eau et de poissons, on applique dessus un large morceau de vessie que l’on aura laissé tremper dans l’eau pour le rendre bien souple; avec du fort fil ou de la ficelle très-fine, on liera fortement la vessie sur le bord du vase. L’humidité que recevront les ficelles augmentera encore leur étreinte. On roulerait le bassin dans tous les sens, que rien ne se dérangerait; mais en pinçant le bord en prenant le châle qu’on met dessus, on enlève aisément la vessie avec. Voilà tout le mystère.
Si on voulait fournir trois bassins, il faudrait trois poches ou gibecières : on les lie toutes à la ceinture avec leurs cordons, comme on le fait des tabliers. Celle du milieu doit toucher le milieu des deux cuisses par derrière; les deux autres descendent au même degré et touchent les cuisses vers la partie extérieure, et dans chacune, on met un bassin qui doit être posé sur son côté. On voit maintenant que la robe de magicien est nécessaire. Une redingote pburrait suffire, mais cet habillement n’est pas d’une tenue convenable.
Ces bassins, placés ainsi, ne gênent point les mouvements, comme on serait tenté de le croire. On lève les jambes avec vivacité, on les plie en frappant les mains dessous; enfin, on étend le châle comme pour montrer qu’il n’y a rien dedans; on l’étale sur ses genoux en se baissant; on retire l’agrafe, et le bassin se pose tout naturellement. On se relève en pinçant le bord du vase, pour enlever la vessie avec le châle, et le bassin parait à la vue des spectateurs , avec ses poissons nageant dans l’eau. Il faut se figurer qu’un instant suffit pour opérer toutes ces évolutions.
On en fait autant pour les autres bassins, quand on en a plusieurs à présenter, mais il faut changer de châle chaque fois (1).
Dans l’autre manière, on peut faire ce tour avec un habit. Au lieu de gibecières mises comme nous l’avons expliqué, on se garnit la taille d’une ceinture de cuir, à laquelle sont attachés, par derrière, deux petits crochets destinés à suspendre deux poches en forme de giberne, dans lesquelles on met les bassins. Dans ce cas, on arrive sur le théâtre en venant directement du fond. Mais si on était obligé, par un obstacle quelconque, de sortir par les coulisses, il faudrait marcher doucement de côté, ayant l’air occupé de quelque chose, comme de préparer ou d’ajuster de certaine façon le châle • qui va vous servir, et puis pour donner à croire qu’on a à cœur de faire face au public, en témoignage de respect. Le prestidigitateur serait dispensé de prendre toutes ces précautions, s’il avait le bonheur d’être bossu, car on mettrait sur le compte de cet agrément la proéminence des bassins; mais il n’est pas donné à tout le monde de jouir de cet avantage, qui serait souvent bien utile dans la magie blanche.
(l) Cependant , il T o du» prestidigitateur* qui ont l'adressa de ramasser subtilement, en pelolte, la vessiu qui couvrait le bassin. Ils s’en dcbnrrasseut dans le moment, soit en la fourrant dans une poeùe, soit eu la jetant sous la table ou au pied du gudridon, si on s'en sert, mais de raauiàre & ne pas être aperçu. Ce procédé vaut mieux, puisque, dans ce cas, on n‘a besoin que d’un seul cbàlc pour plusieurs bassins.
TOURS DE SALON
Arrivé auprès de sa table, on étale le châle, sous prétexte de faire voir qu'il n’y a nulle préparation, mais daus le fait, pour masquer le bras qui va chercher par derrière un bassin, que l’on pose sur le guéridon, couvert du châle, et que l’on découvre aussitôt-en enlevant la vessie.
-J'ai vu faire aiüsi ce* tour par un prestidigitateur en renom, et les spectateurs étaient loin de se douter qu’il avait un vivier sur les reins.
Dans celte méthode, on ne peut guère présenter que deux bassins; mais quand il n’y en aurait qu’un le tour serait complet.
SECTION VIII
Autre manière de faire le tenir du bassin aux poissons.
L’immense succès du tour des bassins aux poissons, tel que M. Philippe le faisait, avait éveillé l’attention de tous les prestidigitateurs, et chacun chercha à l’imiter; mais, ne trouvant pas le bon moyen, ils en imaginèrent un qui, aux yeux des connaisseurs, n’est qu’une grossière parodie du tour. Il consiste à placer sur la table un énorme vase en verre, prétendu empli d’encre, parce qu’il est. tout noir. Pour prouver que c’est bien de l’encre que contient le bassin , on frôle la superficie du vase avec une grande cuillère, comme si on prenait de la liqueur. A la vérité, le physicien retire la cuillère chargée d’encre et la montre aux spectateurs. Ensuite, couvrant le vase d’un châle qu’il relève, on voit un bassin rempli d’eau limpide dans laquelle nagent des poissons de différentes couleurs.
Ct qui rend ce tour supportable, c’est le contraste du vilain vase noir avec ce dernier, qui présente à l’œil un objet agréable ; mais, dans le fond, l’Invention de ce tour est misérable; du moins, c’est mon avis.
Explication. — Le bassin, tel qu’il paraît en dernier lieu, est entouré d’abord d’une gaze noire un peu épaisse, ce qui le voile entièrement et le fait paraître plein d’une liqueur noire. Au bord supérieur de ce sombre entourage, sont attachés deux petits crochets qui se cramponnent au châle dont on couvre le vase, et quand on retire ce châle, on emporte la gaze avec lui.
Quant à l’encre que l'on montre à l’assemblée, voici ce que c’est : le manche de la cuillère est creux et rempli d’encre. Ce manche est percé à son extrémité et au point ou il adhère à la cuillère. Quand il est empli, on bouche l’ouverture du bout avec une petite boulette de cire. En feignant de puiser dans le vase pour en retirer de l’encre, on détache la boulette, et l’encre coule dans la cuillère, car ce manche fait absolument l’office d’une petite pompe à vin.
SECTION IX
Transformation et transposition magiques de plusieurs objets.
Comme je crois l’avoir dit, il est bon de faire de temps en temps, dans le courant d’une séauce, quelques tours plaisants dans le genre de celui-ci pour égayer l’assemblée.
On emprunte une montre, un sac de dame et un mouchoir. On met le tout dans un vase.
On demande si la montre allait; Ja personne interpellée répond affirmativement. On annonce qu’elle ne va plus, et, comme pour en couvaincre les personnes présentes , on découvre le vase, et on en tire une grosse montre en fer-blanc que l’on donne à la personne qui en a prêté une en or; on rend un torchon de cuisine â celle qui a fourni le mouchoir, et on remet un sac à sous à la dame qui avait confié le sien.
On fait alors un petit tour de cartes, comme si les choses devaient en rester là pour les prêteurs d'objets. Mais, après.
TOCJR$ DE SALON
on leur demande s’ils sont contents de l’échange. Il est clair qu’ils répondent que non. On reprend les objets qui leur ont été distribués, et on les met dans une boite, qu’on laisse sur la table.
On va chercher une bouteille et deux pains, que l’on pose aussi sur la table. On fait désigner un de ces deux pains : on coupe celui qui n’a pas été choisi, pour faire voir qu’il n’y a pas de préparation. On verse un verre de vin, pour prouver que la bouteille en est pleine. Ensuite, on prend la baguette magique, on frappe avec sur la boite qui contient la grosse montre, le sac à sous et le torchon, on touche aussi sur le pain et la bouteille. On ouvre la boîte, il n’y a plus rien. On coupe le pain qui reste, et on en tire le mouchoir. On casse la bouteille, et il en sort le sac et la montre.
On va penser que les prestidigitateurs d’à-présent sont ce qu’étaient les enchanteurs d'autrefois; qu après les transformations qu’on vient de lire, on serait fondé à croire que les visions du seigneur don Quichotte n’étaient pas aussi chimériques qu’on le croit généralement; que si l’on peut changer une jolie petite montre en or en une grosse vilaine boite de fef-blanc, un beau mouchoir de batiste en torchon, et un élégant sac de dame en dégoûtant sac à sous, on a pu changer, aux yeux du chevalier de la Triste -Figure, un moulin en géant, un troupeau de moutons en armée de Sarrasins, et un plat à barbe on superbe casque de héros.
Ce que l’on doit croire de tout cela, c’est que les enchanteurs de ce temps-là étaient sorciers comme ceux d’à-présent, ni plus, ni moins; et on pourra juger de l’étendue de leur toute-puissance, si on veut se donner la peine de lire l’explication suivante, dans laquelle je vais dévoiler le secret que ces derniers emploient pour opérer les métamorphoses dont il est question en ce moment.
Il faut, pour ce tour, un grand vase construit absolument comme le petit dont la description se trouve dans la section X du deuxième chapitre. On fait de ces vases de différentes
grandeurs ; ils sont d'un usage fréquent dans la magie blanche ; les prestidigitateurs les appellent vases à enlevage, parce que l'on enlève, avec la cloche, le compartiment et ce qti'il contient.
On connaît la bouteille préparée ei la boîte à tiroir double : je n’ai plus qu'à expliquer la préparation du pain dans lequel se trouve le mouchoir. Cette préparation sert dans plusieurs tours.
On prend un de ces pains blancs que l'on appelle pains longs, qui pèsent un demi-kilog. On fait en dessous, en coupant la croûte, une espèce de soupape ou trappe, que l’on ne détache pas tout-à-fait. On choisit, pour faire cette ouverture, ces sillons que l’on rencontre ordinairement sous le pain.
Cette ouverture faite, on ôte de la mie la quantité nécessaire pour pouvoir y placer ce que l’on veut mettre, et on referme cette espèce de trappe. Voilà le pain préparé.
Avant de faire le tour, on met dans le fond de l’enlevage la grosse montre de fer-blanc, le torchon et le sac à sous. Ayant emprunté la montre, le sac et le mouchoir, on les met dans le môme vase, c’est-à-dire dans le compartiment de dessus; on couvre le vase avec la cloche, en appuyant un peu pour serrer le compartiment que l’on doit enlever
C’est pour avoir occasion de découvrir le vase, que l’on demande si la montre va. Comme, en retirant la cloche, on enlève les objets qui ont été prêtés, on donne en place ceux qui sont dans le fond du vase, et on reporte ce vase avec la cloche dans les coulisses.
On revient faire un tour qui n’a plus de rapport avec celui dont on s'occupe, comme pour laisser penser aux personnes qui ont prêté les objets que l’on se croit libéré envers eux, mais bien pour donner le temps au compère de retirer du compartiment qui reste dans la cloche, la montre, le sac et le mouchoir. Il met ce dernier dans le pain, auquel il replace la croûte soulevée; puis il met la montre et le sac dans la
Sorcellerie expliquée. 30
TOURS DE SALON
bouteille, qu’il rebouche par le bas-, comme il a été expliqué autre part, et il pose cette bouteille, le pain préparé et un atltre pain sur une table masquée, placée sur un côté du théâtre. Le prestidigitateur, après avoir demandé si on était satisfait de l’échange, et avoir reçu une réponse négative, reprend les sales objets et les met dans la boîte au tiroir double. 11 va ensuite chercher la bouteille et les pains, et les pose sur la table. U prie quelqu’un d’en désigner un. Si l’on indique celui qui. est préparé, il est censé que c’est le pain avec lequel on doit faire le tour, et que le spectateur l'a choisi dans cette intention. On coupe l’autre, en disant: «On était libre de demander celui-ci, c’eût été la même chose. » Si on désigne le pain non préparé, on fait entendre que ce premier choix n’est fait que pour prouver que les pains sont parfaitement intacts, et on le coupe.
Alors, on. prend la baguette magique, on en touche le pain, la bouteille et la boite, en disant que l’on va faire disparaître les objets qui sont dans la boîte, pour les faire trouver ailleurs sous leur première forme. On ouvre la boite, il n’y a plus rien. On coupe le pain, on en tire le mouchoir. Enfin, on casse la bouteille, et on en voit sortir le sac et la montre.
Nota. — Si Ja table dont on se sert ôtait disposée comme celle que j'ai mentionnée dans la description dos tables, celle sous laquelle le compère peut venir se placer en sortant du fond du théâtre, sans être vu, on pourrait, dans ce cas, ne pas se servir de la boite au tiroir double. Ou placerait le sac à sous, la grosse montre, etc., sur une trappe de la table, et on les couvrirait du vase destiné à cet usage; le compère viendrait s’en emparer aussitôt qu’on les aurait posés sur la trappe et couverts. Ce moyen de faire disparaître les objets serait, je crois, encore plus surprenant.
SECTION X
Autre manière de faire le tour 'précèdent.
- On peut donner une autre forme au tour que je viens d'expliquer.
On mettra dans le fond du vase trois légumes différents, par exemple : une carotte, un ognon et une pomme de terre ; par-dessus ces légumes, on mettra des fleurs.
Au lieu d’objets divers, on empruntera trois montres, que l’on placera dans le compartiment du haut.
Pour avoir occasion de reprendre la cloche et d’enlever le compartiment avec ce qu’il contient, il faut, comme dans le tour précédent, demander à la dernière personne qui a prêté sa montre, si elle allait. Elle dira : Oui, et vous exprimerez un doute. Pour trancher cette discussion, on été la cloche, on approche d’une dame, et on la prie de juger elle-même du différend. La dame ne voit que des fleurs, que le physicien distribue dans l’assemblée; ensuite, il s’avance vers les personnes qui ont prêté des montres : il donne à l'une la carotte, et aux deux autres l’ognon et la pomme de terre, en leur demandant s’ils reconnaissent leurs montres, et il leur laisse ces racines entre les mains. Il reporte le vase et la cloche dans les coulisses, et revient avec un autre grand vase qu'il met sur la table. Il prend ensuite deux grands gobelets à escamoter, qu’il pose aussi sur la table. Il reprend le vase, l’ouvre, le fait voir plein de millet et le referme.
Il reprend les trois racines aux personnes qui les tenaient, il met ces racines dans la boîte au tiroir double, en disant qu’elles vont bientôt en sortir pour reprendre leur première forme.
