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LA PSEUDO-SORCELLERIE

Le sorcier fictif. — Sorcellerie d’ingéniosité. — Un cas de sorcellerie

fictive.

Avant d’aborder l’étude de la sorcellerie proprement dite, il convient, pour déblayer le terrain, de dire quelques mots de ce qu’on peut appeler la pseudo-sorcellerie^ c’est-à-dire la sorcellerie imaginaire.

Au chapitre suivant, on verra quels gens se livrent réellement, dans les campagnes, à des pratiques plus ou moins grossières ou affinées — mais très généralement inconscientes — de magie fruste ou transcendante. Mais à côté de cette classe d’individus, il en est d’autres que les villageois traitent également de sorciers, et qui, en réalité, n’en ont que le titre ou le renom, et rien de plus.

Au village, en effet, il existe certaines gens qui, plus rusés que d’autres, ont xite compris tous les avantages, pécuniaires ou honorifiques (si toutefois on peut s’exprimer ainsi, toute proportion gardée), que rapporte à son détenteur une réputation de sorcier bien établie, et qui, par suite, sont désireux de participer à ces avantages. Parmi ces individus, les uns ont essayé de se mettre dans les bonnes grâces d’un berger ou de tout autre sorcier reconnu comme tel, pour en obtenir des formules de garrfc, de charge, et autres secrets de même acabit. Mais les détenteurs — fictifs ou réels — de ces secrets, connaissent, sans jamais avoir étudié le latin, la valeur du

mot de l’Evangile « Beati possidentes » et ils ne livrent, quand toutefois ils ont réellement quelque chose à donner, que ce qu’ils veulent bien livrer, c’est-à-dire quelquefois de sbribes de leur savoir, et, le plus souvent, rien du tout, à moins que, ne voulant pas se fâcher avec le quémandeur indiscret, ou désirant mettre à profit sa soif d’apprendre, ils ne lui communiquent, dans le plus profond mystère et moyennant un juste prix de leur condescendance, un secret de haute fantaisie et d’invention personnelle. On ne partage en effet qu’à bon escient ce qui fait votre force, et votre gloire, et votre richesse parmi les autres habitants de l’endroit, et le véritable sorcier est plus généralement fils ou simplement héritier d’un autre sorcier qui, avant de mourir, lui a transmis son savoir caché, ainsi que nous le verrons quand nous étudierons la physiologie du sorcier.

D’autres ont profité d’un heureux hasard qui leur a permis de guérir une bête considérée comme perdue, ou bien ont tout simplement acquis la connaissance, à la ville voisine, de quelque tour de passe-passe, qui leur a permis d’émerveiller un entourage ignorant (1) ; ou bien, plus simplement, ils ont acheté chez le libraire de la plus proche sous-préfecture une cartomancie de pacotille, — une version contemporaine de la Poule aux œufs d'or ou

(1) Il y a quelques années, à la campagne, au fond de la Bretagne, un parent était venu me voir, qui réussit très adroitement les tours de cartes et notamment le saut de la coupe d’une seule main. Un jour, dans un « débit » local où il était entré pour se rafraîchir, voyant des habitants de l’endroit qui jouaient entre eux aux cartes, il lui prit fantaisie, pour se divertir, d’exécuter, à l’improviste, quelques tours. Chez ces gens simples qui voyaient devant leurs yeux les figures se transmuer les unes dans les autres, qui, sans notion aucune de ce qu’on appelle la carte forcée, s’entendaient annoncer à l’avs^nce la carte qu’ils allaient tirer du jeu, ce fut une véritable stupeur. Et le soir même, ma domestique, à qui les témoins des prouesses de mon hôte avaient en hâte communiqué leurs soupçons, nous demandait avec une certaine * angoisse si ce monsieur n’était pas sorcier 1... — Inutile de dire que, dans un tel milieu, je n’ai jamais parlé de mes expérimentations personnelles de psychisme, d’hyperphysique ou simplement d’hypnotisme ; je me suis encore plus soigneusement gardé de tenter la moindre expérience ; j’aurais été aussitôt regardé comme un pestiféré et la vie y serait deVenue impossible, non seulement pour moi, mais encore pour les miens.

