‹ La sorcellerie des campagnesChapitre 10 sur 132 · B) LES SIGNES CARACTÉRISTIQUES DES SORCIERS · texte numérisé non relu

B) LES SIGNES CARACTÉRISTIQUES DES SORCIERS

Signes physiques et physiologiques. — Indication des professions masculines et féminines.

Il est évident que les signes distinctifs auxquels on reconnaît les sorciers varient suivant chaque région : ce qui est vrai ici est faux quelques lieues plus loin et c/cci^ersa ; mais il y a toujours certaines particularités auxquelles on reconnaît, non pas infailliblement, mais avec de grandes probabilités de justesse, ceux et celles qui, aux champs, font profession de sorcellerie.

D^abord, il y a les gens qui sont marqués par une tare physique, surtout si elle affecte le visage : ceux qui ont une tache de vin, ceux dont les yeux louchent vers le nez, ceux qui ont constamment les yeux rouges et larmoyants (1), ceux qui ne peuvent jamais — par timidité ou autre cause — regarder fixement leur interlocuteur, etc.

Au point de vue de l’âge, les sorciers sont plutôt parmi les vieilles gens que parmi les jeunes ; si, de plus, ils sont

(1) Par exception, sur les côtes bretonnes, ce signe distinctif n’en est pas un parce que, à cause des grands vents qui régnent dans ces parages, il n’est en quelque sorte personne qui ne soit sujet à des ophtalmies ou des blépharites légères.

allligés d’une diiïürinité ou d’une tare physique, on a beaucoup de chances pour ne pas se tromper dans l’appréciation que l’on fait d’eux.

PouK ce qui regarde les métiers, il en est dont le titulaire, au village, sera soupçonné de sorcellerie plus volontiers que le voisin. Je citerai notamment : les maréchaux-ferrants, car le travail des métaux paraît généralement incompréhensible aux laboureurs, et la forge elle-même est comme un diminutif des fournaises diaboliques ; — les tailleurs, surtout en Bretagne où ils sont généralement mal vus pour plusieurs motifs : ils se livrent à un travail efTéminé qui les met plutôt en rapport avec les femmes, ce dont ils profitent pour prendre des privautés, et ils sont ordinairement, à cause de cela, tenus en suspicion ; de plus, s’ils ont pris ce métier, c’est qu’une infirmité corporelle leur interdit un travail de force : nouveau motif pour les taxer de sorcellerie ; — les bergers, qui vivent dans l’isolement et à qui leurs réflexions faites devant l’immensité de la nature a appris bien des choses qu’ignorent les autres habitants du village ; j’ai d’ailleurs étudié, plus haut et de façon détaillée, le rôle du berger dans la sorcellerie des campagnes ; — les cordonniers, un peu pour les mêmes motifs que les tailleurs ; — et en général les gens que leur profession empêche de vivre couramment avec les agriculteurs et dont le métier nécessite des connaissances spéciales — des secrets ! — dont ils se gardent bien de faire part autour d’eux, pour que l’on ne puisse se passer de leurs services : tels sont, par exemple, les taupiers et les gens d’occupations analogues.

Une autre classe de gens qui, à la campagne, échappent rarement au soupçon de sorcellerie, ce sont ceux qui, pris d’ambition dans leur enfance, ont voulu être prêtres, sont entrés, pour faire leurs études, dans un séminaire, et les ont délaissées par ennui, fatigue ou tout autre motif ; ils sont rentrés alors chez eux avec une demi-science qui

les élève au-dessus de leur entourage dont elle excite à la fois le sarcasme et l’envie ; enfin on se chuchotte autour d’eux que, s’ils ne sont pas devenus prêtres, c’est qu’évidemment il y avait une raison, et cette raison ne peut être autre que celle-ci : leurs supérieurs leur ont découvert des accointances avec le diable; et peu à peu, de la sorte, s’établit leur renom de sorciers, pour peu qu’ils s’y prêtent — consciemment ou inconsciemment.

