LA SORCELLERIE FRUSTE
Les SecTets. — Les Grimoires. — Recettes d’amour. — Gardes de bergers. Les Charges. — Patenôtre blanche. — Rebouteurs et guérisseurs. — Recette contre la pleurésie. — Remède contre la rage. — Magnétisme inconscient et autosuggestion. — Une guérison bizarre. — Un échec. — Recette d’ophtalmologie. — La Sorcellerie criminelle. — Les sensitifs. — Les Sourciers — Le cas de l’abbé Paramelle.
Au village, le sorcier — j’entends maintenant le sorcier véritable — présente à l’étude plusieurs stades ou degrés de puissance que je vais examiner successivement.
Neuf fois sur dix, c’est soit un berger, soit le parent d’un berger. En effet, ces gens habitués à vivre dans la solitude avec leurs troupeaux, sont généralement rebelles à toute tentative de conversation suivie, et, par suite, vivent à l’écart des autres paysans : c’est déjà une raison pour que, dans un milieu où la vie de chacun constitue la vie commune, où tout se dit et tout se sait, cet être taciturne et vivant à l’écart des autres soit tenu en suspicion — on se défie de lui. On sait qu’à demeurer continuellement seul avec ses bêtes, seul en face de la grande nature, il a réfléchi, observé, étudié dans son intérieur, et qu’il possède des connaissances vétérinaires et autres acquises par l’expérience, qui dépassent l’intelligence moyenne du milieu où il vit. Il a reçu des secrets transmis de génération en génération par ses ancêtres... Ces secrets sont assez généralement réels, au
moins pour l’habitant des villes ; celui-ci, en effet, nourri d’une science qu’il présume profonde et qui n’est que superficielle, ignore des quantités de faits naturels absolument positifs niais que la science préfère nier, car elle ne sait comment les expliquer. Je n’en citerai que deux pris dans la quantité de ceux qui sont à ma connaissance.
Si un troupeau de moutons passe à proximité d’un pin, sapin ou conifère en général, la sève de cet arbre s’arrête aussitôt pour ne reprendre son cours qu’environ vingt minutes après le passage du troupeau.
D’autre part, tout arbre abattu pendant cet arrêt de la sève pourrit très rapidement.
Ce double fait, bien qu’ignoré de la science, ou nié par elle parce qu’elle ne lui trouve aucune explication, est connu de tous les paysans, et lorsque, au cours d’une coupe de sapins un troupeau de moutons passe sur le lieu de la coupe ou près de là, aussitôt les bûcherons interrompent leur travail pour ne le reprendre qu’un certain temps après
Bien d’autres faits analogues sont connus dans les campagnes, et il faut que le sorcier soit détenteur de véritables secrets pour pouvoir asseoir son influence de façon durable sur ceux qui l’entourent.
En tous cas, il laisse dire ; souvent, en effet, il a hérité de ses parents quelques formules vétérinaires qu’il se garde bien d’ébruiter, car, grâce à elles, son maître tient à ses services ; mais n’en eût-il pas, que son intérêt est de laisser dire, et, au besoin d’en inventer — que lui suggèrent soit ses observations personnelles, soit plus simplement son imagination.
Si le hasard veut qu’il ait en sa possession un de ces petits opuscules de Mâgie que le colportage, au commencement du siècle dernier, répandait dans les campagnes (les Secrets merveilleux du Grand ou du Petit Albert^ V Enchiridion du Pape Léon, le Grérnoire (sic) du
pape Honorius — ou, pour baisser d’un degré, le Grand' Grimoire ou bien le Dragon Rouge^ sinon, pour tomber plus bas encore, la Poule noire ou quelque Trésor du vieillard des Pyramides) si, dis-je, il possède quelqu’une de ces brochures, auxquelles d’ailleurs il ne comprend rien, il devient pour les autres paysans, un homme redou table, inféodé aux puissances du mal — en , un mot, comme on dit dans les campagnes bretonnes, il sait faire.
Alors — doctiis ciim libro — il connaît les jours heu-, reux ou malheureux, les heures propices è ceci ou à cela, les craisons des semaines, les conjurations, les secrets mystiques, et bien d’autres choses, sans compter le reste. Voulez-vous faire un pacte avec Lucifer., découvi‘ir un trésor, blesser votre ennemi en toute certitude et sans risque personnel, tirer un bon numéro à la loterie, dépister un voleur, guérir d’une maladie, éteindre un incendie ?... Allez le trouver : il vous confiera toutes les recettes imaginables — moyennant, cela va sans dire, une honnête rémunération donnée sous une forme ou sous une autre — et dont naturellement l’efTicacité sera d’autant plus, assurée que vous vous serez montré plus généreux à l’égard du sorcier.
