‹ La sorcellerie des campagnesChapitre 2 sur 132 · L. , ME^AÛUP.1115 TP.is4\É:<n^ruS/in PIMAKDP-O · texte numérisé non relu

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Fig. 2

La Tabl.è d’Emeraude. ^ ■)

LES PAHOLES DES SECRETS d’hERMÈS

(( En vérité : — Ceci est sans mensonge, certain, trè§ vrai.

(( Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miracles d’une seule chose.

« Et comme toutes choses ont été [originaires] d’UN, par la pensée d’UN, ainsi toutes choses sont nées de cette chose unique par adaptation.

« Le Soleil est son père ; la Lune est sa mère, le vent l’a porté dans son ventre, la Terre est sa nourrice ; le père de tout, le Télesme(l) de tout le monde est ici ; sa force est entière si elle est convertie en terre.

« Tu sépareras la terre du feu, le subtil de l’épais, doucement, avec grande adresse. Il monte *de 1^ terre au ciel, ^ et derechef il descend en terre,Vt il reçoit la force des choses supérieures et inférieures. Ainsi, tu auras toute la gloire du monTie,'et toute obscurité s’éloigne de toi.

(( C’est la Force forte de toute force, car elle vaincra toute chose subtile, et pénétrera toute chose solide.

« Ainsi le monde a été créé.

« De ceci sortiront d’admirables adaptations, desquelles le moyen est ici.

« C’est pourquoi j’ai été appelé Hermès Trismégiste, possédant les trois parties de la philosophie du monde total.

« Ce que j’ai dit de l’opération du soleil est accompli et parachevé. »

(Hermès Trismégiste, dans le Pimandre).

(1) Grec Telesma, mystère accompli. — Certains traducteurs écrivent Thélesme ; c’est une erreur qui a sa source en ceci que le mot grec Thelêma signifie volonté et que la volonté est la base de toute opération d’occultisme ; mais le texte porte Telesma, dont l’interprétation ne saurait présenter aucune amphibologie, aucune autre interprétation (V. la Planche ci-jointe, où se trouve reproduit un texte latin de la Table d’Emeraude, d’après une planche du XVII® siècle).

Cette série de propositions a été longtemps régardée dans le public même savant comme une simple formule •d’alchimie, parce que tous les écrits alchimiques y font allusion — alors qù’en réalité elle est non seulement l’arcane le plus profond, mais encore la clé de toute la Haute Science cachée, écrite dans une langue obscure, que seul l’initié peut comprendre, et dont, seul, il peut soulever le voile.

Qu’est, en effet, oe Télesme dont elle parle ?

Voici ce que dit à ce propos Papus (1) .

Quand, de progression en progression et d'Univers en Univers, nous aurons remonté à la plus haute abstraction, nous verrons une force unique s'opposant à elle-même pour créer, dans son activité, le mouvement, dahà sa passivité, la matière, et, dans son équilibre tout ce qui est compris entre la divisibilité et Tunité, les échelons infinis par lesquels la force remonte, depuis l'état solide jusqu'aux formes les plus élevées de l'intelligence, du génie, et enfin jusqu'à son origine. Dieu, dont l'activité s'appelle le Père ou Osiris, la passivité le Fils ou Isis, et l'équilibre, cause de Tout, image de la TRI-UNITÉ qu'il constitue, se nomme Saint- Esprit, ou H oms.

Voici, d’autre part, ce qu’écrit le Maître Eliphas Levi (2) .

Il existe un agent mixte, un agent naturel et divin, corporel et spirituel, un médiateur plastique universel, un réceptacle commun des vibrations du mouvement et des images de la forme, un fluide et une force que l'on pourrait appeler en quelque manière l'imagination de la nature.

Par cette force, tous les appareils nerveux communiquent secrètement ensemble ; de là naissent la sympathie et l'antipathie ; de là viennent les rêves ; par là se produisent les phénomènes de seconde vue et de vision surnaturelle. Cet agent universel des œuvres de la nature, c'est Vod des

(1) Traité méthodique de Science occulte. 1 fort vol. in-8, Paris, 1891.

(2) Histoire de la Magie. 1 vol. in-8, Paris, 1892.

Hébreux et du chevalier de Reichenbach, c'est la lumière astrale des Martinistes.

L'existence et l'usage possible de cette force sont le grand arcane de la magie pratique.

La lumière astrale aimante, échauffe ; éclaire, magnétise ; attire, repoussef ; vivifie, détruit ; coagide, sépare.; brise, rassemble. toutes choses sous l'impulsion de volontés puissantes.

Enfin, Louis Lucas regarde cette force comme l’énergie première, le Mouvement abstrait, et s’exprime ainsi {passim) à ce propos (1) :

Le mouvement, c'est le souffle du Dieu en action parmi les choses créées ; c'est le principe tout-puissant qui, un et uniforme dans sa nature et dans son origine, n'en est pas moins la cause et le promoteur de la variété infinie des phénomènes qui composent les catégories indicibles des mondes ; comme Dieu, il anime et flétrit, organise et désorganise, suivant des lois secondaires qui sont la cause de -toutes les combinaisons et permutations que nous pouvons observer autour de nous...

... Le mouvement, c'^est Y état non défini de la force générale qui anime la nature ; le Mouvement est une force élémentaire, la seule que je comprenne et dont je trouve qu'on doive se servir pour expliquer tous les phénomènes de la nature. Car le Mouvement est susceptible de plus et de moihs^ c'est-àdire de • condensation et de dilatation, électricité, chaleur, lumière.

11 est susceptible encore de combinaison de condensation. Enfin, on retrouve chez lui l'organisation des combinaisons.

(1) Louis Lucas est un des principaux pionniers de l’occultisme au XIX® siècle, et un des précurseurs de la haute science contemporaine que ses travaux relient à la science des sanctuaires antiques. — Principaux ouvrages ; L'acoustique nouvelle, ou essai d'application d'une méthode philosophique aux questions élevées de l'acoustique, de la musique et de la composition musicale, 1 vol. in-12, Paris, 1854. — La chimie nouvelle, appuyée sur des découvertes importantes qui modifient profondément l'étude de V électricité, du magnétisme , de la lumière, de l'analyse et des affinités chimiques. 1 vol. in-12, Paris, 1854. (Cet ouvrage aurait été en grande partie détruit par certaines célébrités savantes dont Louis Lucas renversait les théories). — La médecine nouvelle, basée sur des principes de physique et de chimie transcendantales et sur des expériences capitales qui font voir mécaniquement l'origine du principe de la vie. 2 vol. in-12, Paris, 1862. — Le Roman alchimique, ou les deux baisers (analyse occulte, sociale et philosophique). 1 vol. in-12, Paris, 1857, etc.

Le Mouvement, supposé actif matériellement et intellectuellement, nous donne la clé de tous les phénomènes...

...Le mouvement, supposé non défini, est susceptible de se condenser, de s'organiser, de se concentrer ou tonaliser.