Il demande sous lequel des deux gobelets on veut que i>asse le millet qui est dans le vase. Il lève le gobelet indiqué, et
on voit le millet; il ouvre le vase, le millet n’y est plus: il est remplacé par une petite tourterelle qui est censée rapporter les trois montres, qui se trouvent avec elle dans le vase. 11 ouvre la boite au tiroir, pour montrer que les légumes n’y sont plus.
En adoptant cette méthode, on est dispensé de préparer une bouteille et un pain, et le tour n’en est pas moins agréable ; de plus, il a l’avantage de pouvoir être fait sans l’aide d’un compère.
Quant au vase où on met la tourterelle et les montres, il peut être fait comme celui où on met les fleurs et les racines, ou comme les boîtes au sucre et au café, et encore comme le vase aux tabatières. Toutes ces boites ne sont que des enlevages; on peut se servir de l’une comme de l’autre, pourvu qu’elles soient assez grandes pour contenir aisément les objets que l’on doit y mettre.
Pour les grands gobelets à escamoter, sous lesquels on fait trouver le millet, on se souvient que c’est par le moyen d’une rondelle mise dedans que le millet est maintenu. Comme on donne à choisir le gobelet, il faut qu’ils soient tous deux préparés. J’ai déjà dit que l’on fait tomber le millet en tapant le gobelet sur la table en le posant; mais il faut faire ce mouvement sans affectation. Comme le millet la couvre, la rondelle ne se voit pas.
On comprend bien que le prestidigitateur, ayant distribué les fleurs et les raciues, reporte son vase et la cloche pour reprendre les montres qui sont dans le compartiment enlevé par cette cloche ; il met vite ces montres avec une tourterelle dans le fond du vase qui contient du millet, dans le compartiment de dessus; il apporte ce vase, et va chercher les deux gobelets préparés.
SECTION XI
Le lapii% magicien.
Le physicien prestidigitateur prend un grand vase en ferblanc; il l’emplit de son, devant tous les spectateurs; il étale une poignée de ce son sur la+able, en annonçant qu’un convive qu'il a invité va venir se régaler du mets qu’il prépare.
Il tire alors d’une boîte un jeune lapin porteur d’une heureuse physionomie ; il le met à table, ou plutôt sur la table, en l’engageant de faire honneur à son dîner. Le commensal n’en fait rien. L’amphitryon, piqué de ce refus, se fâche; peine perdue : le convive ne desserre pas les dents.
On pourrait croire que c’est par modestie et retenue que le bon animal n’obéit pas, et qu’il n’ose manger seul devant une nombreuse assemblée ; car je ne pense pas que l’on soit assez injuste pour supposer que c’est par entêtement. Non, cette petite mutinerie n’est que simulée : c’est un rôle qu’il joue, il a ses raisons pour cela, et s’il sort un moment de son caractère soumis, nous verrons bientôt pourquoi.
Enfin, l’irritation du maître s’exhale au point qu’il menace l’innocente créature de la mettre en prison, si elle ne mange pas ce qu’il lui offre. Mais cela ne fait ni chaud ni froid : toujours même dédain.
Le prestidigitateur l’enferme sous un vase pendant trois secondes, après il lui fait revoir le jour, espérant qu’il sera plus docile. Cett longue captivité dameure encore sans effet. Outré de dépit, le magicien couvre de nouveau son prisonnier, et, un moment après, le découvrant pour la seconde fois, il ne trouve plus personne.
On cherche partout, pendant que le détenu, qui a rompu son ban, rit sous cape, blotti dans le vase qui est toujours resté sur la table. On le trouve enfin sans qu’on puisse comprendre comment 11 est venu là. Et ce qui met le comble à
TOURS DE SALON
l’étonnement, c’est qu’on ne voit plus de son dans le vase. Cependant, on pourrait penser que le fier quadrupède a fait de sa propre volonté ce qu’il a refusé de faire sur un ordre impératif : je veux dire, de manger le son.
Explication. — Il faut deux vases d’une forme cylindrique, assez grands pour contenir un jeune lapin.
Ces deux vases doivent être exactement pareils quant à l’extérieur; mais l’un d’eux est à compartiment; c’est un enlevage comme ceux dont j’ai parlé, et, s’il faut citer un modèle, je dirai qu’il doit être fait à peu près comme celui qui est décrit dans la section X du deuxième chapitre de la troisième partie. L’autre vase est tout simple, c’est-à-dire sans compartiment. Il ne faut pour tous deux qu'un couvercle, qui leur est commun.
On se procurera deux jeunes lapins, aussi semblables qu’il sera possible, car chacun d’eux doit passer pour l’autre, et si l’on n’en trouvait pas, il faudrait en faire faire.
On met un de ces lapins dans le fond de la boite à compartiment, et du son dans le compartiment. Ce vase, ainsi préparé, est caché dans la table, en compagnie d’un compère. Le prestidigitateur domie le vase simple à visiter. Ensuite il l’emplit de son devant les spectateurs. Cette besogne faite, il annonce son convive comme il a été dit, et, es donnant cet avertissement, qui détourne l'attention des personnes présentes, il échange la boite qu’il tient, contre l’autre que le compère lui tend. Le magicien pose cette boîte sur la table et la couvre. Et notez Bien que les spectateurs doivent croire qu’elle est la même que celle qu’ils ont visitée et vu emplir de son.
Le prestidigitateur exhibe un lapin avec lequel il a le petit démêlé dont nous avons rendu compte, et c’est à la seconde fois, qu’étant recouvert après avoir été posé sur la trappe, le dédaigneux convive disparaît, par les soins du compère, qui s’en empare. On termine le tour par faire remarquer la disparition de dessous la cloche, son changement de domicile
dans la boite restée sur la table, et l’absence du son qui était dans la boite.
Cet animal, qui disparaît de dessus la table sans cause apparente, qui se trouve dans une boîte toujours en évidence et à laquelle on ne touche pas, est un fait très-étonnant pour tous ceux qui ignorent les ressources de la magie blaache. On n’a pas oublié que le compartiment de la boite s’enlève avec le couvercle.
SECTION XII
L’oiseau mort et ressuscité.
Les médecins n’ont jamais pu parvenir à rendre la vie à un mort, et cela ne m’étonne pas du tout. Gahrani a cru, un moment, en avoir trouvé le secret : quelle présomption ! il s’est trompé, et cela devait être. Et les chimistes, avec leur palingénésie, quel résultat ont-ils obtenu ? pauvres gens que tout cela !
Qu’ils sachent, enfin, que ce pouvoir n’est réservé qu’à nous autres prestidigitateurs. Faire revivre un mort ! mais c’est pour nous un jeu d’enfant. Si nous n’usons pas de notre savoir, c’est pour ne pas désobliger les héritiers de toute espèce, qui, sans doute, nous rendraient la vie dure, si nous avions l’imprudence de leur jouer ce mauvais tour.
Nous avons encore une bonne raison à donner, c’est que tout le monde mourrait de faim, si personne ne mourait.
N’a-t-on pas vu, il y a quelques années, un prestidigitateur allemand, nommé Hell, qui coupait la tête à plusieurs individus et qui la replaçait sur les épaules, ne laissant pas plus de traces de l’opération, que ne le faisait jadis le baume de Fier-à-Bras tant vanté par l’illustre chevalier de la Manche ?
C’était pour M. Hell une bagatelle que ce jeu de coupetête : il ne refusait jamais de procurer ce plaisir aux ama-
TOÜRS DE SALON
teurs, quand il s’en présentait. Un jour, à Berlin, tous les grenadiers de plusieurs régiments se firent décapiter, pour qu’on leur mît le visago du côté du dos, parce que chaque soldat voyait que, dans cette position, il aurait plus de facilité pour faire sa queue.
Enfin, pour en finir avec M. Hell, je dirai que, grâce à son art dans la décollation, il s’est fait une célébrité dans plusieurs villes du Nord, par un genre d’industrie qu'il a créé. Dans ces pays-là, quaud une femme n’est plus contente de son visage, elle en va trouver une plus jolie ; elle lui fait ses propositions. Chacune débat ses intérêts : bref, on conclut le marché. L’iDdemnité payée, l’échange de tète se fait par le ministère de M. Hell, appelé pour terminer l'affaire. Aussi, dans toutes ces contrées, ne voit-on plus, dans les classes un peu aisées, ni femmes laides, ni vieilles femmes.
Lecteur, étant mon disciple, je dois vous initier dans nos mystères, mais j’ai un avis important à vous donner, et comme le sujet eu vaut la peine, je vais vous l’énoncer en style poétique : une fois notre adepte et possesseur de notre secret, gardez-vous de faire chômer les ciseaux d’Atropos, et ne songe* jamais à ravir sa proie à la fille du Sommeil et de la Nuit. Mon regret est de ne pas avoir pu vous dire cela en vers.
Pour moins d’embarras, nous ferons notre expérience sur une petite échelle : ce sera un échantillon de résurrection, ou, si vous l’aimez mieux, une résurrection en miniature.
Je puis assurer que jamais prestidigitateur ne s’est avisé de faire ce tour, ou de vouloir le faire comme Deeremps l’a décrit dans sa Magie blanche, et je crois que je puis, sans scrupule, l’insérer dans ce chapitre, bien cjue cet. auteur en ait parlé, car sa méthode n’a aucun rapport avec la mienne.
Enfermer un serin dans deux demi-coques d’œuf rassemblées au moyen d’une bande de papier collée autour, et, lorsqu'il est sorti de sa prison, étrangler ce serin pour le mettre mort dans les mains d'une dame; le mettre sous un verre posé sur la trappe de la table, pour que le compère lui
substitue un serin vivant, voilà le tour de Decremps, et tel qu’il a imaginé qu’on pouvait le faire.
Mais, étant ainsi enfermé dans l’œuf, l’oiseau n’attendrait pas que le papier fût sec pour séparer les deux coques en se débattant; il faudrait donc tenir l’œuf une heure ou deux dans les mains, ou le mettre souS presse. Certes, l’oiseau aurait une belle patience, s’il restait dans cette position sans s’ennuyer, à moins qu'il ne prît le parti de se promener en attendant.
Et comment comprendre que le compère puisse, sans être vu, prendre sous un verre ce serin mort et en mettre un vivant à sa place, quand ce verre est posé sur la trappe d’une table qui est sous les yeux des spectateurs ? Je n’en voi3 pas la possibilité, à moins que ce verre ne soit en fer-blanc, ou qu’on n’éteigne les qninquets pour un moment, avec la permission de l’as«omblùe. Et puis, pourquoi étrangler cet animal, ce dont en n’a pas besoin du tout, et lorsque, d’ailleurs, le pauvre petit est innocent de tout crime qui mérite la bart ?
Le tour, tel que je vais l’expliquer, pourra s’exécuter au salon comme au théâtre, parce que l’on peut se passer d’un compère. Je vais commencer par donner l'idée d’une pièce qui, dans ce tour, est le principal instrument, et à laquelle les prestidigitateurs ont donné le nom de tombeau à l‘oiseau.
C’est une boîte en fer-blanc ou en bois. Il faut toujours préférer cette dernière matière, quand on peut se dispenser d’avoir recours au fer-blanc. Nous la supposons ici en bois. Cette boîte est de la plus grande simplicité et peut servir dans plusieurs tours. Elle est longue et étroite, fermée sur toutes ses faces. Seulement, sur un de ses côtés, au milieu, et du tiers de sa longueur, est pratiquée une ouverture carrée qui reçoit un petit tiroir qui entre entièrement dans la boite, dans laquelle il doit couler librement d’un bout à l’autre. Gomme cette boîte pourrait contenir juste trois de ces
TOURS DE SAI.ON
tiroirs, on en mettra deux, qui doivent être bien pareils, surtout pour les devants. Voilà la pièce tout établie.
On comprend que si, en tenant la boîte, on 1/» penche d'un bout, il se présentera un tiroir à l’ouverture. Si l’on penche le bout opposé, l’autre tiroir se présentera à son tour. Les spectateurs les prennent toujours pour le même, et n’imaginent pas qu’il puisse y en avoir deux.
Ordinairement, on orne de moulures les alentours de l'entrée du tiroir, ce qui fait paraître celui-ci plus grand qu'il n’est effectivement.
Pour retirer ces tiroirs, on attachera sur leurs devants des petits anneaux plats, ou des petits rubans, ce qui vaudrait mieux encore, parce qu’il y aurait moins de saillie. Maintenant, occupons-nous du tour.
Effet. — Après une expérience magique faite avec un oiseau, on profite de cette occasion pour faire ce tour. On prie une personne de tenir enfermé dans ses mains l’oiseau qui vient déjà de servir. On demande à cette personne sur quel doigt elle veut qu'il vienne se reposer. Son désir exprimé, en indiquant le doigt et la main, on la prie de lâcher l’oiseau, qui tombe mort à terre. Alors on fait des reproches à cette personne, en lui disant qu’elle a étouffé l’oiseau en le serrant trop fort. On prend cet animal mort, on le met dans un petit tiroir qu’on dit être son tombeau, et qu’on laisse à la même persoune. Avec la baguette magique, on trace en l’air, audessus de la boite sépulcrale, quelques signes cabalistiques; ensuite la dame qui tient le tombeau en ôte le tiroir, et on voit sortir l’oiseau bien vivant, qui s’envole.
Explication. — Quand, avec un ciseau, on a fait un tour qui précède celui-ci, on prend cet oiseau comme pour le reporter dans sa cage, mais on le place vite dans un tiroir du tombeau ; on coule ce tiroir pour que l'autre qui est vide, vienne se présenter à l’ouverture de la boite. On prend un serin mort que l’on se sera procuré et que l’on aura disposé. On revient, comme par réflexion, en disant: « A propos!