Voulez-vous vous faire aimer d’une rebelle ? Il vous enseignera le moyen de cueillir un bouquet de verveine de la main gauche en disant : « Je te cueille par la force « de Lucifer, prince des démons et de Belzébuth, mère « des trois démons. Qu’elle commande à Attos, à Effe- (( tan, à Ganabo, qu’ils aillent tourmenter N,., du haut (( en bas, et qu’en vingt-quatre heures de temps s’accom- « plisse ma volonté ! » — Si telle formule est trop simpliste ou bien a échoué, il en a d’autres à votre service : « Allez « dans une prairie avant le soleil levé, vous attraperez a une petite grenouille avec un linge blanc, vous la « mettrez dans une petite boîte où vous aurez fait neuf « trous. De là, vous allez au pied d’un arbre où il y aura « de grosses fourmis ; vous faites un trou en terre, et y
« mettez votre boite que vous recouvrez avec votre pied (( gauche en disant : a Que tu sois confondue selon mes (( désirs ! » Au bout de neuf jours, à la même heure, vous « allez chercher votre boîte ; vous y trouverez deux os, (.< un en forme de fourche, l’autre comme une petite (( jambe. Et celui qui est comme une jambe, en touchant (( la perspnne, est pour se faire aimer, et la fourche, « c’est pour la renvoyer (1). Notez que quand vous poserez « la boîte et la retirerez, il ne faut pas se (sic) retourner.» — Cette formule a-t-elle encore échoué ? C’est que les fourmis n’étaient pas assez grosses, la grenouille assez petite, ou que les trous de la boîte s’étaient bouchés. Il y a toujours moyen, pour le sorcier, de se tirer d’affaire avec honneur et profit. — Mais s’il se trouve en face d’un entêté ? Ne croyez pas que ces formules soient les seules dont il dispose, non ! II a encore dans son sac, et toujours en vue du même but, les différentes recettes de la graisse de bouc, du petit pain chaud, de la feuille de laurier, des trois poils, des deux couteaux neufs, de la bague, du linge où RÏisiié la Dulcinée, du trèfle à quatre feuilles, de Machidael Barefchas, du fagot brûlé, du sang de chauve-souris; le secret du Père Girard, ceux de la marjolaine sauvage, de la soie verte, du poulet noir... je m’arrête : il me faudrait plusieurs pages pour énumérer tous les moyens qui existent en sorcellerie rurale pour se faire aimer.
Il semble que, chez le berger, l’origine de toutes ces formules se trouve dans la prière qu’il prononçait au Moyen Age, lorsqu’un troupeau était commis a sa garde, car la plupart de ses conjurations s’appellent encore des gardes.
En voici deux que j’extrais du Grémoire (^/c) du Pape Honorius et que je prie le lecteur de comparer.
(1) Je crois nécessaire de faire remarquer au lecteur que je ne fais qu’enregistrer ces formules sans me porter garant de leur style.
P Bêtes à laine, je vous prends au nom de Dieu et de la très sainte sacrée Vierge Marie. Je prie Dieu que la saignerie (1) que je vais faire prenne et profite à ma volonté. Je te conjure que tu casses et brises tous sorts et enchantements qui pourraient être passés dans le corps de mon vif troupeau de bêtes à laine que voici présent devant Dieu et devant moi, qui sont à ma charge et à ma garde. — Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit et de Monsieur Saint Jean-Baptiste et Monsieur Saint Abraham. (2).
2® Astarin, Astarot qui es Bahol, je te donne mon troupeau à ta charge et à ta garde ; et pour ton salaire, je te donnerai bête blanche ou noire, telle quhl mç plaira. Je te conjure, Satarin, que tu me les gardes partout dans ces jardins en disant Hurliipapin,
On remarquera que la première garde est religieuse, tandis que la seconde est démoniaque, et par suite incompréhensible en ses parties. Mais n’est-ce pas Pic de la Mirandole qui a posé cet axiome de sorcellerie : « Les paroles les plus incompréhensibles... sont magiquement les plus efficaces ». '
A l’encontre des gardes^ les bergers possèdent le Beau- Ciel-Dieu qui est suffisamment défini par l’extrait suivant de la relation du procès du berger-sorcier Hocque (3) devant le Parlement, en 1687 :
a On treuua les bergiers saisis de liures manuscripts,
« contenans plusieurs moïens de faire mourir les bestiaux,
« attenter à la vie des hommes et à Thonneur des femmes.