En se condensant, il fournit une force d'un pouvoir relatif.

En s'organisant, il devient apte à conduire, à diriger des organes spéciaux, même des faisceaux d'organes.

Enfin, en se condensant, en se tonalisant, il lui est possible de réfléchir sur toute la machine et de diriger l'ensemble de l'organisme.

Cette force est donc l’énergie primordiale, celle dont dérivent toutes les forces matérielles : lumière, chaleur, électricité, etc. qui n’en sont que de grossières modifications. Elle est actionnée par « l’impulsion de volontés puissantes » : de là l’erreur où sont tombés plusieurs traducteurs et commentateurs de la T able (T Emeraude (1). Sous le nom de Vie on la trouve répandue partout dans le Cosmos, et nous verrons, au cours de ce travail, que c’est elle la force-immatière dont sont constitués les corps fluidiques des fantômes de morts et des êtres vivants.

Telle était donc la base des hautes sciences qui s’étudiaient dans les Grands Mystères. Aussi comprendra-ton que ces sciences ne fussent pas diffusées dans le public : elles se conservaient — sous le secret le plus rigoureux, le plus absolu, et dont la violation était punie de mort — dans les sanctuaires qui les abritaient (2).

Aussi voyons-nous tous les Sages {savants) des vieilles civilisations entreprendre de longs voyages pour recevoir, ici ou là, l’initiation de tel ou tel temple renommé par l’étendue ou la profondeur de ses Mystères. Par contre, chaque collège sacerdotal demandait au néophyte

(1) V. p. 25, note 1.

(2) Je cite plus loin (page 148, note) un remarquable exemple de la diffusion, dans le public, de parcelles de haute science antique, mais sous une forme symbolique qui empêchait le vulgaire de comprendre l’essence des enseignements sacrés, même après la violation du secret.

les garanties les plus formelles d’intelligence et de discrétion avant de lui confier la moindre parcelle de la science dont il était détenteur : de là, la durée et la sévérité des initiations (1).

Ordinairement, on était reçu assez facilement aux Petits Mystères qui paraissent avoir comporté en général les sciences usuelles, arithmétique, géométrie, etc. ; mais de longues années d’études et d’épreuves étaient nécessaires pour aborder les Grands Mystères, où paraissent s’être surtout étudiées les sciences philosophiques : théodicée, cosmogonie, tbéogénèse et autres.

Pour se rendre compte de l’étendue de l’instruction qui était donnée dans les grands sanctuaires de l’antiquité, il suffît de savoir que la presque totalité des esprits supérieurs de jadis se sont fait initier (2), et de rechercher

(1) Les Initiés formaient entre eux une sorte de franc-maçonnerie et se reconnaissaient à certains signes. Le pentagone étoilé était un de ces signes. Jamblique {de mysu) raconte à cet égard une anecdote typique qu’a relatée F. Hœfer dans son Histoire des Mathématiques : — Un Pythagoricien, c’est-à-dire un initié de seconde main, entra un jour, après une longue marche, dans une hôtellerie. Epuisé de fatigue, il tomba malade. L’hôtelier, touché de compassion, l’entourait des soins les plus affectueux. Cependant la maladie s’aggrava ; le Pythagoricien, qui était pauvre, sentant sa fin approcher inscrivit le pentagramme (qui, en occultisme était comme de nos jours le signe microcosmique et avait par suite la valeur de Salut \ [Y gieia\ adressé par l’homme à d’autres hommes) sur une tablette qu’il remit à son hôte en l’engageant à l’exposer de manière que tous les passants pussent l’apercevoir; «Vous ne regretterez pas, lui dit-il, de m’avoir fait du bien ; ce symbole en répondra. » Le malade mourut et l’hôtelier l’ensevelit honorablement. La tablette était déjà depuis longtemps exposée comme enseigne, lorsqu’un jour un voyageur y reconnut le symbole sacré ; c’était un initié ; il descendit chez l’hôtelier et le rémunéra largement.

(2) Jésus lui-même fut un initié aux Mystères d’Egypte ; j’en trouve une preuve indéniable dans une erreur de traduction évidemment voulue qu’ont faite successivement tous les traducteurs officiels de l’évangile de Matthieu. Voici ; — Le verset 46 du XXVIP chapitre de cet auteur est ainsi conçu : « Et; sur la neuvième heure, Jésus jeta un grand cri, en disant : Eli, Eli, lamma sabacthani ! C’est-à-dire ; Mon Dieu ! Mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? »

Tous les manuscrits grecs transcrivent comme suit ces quatre mots hébreux : Eli Eli lama sabachthani. Cette transcription est unanime, on peut donc la considérer comme absolument exacte ; elle doit être d’autant plus exacte qu’elle ne présente aucune difficulté à être, à son tour, replacée en hébreu où, lettre pour lettre, elle s’écrit (l’hébreu ne comportant pas de voyelle) de la sorte ; ’LI ’LI LMH ShBHhTh-NI ; or, la traduction de cette phrase est non pas : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné >», mais : « Mon Dieu, mon Dieu, combien [ brillamment] tu

dans leurs œuvres parvenues jusqu’à nous la trace de cet enseignement.

Or, qu’y voyons-nous ?

Pythagore, Philolaüs, Timée de Locres, Aristarque, Séleucus, etc. connaissaient le mouvement de la terre autour du soleil. •

Démocrite connaissait la constitution de la voie lactée.

Anaximène, Héroclite, Aristote, Alcinoüs le Platonicien et Plotin savaient que les étoiles sont autant

’ me glorifies ! » Et cette phrase était précisément (avec la seule différence provenant de l’adaptation de l’idée à une autre langue) la formule qui terminait aux Mystères d’Egypte la prière d’action de grâces de l’Initié : elle était en un mot sacramentelle et faisait partie des rites mystériaux.

Je suis d’autant plus fondé à voir dans la traduction officielle un contresens voulu que les éditions comportant des renvois ne manquent pas de renvoyer le lecteur à Ps. XXII {XXI de certaines éditions), v. 1, qui est ; « O mon Dieu ! O mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? »

La traduction de ce verset du psaume est, en effet exacte, mais le texte est tout différent de celui de Matthieu ; il porte : ’LI ’LI, LMH HhZBTh-NI (ou, en ajoutant la transcription des points massorétiques : hazabatha-ni — en faisant remarquer au lecteur qu’il ne faut pas confondre le Hh du premier texte avec le Hh du second ; dans le premier cas, c’est un Hheth, très forte aspiration gutturale que le grec rend par un Chi ; dans le second texte, c’est un Ayin, autre très forte aspiration ; pour rendre ces sons gutturaux des langues sémitiques, l’alphabet latin n’offre qu’une lettre : H pour les aspirations faibles, et Hh pour les aspirations fortes.

Or, à quel homme de bon sens peut-on faire croire que, parmi tous les hébraïsants officiels qui ont étudié ces textes, il ne s’en est pas trouvé un seul pour faire le travail très simple que je viens de présenter au lecteur, et, par suite, pour dévoiler l’erreur ?