Chez les femmes, deux classes surtout sont réputées pour fournir le principal contingent de sorcières : — celles qui assistent d’habitude les femmes en couches, parce qu’on leur suppose des connaissances particulières, acquises par une longue pratique et ignorées du commun des mortelles : aussi est-ce à elles qu’on laisse le soin de pétrir le crâne des nouveaux-nés (1) ; — et celles qui ont coutume de veiller les défunts et de les ensevelir, parce que l’on suppose que leur contact fréquent avec la mort leur permet de voir les âmes s’envoler, et d’entrer en relations plus directes, plus intimes que qui que ce soit, avec les esprits de l’au-delà.

Enfin, parmi les suspects de sorcellerie il y a, à quelque sexe qu’ils appartiennent, les devineux, les sourciers (ceux qui découvrent les sources et les eaux souterraines), et tous les gens que, pour un motif ou pour un autre, on rencontre la nuit par les chemins, ou dans les champs, sans qu’on puisse attribuer leurs sorties nocturnes à la maraude, au braconnage — ou à l’amour.

(1) Quand l’enfant vient au monde, il arrive assez fréquemment que par suite de la difficulté du travail, surtout chez les femmes primipares, les deux os pariétaux de la tête chevauchent l’un sur l’autre ; cette difformité cesse naturellement après quelque temps, mais dans les campagnes, on croit trop souvent qu’il convient de venir en aide à la nature, et l’on pétrit le crâne de l’enfant. C’est à cette coutume bizarre qu’il faut attribuer toutes les têtes déformées » en pain de sucre » que l’on rencontre chez les paysans.

C) COMMENT ON DEVIENT SOItClEH a) L’initiation. - b) La succession du sorcier. — c) Le véritable sorcier.

Il y a trois manières de devenir sorcier : ou l’on s’engage de propos délibéré dans la sorcellerie : ce moyen ne conduit qu’à la pseudo-sorcellerie ; ou bien on succède à un parent ou ami qui vous a initié — on prend ses papiers, suivant la locution imagée de certains pays ; cette seconde voie mène à l’exploitation de quelques secrets; ou bien encore, et c’est là le véritable mode de recrutement de la sorcellerie, l’individu se découvre par hasard des possibilités hyperphysiqües qu’il développe et utilise ; seul, ce troisième moyen fournit les véritables sorciers tels que cette étude, dans ses précédents, chapitres, nous les a montrés.

Je vais examiner successivement ces trois procédés,

a) L'initiation

Les grimoires. — Les pactes. — Comment se font les pactes.

Le villageois naïf qui veut pénétrer dans la sorcellerie de piano et sans avoir aucune relation dans « la partie » y est amené d’ordinaire par des circonstances spéciales ; il ne faut pas croire en effet que, même dans les pays où l’on croit le moins au diable, on consente, sans y avoir été conduit par certaines occurrences, à « faire le pacte ». Non !

Un paysan a entendu un jour un berger réciter une (( garde » pour faire « passer les avives » d’un cheval ou (( contre la lévration » d’un mouton, et, plus tard, il a vu l’animal guéri ; ou bien, pour se faire aimer d’une rebelle, pour retrouver un objet perdu, pour n’importe quelle cause, il a fait usage d’un « secret » qui lui a été communiqué moyennant finances, et un hasard favorable a

amené la réalisation de l’événement désiré ; il réfléchit alors qu’il doit exister des pouvoirs surnaturels dont le possesseur est maître de sa destinée, et qu’il ne tiendrait qu’à lui, avec un peu d’audace, d’acquérir ces pouvoirs. Il cherche alors à se procurer un de ces petits livres de sorcellerie que le colportage répandait dans les villages, de 1820 à 1850, et dont il se fait, de nos jours, quelques mauvaises réimpressions. Il y trouve des recettes diverses, accompagnées généralement d’une formule conçue en un latin qui fut jadis ecclésiastique, mais que d’ignares copistes ou reproducteurs ont dénaturé et mué en des mots sans aucun sens(l). Le mystère qui plane sur ces mots barbares séduit d’abord l’ignorance de son esprit. Mais voici qu’en poursuivant sa lecture, il tombe sur le passage relatif aux pactes — et il se demande pourquoi il n’essaierait pas de cette recette qui doit lui apporter puissance et richesse.