(1) Autrefois — de même qu’aujourd’hui encore, deux paysans qui viennent de conclure un marché se topent dans la main pour en mâjquer la conclusion — le berger qui assumait la garde d’un troupeau tirait une légère saignée d’une des bêtes de ce troupeau pour marquer, par le sang, qu’à partir de ce moment il était responsable de sa garde ; dans certains pays, il buvait même le sang de cette saignée, pour affirmer que, dès ce^e heure, il faisait en quelque sorte partie intégrante de ce troupeau et quNJ prenait sa part de tout le mal qui pouvait lui arriver. — Pour comprendrev cette coutume bizarre, il faut se reporter aux âges primitifs où les troupeaux étaient la grande richesse de l’homme.
(2) On se demande ce que vient faire saint (?) Abraham dans cette galère !
(3) Voir ci-dessous, chapitre V.
« Et ceux qui furent pris et interrogez recogneurent avoir « faict des charges d’empoisonnement sur les, bestiaux, « appelées entre eux le Beau-Ciel- Dieu^ avec des parties de « la saincte Hostie qu’ils prenaient à la communion, des « excréments d’animaux, et un escript auec du sang des « mesmes animaux meslé d’eau benicte et les paroles men- « tionnées au procez. »
Telle coutume de sorcellerie subsiste-t-elle encore dans les campagnes de France ? Je ne suis pas de ceux qui affirment à la légère : de tout ce que j’avance, des preuves peuvent être fournies. Or, ici, en pareille matière, je n’ai pas de preuves sur lesquelles m’étayer. Je préfère donc dire franchement : je n’ai aucune certitude absolue. Mais je penche pour l’affirmative, voici pourquoi : — Les bergers, au moins en Normandie, pays que je connais plus particulièrement, forment une sorte de confrérie, de syndicat tacite, de franc-maçonnerie ; tous se connaissent plus ou moins à quinze ou vingt lieues à la ronde, et les haines entre eux, quand il en existe, outre qu’elles sont très rares, demeurent personnelles et ne rejaillissent presque jamais sur leurs troupeaux respectifs ; mais quand l’un d’eux prend à son compte, par suite d’héritage ou autrement, une petite exploitation rurale qui, dans ce pays, comporte toujours quelques bêtes à laine, alors il se trouve en butte à la jalousie de ses anciens collègues, et, dans ce cas exceptionnel, il est très possible qu’il ait à défendre son troupeau contre des charges lancées par d’autres bergers. De quelle nature sont ces charges? Je ne crois pas qu’elles aient aucun rapport avec le procédé mis en lumière plus haut, mais les gens de la terre ont tant de moyens pour se nuire les uns aux autres ! Toutefois, je pense que, en pareil cas, les moyens ordinaires et brutaux de l’empoisonnement sont excessivement rares et que la nuisance s’opère par des procédés occultes quoique très naturels, par exemple celui qui consiste à affoler les béliers du troupeau visé par des agissements
que l’on peut deviner, de façon à mettre le désarroi dans ce troupeau et, par suite, amener des accidents.
Mais revenons aux œuvres ordinaires de basse sorcellerie.
11 n’est aucun sorcier de campagne qui ne connaisse la patenôtre blanche^ au moyen de laquelle le premier venu peut aller en Paradis •; mais tous, je n’ai jamais pu savoir pourquoi, en font un profond mystère et ne la divulguent que très rarement ; je crois que les lecteurs auront quelque plaisir à en prendre connaissance, et, après tout, rien ne les empêche d’en essayer et de mettre à l’épreuve son efficacité :
(( Petite patenôtre blanche que DicTi fit, que Dieu dit, que Dieu mit en Paradis. Au soir, m’allant coucher, je trouvis (sic) trois anges à mon lit couchés, un aux pieds, deux au chevet, la bonne Vierge Marie au milieu, qui me dit que je me coucliis (sic)^ que rien ne doutis (1). Le bon Dieu est mon père, la bonne Vierge ma mère, les trois apôtres sont mes frères, les trois vierges sont mes sœurs. Sa chemise où Dieu fut né, mon corps en est enveloppé ; la croix de sainte Marguerite à ma poitrine est écrite ; Madame s’en va sur les champs à Dieu pleurant ; rencontrit (sic) M. Saint Jean : — « M. Saint Jean, d’où venez-vous ? — Je viens à’ Ave sains. — Vous n’avez point vu le bon Dieu ? — Si est ; il est dans l’arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit chapeau d’épine blanche sur la tête. »
(1) Ces formes de langage que l’on trouve dans les vieux manuels populaires de sorcellerie ne sont pas des formes archaïques du français, mais des dégénérescences de l’ancien parler des campagnes, formées par des illettrés et recueillies avec trop de scrupule par d’ignares compositeurs de petits livres pour le colportage.