Mais cette erreur elle-même, d’où dérive-t-elle ? — Tout simplement de ceci que, à l’époque où l’évangile de Matthieu fut traduit en grec par Jérôme, cette formule rituelle était connue des « Pères » contemporains, car il existait alors encore nombre d’initiés et d’Hiérophantes. En donner la traduction exacte, c’eût été classer ipso facto Jésus parmi les Initiés d’Egypte. Et cela est si vrai que, bien qu’il ait existé, bien qu’il existe vraisemblablement encore dans les chambres secrètes de la Bibliothèque vaticane, jamais on ne nous a présenté le texte original hébreu de Matthieu, et que Jérôme, après s’en être servi pour établir sa soi-disant traduction (qui était en réalité une adaptation très abrégée), après nous avoir donné du texte qu’il produit lui-même la traduction erronée qui a cours à l’heure actuelle, traite d’hérétiques tous autres commentaires que le sien et dénonce comme hérétiques toutes les sectes chrétiennes, Ebionites, Gnostiques Kabalistiques, Cérinthiens, etc., qui se servaient du livre original hébreu de Matthieu. — Il ne faudrait pas toutefois chercher la raison de cet ostracisme dans le seul fait que je viens d’étudier, mais dans cette autre cause que le livre hébreu de Matthieu prouvait l’existence, dans l’enseignement christique, d’une doctrine ésotérique secrète, qui ne devait être connue que de certains initiés. Cette question d’un enseignement secret à l’origine du Christianisme sera traitée ailleurs (V. la Doctrine secrète. Synthèse de la science de la religion et de la philosophie, par H. P. Blavatsky, vol. V, p. 159 seq.).

de soleils d’un système cosmologique différent du nôtre.

Plutarque, Pline, Macrobe, Censorinus, ont connu la gravitation universelle et les lois de Newton, que Pythagore caractérise nommément en parlant de la loi du carré des distances.

Aristote connaissait le télescope; Pythagore, Archimède et autres, le microscope; Anthème de Tralle, l’architecte de Sainte Sophie, la force motrice de la vapeur d’eau.

Dans une note antérieure, j’ai parlé en détail de l’électricité.

Les Golaks, nos pères, ou plutôt les druides, connaissaient quelquechose comme le téléphone ou le télégraphe: les commentaires de César en font foi.

Les anciens auteurs Ioniens, cités par Panselenus, un moine du mont Athos, connaissaient l’application de la chimie à la photographie.

La chimie, tant technique qu’industrielle et médicale, était jadis connue : voyez plutôt les momies, les ciments antiques, la dissolution rapide du veau d’or, les emplâtres, collyres et peintures des Egyptiens, etc.

L’art de l’ingénieur ? voyez les temples assyriens et égyptiens, les pyramides, etc.

La philosophie ? mais la nôtre n’arrive pas à la cheville des philosophies Indoues.

Quoi encore ? La boussole ? Elle était utilisée par les Chinois. La poudre à canon ? Lisez le liber ignium de Marcus Grœcus. Les canons eux-mêmes ? Porphyre nous décrit l’artillerie de Constantin Porphyrogénète, et Valerianus nous montre les pièces de bronze des Indous, etc.,, etc.

Si toutes ces connaissances n’ont pas produit d’inventions publiques, comme de nos jours, c’est qu’alors il était interdit aux initiés de divulguer la science et ce, sous peine de mort — car tout récipiendaire s’engageait.

sous les serments les plus solennels, à ne jamais révéler à qui que ce fût les connaissances qui lui étaient transmises de la sorte. C’est ainsi que dans les œuvres des grands philosophes grecs qui tous — sauf peut-être Aristote (1) — furent initiés à des Mystères de la Thrace, de l’Egypte et même de l’Inde, on retrouve la trace des enseignements — maintenant connus par la Tradition occultiste — donnés dans les temples sacrés sur les matières les plus abstraites et les plus profondes, en même temps qu’on y rencontre des réticences parfois très curieuses à constater, lorsque l’auteur se rend compte qu’il disserte sur un terrain interdit par les serments prêtés et dont la violation pouvait entraîner, à son détriment, les pires conséquences.

Durant toute la période où ces temples subsistèrent dans leur chasteté mystérieuse, leur enseignement ne se donna qu’à des esprits d’élite, à des intelligences préparées à le recevoir. Mais à la longue leur ésotérisme divin fit place à un exotérisme de plus en plus grossier ; les cérémonies publiques, qui devenaient pour le temple une source de richesses d’autant plus grandes que s’étendait plus loin la renommée de son sanctuaire, amenèrent les esprits à délaisser l’enseignement occulte, et les Mystères firent place aux Orgies. Des hommes, des femmes, qui n’avaient rien de l’initié, y furent admis ; il s’ensuivit de

(1) Disciple de Platon, lequel avait reçu la grande initiation en Egypte, Aristote avait longtemps étudié, tant par lui-même que sous la direction d’initiés d’ordre supérieur — tels que son maître Platon — , et avait, de la sorte, acquis l’intuition de la haute science ; il jugea donc inutile de subir lui-même une initiation qui,^ par les serments et les épreuves dont elle se composait, ne pouvait Jui être qu’une gênante entrave. De là, les envolées d’une synthèse supérieure, mais aussi d’un mysticisme bizarrement alhéiste, qui se rencontrent dans ses écrits ; de là aussi l’antagonisme que l’on peut constater entre ses idées et celles de son maître Platon, qui, toutes deux, semblent occuper les deux pôles d’un même système, et dont la différence gît surtout en ceci : Aristote fut un savant intuitif, et Platon un initié aux grands Mystères de l’antiquité. — Par suite, Platon est moins profond, tenu par ses serments qui lui interdisent de vulgariser tout ce qu’il sait ; Aristote, au contraire, plus libre de parler, a abordé des problèmes plus élevés, mais ne les a solutionnés que par la seule force d’un génie personnel et sans autre critérium que sa propre intuition.

profonds désordres dont, à Rome, le culte de la Bonne Déesse — qui dans l’Egypte primitive était Renseignement supérieur d’Isis — peut donner la plus fâcheuse idée par les scandales qui marquèrent sa fin.

Dès lors, l’auguste science se voila les yeux et devint l’apanage d’un petit nombre, d’une élite qui la conserva discrètement, et ne la transmit, dissimulée sous un symbolisme profond, qu’à des disciples soigneusement choisis, et fortement éprouvés ; dès lors, elle devint la science cachée^ ou comme on disait alors scientia occulta^ et comme nous disons aujourd’hui : la Science occulte (1).

C’est ainsi que sont arrivés jusqu’à nous les arcanes de la Haute Science antique ; quand les Mystères furent abolis, trois traditions subsistèrent : celle des Druides, instruits par Ram, en Occitanie ; celle de Moïse et des Kabbalistes chez les Hébreux ; celle enfin de la Grèce, formée par Orphée, Pythagore, Socrate et Platon.

