PHYSIOLOGIE DU SOUCI EH DES CAMPAGNES
A) La croyance à la sorcellerie. — B) Les signes caractéristiques des sorciers. — C) Comment on devient sorcier
Dans ce chapitre seront groupés les faits, les détails, les particularités qui n’ont pu trouver place dans les pages qui précédent, où a été étudiée uniquement la sorcellerie des campagnes considérée en elle-même et dégagée de tous ses accessoires.
d) LA CROYANCE A LA SORCELLERIE
Superstition des campagnes. — Affaire Bonilla. — Affaire de la Louvière. — Affaire A... — Mort d’un sorcier guérisseur. Affaire X... — Affaire Frémont. — La statue du rebouteur. — La médiumnité à la campagne. — Un sacrifice humain.
A l’heure actuelle, les habitants des campagnes croientils encore à la sorcellerie ?
Oui — à divers degrés suivant l’état local des esprits, les traditions courantes et la diffusion de l’instruction.
Beaucoup, quand on les interroge, ne voulant pas prêter le flanc à la moquerie, en plaisantent ostensiblement; mais, au fond, ils y croient — ils y croient fermement.
Au reste, la croyance à la sorcellerie passe par différents stades assez curieux à analyser.
Les primitifs, aussi bien les sauvages que les individus civilisés à la surface, mais dénués de culture intellectuelle.
croient iastinctiveinent à la sorcellerie — peut-être parce qu’ils sont plus près de la nature que les civilisés et les intellectuels.
Puis vient l’instruction — primaire, secondaire ou supérieure.
L’instruction primaire n’élève pas assez l’homme pour le soustraire à ses croyances ataviques.
Les enseignements secondaire et supérieur détruisent telle croyance en affiimant et en prouvant : « Il n'y a rien de surnaturel ». Mais celui qui, poursuivant ses études, aboutit à la « Science occulte » s’aperçoit promptement que si, comme l’enseigne la science normale, le surnaturel n’existe pas, il n’en est pas moins vrai que la nature est régie par certaines lois encore inexpliquées ; il comprend vite que, en ce qui concerne particulière ment l’homme, celui-ci est doué de possibilités très peu étudiées actuellement, que le magnétisme et l’hypnotisme ne font encore que soupçonner, que déchiffrer vaguement, sans avoir pénétré l’essence de ces dynamismes particuliers qui font en quelque sorte de l’homme et de la nature tels qu’on les connaît actuellement — suivant le mot de Jules Bois (1) — un sur-homme, et une sur-nature.
Donc, trois stades différents dans l’évolution de la croyance à la sorcellerie : — L’homme fruste croit à sa réalité — l’esprit nourri de la science moderne cesse d’y croire — et l’étudiant qui a pénétré dans l’occultisme revient, pour des causes différentes, à cette croyance, alors établie sur des bases différentes.
Or, à l’heure actuelle, peut-on dire que le paysan ait pénétré dans la science normale ? Non. — Evidemment il ne détruira plus, comme ses devanciers, les ballqiis, les télégraphes et les voies ferrées, parce qu’il- en a entendu parler et qu’il connaît maintenant leur but utilitaire.
(1) Le Miracle moderne. In-8o. Paris. 1907.
Mais que sait-il, de façon courante ? Que sait le garçonnet qui, à quatorze ans, quitte l’école de son village après avoir conquis son brevet élémentaire, à cause duquel ses parents et amis le considèrent comme un aigle ? La lecture (et encore comprend-il toujours ce qu’il lit ?), l’écriture, les quatre règles fondamentales de l’arithmétique, quelques bribes de géométrie (calcul des surfaces et des volumes) une très vague teinture d^nstoire, de géographie, et de sciences naturelles — c’est tout (1). Vraiment, il n’y a pas là de quoi détruire la croyance — ancestrale et millénaire — à la sorcellerie.
Mais, pour telle discussion, le simple exposé de faits constitue le meilleur argument du discours ; je vais donc citer des faits, et pour ne pas allonger outre mesure ces pages, je n’en citerai que quelques-uns, parmi les centaines qui se pressent sous ma plume.
Le 4 avril 1874 (2) Talcade Castillo, de Jacobo (Mexique), a arrêté, jugé et fait brûler vifs José-Maria Bonilla et sa femme Diéga, comme sorciers, après avoir acquis la conviction, dit-il dans son rapport au préfet du district, qu’ils avaient jeté un sort sur un certain Sylvestre Zacli arias ; quelque temps après, à la demande de plusieurs habitants de Jacobo, le même alcade a fait encore brûler vifs une vieille femme et son fils, également convaincus de sorcellerie. Le gouvernement mexicain, informé de ces faits, a dû prendre (les mesures pour protéger d’autres personnes menacées des mêmes atrocités.