Cette double cause d’erreur produit parfois les résultats les plus étranges. — C’est ainsi que, dans une garde contre la gale des troupeaux, je relève la phrase suivante ; « ... il est aussi vrai qu’elle (la gale) s’en ira et mortira, comme saint Jean... a été né dans son chameau. » Eliphas Lévi, qui cite cette garde dans son Rituel de haute Magie {in fine) voit dans Iç terme mortira une faute d’impression et pense lire sortira-, je crois plus logique d’y trouver une forme campagnarde archaïque du mot mourra ; quant au fait de Saint Jean né dans son chameau, la faute est des plus grotesquement réjouissantes : il convient de lire né dans son hameau. En effet, autrefois, le terme hameau était de style élevé et par suite inconnu dans les campagnes où le mot employé était hamil ; hameau,, ignoré des bergers, est donc devenu facilement chameau en passant par leur bouche.
« Qui vivant bien la dira trois fois au soir, trois fois au matin, gagnera le Paradis à la fm. »
On remarquera que cette formule doit être très ancienne ; outre les archaïsmes qu’elle renferme, elle semble avoir été jadis assonancée ; elle paraît s’être translatée en prose à une époque imprécise mais assez reculée, et s’être ainsi transmise de bouche ën bouche dans nos campagnes; puis, délaissée de la foule, elle est devenue un des secrets de sorcellerie rurale (1).
(1) EUphas Lévi en a retrouvé, dans un manuscrit intitulé le Grimoire des Sorciers^ une version curieuse en ce sens qué, bien qu’étant relativement modernisée quant au style, elle a conservé les assonances originales : il la range parmi les pièces de magie noire.
Voici la patenôtre blanche
Que Dieu fit ung jour de dimanche.
Et qui l’écrit quand* je la dis En lettres d’or au Paradis.
Comme un enfançon dans ses (*) anges.
En me couchant j’ai vu sept anges,
Trois aux pieds, et quatre au chevet ;
Puis une dame il y avait
Qui m’a dit : « Viens-ça, couche-toi,
« Croise tes mains, repose-toi.
« Prie en t’endormant, pour ton père,
« Pour tes bienfaiteurs, pour ta mère
t Et pour tous les bons cœurs joyeux € Enfants du royaume des cieux.
« Dieu les exauce sans nul doute « Et Nostre-Dame les écoute. »
Je m’endormirai doulcement ;
J’ai pour patron monsieur Sainct Jean ;
Et monsieur sainct Jacques, son frère.
Me garde avec monsieur sainct Pierre.
J’ai faict un bouquet de trois fleurs.
Et les trois vierges sont mes sœurs.
La croix de saincte Marguerite Je l’ai sur ma poitrine escripte.
Marie allait à Dieu pleurant ;
Elle a trouvé monsieur sainct Jean ;
« Pourquoi pleurez-vous, saincte Dame ?
— « On m’a pris l’enfant de mon âme.
— « Vierge, il est cloué par les mains « A l’arbre sauveur des humains,
« Ayant sur sa tête qui penche « Petit chapeau d’épine blanche.
« Adieu, Vierge, adieu ; je m’en vas,
* Et si je ne revenais pas,
« Mettez mon corps en terre saincte,
« Et de Dieu gardez-moi la crainte,
« Pour que je meure en vous aimant « Comme vostre petit enfant. »
(La clef des Grands Mystères — in fine).
(♦) Lisez langes.
Mais aujourd’hui, les sorciers sont rarement appelés pour ouvrir le Paradis : en pareil cas, pour qui veut faire son salut, le prêtre suffît généralement — au moins dans les campagnes ; aussi, nos sorciers sont-ils plus fréquemment invoqués pour soigner les maux du corps : ils deviennent alors des guérisseurs, rebouteurs ou gougneurs — et le public a d’autant plus recours à leurs bons offices qu’on les a en quelque sorte sous la main et que leurs soins coûtent beaucoup moins cher que ceux du médecin, toujours assez éloigné. Dans ces conditions, la sorcellerie de village a, dès longtemps, donné naissance à une thérapeutique étrange — d’autant plus étrange qu’elle paraît reposer uniquement sur la fantaisie la plus abstraite, et que, quand on essaie de l’étudier, on ne peut la ramener à aucune règle connue.