De la première voie, je ne dirai rien : nous étudions en ce moment et cherchons à pénétrer le haut enseignement druidique,''-d’autant plus difficile à percer qu’il se transmettait oralement, et qu’il est très délicat de discerner, dans les écrits qui en traitent et qui nous sont parvenus, ce qui est de l’auteur et ce qui est de la tradition.

La seconde voie est notre principale source d’informations, car la Kabbale hébraïque nous est parvenue presque telle qu’elle était à son origine, et l’école d’Alexandrie nous a laissé des écrits précieux à ce point de vue.

La troisième est demeurée très pure, mais beaucoup moins explicite, quant à ses documents, transmis, que la précédente, à laquelle la relient les ouvrages des auteurs alexandrins.

(1) Cette science a présenté trois stades différents : elle fut d’abord scientia occultanSy la science qui cache ; par la suite et naturellement, elle est devenue scientia oQcultata^ la science que l’on cache ; et enfin son troisième terme comporte et résume en lui les deux précédents : Scientia occulta^ lâ science de ce qui est caché.

Enfin, de nos jours, nous avons retrouvé la tradition Indoue qui, d’une philosophie infiniment plus profonde que les deux précédentes, nous est utile pour leur étude, en ce sens que, par elle, nous pouvons remonter aux plus hauts enseignements de l’antiquité. Les documents qu’elle nous offre sont des plus variés et des plus abondants ; malheureusement, outre qu’ils sont d’une profondeur qui les rend d’une pénétration difficile, un trop petit nombre d’entre eux ont été traduits dans nos langues occidentales, et la grande majorité ne reste abordable, par suite, qu’à une très rare élite.

Mais il est facile de comprendre que cette triple tradition, en cheminant à travers les âges, s’est heurtée à des indiscrétions et meme à des trahisons.

De plus, antérieurement, c’est-à-dire à l’époque même où florissaient les Mystères, on peut se rendre compte que, si sérieuses que fussent les épreuves de l’initiation, si fermes dans leurs serments qu’eussent été les initiés, les autorités sacrées avaient toujours eu à compter avec les faiblesses humaines; d’une part, quelques initiés, rentrés dans leur pays, se laissaient entraîner à de blâmables indiscrétions : à ceux-là, on dépêchait un serviteur du temple qui les tuait aussi secrètement que possible ; — d’autre part, un certain nombre de néophytes, soit que les épreuves leur parussent trop difficiles, soit pour divers motifs personnels, se dégageaient de l’enseignement sacerdotal et renonçaient à l’initiation finale : ceux-là ne possédaient que des fragments de la Science sacrée, mais néanmoins leurs indiscrétions en répandaient dans le public, si confusément que ce fût, des notions certaines ; — d’autres enfin, dans leur colère d’avoir échoué devant les difficultés de l’adeptat final, levaient l’étendard de la révolte contre la caste sacerdotale, et entraient en lutte contre leurs anciens maîtres ; tel fut Mosché (Moïse) qui, irrité de son échec à la suprême épreuve, se redressa contre les prêtres d’Egypte,

les combattit par leurs propres armes en imitant leurs prodiges, et enfin souleva tous les esclaves du pays, dont, pour les séparer fondamentalement de la théocratie Egyptienne, il forma un peuple à part, en lui donnant des institutions basées sur la divulgation d’un des principaux arcanes sacrés : l’Unité de Dieu.

Mais à chaque âge, dans la série des siècles, toutes ces divulgations successives, toutes ces indiscrétions surajoutées tombaient en des esprits mal préparés à les recevoir, et qui néanmoins tenaient, dans un but de lucre ou de gloriole, à utiliser à leur profit les connaissances que le hasard avait ainsi mises à leur portée. Au moins y avait-il alors la source originale — l’enseignement des sanctuaires — à laquelle les intelligences supérieures pouvaient aller se retremper. Il n’empêche que, dès lors, à côté de la Haute Science sacrée, chemina une tradition fausse, formée de tous les débris de ce grand savoir, qui avaient pénétré dans le public.

Cette tradition dévoyée prit des forces le jour où l’enseignement des Temples fit défaut, où la science mystérieuse devint l’apanage de quelques esprits d’élite qui, ne pouvant la diffuser chez leurs contemporains trop grossiers pour la comprendre, la transmirent directement et secrètement à des disciples choisis ; mais, dès lors, le serment de discrétion n’eut plus de sanction, et j bien des fragments du suprême savoir tombèrent entre ; les mains des ignorants*; ce fut ce motif même qui sauvegarda la Science elle-même, car ces ignorants, ne connaissant que quelques bribes de secrets — dont plusieurs effroyablement dangereux — , ne surent pas les rattacher à leurs théories d’ensemble, en usèrent ou plutôt en mésusèrent au hasard, dans le seul but de satisfaire leurs passions ou celles d’autrui, et firent souvent à contre-sens emploi de leurs connaissances fragmentées, lesquelles, à la suite des âges, s’atrophièrent, perdirent

leur sens primitif et devinrent ce que nous appelons aujourd’hui la sorcellerie.

Une remarque importante est à faire : il ne faut pas confondre la Sorcellerie avec la Goétie. Cette dernière science fut créée par des adeptes de l’occultisme qui, ayant reçu le complet enseignement que pouvaient leur donner leurs maîtres, ont tourné leurs connaissances vers le mal ; dans leur sens, ils agissent donc avec logique, possèdent le savoir nécessaire pour déchiffrer lespantacles, pour mettre à profit les instructions qu’ils y trouvent, et exécutent avec intelligence les opérations de maléfice qui doivent les mener à leur but — tandis qu’au contraire la sorcellerie fuse dans la partie grossière des peuples, utilise des formules dont elle ne comprend pas l’essencè et regarde l’écriture pantaculaire (1) comme un recueil de talismans ; il y a donc un abîme entre sorcellerie et goétie.

Je ne m’occuperai dans ces pages que de la sorcellerie proprement dite.

(1) L’écriture pantaculaire est l’ensemble des signes graphiques que l’on appelle pantacles. Un pantacle peut être défini « Expression synthétique d’une idée » ou encore « Image de l’absolu ». C’est ainsi que le pantacle du Macrocosme (cosmos) est figuré par l’étoile à six pointes formée de deux triangles enlacés, image du double mouvement qui constitue la vie de l’Univers ; l’un, dirigeant sa pointe vers le nadir, symbolise l’involution, et l’autre, dressé vers le zénith, marque l’évolution : c’est-à-dire le double courant de l’essence divine devenant substance et de la matière se spiritualisant. — L’écriture pantaculaire (qu’il ne faut pas confondre avec les alphabets magiques, nécromantique, céleste, angélique, et autres cryptogrammes basés généralement sur l’alphabet hébræo-chaldaïque) est la véritable écriture de l’occultisme, mais son symbolisme est parfois très difficile à déchiffrer — d’autant plus difficile que l’expression graphique en est plus simple.