Ce fait vous semble-t-il trop ancien et trop éloigné de nous ? En voici un autre plus proche et plus récent que
(1) Un instituteur de village, qui avait organisé des cours du soir pour les adultes, me disait récemment : Les seuls adultes fréquentant ces cours sont les jeunes gens qui vont partir au régiment et qui s’inquiètent surtout de la façon dont doit être rédigée la suscription d’une lettre pour (pi’elle ne soit pas perdue (piand ils auront l’occasion de l’adresser à leur famille. Ce trait suffit pour montrer la presque nullité des résultats de l’enseignement primaire dans les cami)agnes.
(2) J’ai déjà noté ce trait dans mon « Histoire mythique de Shatan » ; mais il est si probant que le lecteur en excusera la répétition.
me fournit VEtoile Belge, dans une correspondance de Mons :
((• ... Le fils de la maison, un petit aimable et charmant, souffrait d’un mal étrange dont on ne connaissait pas la cause. Ses parents dirent enfin de quoi il était atteint. C’était le diable (1) qui s’était logé dans son corps par la faute d’une femme voisine, laquelle avait le mauvais œil. Une sorte de guet-apens fut organisé. La sorcière, appelée traîtreusement dans la maison du malade, fut aussitôt entourée. On la somme, avec menaces, de chasser l’esprit qui faisait dépérir l’enfant, et, comme elle feignait de ne rien comprendre, on la pinça jusqu’au sang. Une femme, retirant les épingles qui nouaient ses cheveux, les lui enfonça dans le cou et dans les épaules ; l’im des assistants regretta tout haut de ne pas avoir un bûcher tout monte dans le logis pour y rôtir la coupable. Enfin, celle-ci, toute meurtrie, put s’enfuir au bout de plusieurs heures d’un véritable martyre.
Ce récit, qui aurait figuré en bonne place dans les gazettes du moyen-âge s’il en eût existé alors, est encore tout de circonstance aujourd’hui, tout incroyable que ce soit. Le fait dont on vient de lire toutes les péripéties s’est passé à la Louvière, hameau du Cras-Culot, au mois de juillet de l’an de grâce 1893. »
Cet exemple vous paraît-il encore trop lointain comme temps et comme distance ? En voici un autre que j’extrais des Numéros du Journal portant les dates des 25, 27, 28 novembre, et 6 décembre 1909 — si récent qu’il n’a pas encore reçu sa solution judiciaire.
Les époux A..., qui opéraient comme sorciers dans la Sarthe et les environs de Vendôme, viennent d’être arrêtés. Voici comment ils agissaient : Lorsqu’ils apprenaient que des cultivateurs avaient des bestiaux malades, la femme A... se présentait seule chez les intéressés en disant aux fermiers qu’il y avait un sort sur leurs animaux et
(1) Il est à remarquer que, dans beaucoup de campagnes, la sorcellerie a très généralement des liens étroits avec le diabolisme.
qu’elle seule pouvait le faire partir. Elle amenait alors un prêtre (?) revêtu de ses habits sacerdotaux et accompagné de diverses autres personnes qui endossaient des houppelandes et se coiffaient de grands bonnets à poils. Après maintes prières, des multiples bénédictions, des cierges allumés, des chants de circonstance et une cérémonie bizarre, tout le monde se retirait non sans avoir, au préalable, soutiré des sommes importantes aux propriétaires par trop confiants. Les dupes, auxquelles des sommes variant de 3.000 à 30.000 (je dis bien : trente mille) francs ont été extorquées, sont nombreuses. Quantité de cultivateurs sont ruinés et, devant la misère, plusieurs se sont suicidés.
Donc, toute une région, prise parmi les plus éclairées de la France, croit à la sorcellerie ; car enfin il faut bien qu’un paysan y croie pour se laisser de la sorte extorquer 30.000 francs — une fortune !
Bien plus, pour ces gens, la sorcellerie était quelque chose d’ordre administratif et gouvernemental, puisque le sieur A..., lorsqu’il allait dans les fermes pour délivrer les bestiaux des soi-disants sorts qui s’étaient abattus sur eux, s’y présentait sous le couvert d’une qualité officielle: inspecteur des sorts !!!