Tous ces petits livres donnent des formules spéciales qui, du reste, ont été récemment expérimentées, dans le but de savoir à quoi s’en tenir, par plusieurs membres du Groupe indépendant d"" études ésotériques^ à Paris, dont quelques-uns sont arrivés,, par leur usage, à certains résultats : — non qu’ils soient entrés en relations directes avec le diable, mais ces formules et ces actes, judicieusement modifiés et adaptés aux circonstances, les ont mis en rapport avec des larves ou d’autres créatures inférieures de l’Astral. Toutefois, telles qu’elles sont décrites dans les susdits opuscules, les opérations magiques ne peuvent mener à rien.

Il n’importe, et l’heureux possesseur du « Véritable Dragon rouge » ayant atteint le chapitre du Sanctum regnum^ y trouve les indications suivantes qu’il peut, mettre à profit.

« Quand vous voudrez faire* votre* pae te avec un des prin-

(1) V. plus loin, p. ‘^83 note 2, et p. 445 note 2.

cipaux esprits que je viens de nommer, vous commencerez, Tavant-veille du pacte, d’aller couper, avec un couteau neuf qui n’ait jamais servi, une baguette de noisetier sauvage qui n’ait jamais porté fruit, et semblable à la verge foudroyante (1), positivement au moment où le soleil parait sur riîorizon. Cela étant fait, vous vous munirez d’une pierre ématille (2) et de deux cierges bénits, et vous, choisirez ensuite pour l’exécution un endroit où personne ne vous incommode ; vous pouvez même faire le pacte dans une chambre écartée ou dans quelque masure de château ruiné, parce que l’esprit a le pouvoir d’y transporter (juel

trésor (ju’il lui plaît. Gela étant, vous tracerez un tHangle avec votre pierre ématille, et cela seulement la première fois (jue vous ferez votre pacte ; ensuite vous placerez les devix cierges bénits à côté, et tels qu’ils sont placés vers le

(1) I.a verge foudroyante sert à découvrir des trésors; elle doit être de coudrier, surtout de coudrier vert et contenant beaucoup de moelle . elle doit être fourchue par le bout et coupée au lever dn soleil, etc. J’en parlerai plus loin.

(2) Probablement de la pierre hématite ou sanguine — ou bien encore de la pierre tV aimant.

triangle des pactes que vous voyez ci-contre, y plaçant le saint nom de Jésus derrière, afin que les esprits ne vous puissent faire aucun mal ; ensuite, vous vous placerez au milieu dudit triangle, ayant en mains la baguette mystérieuse, avec la grande appellation à Tesprit, la clavicule, la demande que vous voulez faire à Tesprit, avec le pacte et le renvoi de l’esprit, tel qu ’il est marqué ci-contre au modèle du triangle cabalistique des pactes.

« Ayant exécuté exactement ce qui est marqué ci-devant, vous commencerez à réciter l’appellation ci-après, avec espérance et fermeté :

’ (( GRANDE APPELLATION des esprits avec lesquels

on peut faire pacte, tiré (sic) de la Grande Clavicule.

« Empereur Lucifer, maître de tous les esprits rebelles, je te prie de m’être favorable dans l’appellation que je fais à ton grand ministre Lucifuge Rofocale, ayant envie de faire pacte avec lui ; je te prie aussi, prince Belzébutb, de me protéger dans mon entreprise. O comte Astaroth, soismoi propice, et fais que, dans cette nuit, le grand Lucifuge m’apparaisse sous une force (sic. Lisez : forme) humaine et sans aucune mauvaise odeur, et qu’il m’accorde, par le moyen du pacte que je vais lui présenter, toutes les richesses dont j’ai besoin. O grand Lucifuge, je te prie de quitter ta demeure dans quelque partie du monde qu’elle soit, pour venir me parler ; sinon, je t’y contraindrai par la force du grand Dieu vivant, de son cher fils, et du Saint-Esprit. Obéis promptement, ou tu vas être éternellement tourmenté par la force des puissantes paroles de la grande clavicule de Salomon, duquel (sic) il se servait pour obliger les esprits rebelles à recevoir son pacte. Ainsi, parais au plus tôt, ou je te vais continuellement tourmenter par la force de ces puissantes paroles de la clavicule : Aglon, Tetagram, Vaycheon, Stimulymathon, Eroharès, Retragsammathon, Clyoran, Icion, Esition, Existien, Eryona, Onera, Erasyn, Moyn, Meffias, Soter, Emmanuel, Sahaoth, Adonay, je t’invoque. Amen (1).