Pour en faire comprendre la profondeur et pour permettre au lecteur de comparer, je donne ci-après les deux premières propositions de la Table d' Emeraude ^ traduites en écriture pantaculaire :

V. à cet égard le Traité méthodique de science occultej par Papus (D*^ G. Encausse), 1 fort vol. in-S®. Paris, 1891.

Le nom même du sorcier est assez récent ; il date de la fin de l’empire romain. En basse latinité, le sortiariiis était celui qui s’occupait de diriger les sorts et l’on sait quel rôle jouaient les sorts chez les anciens : c’était le sort qui faisait prendre une détermination, décider d’une affaire, régler les votes, etc.

Mais leur origine est beaucoup plus ancienne et on les retrouve dans les époques les plus reculées.

C’est ainsi que, dans Proverbes (XVIII, 18), Salomon écrit : « Le sort apaise les différends, et il est l’arbitre entre les grands eux-mêmes. »

Dans la Bible, nous voyons le grand prêtre Aaron tirer au sort le bouc qui doit être immolé.

Les Nombres nous montrent la terre promise tirée au sort entre toutes les tribus d’Israël; c’est par la décision du sort que Saül fut élu comme roi de la nation juive.

Les Proverbes (XVI, 33) nous indiquent comment se tiraient les sorts : « Les billets du sort se jettent dans (un pan de) la robe, mais c’est le Seigneur qui en dispose. » Chez presque tous les peuples les sorts furent en usage, car on les regardait comme le moyen infaillible dont la volonté supérieure usait pour se manifester.

C’est ainsi qu’au temps où Ahasvérus régnait « depuis les Indes jusqu’à l’Ethiopie sur cent vingt-sept provinces (Esth. I, 1), le sort... fut jeté dans l’urne devant Aman (pour savoir) en quel mois et en quel jour on devait tuer toute la nation juive, et le sort tomba sur le douzième mois nommé Adar » (Ibid. III, 7).

C’est ainsi que Naboukodoroussour arrivant avec son armée à un point où deux routes se croisaient, l’une allant à Rabath, l’autre à Jérusalem, resta incertain. Il résolut de se décider par le sort des flèches : on écrivit Rabath sur l’une et Jérusalem sur l’autre, et on les mit dans un carquois. Celle qui sortit fut Jérusalem La conséquence fut l’horrible massacre des juifs qui se termina

— es¬

par la mort des deux fils de Zédekiah, tandis que le roi, les yeux crevés, allait périr en captivité.

On voit que les sorts remontent à la plus haute antiquité ; mais le sorcier lui-même, c’est-à-dire l’individu qui fait profession de les expliquer est, comme je l’ai dit plus haut, d’origine relativement récente.

Le sortiarius de la première moitié du Moyen Age est, d’ailleurs, une figure à part qui, un peu estompée par la brume des siècles, mérite d’être rapidement remise en lumière par un aperçu historique brièvement esquissé, et dont l’étalîlissement nous permettra de voir la marche des Sorts dans l’histoire.

Le Sortiarius était, dans le principe, un personnage d’ordre infiniment plus relevé que le sorcier contemporain ; parfois même c’était une individualité en quelque sorte officielle, léguée par l’Empire romain au Moyen Age.

Ici, une parenthèse.

Je suis obligé d’ouvrir cet historique du Sortiarius au moment où naît le Sortiarius lui-même. Mais il ne faudrait pas en conclure que la sorcellerie et surtout la basse sorcellerie était inconnue de la Grèce antique. Les deux types qui dominent la Magie hellénique de jadis sont ceux de Circé et de Médée ; mais Circé et Médée n’étaient pas des sorcières, elles étaient des magiciennes mauvaises, des goétiennes. La première, c’est la vicieuse qui fascine et dégrade, et avilit ; c’est l’inspiratrice des passions brutales, qui énerve et méprise ses victimes, et qu’il faut dominer par la violence et la terreur ; splendeur de beauté charnelle, cœur vide de tout sentiment autre que la mesquine vanité. Médée, c’est la créature perverse capable d’amour et intraitable à la haine, mais de qui l’amour est plus redoutable encore que la haine ; empoisonneuse de mâles, et tueuse d’enfants — cueilleuse, au clair de lune, des herbes malfaisantes, et oseuse sachant faire de la nature la complice de ses crimes.

Mais au-dessous, bien au-dessous de ces figures de premier plan, grouillait )e pandémonium des sorcières de Thessalie qui pratiquaient d’horribles rites : jalouses de l’amour et de la vie, elles allaient jusqu’à violer les sépultures pour dévorer d’affreuses caresses la chair glacée des jeunes hommes. On les appelait lamies, stryges et empuses ; elles sacrifiaient des enfants pour, de leurs cendres, faire d’ignobles charmes. Peut-être est-ce à elles qu’il faut faire remonter l’origine de la magie noire. (V. Eliphas Lévi, Histoire de la Magie).

Lorsque la Grèce disparaît, absorbée dans l’Empire romain, les sorcières de Thessalie font encore parler d’elles. Horace les maudit vigoureusement... Dilettantisme de vainqueur qui veut faire haïr les vaincus ! Que n’allait-il, le poète, par les nuits sans lune, s’égarer dans la suburre et remonter les pentes du Mont Esquilin ? 11 eût vu encore bien mieux — ou bien pis ! Car, à Rome, le sort, beaucoup plus commun qu’en Grèce, avait pris à la longue une grande extension ; dans les affaires politiques telles que les votes par curies et centuries, c’était par sortitio que l’on procédait ; de môme dans les affaires judiciaires. Aussi Sors (le sort) avait-il fini par devenir, suivant Ovide, une divinité, fille aînée de Saturne. — C’était alors au moyen de dés ou de pierres (d’où nos osselets) que l’on consultait le sort qui, par ce moyen, devenait une sorte d’oracle. L’Evangile nous montre la coutume, dans les légions romaines, de tirer au sort les dépouilles des suppliciés d’Etat. D’autre part, il y a tout lieu de penser que la fameuse parole de César au moment de franchir le Rubicon n’était pas seulement un mot de décision personnelle, mais le résultat d’un coup de dés : Aléa jacta est 1 Les temples de Préneste et de Céré étaient renommés pour les sorts qui s’y consultaient (Prænestinæ sortes, Cæritanæ sortes).

Les sorts de Préneste jouissaient alors de la plus grande réputation. Pour les déterminer, un prêtre mêlait des

signes et des lettres dans une urne, puis la renversait ; l’ordre dans lequel les caractères se présentaient servait à donner le sens de l’oracle.

Dans cet ordre d’idées, il existait alors un centre d’oracles très renommé : c’était le temple romain de Jupiter Cousus, Plus tard s’établirent les sorts Homériques et surtout Virgiliens (ce qui fait qu’en Italie, encore de nos jours, Virgile a laissé la réputation d’un grand magicien) qui consistaient à ouvrir au hasard un livre de rihade ou de l’Enéide pour y prendre le premier vers rencontré comme pronostic de ce qui devait arriver. Cette façon d’interroger les sorts dérivait du procédé employé à Rome pour consulter les livres Sibyllins (1).