Comme dans toute affaire, même la plus lamentable, il y a toujours le détail pour rire, je citerai, dans celle-ci, cette hilarante particularité que, au cours de leurs pratiques de pseudo-sorcellerie, les époux A... ne manquaient jamais de dire à leurs dupes, entre un exorcisme et une formule cabalistique : « Bienheureux les pauvres d’esprit, le royaume des deux est à eux ! »
Le mari se livrait à la pseudo-sorcellerie ; la femme se donnait comme « Savante spirite » et expulsait les esprits en faisant partir des pièces d’artifice — tout un poème !
Un sieur B... reconnaît avoir versé aux époux A... la somme de 14.000 francs pour être débarrassé des sorts jetés par un voisin ennemi. 11 finit par avouer que les
époux A... pourraient le débarrasser aussi du voisin. En effet, pour donner à B... un semblant de satisfaction ai)ros versement des 14.000 francs, le sorcier le fit asseoir au milieu de sa chambre, puis, après obscurité faite, au milieu de prières et d’incantations, il répandit sur le sol de l’alcool, mêlé à différents produits chimiques, auxquels il mit le feu. Et alors, d'ans les flammes d’alcool apparurent les mots : Mort à X... ! — L’arrestation des escrocs n’a pas permis à l’aventure d’aller plus loin.
Les époux A... étaient d’ailleurs des sorciers dernier genre : ils habitaient à Blois, où la femme exerçait l’industrie de tireuse de cartes, une très confortable maison, et leurs bénéfices leur avaient permis d’acquérir trois importants immeubles à Blois même. Quand ils étaient appelés dans les fermes pour y opérer, c’est en automobile qu’ils y allaient, et ils ne donnaient jamais moins de vingt francs de pièce à leur chauffeur.
Des ecclésiastiques sont mêlés à la cause — on ne sait encore si c’est comme dupes ou comme complices, l’affaire, je le répète, étant, au moment où j’écris, loin d’être solutionnée.
Mais en résumé, voici toute une région prise parmi les plus riches et les plus^ éclairées, située en plein cœur de la France, et dans laquelle la croyance à la sorcellerie est si bien établie, si vivace, que depuis des années elle est exploitée par des escrocs à qui il a suffi de se donner comme sorciers pour avoir la confiance universelle — et la bourse de chacun.
D autre part, il existe un peu partout, dans les campagnes, une classe de sorciers dans le pouvoir desquels le public a une foi profonde : ce sont les sorciers guérisseurs parmi lesquels il en est qui possèdent de véritables secrets.
Au moment où j’écris ces lignes, un d’eux vient de mourir dans un hameau, à peu de distance du village de Pierrefeu (Var), à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.
Il s’appelait Denis Gasquet et était très connu dans plusieurs départements de la région, sous le titre de : « guérisseur de fièvres ». Des milliers de personnes se sont rendues, durant son existence, près de ce sorcier thérapeute qui avait une singulière façon de procéder ; il n’avait même pas besoin de voir le malade et guérissait à distance, voici comment : Gasquet se faisait donner les nom et prénoms de la personne souffrante, puis il allait en plein champ, prononçait quelques paroles mystérieuses, et, chaque fois„ plantait un couteau neuf dans la terre — cela suffisait pour amener la guérison Aussi a-t-on découvert des milliers de ces couteaux plantés.
Je dois dire que, en ce qui me concerne, je ne vois en ce procédé d’autre élément occulte de réussite que la foi qui guérit. Mais pour se pi’ononcer en toute certitude, il eût fallu voir agir l’opérateur pour relever dans son acte le moyen mystérieux sur lequel est basée la guérison.
En tous cas les sorciers de ce genre sont nombreux, et, en France, il n’est peut-être pas un canton qUi ne possède son Denis Gasquet — entouré d’un cortège de croyances.
Au moins y en a-t-il dans le nombre qui, par application do secrets, « obtiennent des guérisons» ; mais combien en trouve-t-on, par contre, qui n’ont du sorcier que le renom, les pratiques bizarres... et la confiance publique.
En voulez-vous un exemple ? car les faits se pressent sous ma plume. En voici un encore plus récent :
Le 2 janvier dernier (1910), le commissaire de police d’Hazebrouck (Nord) ayant antérieurement reçu une plainte contre la femme X..., constatait qu’il se trouvait en présence d’une rebouteuse, laquelle, par des moyens ultra-bizarres, se chargeait de guérir les plus graves maladies.