île
Digiti;
puisque ce petit oiseau vient de vous donner un échantillon de son savoir-faire, il faut que je vous donne une preuve de son intelligence. Mademoiselle, voulez-vous le tenir entre vos deux mains? il ne bougera pas. Sur quel doigt de ma main droite ou de ma gauche voulez-vous qu’il vienne se placer?... Bien. Maintenant, làchez-le... Comment ! il est mort ! Mais vous l’avez étouffé en le serrant trop fort... Allons, ne vous désolez pas ; je vais essayer de faire un miracle en votre faveur. Mettez ce serin mort dans ce tiroir. » Ici, on prend la boite en disant: «Je vais la porter sur ma table... Mais non, je vous la laisse, pour que vous ayez le plaisir d’opérer vousméme la résurrection. » On fait au-dessus de la boite, avec la baguette, la pantomime dont j’ai parlé; on dit ensuite: «Je viens d’invoquer l'ange de la vie: ouvrez le tiroir, vous voyez que le voici revenu en parfaite santé. Quand il sera un peu reposé, il nous donnera sans doute des nouvelles de l’autre monde. »
Nota. — Si on feint de vouloir porter la boite sur sa table, c’est pour avoir occasion de ramener à l’ouverture, en faisant couler les tiroirs, celui où est le serin vivant.
Pour faire l’échange de l’oiseau vivant avec le mort, et le placer dans un tiroir du tombeau, ce n’est que l’affaire d’un instant. Au théâtre, c’est encore plus facile, parce qu'on se sert d’un compère que le prestidigitateur appelle comme pour lui donner la commission de remettre l’oiseau en cage. Mais, de suite, il le rappelle pour lui redemauder cet oiseau, avec lequel il veut continuer d’amuser l’assemblée. Le compère lui donne le serin mort, et va de suite placer le vivant dans un des tiroirs du tombeau, qui se trouve tout préparé quand le prestidigitateur va le chercher.
On pourrait croire que la personne qui tient dans ses mains l’oiseau mort, devrait s’apercevoir qu'il n’existe plus ; cependant il n'en est rien. Est-ce parce que l’on pense que c’est l’étonnement de se sentir ainsi renfermé ou la crainte qui
TOURS DE SALON
tient ce petit animal dans un état complet d'immobilité ? je ne sais; mais jamais personne n’en fait l’observation.
On ne sera peut-être pas pleinement satisfait de cette méthode de ressusciter : mais que l’on remarque bien que c'est une résurrection par procuration ; cela revient au même.
SECTION XIII
L’étui à bague enchanté par le pouvoir magique d’un horloger mécanicien. — L’oiseau qui sort vivant d’un œuf, dans lequel on croyait ne trouver qu’une bague.
On sait que, contre l’ordre naturel des choses, le prestidigitateur peut montrer le contenu plus grand que le contenant. Ainsi, quand j’annonce un oiseau sortant d’un œuf, on va penser sans doute qu’il est question, sinon d’une autruche, tout au moins d’un héron ou d’une cigogne. Non, que l’on se désabuse; et pour que l'on ne compare pas mon tour à la montagne qui accouche d’une souris, je dirai tout de suite qu’il n’est question que d’un serin. On sait maintenant à quoi s’en tenir.
J’ai recommandé de faire le dernier tour que je viens de décrire immédiatement après un autre dans lequel on se sera servi d’un oiseau, parce que cela donne au précédent un air d’improvisation qui ne laisse pas que de le rehausser beaucoup. Cela m’a fait penser à décrire celui dont je vais m'occuper, qu’il sera très-convenable de faire dans le but que nous nous proposons.
Parmi toutes les pièces mécaniques faites à l’usage de la magie blanche, il eu existe une très-jolie, que l’on appelle baguier ou étui à bague. Son emploi est de faire disparaître une bague que l’on met dedans, ét de la faire reparaître : ce qui tient à son mécanisme.
Il y en a de deux sortes : les uns sont à deux cases, ayant
un mouvement de. va-et-vient dans leur intérieur. Les autres sont à cylindre, aplati sur deux faces au milieu desquelles est pratiquée une petite mortaise pour recevoir une bague. On met une bague dans la fente de cet étui, on ferme, et la bague n’y est plus quand on ouvre. On ferme de nouveau, et, en rouvrant cette deuxième fois, la bague réparait. Voilà son effet.
Les baguiers à cylindre se remontent avec le bout des doigts. Le mouvement des baguiers à cases est permanent.
Ces derniers, dont le mécanisme est extrêmement compliqué, coûtent assez cher; cependant, on pourrait apprécier leur valeur de 60 à 70 francs. J’entre dans ces détails, parce que l’on rencontre des gens qui ne sont pas honteux d’en demander 500 francs, et quelquefois 1,000, ce qui m’est arrivé à moi-même.
Quant aux baguiers à cylindre, leur prix est fixé de 18 à 20 francs.
L’avantage qu’offrent les premiers, c’est que l’on peut mettre un objet dans chaque case, tel que, par exemple, une bague dans l’une et une pièce de 20 francs dans l’autre : ce qui donne le moyen de faire quelques jolis petits tours que l’on ne pourrait pas faire avec les autres baguiers.
Encore un avantage des étuis à cases, c’est que leur mouvement est très-doux ; celui qui le ferme ne sent rien ; au lieu que, dans ceux qui sont à cylindre, le mouvement se fait sentir plus ou moins, ce qui est toujours d’un mauvais effet.
L’usage de cette petite pièce est très-borné; cependant, je n’ai pas encore vu de prestidigitateurs en tirer tout le parti qu’il serait possible d’en tirer. Ils se contentent généralement d’emprunter une bague, de faire l’échange, de faire placer la fausse bague dans l’étui, et de feindre de la retirer en dessous. ' On ouvre Pétui, on ne voit plus rien, et on fait reconnaître la i bague par la personne qui l’a prêtée. En escamotant cette bague dans la main, on feint de l’envoyer encore dans le
Sorcellerie expliquée. 31
baguier, on le reprend comme la première fois, et on la rend à qui elle appartient, après avoir fait rouvrir l'étui et fla.it voir qu’il est vide.
D'autres plus hardis, ayant fait mettre la fausse bague dans l’étui, empruntent une tabatière, y introduisent adroitement la vraie bague qui leur était restée dans la main, et fout tenir cette tabatière par une personne. Ils commandent à la bague qui est dans l’étui d’en sortir et de venir dans la tabatière. On ouvre l’étui, il n’y a plus rien, et la bague se trouve où on lui a ordonné de se rendre.
J’ai esquissé ces deux petits tours en faveur des amateurs qui auraient l’étui à bague sans savoir en tirer parti. Je vais maintenant m’occuper du tour avec cet étui et l’oiseau.
On emprunte une bague, on fait l’échange, et on donne la fausse bague à une autre personne que celle à qui ou a feit l’emprunt. Ensuite, et sous prétexte d’aller chercher l’étui, on donne la vraie bague au compère et' on revient avec le baguier, que l’ou confie à la personne qui tient la fausse bague, en la priant de mettre cette bague dans l’étui.
Pendant cette dernière opération, le compère attache au cou d’un serin un petit ruban après lequel il noue la vraie bague. Il fourre ce serin ainsi décoré dans un œuf vide, ouvert par un bout, et maintient l’oiseau jusqu’à ce que le prestidigitateur aille le lui prendre dans les matas.
Aussitôt que l’on a remis le baguier à ia personne qui vient d’y mettre la fausse bague, on dit : « Messieurs, saus toucher à rien avec les doigts, je prétends escamoter la bague renfermée dans l’étui que Madame tient, et faire trouver cette bague dans un fruit, un légume, ou tout autre objet qui va se rencontrer sous mes mains ; je vais voir. »
On va chercher l’œuf que tient le compère, et on le prend de manière à ce que l’ouverture se trouve dans l’intérieur de la main. Par ce moyen, on maintient le serin et on ne laisse voir que le bout de l’œuf qui est intact. On revient, en disant :
« Je viens de trouver un œuf : ma foi! il va servir dans mon
opération. Je vais toucher cet œuf d'un bout de ma baguette, et de l’autre bout je toucherai l'étui... Vous voyez que c'est bientôt fait... Je crois. Madame, que vous n’avez plus la bague ; ouvrez... Elle, n'y est plus. Cassons l'œuf, et voyons si la bague s'y trouve. »
On casse l'œuf par le bout plein, on élargit l'ouverture avec les doigts, et le serin en sort ayant la bague au cou ; on la détache, et on la rend à la personne qui l'a prêtée et qui la reconnaît.
Alors, avec ce serin, on peut faire immédiatement le tour de l’oiseau ressuscité, qui précède.
Observation. — On peut très-bien faire le tour que je viens de décrire sans se servir de l'étui à bague : il y a dix moyens pour y suppléer.
On peut, après avoir fait l'échange, mettre la fausse bague dans les mains d'une personne, et porter la vraie au compère, qui la met au cou du serin, qu'il fourre dans l’œuf comme il a été dit; ensuite, mettre la fausse bague dans une des boîtes à escamoter les pièces de monnaie, telle, par exemple, que celle décrite dans la section V du chapitre fl de cette troisième partie.
On peut aussi briser la fausse bague, qui est toujours prise pour la vraie, et la mettre dans un pistolet, que l’on tire en l’air, comme souvent on le fait au théâtre. Enfin, on trouvera facilement le moyen de se passer de l’étui à bague. Si j’ai joint à ce tour celui du baguier, c’est pour donner une idée de l’usage que l'on peut faire de cette petite pièce.
Nota. — L'échange des bagues se fait comme celui de la pièce de 5 francs décrit dans la section V du IIe chapitre de la troisième partie.
TOURS DE SALON
SECTION XIV
Le supplice de Tantale.
On demande à un bon homme qui vient sur le théâtre, s’il aime le vin de Champagne : il répond que c’est sa passion . Oc lui en verse plein un grand verre. Il veut le boire, mais ea le portant à sa bouche, le verre se vide. Il s'étonne, se plaint, Dans le temps qu’il se lamente, le verre se remplit. Il veut y revenir, le vin disparaît encore. Il se dépite, le vin revient. Il essaie de nouveau à le boire, même déception. Enûn, il es! forcé d'y renoncer.
Explication. — Le verre est à pied et percé au bas du calice, très-peu au-dessus du pied.
On lie par en haut, à l’ouverture d’une poire de caoutchouc, un de ces longs tuyaux flexibles et déliés qui sont faits aussi en caoutchouc, garnis d’un tissu en laine.
Je serais plus clair, si je n’avais peur que l’on ne trouvât mon indication malséante; et on aurait raison, je crois, si j'allais dire crûment que ce dont je veux parler est absolument ce long et frêle tube qui sert aux clyso-pompes. Cela aurait, j’en conviens, quelque chose qui égratignerait un peu la décence. Aussi, me garderai-je bien de prononcer et d’écrire ce mot-là, en laissant la chose, avec le plus profond respect, bien tranquille dans l'officine du pharmacien.
Or, si l’on est parvenu à comprendre la nébuleuse définition que je viens de donner, je dirai que, quand un des bouts du tuyau sera bien attaché à l’ouverture de la poire de caoutchouc, on joindra à l’autre bout de ce tube flexible un court tuyau en bois, dont on introduira l'extrémité dans le trou fait au verre. Voilà toute la machine montée. ,
L’homme invité à boire est un compère, non parce qu’il aime le vin, mais parce qu’il est la cheville ouvrière du pres-
ses
tidigàtateur. Un moment ayant de faire le tour, il met an peu de via dans la poire. Ce vin joint à celui que Ton verse dans le verre, en donne uue quantité plus que suffisante pour l’exécution du tour. Il place cette poire dans une de ses poches, et fait passer le tube sous son gilet. Il doit tenir le verre de façon à ne pas laisser apercevoir le bout du tuyau qui y est attaché.
Quand on vereedu vin danR le verre, le compère a soin de presser la poire cachée, avec le bras ou la main.
Quand il feint de vouloir boire, il cesse de presser, et le vin, par le moyen du long tuyau, s’écoule promptement dans la poire, et le verre est vide. Pour faire revenir le vin, il presse de nouveau, et on voit le verre se remplir. Il joue à ce jeu autant de fois qu’il le juge à propos. Il termine en s’en allant
d'un air désappointé et chagrin, avec son verre vide.
SECTION XV
Tour de la cible et la montre.
Qn emprunte une montre, on la fait mettre dans un petit coffre bien conditionné et fermé à clef par un des spectateurs. On pose ce coffre sur une table, et derrière, on place un but qui est en vue de toute L’assemblée. On charge un pistolet, on tire sur le coffre, et la montre qui était dedans paraît sur le coup attachée au but.
Pour arriver là, on pense bien que la montre n’a pu sortir du coffre que par le trou de la serrure, et ce qu’il y a de plus adroit, c’est que ce trou n’est pas plus large que la conscience d’un usurier.
Pour convaincre les spectateurs que c’est bien la même montre, on fait ouvrir le coffre, et on n’y trouve plus rien.
Les prestidigitateurs appellent cette expérience le tour de la cible. Gette cible est une planche dans laquelle est faite
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une ouverture circulaire de 11 centimètres de diamètre. Dans cette ouverture, on ajuste exactement un cercle de môme étendue. Que Ton tire sur ce cercle une ligne q»xi passe par le centre, on aura un axe dont les extrémités guideront pour placer deux pivots sur son épaisseur. L'un de ces pivots entre tout simplement dans un trou peu profond fait sur le bois dans l’ouverture. A l’autre pivot est soudé un petit ressort de pendule. L’extrémité de ce deuxième pivot entre comme l’autre dans un trou ; mais, dans cet endroit, est pratiquée une entaille pour loger le ressort, dont le bout, demeuré libre, est attaché à une vis, comme point d'appui.
Le cercle a donc la faculté de tourner sur son axe, et, par l'effet du. ressort, de revenir sur lui-même. Quand on a bandé ce cercle et qu’on veut l’assujettir dans sa position, c'est par le moyen d’un crochet placé à côté aur la planche, et retenu d'un bout par une vis. On tourfle l’autre bout sur le bord du cercle, et il le maintient.