Après l’établissement du Christianisme, on remplaça les poèmes païens par la Bible ou la Vie des Saints, et alors s’établirent les Sortes Biblicæ et les Sortes sanctorum ; de la sorte, les sorts, qui avaient été partie intégrante et constitutive du culte public dans tout l’Empire romain, devinrent en quelque sorte chrétiens et se consultèrent sous la direction des prêtres du Christ comme, durant des siècles, ils avaient été consultés sous l’égide des prêtres du polythéisme gréco-romain. Il fallut que le Concile d’Agde, en 506, interdît de telles pratiques, mais sans pouvoir déraciner une coutume tant de fois séculaire, puisque, de longues années après, on rencontre dans une pièce ofTicielle — lë pacte conclu entre Clotaire et son oncle Childebert — des affaires d’Etat remises au sort : Si dubietas est, ad sortent ponatur.

La consultation des sorts était donc un acte religieux qui constituait en quelque sorte la prise d’avis de la Divinité, et auquel on se préparait par des prières, des jeûnes et autres pratiques religieuses soigneusement réglées. C’est par ce procédé de sorcellerie religieuse queSt Aignan devint é\êque d’Orléans et St Martin évêque de Tours.

{i\ Au sujet de la façon dont on prenait le sort des livres Sibyllins, V. Niebuhr.

Grégoire de Tours en cite d’autres exemples bien postérieurs au concile d’Agde.

L’usage des sorts a d’ailleurs, aux temps passés du Christianisme, son plus illustre exemple dans le fait que les évêques réunis au premier concile de Nicée, se trouvant fort embarrassés par la multiplicité des écrits évangéliques alors en circulation, s’en remirent, disent les chroniques, au Saint-Esprit pour savoir lesquels de tous ces évangiles devaient être et demeurer reçus comme orthodoxes. Tous les ouvrages litigieux furent dressés sur l’autel et les évêques, rapporte la légende, demeurèrent en prière « jusqu’à ce qu’il ne subsistât plus que quatre écrits, tous les autres ayant été renversés par un grand vent ». De là sont sortis les trois synoptiques et Jean. — Au fond, c’était l’usage du sort païen christianisé et mis sous la tutelle du Saint-Esprit.

On comprend donc que dans toute la première moitié du Moyen Age, le Sortiariiis ait été un personnage important, presque officiel, et, en tous cas, jouissant de la faveur publique. Ce n’était pas lui que poursuivait la rigueur des lois, mais le mathématicien ou magicien qui faisait des sorts un emploi criminel ou y introduisait des rites réputés malfaisants ou funestes. Peu à peu, à mesure que ces pratiques se vulgarisaient ou s’abaissaient, le Sortiarius perdait son prestige, et, de chute en chute, devenait le sorcier tel qu’il nous apparaît à notre époque, c’est-à-dire, bas, ignorant et grossier.

Mais ces rites des sorts ont été en possession d’une telle faveur, et cette faveur sacrée a duré de si longs siècles qu’aujoiird’hui encore le souvenir en a subsisté dans nos mœurs et notre langue, et cela en quelque sorte à notre insu.

C’est ainsi que la fête juive du Piirim^ que les Israélites célèbrent encore de nos jours, le 14-15 du mois d’Adar (février-mars) n’est autre que la fête des Sorts (en Persan Pur) en souvenir d’Aman qui, d’après les

Chroniques, aurait employé le sort pour fixer le jour du massacre des Juifs.

C’est ainsi également que notre locution populaire être né coi§é provient du sort faste que l’on a longtemps attribué à l’enfant qui, venant au monde, entraînait sur sa tête la membrane persistante de l’œuf, appelée Amnios — membrane à laquelle on reconnaissait de telles vertus, que les avocats de Rome l’achetaient fort cher, croyant acquérir, par elle, talent et fortune, et qu’elle a donné lieu à un procédé de divination maintenant tombé en désuétude : V amniomancie.

Avant la chute Aw Soriiarius^ les bas sorciers s’appelaient mathématiciens ; il y en avait de toutes sortes (magiciens, enchanteurs, devins, astrologues, etc.) qui se sont perpétuées dans le peuple, à la suite des âges jusqu’à notre époque. Sans doute, cette sordide erreur de l’esprit humain fût demeurée enfouie dans les bas fonds de l’histoire, si la philosophie néoplatonicienne n’avait contribué, pat' hasard et à son insu, à donner à la sorcellerie une force qu’elle ne possédait pas antérieurement, qu’elle acquit de ce fait, et qu’elle conserva jusqu’à nos jours. En effet, les sorciers faisaient remonter leur savoir fruste et dégénéré jusqu’aux Mystères des temples sacrés. Or la doctrine néoplatonicienne rejetait les dieux (Théos) et leur substituait des personnifications de forces naturelles (daimôn) auxquelles — pour sauvegarder la majesté et la pureté de l’essence divine, qu’elle plaçait bien au-dessus des dieux du polythéisme — elle transportait la responsabilité de toutes les actions vicieuses que l’antiquité attribuait à ses basses divinités populaires. Mais le christianisme appliquait lui-même ce nom de démon à ses diables ; il en résulta donc une confusion, et à la longue, le sorcier, regardé comme un suppôt de Satan, finit par se complaire en cette appellation qui faisait rejaillir sur lui l’auréole de la puissance presque sans bornes que le peuple attribuait alors au Démon.

Au Moyen-Age surtout, la terreur du démon, vsous laquelle se sont débattus dix siècles, donna à la sorcellerie toute l’ampleur qu’elle pouvait comporter et lui fit une auréole de mystère surhumain qui dure encore à notre époque.

C’est ce qu’a très bien saisi Florian-Parmentier (1) lorsqu’il écrit :

Incontestablement, Torigine de la foi dans la sorcellerie telle qu^elle se caractérisa du XIII® au XVIII® siècle, fut le dogme catholique de Texistence du démon. Comme Thomme est toujours enclin à dénaturer, en Thumanisant, le côté symbolique d’un dogme, il n’eut pas de peine à se persuader que Satan devait se promener fréquemment sur la terre, sous les traits d’un être humain, et que, dans ses pérégrinations, son seul souci ne pouvait être, assurément, que de perpétrer le plus de forfaits possible. Pour cela, il était logique que l’esprit malin s’assurât la complicité de tous les hommes sur l’esprit desquels il savait pouvoir exercer une influence. Et voilà comment les sorciers furent imaginés.