Voici comment cette femme opérait auprès de ceux ({ui faisaient appel à sa « science ». Tout d’abord, la guérisseuse tirait les cartes pour savoir si le sort était favorable à son client, puis, quelques jours après, elle ordon-
liait une potion — le plus souvent composée de rhum, d’anis et de racines de poireaux (1). Si la maladie persistait, elle employait alors les grands moyens qui consistaient en des mises en scène étranges, afin, disait-elle, de guérir miraculeusement son client.
Elle arrivait au domicile du malade vers minuit, éloignait tout le monde, afin de rester seule avec le patient, qui n’avait même pas le droit de la regarder ; puis elle priait, criait, hurlait, faisait danser une sarabande effrénée aux tables et aux chaises ; le malade devait se lever, ôter sa chemise et la brûler pour chasser le mauvais sort. Enfin, pour finir, il devait absorber un breuvage composé de café, cognac et eau bénite.
Avant de se retirer, la sorcière avait bien soin de se faire remettre tout l’argent qui se trouvait dans la maison, car, disait-elle, les mauvais esprits prenaient leur force de cet argent.
Escroquerie pure ! dira-t-on... Soit ! cela ne prouve que mieux à quel point est enracinée la croyance à la sorcellerie. Et je prie le lecteur de remarquer que la région septentrionale de la France est rangée parmi les plus éclairées... Cela seul peut donner à réfléchir, quand on songe à ce qui peut se passer ailleurs.
Mais Je suprême du genre se trouve dans un fait divers du Journal (30 juin 1910) où je cueille l’anecdote qui suit :
coNDÉ-suR-NoiREAU, 29 juiu. — Un cultivateur de Saint-Pierre-Tarentaise, Alexandre B..., âgé de trente-cinq ans, était récemment tombé malade. 11 se montrait d’autant plus affecté de son état qu’il pensait se marier d’ici peu avec une jeune fille depuis quelques mois à son service, mademoiselle Valentine B..., âgée de dix-neuf ans. Ne sachant que faire pour se guérir, notre paysan manda un nommé Aimable Frémont, âgé de quarante-quatre ans,
(1) Le poireau, dans la pharmacopée occulte,^ est simplement diurétique et emménagogue.
terrassier à Saint-Lô, jeteur de sorts réputé, qui jouit, dans nos campagnes, de la renommée de mettre en fuite toutes les maladies. Ainsi qu'il convient, le sorcier se fit désirer, et ce n'est qué le mardi 21 juin, sur les instances de B... qu'il consentit à l'examiner. Son diagnostic fut rapidement établi : R... était ensorcelé, ni plus, ni moins. Par bonheur, l'ensorcellement est un de ces maux qui se guérissent sans remèdes coûteux et dangereux pour l'estomac. Frémont a horreur des pharmaciens qu'il appelle des « grippe-sous ». Tant d'esprit d'économie plut à notre cultivateur qui installa à son foyer le sorcier.
Celui-ci devint bientôt le maître de la maison, où il prodiguait à son maître des soins aussi originaux que variés. Il lui badigeonnait le corps avec de l'eau bénite, lui imbibait les tempes d'eau de rivière, puis faisait déshabiller son client qu'il frappait ensuite de coups de manche à balai pour chasser les esprits ; il se colletait même parfois avec lui et alla jusqu'à l'enfermer dans une malle, et, pendant que le malade s'y morfondait, notre rebouteux fit subir à la fiancée du patient les derniers outrages. Celle-ci n'osa pas porter plainte, mais le drôle, convaincu de son impunité, se crut assez puissant pour exiger de l'argent. Afin de continuer à éloigner le diable, il réclamait cinq cents francs. Indignée, mademoiselle Valentine B... porta plainte.
Les gendarnaes mirent en état d'arrestation notre terrassier. Mais les manœuvres de cet individu avaient tant affecté le trop naïf cultivateur, que celui-ci est tombé grièvement malade. Il est soigné, cette fois, par le docteur G..., de Saint-Martin-des-Besaces.
Aimable Frémont a été écroué à Vire, sous l'inculpation de viol.
Et, pour montrer combien ces cas sont fréquents, on trouvera, dans le même numéro, l’aventure parisienne d’un sorcier de faubourg qui soignait les gens par la racine de « tamier », végétal inconnu des botanistes, et à l’aide duquel il guérissait toutes les maladies, de la bronchite aux névralgies, des cors au pied à la tuberculose. Ce bonhomme de soixante-dix ans, qui exerçait depuis longtemps et était connu dans les milieux populaires sous le nom de « pore-la-racine » est en ce moment,
à la suite de mésaventures pseudo-médicales, déféré à la correctionnelle.