Je possède une recette de sorcellerie contre la punésie (lisez pleurésie) que je livre au lecteur en le priant de n’en faire usage — s’il juge à propos — que dans les cas absolument désespérés, car son efficacité me semble des plus problématiques :
(( Prenez un verre au fond duquel vous écrirez les (( mots Dia-Bix Déobulha. Faites macérér à part, dans (( une chopine de vin blanc, dix ou douze crottins de (( cheval ou de mulet ; au bout de trois ou quatre heures, « exprimez avec soin l’elixir (hum !) dans le verre susdit. « Buvez la potion avant de vous coucher. Tenez vous « chaudement toute la nuit ; si, le lendemain vous n’ôtes (( pas guéri, c’est que vous n’avez pas la foi ! » (1)
Je citerai encore une anecdote extraite d’un volume de T. Gilbert (2) peu connu, ayant été publié en province.
(1) Toutes les formules de sorcellerie thérapeutique ne sont pas aussi grotesques que celle-ci ; elles n’en sont souvent que plus nuisibles, leur apparence sérieuse induisant en erreur bien des naïfs campagnards.
Il en existe de nombreux recueils, toujours curieux à consulter, mais toujours incomplets, car. le nombre est immense de celles qu’on rencontre non seulement dans les grimoires, mais dans les ouvrages de folk-lore, de légendes, etc. — sans compter celles qui circulent oralement sans jamais avoir été imprimées, et dont on trouvera plus loin un certain nombre.
(2) Sorciers et Magiciens, 1 vol. pet. in-S®, Moulins, 1895.
« Un paysan d’un petit hameau voisin de L... fut un jour mordu pas un chien de mauvaise mine ; il prit peur et déclara avec effroi qu’il était enragé.
« Les voisins (et surtout les voisines) s’assemblèrent fort ém,us chez le maréchal-ferrant où le malade s’était réfugié. Ils tinrent conseil et, suivant la coutume barbare d’autrefois, parlaient déjà de saigner le pauvre diable aux quatre veines ou de l’étouffer sous un monceau de matelas.
« Tout à coup, l’aubergiste, gros bonhomme à face réjouie, un peu moins inhumain et un peu plus sensé que les autres, proposa de n’employer ces moyens extrêmes qu’après avoir essayé les remèdes du père D... (le sorcier de la localité). Aussitôt on détache un émissaire de bonne volonté, avec mission de l’amener sur le champ.
« A temps prévenu, le sorcier accourut pkis majestueux que jamais : le cas était grave, en effet ! le jeu de sa physionomie se conformait au rôle qu’il était appelé à remplir ; son allure lente et solennelle mettait le cachet à ce doctoral appareil dont il se plaisait à revêtir sa personne. Introduit près du patient, il le questionne, lui explique qu’il va lui administrer ses remèdes, le prévenant toutefois qu’en cas de mauvaise volonté pour les absorber, il le liera au moyen d’une corde solide. Plus mort que vif, le pauvre diable y consent. Le sorcier tire alors de sa poche une boîte contenant des pilules au nombre de soixante-quatre et qui doivent être prises sur-le-champ, . de la première à la dernière. L’ingurgitation commença. Les premières passèrent sans difficulté, mais les contractions du visage et les signes non équivoques d’un malaise subit qui ne faisait qu’augmenter, donnaient des doutes sur l’issue de l’opération. Le père I)..:, néanmoins, voyant sOn honneur en jeu, parlait déjà de réclamer l’aide et l’assistance des modernes tortionnaires, afin de faire lier avec la corde le malheureux patient, parvenu au paroxysme de l’épouvante. Résolu d’en terminer, celui-ci consentit pourtant à s’armer de courage ; mais à peine la soixante-quatrième pilule fût-elle avalée que, suffoquant, à moitié étouffé, il vit son estomac se débarrasser, par indigestion, de ces lourdes boulettes, et aussi de... la rage ! ce que pensèrent du moins les témoins émerveillés...
« Cependant, au bruit de l’aventure, le propriétaire du chien, l’ayant presque aussitôt apprise, apparut sur le théâtre de l’événement en compagnie du vétérinaire.