Dès lors, tous les événements plus ou moins extraordinaires, comme tous les maux de notre pauvre humanité, furent attribués à l’intervention du diable et de ses adeptes. Les maladies, les morts subites, les accidents, les revers de fortune, les épidémies de bestiaux, les calamités de toutes sortes, les phénomènes psychiques, physiques ou naturels, enfin tout ce qui restait alors inexplicable, pour la plupart, fut mis sur le compte de la sorcellerie. Etre d’un tempérament taciturne, être malade ou fou, afficher des opinions indépendantes, avoir sur les choses des notions étrangères au vulgaire, c’était, bon gré mal gré, s’entendre déclarer sorcier. De même, connaître les propriétés des plantes et s’en servir pour obtenir des guérisons était un art qui ne tardait pas à rendre suspect de sorcellerie celui ou celle qui le possédait. Michelet a cru pouvoir dire de la sorcière qu’ « elle

(1) La Sorcellerie devant les temps modernes, 1 vol. in-12 carré. Paris, S. D. — Il convient de remarquer ceci, que cet auteur rapporte les œuvres de sorcellerie à des données scientifiques nouvellement découvertes (hypnose, suggestion, etc.). Mais nous verrons que certaines de ces œuvras avaient, ont leur réalité propre et s’expliquent par des moyens que la science officielle ne connaît pas encore.

fut Tunique médecin du peuple pendant mille ans. Les empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons avaient, assure-t-il, quelques docteurs de Salerne, des Maures, des Juifs ; mais la masse de tout état, et Ton peut dire le monde, ne consultait que la Saga ou sage-femme (1). Si elle ne guérissait, on Tinjuriait, on Tappelait «sorcière». Mais généralement, par un respect mêlé de crainte, on la nommait Bonne-Dame ou Belle-Dame (Bella-donna) (2), du nom même qu’on donnait aux fées. Cependant, ajoute-t-il, comme la bella-donna effraie le vulgaire « par ses couleurs douteuses », la guérisseuse effrayait- aussi par son art mystérieux. Il est certain, d’ailleurs, que Ton eut souvent recours à la Saga^ pour les avortements et les empoisonnen^ents qui se commettaient alors. Comme la médecine ne disposait encore d’aucun moyen de contrôle, comme elle ne soupçonnait même pas que Tautopsie serait un jour pratiquée par les prosecteurs qu’elle devait faire naître, on peut facilement se persuader qu’un grand nombre de ces crimes durent demeurer impunis et même ignorés. Enfin, il est vrai que, dans certains cas, des enfants volés furent livrés à la lubricité de prétendus complices du démon ; et ce sont ces disparitions que la crédulité publique mettait sur le compte de l’extraordinaire voracité des loups-garous ou des fabuleuses cuisines du sabbat (3).

Du reste, puisqu’il fallait, pensait-on, croire, sous peine d’hérésie, à un diable en chair et en os, on se fût fait un crime de ne point rapporter à des pratiques de sorcellerie tout ce qui avait apparence de surnaturel. Le défaut d’autres moyens d’interprétation explique pourquoi les gens d’une haute

(1) Le nom moderne des sages-femmes, né au Moyen Age où il s’appliquait surtout à la sorcière, dérive en réalité de la plus haute antiquité grecque et romaine où le mot sage (lat. sapiens^ gr. sophos) n’avait pas seulement le sens que nous lui donnons aujourd’hui, mais encore, mais surtout celui de savant. Le terme de basse latinité médiévale, Sagus, avait la même double acception {Note de Vauteur.)

(2) D’où est venu le nom de belladone attribué à la plante dont les propriétés narcotiques furent les plus utilisées par les sorciers et sorcières du Moyen Age {N. de Va.).

(3) Ces «cuisines » du Sabbat n’étaient pas si fabuleuses que le pense l’auteur cité : à des époques de famine où l’on déterrait les morts pour se repaître de leur cadavre, cela fut une cause de la ruée du peuple des campagnes vers les Sabbats démoniaques, où le Maître donnait à manger à ses fidèles. Or, qu’y mangeait-on ? La réponse à cette question se trouve dans les rituels noirs dont les pages suent le crime et l’horreur, où le chevreau dont on use pour les maléfices désigne toujours le jeune enfant que l’on égorge {N. de Va.).

intelligence ne mirent point en doute, eux non plus, la réalité des pratiques diaboliques. Est-ce que le fameux Pic de la Mirandole, le médecin Jean Fernel, le chirurgien Ambroise Paré et le philosophe Bodin n'ajoutèrent pas foi au pouvoir des sorciers ? C'est à peine si des esprits aussi indépendants et aussi éclairés que Rabelais et Montaigne se hasardèrent à flairer là quelque supercherie ou quelque effet de l'imagination.

Comment s'étonner, après cela, que les juges des Parlements se soient montrés à leur tour si crédules, chaque fois qu'il s'est agi pour eux d'instruire un procès de sorcellerie ?

Au surplus, l'Eglise catholique, alors toute puissante, effrayée des progrès de l'impiété et voulant réagir contre les doctrines blasphématoires des mécréants qu'on dénomn^ait sorciers, s'obstinait à découvrir Satan partout, espérant alarmer ainsi les esprits et les mettre en garde contre la contagion. Elle ne se rendait pas compte que conserver ce caractère de merveilleux aux erreurs qu'elle con^battait, c'était au contraire leur prêter une force bien plus grande. Beaucoup, qui se seraient facilement défendus contre un simple hérétique, se croyaient incapables de résister aux embûches du diable en personne. Beaucoup se fussent prémunis contre certains phénomènes naturels, s'ils les avaient envisagés comme tels ; mais ils se sentaient paralysés à l'idée que le moindre incident fâcheux pouvait être dû à une intervention satanique. Ainsi, la sorcellerie asservissait le monde par la terreur, et, plus on s'acharnait à la réléguer hors des limites de l'humanité, plus sa puissance devenait, justement à cause de cela, surhumaine.

C’est donc avec une apostille en quelque sorte diabolique que le sorcier se présente aujourd’hui à nos regards.

Mais il y avait aussi d’autres causes à la puissance que possédait alors, que possède encore la sorcellerie, des causes inhérentes à la fragilité de la nature humaine. Alors, la terreur du diable hypnotisait les forts et les faibles ; mais les uns et les autres, les faibles surtout, étaient également soumis à cette puissance mystérieuse que le peuple ignorait complètement, qu’a étu-

diée la psychologie de notre époque, et qui est connue de nos jours sous le nom de suggestiôn mentale.

Et nous voici amenés à dire le rôle qu’un hypnotisme inconscient, mais en tout semblable à celui qu’on pratique aujourd’hui, joua pendant tout le temps où la sorcellerie sévit sur le vieux monde. Alors, comnae à présent, il y avait des hommes impressionnables ou d’un système nerveux mal équilibré. Autrefois comme aujourd’hui, il y avait des gens qui aimaient à rester en extase, durant des heures, devant l’objet qui les faisait entrer en hypnose. 11 y avait des inquiets, il y avait des névrosés en butte à mille phobies, il y avait des faibles qui, en présence de certaines personnes ayant sur eux une influence particulière, perdaient complètement leur personnalité pour la soumettre à ces volontés étrangères. Une forte émotion ou les effets d’un pouvoir dominateur pou v^aient déterminer chez eux la perturbation de l’organisme qui, aujourd’hui par les moyens très rationnels de l’hypnotisme — car il n’y a certes rien d’extraordinaire dans ces procédés — provoquent le somnambulisme, la catalepsie et l’anesthésie...