Mais il y a plus, et voici maintenant un monument élevé récemment, par le conseil municipal d’une commune de France, à la mémoire d’un sorcier-rebouteur — car, il faut le reconnaître, il est des sorciers de campagne qui font le bien autour d’eux.
Je relève le fait dansle Journal du Magnétisme d’octobre 1909 :
Mende, 29 septembre.
Une cérémonie peu ordinaire a eu lieu à Nalsbinals, clief-lieu de canton de la Lozère, perdu dans les froids plateaux de LAubrac, sur les limites de TAveyron. Sans bruit, sans apparat, sans rien d’officiel, le conseil municipal a procédé à rinauguration d’un monument élevé avec le produit d’une souscription publique à un modeste cantonnier, Pierre Brioude, plus connu sous le nom de Pierrounet, mort il y a deux ans, et que les habitants de la région considéraient comme leur bienfaiteur.
A sa profession de cantonnier, Brioude joignait celle de rebouteur, et il s’était acquis dans cet art une réputation telle que chaque jour il lui arrivait un nombre considérable de malades venus de la France entière, des autres pays d’Europe, et même d’Amérique.
Son habileté et ses connaissances en anatomie eurent plusieurs fois l’occasion de se manifester d’une façon éclatante. Un fait, entre autres, était souvent cité par les admirateurs de Brioude.
Traduit devant le tribunal correctionnel de Marvejols à la requête du médecin de la région, sous l’inculpation d’exercice illégal de la médecine, le rebouteur comparut, son habit de bure recouvert d’une longue blouse bleue sous la- (pielle se dissimulait un corps assez volumineux. Comme les juges lui demandaient ce qu’il avait à dire pour sa défense, il sortit de dessous sa blouse un jeune agneau dont il avait au préalable désarticulé les jambes, le posa sur le plancher, et s’adressant aux médecins présents : « Remettez-le en état de marcher, » leur dit-il. Le défi n’étant relevé par aucun, Brioude prit l’agneau, promena ses gross(*s mains sur les
jambes, et, rendu à la liberté, celui-ei se mit à gambader, à la grande stupéfaction du public et des juges, qui acquittèrent le rebouteur.
Brioude ne réclamait jamais ddionoraires ; mais il acceptait volontiers les « dons » que les malades reconnaissants faisaient aux membres de sa famille. 11 avait ainsi acquis une petite fortune.
La mort du rebouteur Pierrounet fut un deuil public pour ces rudes populations, dont la gratitude vient dé se traduire par Térection, au milieu de la place publique de Nasbinals, du buste du cantonnier-rebouteur.
Au reste, il y a beaucoup plus de motifs — et j’entends de motifs sérieux — qu’on ne pense pour perpétuer cette croyance à la sorcellerie universellement répandue dans les campagnes. La légende y est pour beaucoup, d’accord ! Mais à côté de la légende, il y a les faits, et des faits nombreux, patents, indéniables. Le château d’Udolphe est une légende, oui. Mais en regard du château d’Udolpbe, on peut placer la maison hantée de Valence-en-Brie, maison si bien hantée que, les exorcismes ne suffisant pas pour mettre fin à la hantise, l’abbé S... fut obligé de recourir à des moyens tirés de la magie pour faire cesser le trouble (l). Or quel canton, pris au hasard, n’a pas sa (( maison hantée ? » Ou, s’il ne l’a pas en ce moment, il l’a eue, et le souvenir en est resté vivant dans les populations.
Croit-on, en effet, que les phénomènes les plus connus de ce genre, ceux dits spirites, soient le propre des grandes villes, et que les cités seules connaissent ces êtres, doués d’un organisme spécial, que l’on appelle médiums ? Ce serait une étrange erreur qlie de le croire, et les campagnes ont aussi leurs sujets médianimiques. Les « filles
(l) L’abbé S... tirait des coups de fusil sur les endioits où se produisait le tapage ou le désordre, de façon à amener une brusque rupture d’équilibre dans le coagulai électrique composant le corps Iluidique de l’Kntilé qui tourmentait les habitants de cette maison. J’ai expliqué ailleurs le pouvoir des pointes et des coups de feu en pareille occurrence.
électriques », notamment, sont assez communes aux champs (1), mais comme, autour d’elles, on ne comprend rien aux phénomènes qu’elles génèrent, on rapporte habituellement ces phénomènes à une cause de sorcellerie, soit active, soit passive.