« Vous êtes sûr que d’abord que vous aurez lu les puissantes paroles indiquées ci-dessus, que (sic) l’esprit paraîtra et vous dira ce qui suit :

(1) Il faut voir, dans ces mots dénués de sens, la transcription très dénaturée de quelques-uns des soixante-douze noms divins dont la Kabbale hébraïque enseigne la valeur et la puissance. C’est en les comprenant de la sorte qu’ils doivent être lus : Agla, Tetragrammaton...

Apparition de V esprit

« Me voici. Que me demandes-tu ? Pourquoi troubles-tu mon repos ? Réponds-moi .

LIICIFUGE-ROFOCALE. »

Demande à V esprit

(( Je te , demande pour faire pacte avec toi, et afin que tu m’enrichisses au plus tôt, sinon je te tourmenterai par les puissantes paroles de la clavicule. N. N. »

Réponse de U es prit

« Je ne puis t’accorder ta demande qu’à condition que tu te donnes à moi dans vingt ans, pour faire de ton corps et de ton âme cq qu’il me plaira.

LUCIFUGE-ROFOCALE. »

Alors, vous lui jetterez votre pacte qui doit être écrit de votre propre main, sur un morceau de parchemin vierge, qui consiste à (sic) ces peu (sic) de mots ci-après, en y mettant votre signature de votre véritable sang.

Voici le pacte :

« Je promets au grand Lucifuge de le récompenser, dans vingt ans, de tous les trésors qu’il me donnera. En foi de quoi, je me suis signé (sic). N. N. »

Réponse de Vesprit

«Je ne puis t’accorder ta demande.

LUCIFUGE-ROFOCALE. »

Alors, pour forcer l’esprit à vous obéir, vous relirez la grande appellation, avec les terribles paroles de la clavicule, jusqu’à ce que l’esprit reparaisse et vous dise ce qui suit :

Seconde apparition de Vesprit

« Pourquoi me tourmentes-tu davantage ? Si tu me laisses en repos, je te donnerai le plus prochain trésor, à condition que tu m’en consacreras une pièce tous les premiers lundis de chaque mois, et que tu ne m’appelleras qu’un jour de chaque semaine, savoir : depuis les dix heures du soir jusqu’à deux heures après minuit. Ramasse ton pacte, je l’ai signé, et si tu ne tiens pas ta parole, tu seras à moi dans vingt ans.

LUCIFUGE-ROFOCALE.»

Alors vous commencerez tout de suite à lire le renvoi de l’esprit tel qu’il est marqué ci-après :

Renvoi de Vesprii avec lequel on a fait pacte

(( 0 grand Liicifuge, je suis content de toi pour le présent, je te laisse en repos et te permets de te retirer où bon te semblera, sans faire aucun bruit ni laisser aucune mauvaise odeur ».