C’est à ce même bout qu’est attachée la ficelle qui doit aboutir dans les mains du compère. 11 tire cette ficelle, le crochet glisse et lâche le cercle, qui revient brusquement sur lui-même en faisant un demi-tour, et montre son autre face. Mais, pour qu’il se fixe au niveau de la planche, on met une pointe sur son côté. Cette pointe s’arrête à propos, en entrant dans une petite entaille faite sur la même planche
Cette cible «'accroche en haut d'un montant à pied que l’on pose au milieu du théâtre. Oh figure sur chaque surface du cercle, et bien pareille, la forme circulaire qu’il y a pour tirer au blanc ; mais, au lieu de peindre, comme cela se fait ordinairement, on mettra sur chaque côté un petit coussin en bas-relief, afin que, dans le brusque mouvement qu’elle éprouve, la montre ne risque pas d’être endommagée.
Sur la surface qui revient en avant, quand le ressort n’est pas bandé, il faudra placer un petit crochet qui sert à suspendre la montre.
Le petit coffre dont il a été question s’ouvre sur le côté.
Un mince crochet à ressort est attaché après son fond. Ce crochet entre dans une petite gâche pratiquée intérieurement au bas du côté qui s’ouvre. Si l’on pousse le fond avec les doigts, ce fond, qui est un peu flexible, se lève, et le petit ressort, qui se lève avec, se détache de la gâche; le côté, n’étant plus retenu, s’ouvre alors très-facilement; en appuyant ce côté sur la botte, il se referme de lui-méme. On se souvient que le petit coffre est à serrure. ,
Les amateurs pourront trouver cette pièce chez les constructeurs d’instruments de physique amusante, en demandant le coffre à la montre. On trouvera également la cible.
Manière de faire le tour. — La montre demandée ayant été prêtée, on en détache la chaîne. On prie une personne de mettre elle-même cette montre dans le coffre, de le fermer et d'en garder la clef. En allant le porter sur la table, on en ouvre le secret et on fait couler la moutre dans sa main. On referme et on pose le coffre sur la table. On va de suite chercher la cible, qui était toute disposée. On y accroche la montre, et on l’apporte sur le théâtre, en ne présentant aux yeux des spectateurs que la face opposée à celle où est la montre. On suspend cette cible au montant. Je ferai remarquer que, quand le prestidigitateur l’apporte, le compère n’abandonne pas la ficelle, ou plutôt le fil qui correspond au bout du crochet qui maintient la cible dans son état de tension. Ce fil ne peut pas être aperçu, parce qu’il est délié et noir.
On prend un pistolet, que l’on annonce être chargé.
On tire sur le coffre, et juste au moment de l'explosion, le compère tire le fil, et la montre paraît en même temps. Le mouvement de rotation que fait le cercle est si prompt, qu’il est impossible à l’œil de le distinguer.
TOURS DE SALON
SECTION XVI
La danse des pantins pour le théâtre.
Au théâtre, ce tour est d’un grand effet, parce que ces petits personnages de carton paraissent absolument isolés.
Dans celui que j’ai décrit au chapitre précédent, on pourrait soupçonner plus de rapports qu’il n’en paraît entre les pantins et celui qui les fait danser. Mais, dans ce tour exécuté au théâtre, on voit évidemment que les danseurs sont tout-à-fait indépendants du prestidigitateur, puisque celui-ci va et vient, éloigné de l’endroit où le bal a lieu.
Voici comment on dispose les choses, et la différence qu’il y a entre ces deux manières de faire le tour :
On place aux deux extrémités de la table deux chandeliers un peu pesants. Sur l’un, on attache un 111 noir, qui, passant dans un crochet ou anneau fixé à l’autre chandelier, vient aboutir dans les mains du compère, qui est caché dans la coulisse. Ce fil, qui est dans une position horizontale, doit être éloigné de la table à une distance convenable, pour que les pieds des pantins, qui sont uecrocbés puissent arriver juste sur la surface de cette table.
. Le prestidigitateur, ayant placé ses artistes, s’en éloigne. Il leur ordonne de saluer : ces messieurs et ces dames font, une révérence, dirigée par le compère, qui tire et lâche le fil à propos. On les fait danser, ipais, de temps eu temps, le magicien interrompt les acteurs, pour qu’on les visite, sans souci pour la pudeur des dames. Quelquefois, après les avoir remis en place, il leur commande de continuer la danse : ils ne bougent pas. Le physicien réitère son ordre : ils n’écoutent pas plus que s’ils étaient sourds. Mais le Paillasse, qui est là et qui a plu3 de jugement que son maître, fait observer que la musique fait tacet, et que l’on ne peut danser sans
musique. Celle-ci se réveille, et les danseurs se remettent en mouvement.
Nota. — Plusieurs prestidigitateurs font mettre un petit crochet derrière la face des pantins pour les suspendre au fil. Dans ce cas, il est maladroit de les faire visiter comme je l’ai vu. Ce crochet peut faire deviner tout le mystère. Mais cet inconvénient n’est point à craindre avec les deux petites cornes que j’ai recommandées, puisqu’elles font partie des ajustements de la tète.
SECTION XVII
Escamotage d'une dame.
Il est certain que la femme que l'on escamote consent à l’être. Elle monte sur la table à soufflet que l’on connaît déjà. Le magicien la couvre d’un gobelet, non pas d’un gobelet à boire, mais d’une vaste machine ayant la forme d'un gobelet à escamoter, faite d’une carcasse légère en bois, recouverte de toile.
La dame étant ainsi enveloppée, le prestidigitateur tire le petit crochet placé sous le bord de la table, pour faire lever un peu la grande trappe; la dame achève de l’ouvrir; elle entre, le fond descend; elle se blottit dans ce coffre de nouvelle espèce, replace- la trappe et coule les petits verrous de l’intérieur.
Deux personnes, dont l’une est le prestidigitateur, tiennent une planche, chacune par un bout; ils approchent de la table. On invite la dame à se mettre sur cette planche dans le moment que l’on y coule le gobelet, sous lequel on la croit toujours. On feint de la soutenir ainsi, mais le gobelet tombe, et les spectateuf-s, la bouche béante, le cou allongé, la respiration suspendue, restent stupéfaits, ne voyant plus la femme, qui s’est évanouie comme une bulle de savon.
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TOURS DE SALON
Avant que la femme ne monte, le prestidigitateur a soin de lever le tapis de la table, pour faire voir qu'il n’y a aucune disposition pour cacher une personne.
Nota. — Au lieu de terminer ce tour comme il vient d’ètre dit, je serais d’avis de le finir d’une manière plus plaisante. La femme étant placée dans la table, une petite poupée, habillée exactement comme cette femme, sortirait du haut du gobelet et paraîtrait planer dans l’air. Le physicien, la faisant remarquer, dirait que c’est la dame qui s’envole. Il lèverait le gobelet dans le moment, et on verrait qu’elle est effectivement partie.
. Il ne serait question que d’établir un fil conducteur sur lequel coulerait la petite figure. Ce fil communiquerait du gobelet au plafond des coulisses. Un second fil à tirage serait le mobile de cette ascension.
Cette petite poupée serait également placée, toute disposée, sur le sommet concave du gobelet.
SECTION XVIII
Dans laquelle on verra que, pour raccommoder un mouchoir mis eh pièces, il ne s’ugit que de le brider.
Il y a plusieurs manières de faire ce tour. Une, entre an?* très, est de se servir du vase décrit sous 1<^ numéro 4, section XXI,' cnapitre II, troisième partie. On fait l’échange du mouchoir sous l’habit, on pose sur la table le mouchoir substitué à celui qui vient d’ètre prêté. On met celui-ci dans une des cases du vase que l’on va chercher, et dont on fait tourner le pied pour ramener la case vide. On pose ce vase sur la table, après en avoir montré l’intérieur, pour faire voir qu’il est vide. On fait couper le mouchoir substitué qui était resté sur la table , on met les morceaux dans la case du vase vide. 0,n ramène l’autre case , et on eB tire le vrai
mouchoir prêté, que Ton rend à la personne à qui il appartient.
Cette manière de faire le tour est bonne peur le salon, où on ne peut ‘pas commodément se servir d’un compère. Je vais dire comment on peut le faire au théâtre. De cette façon, on le termine d’une manière vraiment étonnante.
ôn emprunte un mouchoir et on fait l’échange à la main. Cette méthode d’échanger le mouchoir est subtile et hardie, sans être difficile. Comme je n’en ai point encore parlé, je vais l’expliquer.
On a, caché dans la main, le mouchoir que l’on veut sacrifier. Pour qu’il ne soit pas aperçu, on le tient bien enveloppé, laissant pendre le bras contre la cuisse. On prend le mouchoir demandé, de la main qui est libre, et on le transporte légèrement dans l’autre main, en le joignant à celui que l’on tient. Alors on est à l’aise, car ces deux mouchoirs paraissent n’en faire qu’un. On va à sa table ; on laisse tomber adroitement dans les mains du compère, qui est dessous, le mouchoir prêté, laissant toujours l'autre en vue, et que l’on pose sur la table. Quand ce jeu de main est bien fait, il est tellement naturel, qu’il n’est pas possible de soupçonner le moins du monde que le mouchoir posé sur la table n’est pas le même que celui qui vient de vous être prêté.
Le mouchoir ainsi échangé, on prend celui qui était resté sur la table. On le saisit par le milieu, en y joignant un tampon allongé de toile pareille, que le compère vient de vous passer. On prie quelqu’un de couper le mouchoir. On présente le tampon, que l’on fait couper plusieurs fois, on approche d’une lumière les deux parties séparées, on les allume, on les joint ensemble, en disant que c’est le meilleur procédé pour raccommoder les mouchoirs coupés. On renverse sur l’avaut-bras celui qu’on tient comme pour étouffer le feu, mais, dans le fait, pour cacher la main dont on prend les morceaux du tampon coupé, pour les fouérer dans
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la manche du bras couvert du mouchoir. Ensuite on étale ce mouchoir que l'on montre parfaitement intact.
Ce premier petit tour n’est pas assez fin pour que les spectateurs ne soupçonnent pas que l’on a coupé an/re chose que le mouchoir; il est même ordinaire que quelques personnes manifestent leurs doutes à cet égard. Alors le prestidigitateur dit : « Messieurs, j'ai oublié de vous faire voir plus évidemment l’état dans lequel se trouvait le mouchoir qui était parfaitement coupé; puisque vous en doutez, je vais recommencer le tour. »
Il pince le mouchoir par le milieu, l’empoigne de l’autre main, en forme une espèce d’oreille comme était le tampon. Il fait couper un long morceau à la même personne qui lui a déjà rendu ce service, et étale le mouchoir dans lequel on voit une percée par où on peut passer la tête. Le spectateur n'a plus de doute.
On met le feu aux deux parties du mouchoir, on les laisse brûler un peu; on les porte tout allumées sur la table, en les posant sur une trappe, et les enveloppant des deux mains, on les roule vivement comme pour étouffer le feu. Cette manœuvre se fait pour donner le moyen au compère, qui a ouvert la trappe, de s’emparer de ces débris et d’y substituer le mouchoir prêté, que le physicien saisit en continuant le mouvement de ses doigts ; ceci étant fait, le compère referme la trappe, et le prestidigitateur étend le mouchoir, que l’on voit dans le meilleur état de réparation.
J’ai toujours vu les spectateurs excessivement surpris de ce dénouement, dont la remarquable simplicité ne laisse supposer aucun moteur occulte.
SECTION XIX
Escamotage de plusieurs clefs , qui sortent invisiblement d’un vase fenné pour se trouver dans l’intérieur d’un pain.
Cet article est fait en faveur de ces aimables industriels qui ne cherchent que le bien de leur prochain et ne vivent que de ce qu'ils peuvent trouver. Après l’avoir médité sérieusement, ils comprendront qu’il est plus profitable de savoir escamoter des clefs que des bourses. Dans ces dernières, on ne trouve que de misérables pièces de monnaie qui, le. plus souvent, ne valent pas la peine qu’on se donne pour les prendre ; au lieu qu'avec des clefs, on peut se rendre possesseur de tout le contenu d’un coifre-fort. Je suis flatté de pouvoir les mettre à portée de satisfaire une noble ambition, en leur donnant les moyens de travailler en grand. J’aime beaucoup les artistes de tous genres, et je me sens heureux de trouver l'occasion d’obliger ceux-ci.
Mais on ne doit se lancer dans la haute sphère que j'indique dans cette section, qu’après avoir passé par tous les degrés de l’art, c'est-à-dire lorsqu’on sait proprement faire le mouchoir de poche, la tabatière, la montre, etc. En prenant cette sage précaution, on aura l’avantage de n'être pendu qu’un peu plus tard.
Effet. — On emprunte quatre clefs, que l’on recueille dans un vase que l’on pose sur la table. Ensuite on demande un couteau, que l’on met dans les mains d’une personne, en la priant de s’approcher de cette même table. On prend trois pains longs, qu’on présente à la personne qui tient le couteau, en l’invitant à en choisir un. Le choix étant fait, on coupe les deux autres pains pour faire voir qu’ils n’étaient pas prépaiés. Ensuite, on prend les clefs dans le
Sorcellerie expliquée. 32
TOURS DE SALON
vase où elles sont, pour les mettre sur un petit plat que l’on Couvre d’un couvercle qui l’enveloppe entièrement. On fait sonner ces clefs en secouant le plat avec le couvercle, ce qui prouve qu’elles y sont toujours. On feint de les prendre invisiblement l’une après l’autre et de les envoyer dans le pain. On découvre le petit plat: il n’y a plus de clefs; on coupe { le pain en deux, et elles paraissent toutes dans l’intérieur de ce pain.
Explication. — Le prestidigitateur s’avance vers l’assemblée pour emprunter les clefs. Il tient un vase d’une main et un mouchoir de l’autre. Mais, sous ce mouchoir, il cache quatre clefs qui sont à lui.