Un prêtre breton me racontait un jour qu’étant allé visiter une malade, il avait vu, pendant tout le temps qu’il avait demeuré, les murs de la pièce éclairés par des lueurs subites qui jaillissaient de droite et de gauche, zig-zagu aient sur le sol, au plafond, contre les cloisons, s’éteignant ici pour reparaître plus loin... Les voisins terrifiés rapportaient le phénomène à la sorcellerie — ou au diable, ce qui est tout un. Quant à lui, il en avait conservé un souvenir singulièrement troublant et se demandait de quoi il avait pu s’agir en telle circonstance. Il ne me fut pas difficile de discerner qu’en ce cas, il avait eu affaire à une femme qui, jadis, avait dû être « fille électrique », et dans l’organisme de laquelle la maladie, en amenant une rupture d’équilibre, avait développé une faculté spéciale et, en somme, assez peu rare parmi nos sujets d’études, la faculté de produire des phénomènes lumineux.
Il existe donc bien des motifs qui — n’y eût-il plus de sorciers, ce qui n’est pas — contribueraient à perpétuer, dans les campagnes, la croyance à la sorcellerie.
Je m’occupe surtout ici de ce qui se passe chez nous, en France, réputée un des pays les plus éclairés de l’Europe. Mais si l’on jette un coup d’œil ailleurs, que d’atrocités, que d’abominations engendrées par la croyance à la sorcellerie ! Je ne rappellerai pas ce qui s’est passé en Allemagne et en Hongrie il y a quelques années ; je citerai un seul fait, une horreur, qui vient de s’accomplir •
(1) La fillette, dans la période précédant la puberté, subit une crise qui rompt l’équilibre de son organisme, et fait d’elle un (sujet» qui, s’il se trouve dans certaines conditions encore mal définies, peut produire des phénomènes psycho-physiologiques parfois très intenses. Cet état cesse d’ordinaire en même temps que la crise de la puberté.
dans les premiers jours d’août 1910 au bourg de Godor, dans la province d’Alméria (Espagne).
Godor est une localité de huit cents âmes sur la ligne de Linarès à Alméria ; près de Godor se trouve Roja, petit village de quatre cents habitants, où, dans une grotte, vivaient misérablement les époux Gonzalès et leur fils Bernardo, un charmant bambin de sept ans. A Godor habitait, avec ses enfants et petits-enfants, Francisco Leona, âgé de soixante-dix-neuf ans, veuf, ayant tristes antécédents et fâcheuse réputation de guérisseur et de sorcier. Dans deux fermes voisines demeuraient Pedro Hernandez et Francisco Ortega ; ce dernier, tuberculeux au troisième degré, consulta le rebouteur Leona, qui lui dit :
— Le remède est bien simple. Buvez le sang chaud d’un enfant, enduisez-vous la poitrine de sa graisse, et vous serez guéri.
On débattit le prix, et aussitôt Leona et Hernandez, munis d’un sac, se mirent à la recherche de leur victime. Ils trouvèrent le petit Bernardo Gonzalez qui se baignait près de Roja avec quelques camarades Ils l’invitèrent à venir cueillir des abricots, et, en chemin, ils enfermèrent le pauvre enfant dans leur sac. Ils l’apportèrent chez eux où Francisco Ortega, le tuberculeux, attendait le sacrifice, un saladier de porcelaine à la main.
Et alors se passa une scène monstrueuse. Muni d’une longue navaja, Leona fit au malheureux enfant une large saignée au côté, coupant les artères qui affluent au cœur, pendant que Ortega soutenait sous la plaie son saladier et recueillait le sang de la victime qu’il buvait ensuite comme l’élixir qui allait lui sauver la vie.
Cette épouvantable opération terminée, les misérables discutèrent devant le corps de la petite victime ce qu’on allait faire du cadavre. Mais auparavant, Leona ouvrit le corps de l’enfant afin d’en extraire les substances dont devait être enduite la poitrine de Ortega, et celui-ci se
plaça sur la poitrine un elîroyable emplâtre fait des débris sanglants de la petite victime. Afin de la défigurer, ils lui écrasèrent la tête à coups de pierre et jetèrent le corps dans une fosse.
Au moment où j’écris ces lignes, les misérables viennent d’être arrêtés ; ils ont avoué leur crime dans tous ses détails : pour son opération de sorcellerie, le rebouteux a touché sept cent cinquante pesetas !
Voilà à quels abîmes de l’horrible peut conduire, de nos jours encore, la croyance à la sorcellerie !