Il y a, réellement, dans' cette opération, de quoi troubler un esprit simple et lui faire commettre toutes les folies ; il me paraît, en effet, que le rédacteur de ces formules n’a eu en vue que de poser l’exemple d’une conversation pouvant avoir lieu entre un évocateur et une entité mauvaise du Mystère : quiconque a assisté à des séances spirites dans des milieux immoraux ou peu éclairés a pu être témoin d’entretiens analogues ; mais ensuite des copistes enthousiastes ont donné ce dialogue comme règle ne varietur^ et alors cette formule, possible en principe, devient grotesque. Et elle n’est pas la seule : dans ce genre de littérature on trouve abondamment des moyens analogues d’entrer en relation avec les puissances soi-disant infernales.^

Voici, tiré d’une autre édition du même ouvrage, le procédé qui convient pour avoir une entrevue avec le diable : c’est le procédé dit de la Poule noire :

« Prenez une poule noire qui n’ait jamais pondu et qu’aucun coq n’ait approchée ; faites en sorte, en la prenant, de ne la point faire crier, et pour cela, vous irez, à onze heures du soir, lorsqu’elle dormira, la prendre par le cou que vous ne serrerez qu’autant qu’il le faudra pour l’empêcher de crier ; rendez-vous sur un grand chemin, dans l’endroit où deux routes se croisent ; là, à minuit sonnant, faites un rond avec une baguette de cyprès, mettez-vous au milieu et fendez le corps de la poule en deux, en prononçant ces mots par trois fois : Eloïm, Essaim (1), friigativi (2) et appellavi. Tournez ensuite la face vers l’Orient, agenouillez-vous et dites une oraison ; cela fait, vous ferez la grande app(*l-

(1) Noms hébraïques divins.

(2) Lisez J fugavi te...

lation ; alors Tesprit immonde vous apparaîtra, vêtu d'un habit écarlate galonné, d'une veste jaune et d'une culotte vert d'eau. Sa tête qui ressemblera à celle d'un chien à oreilles d'âne, sera surmontée de deux cornes ; ses jambes et ses pieds seront comme ceux d'une vache. Il vous demandera vos ordres ; vous les lui donnerez comme vous le jugerez bon, car il ne pourra plus se refuser à vous obéir, et vous pourrez vous rendre le plus riche et par conséquent le plus heureux de tous les hommes.

« 11 est bon que vous sachiez qu'avant de commencer tout ce qui est dit ci-dessus, il faut que vous ayez fait vos dévotions ; et que vous n'ayez plus rien à vous reprocher. Ceci est d'autant plus essentiel que, s'il n'en était pas ainsi, vous seriez plutôt aux ordres de l'esprit malin qu'il ne serait aux vôtres ».

On trouve Mes formules analogues, sinon plus bêtes, dans les autres grimoires : la Poule Noire^ le Grimoire du Pape Honorius, la Claoicule de Salomon^ la Véritable Magie noire^ et autres Trésor du Vieillard des Pyramides.., Le postulant n’a que le choix.

Mais comme ces ouvrages sont maintenant très rares dans les campagnes, et que les rééditions qui en sont faites, bien que déplorablement copiées, nécessitent toujours un prix d’achat, on a beaucoup simplifié le cérémonial.

Il suffit d’aller, à minuit dans un carrefour de chemins, ou bien dans un cimetière, sur une tombe. On est porteur d’une poule noire et l’on attend.

Quelqu’un se présente et demande :

— Que voulez-vous ?

Vous répondez, en lui offrant la poule :

— Vendre cette poule.

Votre interlocuteur s’approche de vous, prend la poule, et vous discutez avec lui, verbalement, les conditions de votre pacte.

Comme on voit, c’est d’une simplicité enfantine.

Car il y a encore des gens assez naïfs pour signer des

pactes : dans )’un de ses ouvrages, Papiis (D^ Encausse) donne la très curieuse reproduction d’un pacte contemporain. *

Quoi qu’il en soit, tous ces agissements ne produisent généralement qu’un effet : pendant toute la durée de l’opération magique, le postulant, dans les affres de l’attente, souffre la petite mort et finit par rentrer chez lui avec la fièvre et l’ennui d’un complet insuccès.

Mais qu’il ait été surpris, au cours de ses opérations, par un curieux attardé, ou que lui-même en parle dans quelque circonstance où la boisson délie les langues et où, naturellement, il se garde bien d’avouer le véritable résultat de l’opération, — et le bruit ne tarde pas à s’en répandre : un tel sait faire !