D’ailleurs, tous les phénomènes qui accompagnent, aujourd’hui comme autrefois, l’hystérie constitutionnelle ou provoquée, ne faisaient que jeter davantage dans les cerveaux malades la surprise et le •trouble. Ceux chez qui se produisaient la dissociation, la désagrégation de la perception personnelle, se sentaient hantés et persécutés par leur double. C’est ce que la croyance en la sorcellerie faisait nommer une « possession ». Or, pourquoi, par l’exorcisme, arrivait-on parfois à délivrer le malade du prétendu démon qui l’habitait ? Parce que la psychothérapie ne dispose précisément que d’un remède : la suggestion. Lorsque le malade était convaincu de l’effet bienfaisant que devaient avoir sur lui les pratiques de l’exorcisme, il y avait indiscutablement phénomène idéoplastiaue, il y avait auto-suggestion.

Chez d’autres, le déséquilibre nerveux provoquait des hallucinations, des idées fixes, le somnambulisme, l’anestbësie mnémonique, l’automatisme et autres troubles névrosiques qui, naturellement, étaient tous considérés comme provoqués par la sorcellerie. Il en était ^e même de toutes les réactions que la psychométrie enregistre aujourd’hui chez les sujets sensibles. On sait que certains organismes perçoi-

vent les radiations qui accompagnent les objets ou les personnes ayant été placés dans Tambiance d'autres personnes, ou encore qu'ils sont affectés, dans les centres correspondant à chacun des cinq sens, par des ondes subtiles, lesquelles leur donnent la sensation des choses dont ils ne peuvent pourtant avoir le contact physique immédiat. C'est là qu'il faut chercher l'explication des visionnaires, des clairvoyants, des devins, etc., classés, eux aussi, par l'opinion, parmi les sorciers.

Faut-il parler enfin des astrologues ?... Leurs théories, disons-le en passant, n'étaient pas aussi sottes qu'on l'imagine. Il est certain que la réceptivité morbide des nerveux enregistre parfaitement les différentes phases de la lune, les radiations qui émanent des astres, les courants électriques de notre propre planète (1). Parmi les influences qui achevaient de déséquilibrer, jadis comme de nos. jours, les mentalités débilitées, il convient donc de citer, tout au moins, le magnétisme des constellations (2).

Tout ceci montre à l’évidence que si l’on peut expliquer les œuvres de sorcellerie, aujourd’hui au moins pour beaucoup d’entre elles, par des principes scientifiques autrefois ignorés du public, mais maintenant connus par la généralité, ces œuvres, pour être rapportées à une autre cause, n’en ont pas moins existé dans le passé, n’en existent pas moins de nos jours. Ces deux causes principales de la puissance de la sorcellerie au moyen âge se sont seulement modifiées à notre époque : la terreur du diable s’est muée en crainte du surnaturel, et l’hypnotisme intuitif est devenu, dans beaucoup de cas, de la suggestion consciente, ainsi qu’il sera démontré plus loin.

En un livre magistral Michelet a étudié la formation de la sorcière au Moyen Age et détaillé ses avatars différents jusqu’au XVIII® siècle : ma tâche sera plus modeste, je viens de montrer les origines de la sorcellerie ; je vais maintenant étudier sa forme actuelle.

(1) V. p. 267, note 1. . . ;

(2) Florian-Parmentier, loc. cit.

Par son essence même, la sorcellerie, dont l’ignorance ambiante forme la base naturelle, ne peut évoluer que dans un milieu peu éclairé, la population des campagnes — c’est là qu’elle s’est perpétuée durant les âges, et c’est là qu’elle se retrempe, chaque siècle, dans son origine — malgré quelques surgeons qu’elle pousse entre temps dans les \illes.

En effet, peu à peu, l’instruction, rudimentaire d’abord, puis plus élevée, pénètre dans les villages : la civilisation fruste de certains pays s’affine plus ou moins ; le sorcier est obligé, pour conserver son pouvoir, de se hausser au niveau général de son ambiance.

Un jour une de ces multiples illusions qui, à notre époque, font se ruer vers les villes les travailleurs des champs, l’amène à s’établir dans une cité ; là encore il lui faut modifier sa manière d’être et ses procédés pour se mettre en harmonie avec le milieu où il va désormais évoluer ; dès lors, il n’est plus le sorcier primitif ; il perd de plus en plus son pouvoir et son autorité ; il finit par tomber dans l’escroquerie la plus caractérisée (1).

De plus, en le scepticisme de notre époque, la sorcellerie urbaine dont la clientèle se recrute presque exclusivement parmi les classes peu fortunées, ne mène que bien rarement à la richesse ; à la campagne une plus grande crédulité produit une reconnaissance plus rémunératrice, et une crainte supersticieuse plus enracinée empêche la dupe de recourir au gendarme ; mais à la

(1) Cette opinion s’applique, comme tout ce qui est dit du sorcier des villes, à la majorité des cas, mais sans être posée comme règle absolue. Certes, le sorcier urbain ne fait que végéter dans les grands centres où l’ambiance, plus cultivée que celle du village, lui est défavorable ; mais d’autre part, quand il a réussi à s’acclimater dans les cités, il y devient infiniment plus redoutable que le sorcier rural dans sa bourgade, parce que son esprit s’y est affiné et que, n’appliquant plus ses formules traditionnelles en aveugle, il en comprend l’essence qu’il a étudiée et se rend compte de tout le parti qu’il peut en tirer : en un mot le sorcier des villes devient généralement goétien.

De nombreux faits — et d’ordres divers — se pressent à cet égard sous ma plume : ils seront étudiés au cours d’une monographie du sorcier des villes qui paraîtra à son heure.

ville ! Outre qu’il ne faut pas trop écorcher le patient, celui-ci, en cas d’échec, peut recevoir d’un ami, d’un voisin esprit fort, le judicieux conseil d’aller conter son cas au commissaire de police ; par suite logique et nécessaire, la sorcellerie urbaine est mal rémunérée (au moins dans sa généralité, car on connaît des exceptions) et expose son fidèle à de fâcheux contacts avec la justice de son pays ; les villes sont dures pour le sorcier, et le lieu où le mènent des manœuvres qui le détraquent lui-même, n’est pas la Banque de France, mais l’hôpital en général et la Salpétrière en particulier — quand ce n’est pas la prison.

Mais, je le répète, ce n’est pas à la ville que se rencontre le véritable sorcier, c’est aux champs... C’est donc la sorcellerie telle qu’elle existe à la campagne que je vais étudier dans les pages qui vont suivre.

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