Ayant recueilli les quatre clefs qu’il avait demandées, sous prétexte de les compter dans îe vase, il y place adroitement les siennes, enlève les autres qu’il tient aussi cachées dans son mouchoir. C’est alors qu’il emprunte un couteau, pour le faire tenir par une personne qu’il prie de monter avec lui auprès de sa table. Ensuite, il va chercher un plat avec son couvercle, et, en le prenant, il pose les clefs empruntées qu’il tenait toujours cachées dans son mouchoir. Il apporte le plat qu’il pose sur la table, y met les clefs qu’il retire du vase. Pendant ce temps, le compère prend les autres clefs, que le prestidigitateur lui a apportées, les place promptement dans un pain déjà tout préparé pour les recevoir, et va vite les mettre avec les deux autres pains qui sont du côté opposé à celui où les clefs avaient été apportées, afin de mieux désorienter les spectateurs. On termine le tour comme il est dit daus l'explication de son effet.
Nota. — On a déjà vu comment il faut faire tomber le choix sur un objet préparé. 11 est inutile de le répéter par rapport au pain. On trouve la manière de préparer ce pain dans la section IX du présent chapitre III.
Les petits plats qui servent dans ce tour sont en fer-blanc; ils ont de 14 à 15 centimètres de diamètre. Je dis les petits plats, parce qu'il y en a deux l’un sur l'autre, mais si bien
ajustés qu’ils paraissent n’en faire qu’un. Celui de dessus doit pouvoir s’enlever avec un couvercle fait en forme de calotte ou de demi-sphère. La concavité de ce couvercle permet de mettre sur le plat des objets assez volumineux, et il les enlève avec le plat de dessus, qui doit être un peu plus large des bords que le second, pour qu’il puisse être saisi par le couvercle qui ne doit pas toucher à celui de dessous, que l'on prend toujours pour le même et que l’on croit seul.
Ce petit appareil, très-simple, est un des plus utiles enlevages; il peut servir dans beaucoup d’occasions.
Observution. — Quand, pour faire voir que les clefs sont parties, on lève le couvercle qui les emporte avec le plat de dessus, et qu’on le pose sur la table, il faut prendre garde de faire remuer ces clefs, car, pour peu qu’elles se fassent entendre, le tour serait complètement dévoilé et détruit.
SECTION XX
Le tir aux épingles.
A l’exception d’un seul prestidigitateur qui n'existe plus, je ne crois pas que ce tour ait été connu d’aucun. Je l'ai vu exécuter dans un collège, où il a causé une grande surprise.
On présente un nombre quelconque d'épingles attachées dans un morceau de papier. Les spectateurs en prennent le nombre qu’ils veulent. On fait charger un pistolet de ces épingles, ensuite on fait tirer une carte que l’on mêle dans le jeu. Ce jeu est jeté en l’air; on tire le pistolet dessus, et on trouve les épingles plantées dans la carte qui avait été choisie.
Explication. — La personne qui a pris des épingles rend le papier au prestidigitateur, qui voit d'un coup-d’œil, par ce qui reste, le nombre que l’on vient de prendre. Par un
TOURS DE SALON
mot convenu entre eux, il fait connaître ce nombre au compère, qui a près de lui, et toutes préparées, des épingles et une carte pareille à celle qui doit être prise forcément. Ces épingles et cette carte ont d’avance été salies à. la flamme d’une bougie, pour qu’elles aient l’air d’avoir subi l'impression de ia poudre allumée. Cette préparation a encore l’avantage d’empêcher les épingles de glisser hors de la carte quand on les y a attachées.
Aussitôt que le compère connaît le nombre d’épingles prises, il en met autant dans la carte, pendant que le prestidigitateur en fait tirer une pareille et la fait mêler dans le jeu, qu’il reprend après.
Ayant repris les cartes, le magicien va chercher un pistolet ; mais, chemin faisant, il retire du jeu celle qui a été prise et qu'on y a mêlée. Ce qui est facile, parce que cette carte est plus longue que les autres, ce que l’on appelle une clef. Il prend en place la carte épinglée, qu’il fourre dans le jeu, et laisse l’autre. Il revient avec le pistolet, le donne à la personne qui a pris des épingles, et l’invite à en charger l’arme. L’arme chargée, il la reprend, jette le jeu en l’air ou le fait jeter, et tire dessus.
Le jeu étant retombé, on cherche la carte en question, et ou la trouve un peu roussie, et piquée du même nombre d’épingles qu’on avait mises dans le pistolet.
SECTION XXL La colonne triomphale.
La colonne est une baguette, mais une baguette un peu élégante. On la fait en ébène garnie en ivoire ou en argent, si l’on veut, et même en or; rien ne s'y oppose.
Cette baguette est creuse d’un bout à l’autre. A l’une de ses extrémités, on fait un petit tenon qui s'emmanche dans
un trou percé au milieu d'un plateau tourné proprement, ou sur uu pied auquel on donnera une forme agréable. L'extrémité opposée, qui sera le bout supérieur, est garnie d'une virole percée d’un petit trou pour laisser passer un fil. On fera encore à la baguette, à un ou deux centimètres au-dessus du tenon, un trou pareil à celui qui est sur la virole. Voilà notre colonne établie.
Pour s’en servir, on fera passer dans la baguette un fil qui sortira par les deux trous faits à cette baguette. A l’extrémité du fil qui sort par la virole, on attachera, par le mi lieu, une carte que je suppose être la dame de cœur. On cache cette carte ainsi préparée sous le pied de la colonne. L’autre bout du fil qui passe par le trou qui est uu bas, aboutit dans les mains du compère. Ce fil est en soie noire.
On fera tirer forcément la même dame de cœur, que l’on fera mêler dans le jeu, duquel on ôtera la dame de carreau, que l’on montrera en la posant sur la table.
On ira mettre ce jeu debout contre la colonne; mais auparavant, en reculant le pied, on aura soin de glisser parmi les autres cartes celle qui est préparée et qui était sous ce i pied.
Ensuite, en présence de l’assemblée, on va mettre sur la colonne la dame de carreau, que l’on avait retirée du jeu. Pour épargner la fatigue à cette dame, on ne la pose pas sur ses pieds, mais sur le dos : étant couché, on est toujours plus à son aise.
Enfin, le prestidigitateur annonce à l’assemblée que la dame do cœur, qui a été prise, s’est plainte de la préférence donnée à la dame de carreau, en la plaçant sur la colonne, prétendant mériter cet honneur au moins autant que sa rivale. « En conséquence,» continue-t-il, «cette dame vous demande, par mon organe, la permission de disputer cette prééminence à la dame de carreau.
La demande, bien entendu, est accueillie. Et aussitôt, par l'entremise du compère, on voit toutes les cartes s’agiter, et
TOURS DE SALON
la dame de cœur monter à la colonne, précipiter la dame de carreau, et se mettre à sa place.
On, peut, en montrant cette carte en face, la détacher aisément, parce qu’elle ne tient que par un petit nœud fait au bout du fil.
Ce qui fait paraître les cartes en mouvement, c’est qu'avant de tirer, pour faire monter la dame de cœur, le compère donne quelques secousses sèches et rapides qui les font remuer. Cette finesse est d’un bon eflet, parce que la carte semble se débattre et se presser pour arriver plus tôt.
Comme au théâtre le luxe est nécessaire, on fait de ces colonnes richement ornées. Il en est qui sont surmontées d’un petit Mercure doré, et c’est à une de ses mains que la carte vient se fixer; mais le moyen est le môme, et le tour n’en est pas plus surprenant.
A tout cela, je préférerais une bouteille ordinaire, qui sentirait moins la préparation. Il ne s’agirait que de faire un petit trou à la bouteille, à quelque distance au-dessus du fond, comme on en fait un à la baguette.
On pourrait même mettre du vin dans la bouteille, et en verser; mais il faudrait boucher avec un peu de cire le trou par où passe le fil ; on retirerait cette cire au moment de faire le tcur, et quand, après avoir versé du vin, il n’en resterait plus qu’au-dessous du trou dans la bouteille.
SECTION XXII
Faire sortir d’une bouteille emplie de vin , et au commandement, les rubans de toutes les couleurs demandées.
On prendra la bouteille à entonnoir décrite page 335. Après avoir versé du vin, pour prouver qu’elle en contient, on la posera sur la trappe.
Le compère est placé*lans la table ou dessous, muni de longs bouts de rubans de toutes les couleurs connues, et disposés de façon à pouvoir trouver de suite, sans confusion, celui que l’on demande.
D tient une baguette mince, à l’extrémité de laquelle est plantée une petite pointe qui sert à prendre les rubans, pour les fourrer, par l’entonnoir qui pose sur la trappe, jusqu’au goulot de la bouteille. Le bout du ruban arrivé là, le prestidigitateur le saisit, l’attire entièrement et le donne à la personne qui l’a demandé.
De temps en temps, on verse du vin pour faire voir qu'il y en a toujours; mais le compère doit être attentif à fermer la trappe tout aussitôt qu’il apprend que le physicien va prendre la bouteille. Ce lour est très-agréable et un des plus surprenants.
SECTION XXIII
Le citronnier magique.
Voici encore un tour qui n'est point connu, et qui ne se trouve dans aucun répertoire de prestidigitateur.
Un petit arbre, où pendent une demi-douzaine de citrons attachés par des rubans de différentes couleurs, est placé sur la table. On fait tirer quatre ou cinq cartes à autant de personnes; ensuite, on présente le petit arbre à ces personnes, elles coupent chacune un citron, et dans ce citron se trouve la carte qu’elles ont tirée et mêlée dans le jeu.
Explication. — Le prestidigitateur a introduit d’avance dans les citrons les cartes qu’il s’est proposé de faire tirer. Voici la manière de les y mettre. On prend une forte plume, et on en coupe le bout carrément. On enfonce ce tuyau dans le citron, qui en enlève suffisamment pour y faire entrer une carte roulée bien serrée. Ce qui a été retiré du citron est resté
dans la plume, on Fen ôte, et avec ce qui reste d'écorce on rebouche le trou qui a été fait, quand la carte est fourrée dedans.
Les citrons ainsi préparés, on les attache avec des rubans de couleurs différentes, et on les suspend à l’arbre par les mêmes rubans.
La diversité des couleurs dans ces rubans sert pour reconnaître les cartes. On sc souviendra, par exemple, que le citron suspendu par le ruban rouge renferme le roi de carreau ; que le citron au ruban bleu contient la dame de pique, etc., etc. Le tout étant disposé ainsi, on fera tirer les cartes pareilles à celles qui sont dans les citrons, en se souvenant de chaque carte que chaque personne a tirée.
Il serait à propos de faire ce tour avec un jeu biseauté, parce que toutes celles qui seront tirées, remises dans le jeu et censées passées dans les citrons, doivent être enlevées, pour qu'en faisant visiter le jeu, on ne les trouve plus, le tour étant fini. (Voir, pour les cartes biseautées, la section XVIII de l’article II, première partie.)
On mettra sur le jeu, et par ordre, pour se les rappeler (je le répète), toutes les cartes pareilles à celles que l'on doit trouver dans les citrons. On ne les fera remettre dans le jeu qu’après les avoir fait tirer toutes, et on comprend bien qu’elles doivent être forcées. Le nombre des cartes que l’on fera prendre sera moindre d'une que le nombre des citrons suspendus, pour une raison que je vais expliquer tout-àl’heure.
Ayaut fait remettre les cartes dans le jeu par les personnes qui les avaient prises, on les mêlera ou on les fera mêler, ayant eu la précaution de faire placer le bout large de ces cartes du côté du bout étroit du reste du jeu.
On escamotera donc ces cartes, ce qui est facile, comme on sait, avec un jeu biseauté, et on donnera le jeu à tenir à quelqu’un de l’assemblée.
On prendra le petit arbre, et on le présentera à chaque
personne qui a pris une carte, de manière à ce qu’elle ne puisse détacher que le citron qui renferme la carte pareille à celle qu’elle a prise, ce qui est plus aisé qu’on ne le pense ; seulement, on aura soin de ne laisser paraître aucune affectation.
Les citrons étant entre les mains des personnes, qui ont tiré des cartes, on fait nommer la sienne à chacune ; elle coupe le citron, et elle y trouve sa carte. Ensuite on fait visiter le jeu que l’on avait confié à un des spectateurs, et on n’y retrouve plus les cartes qui avaient été prises, remises dans le jeu et mêlées.
Comme on a fait tirer une carte de moins que le nombre de citrons qu’il y avait, il en reste encore un sur l'arbre. Un des spectateurs, qui est d’intelligence avec le prestidigitateur, en fiait la remarque; il prend le ton d’un chicaneur, et demande s’il peut prendre une carte aussi, puisqu’il y a encore un citron. Le prestidigitateur répond qu’il en est le maître comme les autres, et avance pour lui en faire tirer une. Mais le compère dit qu’il voudrait qu’on lui donnât le jeu pour la choisir à son idée. Le physicien le lui abandonne, et l’autre en détourne une qu’il montre à ses voisins, et la remet dans le jeu. Le prestidigitateur lui dit alors : « Je vois. Monsieur, que vous désirez me mettre en défaut; eh bien ! pour faire voir que cela n’est pas si facile que vous le croyez, je vais vous faire une proposition : voulez-vous que votre carte se trouve, comme les autres, dans le citron, ou voulez-vous qu’il ne s’y trouve que le nom de votre carte écrit sur du papier ? »
Et la chose se termine comme on en est convenu. Mais si les deux fourbes ont arrêté que ce serait la carte elle-même qui se trouverait dans le citron, alors le compère, en feignant de remettre dans le jeu la carte qu’il a choisie, l’escamote et la cache pour qu’on ne la retrouve plus à la fin du tour, que ce dernier incident couronne d’une manière plaisante.