Dès lors, on le regarde avec quelque crainte ; on va le consulter dans nombre d’occasions ; on cherche à ne pas se fâcher avec lui, par crainte de ce qui pourrait arriver ; et, si, en plus, il acquiert la connaissance de quelque « secret », il est vite réputé sorcier.

Après tout, il ne demande pas autre chose, et, s’il sait déployer quelque finésse dans ce nouveau rôle, s’il sait soigner sa réputation, il pourra trouver que les pactes — même dérisoires comme le sien — ont du bon (1).

J'ai donné ailleurs (2) des formules de baume et d’électuaire propres à amener le sorcier à des rendez-vous diaboliques — en imagination, s’entend — ; ces formules de la pharmacopée du mal, étant assez compliquées, ne s’emploient qu’exceptionnellement dans les campagnes ; je ne m’y appesantirai donc pas et me contenterai

(1) En tous cas, même les pactes sérieux, ou du moins réputés tels, ne lient le sorcier qu’autant qu’il le veut bien : il lui suffit, pour en être débarrassé, et n’avoir plus à en craindre les effets, de se faire exorciser. Mais comme en général les prêtres se refusent à cette opération, on a recours à un moyen détourné : on profite de ce que, canoniquement, un laïc peut valablement baptiser, pour se faire administrer à pouveau. par un ami ou un parent, le baptême que l’on avait renié dans le pacte.

(2) Histoire mythique de Shatan, l vol. in-8, Paris, 1903. ‘

de renvoyer le lecteur à cet ouvrage où il les trouvera détaillées.

b) La surcemon du sorcier

La deuxième manière de devenir sorcier est de succéder à un autre sorcier en exercice — absolument comme on succède à un notaire ou à un épicier, mais avec cette diiïérence que- la « charge » n’est jamais prise du vivant du titulaire.

En effet, dans les campagnes, lorsqu’un sorcier vient à trépasser, comme il est de tradition qu’il doit être remplacé, chacun attribue à l’un de ses enfants, sa succession spéciale. S’il ne laisse pas d’enfants, on cherche parmi ses parents, neveux ou cousins, ou même parmi les étrangers, la personne avec laquelle il a vécu le plus intimement ses dernières années, pour lui en attribuer la succession ; on pense que c’est à cette personne que le sorcier défunt a fait part, avant de mourir, de tous les (( secrets » qu’il détenait. Car il est de croyance assez répandue, au moins dans certaines régions, que chaque commune doit avoir un sorcier attitré. Le nouvel initié reprend les deux papiers de l’ancien. C’est pourquoi l’expression : elle a repris de deux papiers est fort usitée chez le peuple.

Les bonnes gens croient fermement qu’il faut des sorciers et des sorcières. On les rencontre partout. Le populaire pense même qu’il s’en trouve dans l’église chaque fois que le prêtre dit la messe. Le desservant les reconnaît au moment où il bénit les fidèles, à la fin de l’office : seuls, de tous les assistants, ils tournent le dos à l’autel.

Un porion (1) de Châtelineau connaissait un homme habile ^rimancier. Cet individu offrit un jour de lui mon-

(1) Mineur.

trer à l’office du dimanche tous les sorciers et sorcières présents à la messe, après avoir, cependant, exigé de lui un secret absolu.

Le porion accepta, et, le dimanche suivant, les deux hommes se placèrent sous le portail. La messe terniinée, la foule se répandit hors de l’église, sauf plusieurs personnes qui essayèrent vainement de franchir le porche : toujours elles rebroussaient chemin. Le grimancier les signala à l’attention de son compagnon, et lui dit que toutes ces personnes étaient des sorciers et des sorcières qu’un peu de terre du cimetière empêchait de passer — car c’est là une particularité dont jouit la terre des champs de repos.

A ce moment arriva l’ofTiciant qui, sans faire semblant de rien, dérangea l’obstacle posé par l’homme, et sorciers et sorcières, parmi lesquels le porion voyait avec stupeur des personnes de sa connaissance, de sortir en toute hâte.