bien encore un quelconque de ces petits livres in-36, grossièrement composés, plus grossièrement encore imprimés, et que répandent, au prix de quelques sous, dans la basse librairie, des officines de merveilleux et dos entreprises d’enfantine magie. Ils les ont montrés avec mystère ; ils vantent les secrets qui y sont contenus : Encre pour noter les sommes qu’on prendra dans les trésors cachés — emplâtre pour faire dix lieues par heure — formule pour charmer les armes à feu — recette pour faire danser tout nu, et autres stupidités de même acabit ; ils font voir les figures pantaculaires qui les ornent et qu’ils prennent pour des reproductions de talismans ; et autour d’eux, pour peu qu’ils sachent s’y prendre avec quelque adresse, on. finit par être convaincu qu’ils ont acquis un pouvoir mystérieux et surhumain.

Mais le difficile, pour les uns comme pour les autres, n’est pas d’acquérir cette renommée, c’est de l’entretenir et de la conserver. C’est surtout en pareille matière qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus.

Rien n’est plus simple en effet que de se vanter de la possession de secrets merveilleux, mais c’est l’application de ces secrets qui est la pierre de touche, Je critérium de ces sorciers de rencontre ; c’est surtout à la campagne, au milieu d’une population vivant de son travail manuel qu’on reconnaît le maçon au pied du mur. A la première épreuve la grande majorité échoue ; et ne sauvegardent leur renom encore mal établi que les fins, les malins, les rusés et les madrés.

Car, pour ce genre de faux sorciers, tout l’avenir repose sur leur ruse du moment. >

On ne sait, en effet, quelles étranges questions l’intérêt ou la vanité peut amener un campagnard à poser au sorcier, auxquelles il lui faut donner réponse immédiate ; c’est pour sortir de telles embûches sans y succomber, que le plus malin est obligé de mettre toute sa finesse à contribution — par exemple dans le cas suivant :

Les loteries ont toujours un certain prestige parmi ces gens simples qui y voient le moyen de gagner beaucoup en risquant peu. Mais pour beaucoup d’entre eux,- un franc — prix ordinaire d’un billet — est une somme assez importante, puisqu’elle ne représente aucun bénéfice présent et assuré, pour qu'on ne la risque qu’à bon escient. Aussi, en pareille occurrence, lorsqu’on est décidé à courir la chance, va-t-on trouver le deçineiir pour qu’il indique le numéro auquel doit échoir le gros lot. En pareil cas, le sorcier naïf indique un numéro quelconque pensant bien que le quémandeur ne pourra se le procurer. Toutefois, sait-on à quels prodiges d’acharnçment la soif du gain peut pousser un homme fruste et grossier ? On a vu, le cas n’est pas rare, des villageois arriver à se rendre possesseurs, quitte à le payer au delà de sa valeur, du numéro qui doit rapporter cent mille francs I Mais après tirage, le gros lot \ a-t-il à un autre numéro ? ou- si le postulant n’a pu se procurer le numéro indiqué, apprendil, par la consultation de la liste spéciale, que le sorcier s’est trompé, abominablement, grossièrement trompé dans sa désignation des chiffres ? L’affaire finit par une correction magistrale, y compris la restitution des arrhes, et le dei^irieur n’a plus qu’à se terrer dans un coin : sa réputation naissante ne survit pas à l’aventure.

Mais si au contraire c’est un « finaud », il a su se ménager une porte de sortie ; il n’a pas indiqué positivement un numéro, mais il a donné un moyen complique; d’en acquérir la connaissance : soit en comptant à minuit, après avoir prononcé une formule cabalistique, les étoile.s visibles, scit en numérant les grains d’avoine mangés par un cheval noir, préalablement exorcisé, durant tel laps de temps fatidique. Et dans cc cas, si le bon. numéro est alitre que celui qu’a pris le postulant à la suite de ses calculs, c’est que lui-même s’est trompé dans la prononciation de la formule, dans le choix de l’heure, dans ses opérations d’arithmétique, ou dans l’exorcisme du cheval.

Car le principe essentiel en pareille matière est celui-ci : trouver un moyen tel qu’en cas de réussite la gloire et le profit soient pour le sorcier, et qu’en cas d’échec, cet échec soit imputable uniquement à la faute du demandeur.