Ce tour a le double avantage que, bien que théâtral, il n’a besoin d’aucun secours mécauique, et que, pouvant se passer
TOURS DE SALON
d'un compère, on peut l’exécuter dans un salon. Il a, de plus, le mérite de n’ètre pas connu. Il n’a pu être propagé, parce que le prestidigitateur qui l’a imaginé, et duquel je le tiens, mouint peu de jours après l’avoir inventé; c’est le même qui a aussi inventé le tir aux épingles. Ce prestidigitateur était très-intelligent et fort adroit. Je lui ai vu exécuter ce tour au théâtre; il avait la hardiesse de faire penser les cartes, au lieu de les faii c tirer, et cela lui réussissait toujours, ce qui rendait merveilleux ce trait de magie blanche.
Nota. — On sent bien qu’au défaut de citrons, on peut ‘ faire ce tour avec d’autres fruits.
SECTION XXIV
Tour incroyable. — Boulet complaisant. — Fusillade
pour rire.
Le premier, qui fait le sujet de cette section, est appelé, par les prestidigitateurs, le grand vol des objets. C’est un de ces tours que l'on annonce pour remuer le public, piquer sa curiosité et l’attirer au théâtre. Il fut imaginé par un homme que j’ai connu assez particulièrement; il était peu au fait de la prestidigitation, mais il possédait ce génie d’invention qui vaut mieux encore que l’adresse. C’est le même qui a eu l’idée de faire tirer sur lui une pièce de canon chargée d’un boulet, qu’il escamotait; lui encore, qui a imaginé une fusillade tirée sur lui par une compagnie de militaires. Ceux-ci, en présence de tout le parterre, chargeaient leurs armes à balles, qui ne faisaient pas plus d’effet que des flocons de neige.
Deux mots suffiront pour donner l’idée de ces deux dernières expériences, qui n’offrent pour personne que très-peu d’intérêt.
Pour le premier tour, un homme adroit enlevait le boulet, en bourrant le canon, avec l’instrument qui sert à cela, et qui
était creusé du bout, de manière à envelopper et serrer le boulet. Toutes précautions étaient prises pour détourner l'attention des spectateurs. Au moment de l’explosion, un boulet - préparé tombait aux pieds du prestidigitateur.
Quant à la fusillade, on faisait visiter les cartouches, qui étaient bien conditionnées; mais les balles étaient enveloppées de papier très-faible, et en mettant ces cartouches dans le fusil, par une légère pression faite avec le doigt du milieu, la balle restait dans la main, sans que personne puisse s'en douter. On choisissait, pour cela, parmi les militaires les ï hommes les plus discrets et les plus intelligents.
Relativement à ce dernier tour, le prestidigitateur, qui était un homme déterminé, m’a avoué qu’il éprouvait une vive émotion au moment de la décharge, qui était commandée dans toutes les règles par un sous-officier. Dans le fait, une erreur dans les dispositions prises, la maladresse ou la malveillance d’un soldat, pouvaient lui devenir funestes.
Revenons à notre tour, qui ne menace pas des mêmes dangers.
Effet. — On emprunte un châle ou un chapeau de dame 1 parmi les spectateurs. Supposons un chapeau : on l’enveloppe dans une serviette, on pose le paquet sur la table, et on le 1 couvre d’un vase.
Le prestidigitateur annonce qu’il va escamoter le chapeau, pour le faire trouver, soit au théâtre, soit dans la ville, dans 1 tel endroit que l'on voudra, sans exception d’aucun, et que, pour éviter toute contestation, le hasard seul prononcera; qu’en conséquence, tous les spectateurs qui voudront s’en donner la peine, sont priés d’écrire chacun une indication â leur choix, sur un morceau de papier que l’on roulera.
Cette opération faite, on réunit tous ces papiers, on les jette dans un petit sac, et le premier enfant venu en tire un, qui est lu à haute voix dans la salle. Des voitures sont en station aux portes du théâtre, pour quiconque veut aller à la recherche du chapeau escamoté.
TOURS UE SALON
Le prestidigitateur revient à sa table, fait revoir l’objet prêté en le développant, il l’enveloppe de nouveau, et le couvre comme il était. Il va chercher sa baguette magique, en frappe le vase, en ordonnant an chapeau de se transporter dans l’endroit désigné. Il lève le vase, mais rien de parti : les spectateurs revoient le môme paquet. Un brouhaha s’élève, et, comme dit Bazile au docteur Bartholo : « il chemine, et rinforzando il va Le diable. Le bruit augmente, s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. » Le magicien a manqué son affaire, c’est un maladroit, un présomptueux. On le hue, où rit, on jure, on siffle, on applaudit; c’est un vacarme à faire trembler le diable, à épouvanter le sorcier.
Mais il ne se déconcerte pas. Impassible au milieu du tapage, il s’avance, calme comme une bonne conscience 4 il étend le bras pour apaiser l’orage, réclame par signes le silence.
Curieux de savoir ce qu’il veut dire, on se tait. Le physicien demande en quoi il a pu déplaire. On lui conseille d’adresser sa question au paquet qui est resté sur la table.
— Mais pourquoi ?
— Pour lui reprocher de se trouver là.
— Mais, Messieurs, il ne gêne personne.
— N’aviez-vous pas promis de l’envoyer à l'endroit désigné par le billet ?
— Messieurs, en vous annonçant ce tour, j’ai promis que j'escamoterais le chapeau que l’on me prêterait, mais je n’ai point dit que j’escamoterais la serviette qui l’envelopperait.
Et, dénouant cette serviette, le prestidigitateur l’étend, la secoue, et fait voir que le chapeau est en voyage, comme c’était annoncé. ,
Alors les applaudissements ironiques deviennent de bon aloi, et le parterre félicite le magicien de l’avoir mystifié.
Les plus empressés se mettent en route pour aller voir si le chapeau est arrivé à bon port où le diable parait l’avoir emporté.
Explication. — Pour l’expliquer, je vais rapporter un tour tel que je l’ai vu faire par l’inventeur. Il s’est d’abord abouché avec le domestique d’un négociant des plus notables de la ville, qui était veuf et connu pour un galant homme et un homme galant. Il proposa à ce domestique de placer un chapeau de dame dans le lit de son maître, en lui faisant entendre que ce n’était qu’une plaisanterie innocente, qui ne pouvait le compromettre en aucune façon, et dont son patron rirait tout le premier, s’il venait à le savoir. Notre homme, ne voyant rien au bout des doigts du requérant* faisait des difficultés; mais, pour les lever, le prestidigitateur lui donna un louis pour sa complaisance, et un autre louis pour sa discrétion. L’affaire fut faite. Pour le théâtre, une commère élégante était placée aux premières loges, et coiffée d’un chapeau pareil à celui qui reposait daus le lit du monsieur. .
Au moment de faire le tour, quand le prestidigitateur fait la demande d’un chapeau, les dames ne se pressent guère généralement; chacun compte sur sa voisine pour rendre ce service à l’emprunteur. Enfin, la commère, plus complaisante, retire le sien, et le donne avec le plus aimable sourire d’obligeance.
Le chapeau est mis dans une serviette, que l’on noue un peu serrée, on pose le paquet sur la trappe de la table, et on le couvre d’un de ces grands vases coniques dont j’ai déjà parlé.
Maintenant, il faut dire que le compère, qui est sous la table, tient une apparence de paquet qui ressemble à celui que le prestidigitateur a fait en enveloppant le chapeau. C’est une serviette nouée de môme, et maintenue dans une forme ar-
Sorcellerie expliquée. 33
TOURS DE SALON
rondie par deux longs bouts de fil-de-fer très-mince, courbés et se croisant. C'est alors que le physicien annonce l'emploi qu'il va faire du chapeau. On fait écrire les indications sur des petits carrés de papier que l'on distribue.
Les indications étant écrites, et les papiers bien roulés, on les fait mettre dans l’une des deux poches du petit sac décrit section V1U, chapitre II de cette troisième partie. L’autre poche contiendra une certaine quantité de petits rouleaux, sur chacun desquels sera écrite l'indication valable : Dans le lit de M. ***.
Cette poche apprêtée, on fait tirer un rouleau par un jeune enfant, pour mieux jour la bonne foi. On déroule le billet, et on lit tout haut son contenu. Ensuite, le prestidigitateur procède à l’escamotage. 11 fait revoir le chapeau et le renveloppe. C’est dans le moment qu’il 7a chercher sa baguette magique, que le compère ouvre la trappe, prend le paquet au chapeau et met à la place celui qui n’en est que le simulacre. Ce dernier, qui occasionne la méprise du parterre, est le plus bel incident du tour. On en connaît le dénouement, je n’ai plus rien à dire.
Pour faire connaître l'effet de ce tour dans l’esprit de ces bonnes gens qui prennent les choses à la lettre, je ne puis m’empêcher de rapporter un évènement auquel il a donné Heu, et dont, sur l’honneur, je garantis l'exactitude.
Pour s'assurer de la vérité du fait, plusieurs personnes du parterre montèrent dans une voiture, afin de se rendre à l’endroit où devait se trouver le chapeau. Parmi ces messieurs, il y avait un homme grand et fort, et que, par parenthèse, je connaissais. La vue de ce chapeau, trouvé effectivement, fit sur cet homme une telle impression, qu'il tomba en faiblesse, tout-à-fait sans connaissance, et fut longtemps à revenir.
SECTION XXV
Boite inépuisable, chapeau changé en corne d’abondance.
Ou sait que la mythologie ne nous dit que des fables. Fable, conte et mensonge, c’est tout un.
La corne d’Amalthée n’a jamais existé que dans la cervelle d’un poète. Mais voulez-vous avoir la véritable corne d'abondance? donnez votre chapeau à un prestidigitateur : sitôt qu’il l’aura touché, crac ! voilà qu’il en sort tout ce que l’on veut : des hochets pour les hommes, des fleurs pour les dames, des jouets et des bonbons pour les enfants.
Un jour, un avare avait prêté son chapeau ; après qu’on en eut retiré mille jolies choses, il fut rendu, plein de billets de banque, à son propriétaire, par le prestidigitateur, qui avait deviné le faible du vilain. L’harpagon était au comble du bonheur. Mais quel rabat-joie ! Arrivant chez lui, monté sur le plus bel échelon de la béatitude, il ne trouva plus dans ses poches que des épigrammes et des chansons.
L’anecdote serait incroyable, si elle ne m’avait été certifiée par un indigène de Bordeaux.
Tout ce que je viens de vous dire est, sans doute, merveilleux; mais, hélas! il faut bien l’avouer, tout n'est qu’illusion. Je voudrais vous y laisser, mais je suis forcé, et il est de mon devoir de redescendre dans la triste vérité.
Les prestidigitateurs sont maintenant dans l’usage de jeter en profusion, dans l’assemblée, tous les petits objets dont je viens de parler, à l’exception, cependant, des billets de banque, dont la distribution doit se faire rarement, car je ne l'ai pas encore vue.
Quand le prestidigitateur vient demander un chapeau, il a dans la main droite différents objets qui sont ordinaire-
TOURS DE SALON
ment enveloppés dans une perruque. Pour ne laisser rien apercevoir, on tient le bras pendant, le poignet sur la cuisse, et un peu caché par l’habit. En prenant le chapeau de la main gauche, que l’on transporte légèrement à la droite, il est facile d’y introduire les objets sans être vu. On égaie d’abord l’assemblée avec la perruque, et on distribue les choses qu’elle contenait. Quelquefois, ce sont des gobelets d’escamoteur enfermés l’un dans l’autre. Comme ces gobelets ne sont pas bordés, on peut en réunir plus d’une vingtaine, qui n’ont que le volume d'un seul. On les tire du chapeau un à un, et quand ils sont tous séparés, il en parait une multitude. Tenant toujours ce chapeau, on en emprunte un second, et, revenant à sa table, le compère, qui est dedans, jette dans l’un un paquet de fleurs bien serrées. Ce coup se fait si légèrement qu’il est inaperçu. On pose ce -'hapeau sur la table, dans le temps même que le compère jette dans l’autre un paquet de jouets d’enfants. On paraît se disposer à faire un tour avec ces chapeaux, comme, par exemple, celui du gros dé; mais le prestidigitateur, regardant dans un des deux chapeaux, dit qu’il voit quelque chose qui le gêue ; il prend «e chapeau et fait une nouvelle distribution, et comme s’il avait oublié quelqu’un dans l’assemblée, il reprend l’autre chapeau et continue la distribution. Il fait ensuite le tour qu’il avait préparé, dans lequel on a besoin de chapeaux.
Le tour étant terminé, le physicien demande à qui cçs chapeaux appartiennent, et faisant le mouvement de vouloir les reporter, le compère les remplit de nouveau. En feignant de les rendre, le prestidigitateur paraît étonné d’y voir toujours quelque chose, et fait encore une nouvelle distribution.
On peut profiter de cette dernière pour faire un tour d’une invention toute récente et qui est fort belle; c’est vraiment une surprise.
La multiplication des gobelets, dont j’ai parlé tout-àl*heure, est de l’ancienne prestidigitation; ce naïf procédé n’a, en réalité, rien de bien étonnant; le moyen n’est pas difficile à deviner. Voici celui que je viens de proposer.
On fera tourner une boule dont le diamètre sera de deux tiers environ de celui d'un chapeau ordinaire. Cette boule sera creusée le plus possible. On y laissera une ouverture circulaire assez grande.
On fera faire une vingtaine de ressorts à boudin auxquels on donnera une forme sphérique. Leur diamètre sera à peu près celui d’une bille de billard. Ces ressorts, recouverts d’étoffe, représenteront parfaitement une balle à jouer; en les comprimant, leur volume diminuera du tiers au moins. On mettra toutes ces balles dans la grosse boule, en les pressant.
Le compère met cette boule dans le chapeau, et peut même y ajouter d’autres objets, que l’on distribuerait d’abord. Ensuite on détache une à une les halles qui sont dans la boule. Ces balles reprennent, en sortant, leur sphéricité. On Cnit par retirer la grosse boule, en ayant soin de ne pas laisser apercevoir l’ouverture. On conçoit que les spectateurs doivent être étonnés de voir cette quantité d’objets, qui paraissent d’un volume plus du double de ce que peut contenir le chapeau.