Dans certains pays du Nord-Est, la croyance populaire attribue au prêtre le pouvoir de voir les sorciers et les sorcières, et, lorsque l’un d’eux meurt, le premier nouveau-né auquel il administre l’eau du baptême est fatalement destiné à le remplacer : il omet dans ce but, croit-on, certaines paroles de ses oraisons (1).

Quoi qu’il en soit, on n’admet j5as, dans le peuple des campagnes, qu’un sorcier puisse décéder sans laisser derrière lui un successeur, héritier de ses titres, de son savoir et de ses « secrets ». On observe, on s’informe aussi adroitement que possible, et enfin quand se présente l’occasion d’avoir recours à une aide surnaturelle, on va trouver l’homme ou la femme à qui la voix publique attribue la succession.

D’autre part, l’intéressé se fait rarement prier, car il y a là pour lui, dans l’avenir, toute une source de profits.

(1) La sorcellerie contemporaine dans V Entre- Sambre-et- Meuse t par J. Lemoine, excellente étude publiée par la Tradition en 1892, et à laquelle je vais avoir quelques emprunts à faire.

Enfin, il faut le reconnaître : très généralement, le sorcier — je veux parler de celui qui possède réellement des secrets, soit de thérapeutique courante, soit de médecine vétérinaire ou dans tout autre ordre d’idées — le sorcier, dis-je, lorsqu’il se sent à son déclin, ne veut pas que ses connaissances disparaissent avec lui. Il les transmet donc à celui — enfant, parent ou étranger — qu’il juge le plus capable de le remplacer ; et peu à peu, à la longue, bribe à bribe, dans des conversations isolées, il lui transmet ce qui constitue son bagage de sorcellerie. Souvent il le prend comme aide, à la fin de sa vie — absolument comme un commerçant ou un médecin présente son successeur à sa clientèle ; de la sorte, la « transmission des pouvoirs » s’effectue de façon toute naturelle, et, quand le titulaire vient à décéder, son remplaçant est tout prêt.

c) Lv véritable sorcier

Formation et développement. — La giüe hyperphysique.

Celui-là entre dans la sorcellerie en quelque sorte à son propre insu ; il ne s’en doute même pas jusqu’au jour où le hasard lui révèle qu’il possède des facultés supranormales : — Un jour, il a regardé attentivement et longtemps une jeune fille maladive ou un enfant ; et il s’est aperçu que cette jeune fille ou cet enfant s’endormait sous son regard ; — ou bien, lorsqu’il promenait sa main sur leur chair nue, ils accusaient une sensation désagréable ; — ou encore il s’aperçoit que ce qu’il croit d’abord avoir été pour lui-même un rêve de sommeil lui a montré une réalité positive, etc., etc.

A la ville, il serait futur magnétiseur ou hypnotiseur, ou médium ou quelque autre tel. 11 se trouverait une personne éclairée pour Iç renseigner. A la campagne, il n’est qu’un objet de curiosité intermittente, c’est-à-dire ne se

révélant que dans les occasions où il exerce son « savoirfaire ». Le reste du temps, il est regardé comme un individu semblable aux autres.

Tant qu’il est jeune, il s’amuse seulement de cette faculté bizarre qui s’est révélée en lui et que, inconsciemment, il développe en en faisant parade, par jeu, sans malice.

Puis un jour, il s’est aperçu que, précisément 'à cause de cette étrange faculté on l’évite d’abord, puis on le redoute... le mot « Sorcier » frappe enfin ses oreilles.

L’âge est venu : il réfléchit. Il se dit que, dans la lutte âpre de la vie, il serait bien naïf de ne pas profiter de la chance qui fait de lui un de ces êtres à part auxquels, ouvertement, tout le monde tend la main pour ne pas se mettre mal avec eux, mais que, en arrière, chacun craint sans oser montrer sa frayeur.

Alors, il exerce ses facultés, pour ainsi dire en secret.

Il ne sait pas à quoi il les emploiera... n’importe ! il attend l’occasion.