Et il est à reconnaître que, par une application judicieuse et continue de ce principe, jointe à beaucoup de finesse dans l’indication des moyens, nombre de sorciers de campagne se sont assuré et s’assurent encore journellement une réputation justifiée, alors que leur soi-disant sorcellerie est simplement basée sur un bon sens étayé par une subtilité cachée elle-même sous les dehors d’un merveilleux uniquement dû à leur imagination. Pour tout dire, en un mot, il leur suffît, en pareille occurrence, d’être plus fins que leur entourage, et d’agir avec un certain mystère — toujours impressionnant vis-à-vis d’intelligences rudimentaires — pour faire exécuter les conseils qu’on vient leur demander (1).

J’en ai eu personnellement un jour un exemple frappant que je vais rapporter ici :

Un cultivateur normand exploitait à bail une petite ferme où il élevait un troupeau de moutons d’une centaine de têtes et quelques vaches et chevaux Ses affaires prospéraient, tous ses animaux se portaient à merveille et lui étaient une source de grand profit. Un jour, il se maria; sa femme lui apportait une dot, composée de terres et d’argent comptant, qu’iî employa à augmenter dans une forte proportion le nombre des bestiaux de sa ferme. Mais, peu à peu, ces animaux dépérirent, et bientôt

(1) Le mécanisme parfois très naïf de ce procédé se décèle à première vue dans une formule que l’on rencontre en quelques livres de basse sorcellerie : — Pour tuer un serpent, il faut mouiller de sa salive un bâton, et en asséner uii coup sur la tête du serpent. — Le coup de bâton est évidemment pour quelque chose dans la mort du serpent ; mais comme une formule de sorcellerie ne doit jamais se trouver prise en défaut, si le maladroit opérateur a manqué le serpent, c’est, de toute évidence, parce qu’en sa précipitation il a insuffisamment mouillé son bâton.

il en perdit plusieurs de male mort. En réfléchissant à la cause qui avait pu amener cette perte, il fit une remarque : c’est depuis son mariage que son élevage avait commencé à péricliter. De là à croire à l’existence d’un sort jeté sur ses bêtes par quelque soupirant évincé il n’y avait qu’un pas, et bientôt, sa conviction à cet égard fut arrêtée, d’autant plus que ses bestiaux — on était alors en hiver — paraissaient souffrir de plus en plus. Mais comment détourner ce maudit sort ?

11 alla trouver le sorcier du pays, vaguement rebouteur, tueur de porcs, etc., et lui exposa son cas. Le magicien de village vint à la ferme pour examiner les lieux, fit quelques tours, murmura une série de paroles assez incompréhensibles pour- qu’il ne les comprît pas lui-même, et enfin prononça son arrêt devant le fermier médusé.

— Oui, il y avait un sort^ et pour conjurer ce sort il fallait sacrifier un mouton gras. Moyennant quoi, le sorcier répondait du succès.

L’autre acquiesce et l’on prend rendez-vous pou^* une nuit prochaine.

A l’heure dite, le sorcier revient porteur d’une chandelle bénite (1), dit-il, et de quelques objets. Dans la cour où le fermier attendait, tenant le mouton destiné au sacrifice, on allume un feu de landes sur lequel on jette de la fleur de soufre, du benjoin, de l’encens et autres ingrédients, puis on égorge le malheureux mouton

(1) Il est à remarquer que les objets bénits, ou soi-disant tels, jouent un grand rôle dans la sorcellerie des campagnes : la cause en est très simple. En magie cérémonielle, tout objet utilisé pour une opération doit être consacré aux influences favorables. Mais à la longue, les procédés de consécration ont été perdus pour les grossiers ^thaumaturges que sont les sorciers de village ; ils ont trouvé plus simple et plus facile d’utiliser les objets bénits par un prêtre ; chapelets, médailles, etc. Mais comme le prêtre refuserait de bénir certains objets qui n’ont rien à voir avec la religion, et dont cependant le sorcier peut avoir besoin pour ses opérations, on emploie aujourd’hui couramment un procédé des plus expéditifs, qui consiste tout simplement à tremper dans un bénitier plein d’eau bénite, en accompagnant cette opération par la récitation mentale d’une vague formulette religieuse, l’objet dont la consécration est requise.