La boite à tiroir, décrite sous le n° 3, section XXI, chapitre II, sert principalement pour ces sortes de distributions. Quelquefois, on met des bonbons dans le fond du tiroir, et des fleurs par-dessus. On distribue d’abord les fleurs aux dames. Ensuite, comme si l’on voulait faire un tour en faveur des enfants, on fait l’évocation magique des bonbons, et on les distribue.
Si l’on a deux boîtes pareilles, on rend ce tour plus surprenant. Une, qui est remplie de fleurs ou d’autres objets, est placée derrière quelque chose pour qu’elle ne soit pas en vue. Quand la première est épuisée, on la reporte, comme si le tour était fini; mais, feignant d’entendre quelques personnes se plaindre de n’avoir rien reçu, on échange adroitement les boites, et on revient avec celle qui est pleine, que les spectateurs prennent toujours pour la même. On fait
TOURS DE SALON
voir qu’il n’y a rien, en montrant la case vide. On referme, et la rouvrant, on voit le tiroir comblé. Si l’on s’est décidé pour des fleurs, quand on les met dans le tiroir, il faut les presser, et en les distribuant, de temps en temps on les remue, en les soulevant un peu pour les desserrer. Gomme elles s’étendent et se développent par ce mouvement qu’on leur donne, il semble qu’il en revient au fur et à mesure que l’on en retire.
On comprend qu’il est facile de varier la manière de faire cette distribution.
Ceux qui n’ont pas de compère pour le service du chapeau, disposent en paquets, sur la gibecière de la table, tous les objets qu’ils veulent distribuer : on les coule, en passant, dans le chapeau ; mais il y faut mettre de l'adresse et de la légèreté.
SECTION XXVI
Porte - feuilles qui conviendrait à beaucoup de monde.
Si la boite du tour précédent et ce porte-feuillc3 pouvaient être en réalité ce qu’ils paraissent être dans les mains d’un prestidigitateur, celui qui les posséderait n’aurait plus rien à désirer, pas môme le chapeau de Fortunatus. E’un serait employé pour l’ameublement d’un ménage, et l’autre pour les approvisionnements de la table. Malheureusement, tout cela n’est qu’artiflce : c'est là le défaut de la magie blanche. C’est dommage !
J’ai placé ce tour à la suite de celui qui précède, comme pouvant en faire le pendant.
Notre porte-feuilles n’est rien autre chose que ce que l’on appelle improprement carton à dessin, et dont on se sert pour renfermer et conserver des gravures.
La propriété spéciale de celui-ci est de contenir, sans qu’il
y paraisse, toute autre chose que des feuilles de papier. On en tire des tables, des fauteuils, des boîtes, des chaises, des pupitres, etc., etc., etc.; c'est à faire mourir les tapissiers de désespoir. On en tire jusqu’à des enfants tout vivants : ce ne sont pas les meubles les plus rares.
Pour l’explication, je n’ai que peu de chose à dire : c’est l'affaire d’un menuisier-mécanicien. Tous les objets que je viens de nommer sont faits si ingénieusement, qu’ils peuvent se replier sur eux-mêmes, sans presque tenir de place, et, d’un coup de main, s’étendre et s’établir dans leur forme naturelle, tout en sortant du carton. Dans cet état, ils paraissent exactement construits. On sent bien qu’il est impossible, qu’il serait même inutile d’entrer dans des détails d’assemblages aussi minutieux. Les amateurs qui désireraient de ces pièces, les trouveront chez les constructeurs d’instruments à l’usage de la prestidigitation.
En faisant le tour, le porte-feuilles est placé sur une espèce de tréteau. Un de ses côtés fait face aux spectateurs, masque les objets qui sont dans le carton, et empêche de voir la manœuvre exécutée pour développer les pièces et les rétablir dans leur propre forme.
Pour enrichir le tour, on fait usage *d’une ruse de prestidigitation. On ajoute aux pièces qui sont dans le porte-feuilles diverses choses qui sont accrochées derrière le physicien ou cachées sous l’habit. Comme tous les objets et les mouvements sont masqués aux yeux des spectateurs par le carton lui-même, qui est assez grand, on est parfaitement à l’aise pour opérer.
On termine l’exhibition des pièces par celle d’un enfant, qui parait sortir du porte-feuilles, mais qui, dans le fait, sort d’une petite trappe faite au plancher du théâtre; tout est disposé (comme cela doit être) pour que les spectateurs ne voient que ce qu’ils doivent voir.
TOURS DE SALON
SECTION XXVII
Conversation d’une pièce de monnaie avec les personnes qui daigneront lui faire l’honneur de l’interroger. — Parodie métaphysique. — Digression extravagante que je conseille de passer.
Il s'agit d’une pièce de monnaie qui doit répondre aux questions qu’on lui fera.
Cette pièce tient lieu des automates qui se trouvent toujours dans les cabinets de prestidigitateurs, de sorte que l’on peut faire sans aucune dépense ce qui coûte fort cher, si l’on veut se servir d’un automate. On peut môme dire que ce dernier, s’il est plus agréable, est moins surprenant, parce qu’il annonce de lui-même un mécanisme, et tout le monde en connaît les effets ; au lieu que l’on a peine à concevoir comment une pièce de monnaie peut se mouvoir seule, isolée dans un verre.
On a employé divers procédés pour ce tour. D’abord, c’était un fil qui passait dans un petit trou fait dans une pièce de cinq francs ; ce même fil passait aussi dans deux trèspetits crochets à anneaux fixés sur la table. La pièce enfilée pouvait se placer au milieu de ces crochets, parce que c’était entre eux que l’on mettait le verre. Les deux bouts du fil se prolongeaient jusqu’aux mains du compère, qui faisait manœuvrer la pièce.
D’autres se servaient d'un gobelet percé au fond, que l’on posait sur le trou par où passe la pointe d’une des pédales de la table. Cette pointe de pédale, dirigée par le compère, pouvait entrer dans le trou fait au gobelet et en sortir. On comprend qu’il était facile de faire remuer la pièce. Par ce dernier moyen on ne se servait que de la pièce empruntée. Dans l’autre, on substituait à cette pièce celle qui était pré-
parée, et que l’on avait eu soin de cacher sous quelque chose, à côté du verre.
Il y a un moyen plus simple, pour lequel il ne faut ni verre percé, ni pédale, ni pièce enfilée.
Un long bout de fil de soie noire, une petite boulette de cire blanche, et un petit crochet courbé en anneau et attaché sur la table, voilà tout l’appareil. On fait passer le fil dans le petit crochet ; à un des bouts de ce fil, on fixe la petite boulette de cire qu’on laisse à demeure sur la table. L’autre bout du fil aboutit dans les mains du compère. On fait visiter le verre, qu’on reporte après sur la table, contre le crochet.
On emprunte une pièce de cinq francs, que l’on prend de la main gauche. On fait remarquer qu’on ne l'escamote pas, en la tenant toujours du bout des doigts. En parlant, on prend de la main droite la boulette de cire sur la table, et transportant la pièce de la main gauche à la droite, on attache la cire à la pièce, en les pinçant fortement l’une contre l’autre, et on jette la pièce dans le verre; il n’y a pas de risque que la cire se détache.
Quand le compère tire le 01, la pièce se soulève ; s’il lâche, elle retombe : voilà tout le mécanisme. Et comme, de la table au bord du verre, le fil tire verticalement, à cause du crochet qui le maintient, le verre qui est contre ce fil ne peut pas remuer.
Quand les exercices de la pièce sont finis, pour la rendre, on renverse le verre, afin de la faire tomber dans la main, on détache la cire et on remet cette pièce à qui elle appartient.
Les tours que l’on fait avec cette pièce sont les mêmes que ceux que l’on fait avec l’automate. Pour dire : Oui, elle sonne un coup; pour dire : Non, elle reste immobile. Pour compter, elle frappe autant de coups qu’il y a d’unités dans le nombre qu’elle veut exprimer. Pour saluer, elle sonne deux ou trois fois, en mettant plus d’intervalle entre ses coups.
TOURS DE SALON
et en faisant sentir un léger frémissement, parce qu’il est bienséant et de bonne grâce, au sexe, de montrer un peu de timidité.
Voici une série de questions que les prestidigitateurs ont coutume d’adresser à leurs devins.
— Est-il vrai que vous êtes doué de la prescience?
— Oui.
— Que vous connaissez les cartes tirées ou à tirer?
— Oui.
— Que vous dites d’avance le nombre de points qu’une personne doit amener avec deux dés?
— Oui.
— Que vous connaissez le plus amoureux de la compagnie?
— Oui.
— Et le plus grand buveur?
— Oui.
— La dame la plus contrariante ?
— Oui.
— La demoiselle qui désire le plus se marier?
— Oui.
— Vous êtes donc sorcier?
— Non.
— Y a-t-il des sorciers?
— Non.
— Et des sorcières?
— Oui.
— Sont-ce les demoiselles de neuf â dix ans ?
— Non.
— Les dames de soixante à quatre-vingts?
— Non.
— Les demoiselles de quinze à vingt-cinq?
— Oui.
— Est-ce parce qu’elles ont le pouvoir de charmer tous les hommes?
— Oui.
— Voulez-vous me faire un salut ?
— Non.
— Et aux personnes qui vous honorent de leur présence?
— Oui, oui, oui.
— Voilà trois saluts. Il y en a un sans doute pour les dames, un pour les demoiselles et un pour les hommes?
— Oui.
On pourra imaginer de ces questions, selon les tours que l’on voudra faire. On trouvera dans cet ouvrage beaucoup de ces tours qui peuvent s’appliquer à cette récréation.
Quant aux cartes, on conviendra avec le compère du nombre que l’on en fera prendre sur le tas, de celle que l’on fera tirer forcément, comme aussi des points que l’on préparera dans la botte aux dés, du nombre de pièces de monnaie que l’on fera prendre, etc.
Quand la pièce a fait connaître le plus amoureux, on lui demande combien ce Monsieur a de maîtresses. La pièce commence à sonner lentement : 1 2..... 3; ensuite elle sonne
précipitamment, sans s’arrêter. Le prestidigitateur, qui fait là-dessus ses petits commentaires, veut mettre un terme à cette indiscrétion; il met la main sur le verre, la pièce sonne toujours; mais, enfin, elle cesse, et le physicien fait ses excuses à ce Monsieur pour la pièce mal avisée qui a fait connaître publiquement son humeur volage.
Quand la pièce est questionnée sur le plus grand buveur, elle indique un homme de chétive apparence, maigre et pâle, s’il s’en trouve. Mais elle finit par faire connaître qu’il ne boit que du sirop et de la limonade. Ces petites scènes servent à égayer l’assemblée.
Le prestidigitateur fait tomber le choix sur la personne qu’il veut, par un mot convenu avec le compère, tel que la question qui suivra les mots : c'est donc.
Exemple : 1
— Est-ce Monsieur?
— Non.
TOURS DE SALON
— Sans doute, Monsieur?
— Non.
— Monsieur?
— Non.
— C’est donc Monsieur?
— Non.
— Monsieur?
— Oui.
On voit que le compère a été averti par ces mots : c’esi donc, et qu'il a dû donner une réponse affirmative sur b question qui suit ces deux mots.
On pourrait se servir avantageusement, dans ce tour, des principes de celui qui est connu sous le nom de Seconde Vue. Mon intention, en commençant ce traité, était de m’étendre beaucoup sur cette ingénieuse invention; mais j’ai su depuis qu'il existait un ouvrage spécialement consacré à l’explication très-détaillée de cette découverte et intitulé : La seconde Vtte dévoilée, par M. Gandon. Paris, 1849.
Cette circonstance a dû me faire renoncer au dessein que
Vf
j’avais de m’occuper de cet objet, d’après la détermination que j’ai prise de ne rien insérer dans cet ouvrage de ce qui a déjà été publié, à moins que je ne puisse le représenter sous un aspect tout nouveau, et y apporter des améliorations notables.
SECTION XXVIII
Moyen de raccommoder un habit coupé par morceaux. .
Comme on a dû le remarquer, l’avantage le plus précieux de la magie blanche, c’est la promptitude dans l’exécution. Portez à un tailleur un habit déchiré et coupé par morceaux, en lui donnant une heure pour les raccommoder : il me semble le voir assis sur sa table, les jambes croisées, l’aiguille
aux doigts, vous regardant d’un air effaré, avec de grands yeux et la bouche ouverte, vous dire qu’il n’a pas le 01 pour cela, et que quand le diable se chargerait de cette besogne, il n’en viendra pas à bout.
Portez à un prestidigitateur ces mêmes fragments d’étoffes : il souffle dessus, ou les touche avec sa baguette, et vous n'avez plus qu’à endosser votre habit. Voyez combien cela est commode pour les personnes pressées.
Mais comme on n’a pas toujours un magicien dans sa. manche, je vais vous donner le moyen de vous en passer, en vous communiquant son secret.
Les prestidigitateurs comprendront bien, à l’annonce de ce tour, qu’on peut le faire par les procédés ordinaires, c’està-dire par les trappes des tables, les enlevages, etc. Mais je vais le proposer sous une forme toute nouvelle, et qui pourra dérouter quelques-uns de ceux qui sont versés dans la magie blanche. Le prestidigitateur demande si quelqu’un dans l’assemblée voudrait avoir l’obligeance de prêter un habit. On ne s’empresse guère do répondre à cette question ; enfin, il se trouve toujours quelque bon vivant, sans façon, à qui il est indifférent de se montrer en négligé, et qui finit par rendre ce service au magicien, qui, par reconnaissance, l’aide à se déshabiller en détail, c’est-à-dire en coupant les basques, le collet, les manches, au fur et à mesure qu’ils se dégagent, ce qui ne laisse pas que d’étonner le propriétaire de l’habit, qui promet bien à l’officieux valet de chambre de ne jamais le prendre à son service.