Et l’occasion, un jour ou l’autre, se présente : c’est une discussion d’intérêt au cours de laquelle il voit tous ses contradicteurs céder devant la fascination métallique de son regard !... C’est une vente aux enchères où, en les fixant de son œil aigu et dominateur, il force ses concurrents à lui laisser le champ libre pour échapper à l’impression pénible que produisent ses regards !... Ou bien c’est, par les sentiers boisés, la rencontre fortuite d’une belle fille qui jusqu’alors avait repoussé ses avances, et qui, sous ses paroles endormantes ou autoritaires, perd soudain toute force et toute retenue, et devient sa chose — quitte à le maudire et à cracher sur ses pas quand il s’éloignera et qu’elle échappera à son magnétisme !

De ce jour, il comprend qu’il est maitre autour de soi et que tous doivent lui céder ; et il développe de plus en plus âprement cette faculté de domination qui fait sa force ; et il devient, alors réellement le sorcier — le sorcier

que l’on adule ouvertement, que l’on choie, mais que l’on abattrait d’un coup de fusil à l’écart, si l’on n’avait à la fois la peur du gendarme et la terreur du « sort )> possible.

Quelquefois il est encore enfant quand la révélation se fait en lui, et il se sert de sa faculté qu’il ne comprend pas pour tyranniser et opprimer les autres enfants. A ce propos quelqu’un me citait récemment un fait des plus caractéristiques :

— Le narrateur, le docteur G..., passant il y a quelques années devant une école de village assistait à une discussion entre deux gamins ; la querelle prit fin quand l’un d’eux s’éloigna. L’autre demeurait sombre, concentré... Le Docteur voulut connaître la cause de la dispute et interrogea le garçon qui était resté. Celui-ci raconta la genèse de l’affaire, puis, excité par ses propres paroles, il ajouta :«Mais ça ne finira pas comme ça... je vais lui flanquer une gifle! «Le Docteur s’attendait à le voir courir sus à son ennemi qu’on apercevait au loin sur la route ; à sa grande surprise, le garçon sembla se replier sur soimême comme dans un effort intérieur; il demeura quelques secondes en quelque sorte soustrait à l’ambiance, puis, se redressant soudain, il s’écria : « L’autre a reçu sa gifle I »

Et c’était vrai, l’autre, sur la route se frottait la joue et cherchait autour de lui qui pouvait l’avoir frappé. Dans un effort de colère concentrée, le gamin s’était extériorisé, et, pendant qu’il demeurait corporellement immobile, il envoyait à son adversaire une gifle hyperphysique.

Cependant, si l’on en croit Cahagnet {loc. cit.) on peut arriver au même résultat par de simples moyens magnétiques.

Voici ce qu’il dit à ce propos :

C’est encore sous Tempire de la même loi des sympathies qu’il y a des hommes qui passent pour donner des soufflets

ou des coups de bâton à distance à ceux auxquels ils en veulent. Cette action est toute magnétique. Ils prennent la blouse ou la veste de ceux qu'ils veulent ainsi battre, exaltent leur imagination et frappent ce vêtement avec une baguette comme si leur victime était présente. Ceux qui donnent des soufflets à distance ne s'y prennent pas autrement, ils se figurent être près de leur adversaire et lui portent ces coups. Nous retrouvons dans ces faits la loi qui produit les nôtres. Il est peu de magnétistes qui n'aient pas réussi dans des essais d'un autre genre, prouvant la possibilité de ceux-ci. Si nous pouvons attirer à nous, à une distance assez grande, ou renverser en arrière un sujet sensible, si nous pouvons le faire agir dans le sens que nous désirons, si nous pouvons même imprimer des marques sur son corps, comme cela s'est vu, nous pouvons donc bien lui donner des coups de bâton ou des soufflets, à notre choix ; mais encore ici, il nous faut la sensibilité de réceptivité et la puissance d'agir.

En effet, dans un cas comme dans l’autre, comme dans tous ceux qui ressortissent, à un degré quelconque, à l’hyperphysique, la volonté est tout — tout !

Et, pour résumer le sujet, si, à l’heure actuelle, l’enfant dont il vient d’être question plus haut est encore vivant, il doit être, quelque part, un sorcier redouté.

Page 1