au milieu de cérémonies bizarres et propres à frapper un moral déjà ébranlé. Le sang de la victime est soigneusement recueilli dans un récipient et le sorcier, sur ce sang, prononce une longue formule magique. Après quoi, porteur de la chandelle bénite, pendant que le fermier le suit tenant le vase où est le sang, il entre successivement dans toutes les bergeries, étables et écuries. D’abord, il en fait le tour au milieu d’un silence impressionnant, puis, s’éclairant de la chandelle bénite, il trace, avec le sang du mouton, des croix sur les murailles, de place en. place et a une certaine hauteur. Quand tous les bâtiments à usage de bestiaux ont été ainsi visités, on revient près du foyer qui achevait de se consumer ; avec de nouvelles cérémonies non moins hallucinantes, le sorcier y prend un brandon de quinze à vingt centimètres qu’il éteint dans le reste du sang dont il verse les dernières gouttes sur un pic qu’on lui apporte. Après quoi il vaticine :

— Demain, au moment précis où le soleil se lèvera, tu diras un pater et un acc et tu prononceras trois fois le nom « Adonné » (1) ; après quoi, avec le pic aspergé de sang, tu perceras dans les murailles, à tous les endroits où j’ai tracé une croix, un trou assez grand pour que le brandon éteint puisse y passer dans tous les sens, puis tu achèveras de brûler ce brandon en prononçant « Adonné », et quand il sera en cendres, tu diras de nouveau un pater et un ace et ce sera fini. Si tu fais bien tout ce que je dis, le sort qui est sur tes bestiaux sera conjuré.

Et le sorcier se retira, emportant comme de juste, le corps du mouton sacrifié — duquel il dut faire le lendemain un marché, avantageux vu le prix de revient, avec un boucher des environs.

(1) Probablement une corruption de l’hébreu Adonaï, employé dans la Haute Magie et dénaturé en passant dans le langage de la sorcellerie.

Cependant le fermier exécuta religieusement toutes les indications du sorcier, et eut la joie de voir de nouveau prospérer ses animaux : le sort était conjuré.

Que s’était-il donc passé ?

Le sorcier avait tout simplement remarqué que les animaux devenus de plus en plus nombreux dans des locaux insuffisants, manquaient d’air : là était tout le secret. Il aurait pu tout aussi bien dire au consultant : Mon ami, comment veüx-tu qTie deux cents moutons puissent vivre dans une étable qui ne renferme que l’air nécessaire à cent vingt ou cent trente bêtes ? L’autre l’aurait remercié et aurait agi en conséquence ; mais que seraient devenus, en ce cas, et son profit et sa réputation de sorcier ?... Au contraire, en agissant de la sorte, il arrivait au même but, ménageait ses intérêts de toute nature, et se créait de plus, pour l’avenir, un client assuré devant qui, par la suite, les esprits forts étaient mal venus de prétendre que la sorcellerie de campagne n’a rien de sérieux.

Telle est ce qu’on peut appeler la pseudo-sorcellerie : elle se compose, comme il est facile de le constater, de beaucoup de bon sens, d’une finesse assez aiguisée et d’un certain apparat destiné à frapper des imaginations toutes disposées d’avance à se laisser influencer.

En général, le pseudo-sorcier, bien que l’espèce en soit la plus nombreuse de toutes, est du moins peu redoutable, car il ne connaît, comme moyens de nuisance, que ceux qui sont du ressort de chacun, et le respect de la gendarmerie, contre laquelle il sait ])ertinemment n’avoir aucun moyen de défense, et dont l’intrusion dans ses affaires lui serait on ne peut plus préjudiciable, en fait un être contre lequel il est peu besoin de se prémunir : sa seule force réelle est l’ascendant qu’il a su prendre dans le milieu qui l’entoure. Mais il est rarement criminel, ou alors les crimes qu’il commet ressortissent à la commune mesure de la criminalité.

Il en va autrement des catégories que je vais maintenant étudier, surtout du sorcier magnétiseur et du sorcier goétien (1).

(1) La plupart des maquijînons et des marchands de bestiaux possèdent des « secrets » qui ressortissent à la pseudo-sorcellerie ou à la sorcellerie fruste dont il va être question dans le chapitre suivant. Mais ces « secreUs », maintenant connus de presque tous les membres du corps de métier, n’en sont plus guère que. pour les profanes.

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