Tous les morceaux sont mis dans une petite corbeille, que l’on place au hasard sur le plancher.
Le prestidigitateur entretient alors l’assemblée, en lui faisant un discours en rapport avec la circonstance, suivant ce que son imagination lui suggérera, et toujours en retirant et en remettant chaque pièce l'une après l’autre, et en cherchant dans son esprit le paiti le plus avantageux qu’il en pourra tirer.
Sorcellerie expliquée. 34
TOURS DE SALON
Enfin, il tire une dernière pièce, qui lui parait, dit-il, convenable pour faire un gilet à son filleul. Il la remet dans le panier, et, au môme instant, en retire tout l’habit, parfaitement intaçt, et le rend à son possesseur.
On pourra faire précéder ce rétablissement de l’habit de l'attouchement de la baguette magique, qui passerait pour avoir opéré le miracle.
Explication. — Au fond de la corbeille, on fera ajuster une soupape ou trappe, par un vannier adroit. Cette trappe devra s’ouvrir et se fermer aisément ; les charnières seront en osier, comme le reste.
On fera faire aussi une trappe circulaire au plancher du théâtre, qui puisse être cachée par le fond de la corbeille, mais la trappe de cette corbeille doit pouvoir entrer facilement, en l’ouvrant, dans celle du plancher.
La personne qui a prêté son habit est d’intelligence avec le prestidigitateur. Si cet homme joue bien son rôle, on .le soupçonnera d’autant moins, qu’il ne s’offrira qu’après le refus de plusieurs autres personnes, qui, assurément, ne consentiront pas à se dépouiller et à se donner eu spectacle an public.
L’habit étant prêté, comme je l’ai dit, on le coupe par morceaux, que l’on met dans la corbeille préparée pour cela, et que l’on change plusieurs fois de place en parlaut aux spectateurs, afin de ne leur laisser soupçonner aucune disposition faite au plancher. On continue ce manège jusqu’à ce que l'on soit arrivé à la trappe, que l’on couvre avec la corbeille.
C'est dans le moment quo- le prestidigitateur parait faire l’inventaire dos parties de l’habit, que le compère, qui est sous le théâtre, avec un habit pareil à celui qui a été coupé, ouvre les trappes, se saisit des pièces qui sont dans la corbeille, et y fourre en place l’habit qu'il tenait préparé ; il est aidé, dans celte opération, par le physicien, qui tient une main sur le panier, pour prévenir tout mouvement que ce
EXÉCUTÉS SAKS AIDES. 399
panier pourrait faire, faute de préftution de la part du compère.
La substitution étant faite et les trappes refermées, on change de nouveau la corbeille d’eudroit, on fait une petite pause, et on tire encore une pièce de la corbeille. Mais celleci a été laissée à dessein , pour donner à croire qu’il n'y a toujours que des morceaux. En remettant cette pièce dans le panier, on la fourre dans une des poches de l'habit, lequel, du même moment, on tire en entier de la corbeille.
SECTION XXIX
Tour de la houlette. — Carte damante.
Les prestidigitateurs appellent ainsi ce tour, parce que le petit instrument dans lequel on met des cartes ressemble à la houlette d'un berger. On connaît l’effet de ce tour. On fait tirer trois ou quatre cartes, on les fait mêler dans le jeu; on met ce jeu dans la houlette, laquelle est posée sur une carafe placée sur la table ; les personnes qui ont tiré des cartes sont invitées à leur ordonner de paraître. On les voit aussitôt monter et sortir en dehors du jeu.
Cette houlette est tout simplement une feuille de fer-blanc de la grandeur de la main, à laquelle on fart deux côtés eu repliant les bords. On met une traverse en haut sur le devant, pour maintenir les cartes, et un petit fond en bas, pour les soutenir. Comme il faut que cette houlette soit à deux cases, on la partage en deux par une cloison que l’on place parallèlement au dos de l'instrument. La case de derrière doit être plus étroite que celle de devant, dans laquelle on met le jeu de cartes. Enfin, on ajoute un petit manche à cette espèce de palette, pour pouvoir la poser sur une carafe. Le devant pu première case étant à jour, on voit le jeu quand il y est placé.
TOURS DE SALON
À la rigueur, n'ayaut pas cette pièce, on peut faire le tour dans un gobelet ordinaire en verre, mais c'est moins commode.
Ce tour, déjà ancien, a toujours été vu avec plaisir, et il le sera toujours. Quand on ne le fait pas dans une séance, il semble, pour les spectateurs, qu'il y manque quelque chose.
C'est de ce tour que Decremps a parlé dans sa Magie blanche, et dans laquelle il nous donne le naïf moyen de se servir de petits crochets pour enlever les cartes et les faire sortir. Il nous parle bien d’un autre moyen plus subtil et plus ingénieux; mais comme il lui a été confié sous le secret, il annonce qu’il n'est pas le maître de le publier, et, dans le fait, jamais ce moyen ne l'a été. Du reste, celui qui lui a fait cette confidence, avait bien choisi son dépositaire dans Decremps, qui était un des plus honnêtes hommes de France. Depuis, j’ai eu l’occasion de counaltre ce moyen, qui était alors à la disposition de plusieurs prestidigitateurs, et comme je l'ai acheté et bien payé, je n’ai pas le mémo motif que Decremps pour en priver mon lecteur, auquel, à mon tour, je vais en foire la confidence.
D’abord, retirez d'un jeu les cartes que vous voulez faire sortir. Mettons, par exemple, uu roi, une dame et un valet. Prenez cinq ou six cartes et uu fil d’au moins une brassée de longueur, à l’extrémité duquel vous ferez un petit nœud. Au bout, et au milien de ce bout de la première carte du tas que vous venez de prendre, faites une toute petite fente avec un canif ou des ciseaux, vous y passerez le bout du fil où il y a’uu nœud ; ce nœud louchera la carte.
Cette préparation n’est faite que pour fixer le fit; cependant on pourrait se passer dé cette précaution, pourvu qu’on ne dérangeât pas les cartes préparées en les mettant dans la case de la houlette. Sur ce fil, couché sur la longueur de la carte, posez un valet. Relevez le fil, placez dessus une autre carte, la première venue. Rabaissez le fil, mettez la dame. Relevez encore le fil, et mettez de môme dessus une carte
indifférente. Rabaissez encore le fil, et mettez le roi. Relevez le fil pour la dernière fois, et vous poserez trois ou quatre cartes dessus, et aussi pour la dernière fois, vous rabaissez le fil.
Mettez le paquet de cartes, tel qu'il est, dans un gobelet de verre un peu grand, si vous n’avez pas encore la boulette. Le fil qui reste doit être en dehors. Si vous tirez ce fil, lë roi, qui a ôté placé en dernier, sortira le premier; ensuite la dame, et après le valet.
Voici comment les prestidigitateurs exécutent le tour. Cette manière de le présenter est chez eux traditionnelle. On peut la changer, la varier, la modifier. Mais on me permettra de ne pas m’en écarter par respect pour les anciens usages, puisque la vénération pour les coutumes de nos pères est
une vertu.
Aux trois cartes dont je viens de parler, on ajoutera une deuxième dame du même point que l’autre. Cette deuxième doit sortir après la première carte qui est le roi; mais il faut qu'elle soit mise de manière à ce qu’elle sorte les pieds en l’air. On coule ces caries ainsi préparées dans la case de derrière de la houlette, laquelle houlette est ordinaiment posée sur une carafe. Ces cartes sont cachées aux yeux des spectateurs par la cloison qui forme la deuxième case. N’oublions pas que le fil correspond aux main du compère, qui est caché.
On prend un jeu complet, et on fait tirer forcément, par différentes personnes, les trois cartes pareilles à celles qui sont disposées dans la case. On les fait mêler dans le jeu, et, en présence des spectateurs, on met ce jeu dans la case de devant. On comprend que les cartes qui vont se montrer sembleront bien sortir du jeu.
On s’adresse d’abord à la personne qui a tiré le roi. On la prie de commander à sa carte de sortir. Le compcre dirige lentement le fil, et le roi, qui daigne se prêter à la plaisanterie, sort avec la gravité d’un potentat qu’il est, et se rend à l’invitation avec toute la popularité d’un bon prince.
TOURS DE SALON
La seconde a dû être prise par un homme : 0 lui ordonne de sortir, mais elle n'obéit pas. Ou réitère le commandement: même refus. Le magicien parait déconcerté. On a beau crier : « Sors, sors donc ! » rien ne sort. On regarde le tour comme manqué. Enfin, lé prestidigitateur, comme pour chercher un moyen de sortir de cette impasse, demande au spectateur quelle carte il a prise. Il répond, je suppose : la dame de cœur. Alors le physicien dit: « Oh! je ne m’étonne plus. Comment, c’est une dame ? et vous lui parlez avec cette brusquerie-là ! Mais vous savez bien, Monsieur, que les dames, surtout en France, exigent que les hommes soient plus respectueux et plus courtois envers elles. »
Le Monsieur, rappelé à l’ordre, prend un ton plus gracieux ,et prie galamment la dame d’avoir la bonté de se montrer. Cette fois, elle sort, mais les pieds en l’air, comme pour témoigner son ressentiment du sans-façon dont on vient d’user à son égard. Le physicien la fait rentrer, en la priant de ne pas garder rancune au cavalier qui s’est permis avec elle trop de familiarité, mais qui lui en fait très-humblement ses excuses; il la prie, peur son compte à lui, de se montrer dans une posture plus décente. Alors la dame sort dans une position naturelle, et parait satisfaite de la réparation que l'on vient de lui donner.
Comme on est arrivé au moment de faire sortir la troisième carte, qui est la dernière, le prestidigitateur, feignant de craindre un contre-temps semblable au précédent, demande si, par hasard, cette carte ne serait pas encore une dame. La personne qui l’a prise répond que c’est un valet. Le physicien dit alors : « Si c’est un valet, il n’y a pas de précaution à prendre pour lui donner un ordre. Vous n’avez qu’à lui dire : Saute, faquin ! et vous le verrez obéir. » Aussitôt qu'on a prononcé cette injonction, le compère tire brusquement le fil, et on voit la carte sauter en l’air.
Observation. — Quand la dame qui sort les pieds en haut s'est montrée, on la retire tout-à-fait de la case. On la remet, dans la môme position, dans la case de devant, où est le jeu
entier, tout en la priant de sortir dans une attitude plus convenable. Ce changement est inaperçu, on parait la faire rentrer dans l’endroit d’où elle sort, et alors c’est la seconde dame qui se montre. On la retire comme on a dû le faire du roi, afin qu’elle n'empêche pas la sortie de l’autre carte.
Autre manière de faire ce tour. — Carte dansante.
C’est cette dernière manière qui est le plus en usage à présent. Dans celle-ci, on fera sortir la dame en dernier. On y conservera l’incident de la carte qui sort les pieds en l’air. Le prestidigitateur la remet dans la case de devant, tout en la priaut, comme nous l’avons dit, de ne pas garder de rancune. E\le ressort comme il convient, selon l’honnêteté, et fait trois saluts charmants à l’assemblée. Pour être sûr qu’elle n’est plus fâchée, on l’invite à danser; elle y consent de bonne grâce, ce qui fait voir qu’elle a le cœur meilleur que la tète. La musique se fait entendre, et elle en suit la mesure en femme qui a l’oreille juste. Elle finit par saluer de nouveau, et se retire modestement parmi ses compagnes, qui, sans doute, l’accablent de compliments flatteprs et de félicitations, comme cela se pratique entre femmes, du bout de la langue.
Il y a plusieurs procédés pour préparer une carte qui puisse s’élever et descendre, afin de lui donner l’air de danser. Le plus simple et le plus- sûr est de Axer au bas de la carte, et entre les deux feuilles que l’on décolle de ce qu’il faut, une très-mince lame dejdomb, qui ne se voit pas, étant recouverte par le papier de la carte, que l’on recolle sur celte mince lame. Le fil est attaché au bas où est le plomb, et bien au milieu de la largeur de la carte.
En général, les prestidigitateurs se servent de deux fils : l’un, pour faire sortir les cartes selon la méthode qui a été expliquée, et un autre pour faire danser la dame; mais ils n’ont pas réfléchi que ce double fil est non-seulement inutile.
TOORS DE SALON
mais il est gratuitement embarrassant pour la manœuvre des autres cartes. Cette carte dansante ne nécessite aucun changement dans l'arrangement que j’ai décrit. Elle est tout simplement considérée et placée comme la dernière qui doit sortir; elle ne gène pas les autres et n’en est pas gênée.
Il faut surtout prendre garde que cette dame ne soit un peu pressée par quelques voisines, dans la salle de danse, ce qui lui ôterait la liberté du mouvement, s’opposerait aux gracieux développements des bras, aux entre-chats et aux ronds-dejambes, dans le cas où notre Terpsichore voudrait se livrer à ces brillants exercices de l’art. Enfin, il faut la préserver de tout embarras qui tendrait à la faire danser comme une paralytique.
SECTION XXX
La suspension.
C'est une invention très-ingénieuse, ce qui n’étonne pas, quand on sait quel en est l’auteur (1). Malheureusement, le principe se laisse trop deviner. J’ai vu plusieurs mécaniciens qui, sans tâtonner, ont mis le doigt sur le moyen.
La personne choisie pour cette expérience est vêtue, sous ses habits, d’un corset ferré du haut, sur lequel est fixée transversalement une bande d’acier placée sur la région des omoplates. Celte bande d'acier est terminée au bout extérieur par une dentelure appelée, rocket. Une seconde bande de même métal est attachée au bout de l’autre, par un rivet, à l’endroit où est le rochet. Ce rivet laisse à celte dernière bande la liberté de se mouvoir; ce qui forme, au point où ces deux bandes sont jointes, une articulation semblable à celle de l’avant-bras avec le bras. Sur cette même seconde bande est attaché un cliquet mobile, dont on dirige le mouvement au moyen d’une branche servant de manche, et qui fait corps
(i) 31. Robert Ilouilio.