« Celui-ci, en présence de la foule assemblée, déclara en
conscience qu'il n'avait pas reconnu les moindres symptômes de rage dans l'autopsie du cadavre de l'animal aussitôt abattu. Ce témoignage ne fut accueilli qu'avec l'air de la plus parfaite incrédulité. Ne sait-on pas, dans le canton de B... combien les vétérinaires sont au-dessous des sorciers ?
(( Inutile d'ajouter qu'à l'arrivée des nouveaux venus, le père D... avait pris rapidement la poudre d'escampette. Mais quoi ! les badauds, encore sous l'impression d'une guérison aussi miraculeuse qu'inespérée, demeuraient pénétrés d'admiration pour un si grand et si subtil savoir... »
Quoi qu’il en soit, les remèdes des sorciers de campagne guérissent assez souvent, non par eux-mêmes, mais par suggestion mentale, ou encore par les forces vitales que leur a données, en un magnétisme inconscient, la volonté de l’opérateur. C’est ce qui est très bien expliqué par E. Bosc dans son ouvrage sur la Psychologie devant la Science et les savants (1).
Dans ce qu'on appelle la magie des campagnes, il est souvent question de remèdes plus ou moins bizarres ; ces drogues, fournies ou formulées parles empiriques, guérissent dans bien des cas, parce que ce qui agit en elles, c'est rd^^des plantes, des substances employées, laquelle âme, par son action sur les éléments praniqiies [vitaux] astraux ou physiques^ modifie ou neutralise tout au moins les énergies troublées, ce qui permet à la force curative [du sujet] de ramener naturellement une puissance suffisante aux éléments en souffrance pour leur permettre de récupérer leur activité, et, par suite la guérison. Ces drogues empiriques guérissent encore par une véritable auto-suggestion. Le malade, en effet, qui sait que d'autres malades ont été guéris par un remède ou un procédé quelconfjue, est pour ainsi dire entraîné à tenter l'expérience pour son propre compte ; cela devient chez lui une idée fixe ; il est assuré de sa guérison, et c'est cette foi dans le remède qui guérit véritablemejit le malade : c'est la concentration soutenue de sa volonté, c'est-à-dire l'auto-suggestion. — Nous devons ranger dans la même catégorie toutes les formules, tous
(1) 1 vol. in- 12, Paris, 1908.
les remèdes et toutes les prières, quels qu’ils soient, et cela malgré ce qu’ils peuvent avoir d’absurde, tels qu’oh les lit dans les manuels ou Enchiridions, notamment dans celui du pape Léon.
Les sorciers et guérisseurs des campagnes sont d’ailleurs souvent dupes les premiers de leur façon d’opérer — et ce, au grand préjudice de leurs clients ; c’est ce que constate le même auteur quand il dit ailleurs {loc, cit.) :
Bien souvent les rebouteurs s’imaginent remettre un tendon ou emboîter un os, tandis que, par l’action magnétique, ils ne font que supprimer une douleur : c’est une sorte de magnétisme inconscient...
Les médecins ne sont pas seuls à pratiquer les « spécialités » : cette division de la thérapeutique courante existe également dans le domaine de la sorcellerie populaire. Parmi les rebouteurs, les uns s’occupent plus particulièrement d’entorses ou de réductions de fractures, les autres de maladies de poitrine, etc., suivant qu’ils croient avoir étudié (!?!) telle ou telle partie de l’organisme humain. Quelques-uns, dans leur spécialité, il.faut le reconnaître, détiennent de véritables secrets.
A ce propos, quelqu’un me racontait dernièrement ceci : — « A l’âge de quatorze ans, j’habitais à ***, en pleine campagne et loin de toute ville. Un jour d’été, étant resté longtemps et imprudemment tête nue en plein soleil, je rentrai avec une insolation des plus intenses qui me força à m’aliter aussitôt. La fièvre était violente. On envoya sur le champ chercher le plus proche médecin, à plusieurs lieues. Mais mon état empirait à vue d’œil. Un assistant parla de consulter, en attendant la venue du médecin, une rebouteuse qui avait la spécialité de guérir les « coups de soleil. » On l’amena aussitôt, car j’étais alors dans une situation des plus critiques. Elle ordonna de me faire simplement prendre telle position
dans mon lit, annonçant que si je ne bougeais pas, je serais hors d’affaire en moins de deux heures. En effet, on me plaça dans la position requise, et l’on m’y maintint de force, car mon état de fièvre me causait une agitation perpétuelle. Deux heures après, je ne sentais plus rien, et, quand le médecin se présenta j’étais revenu à l’état normal. ))
Mais pour que ces guérisseurs opèrent il faut qu’ils se trouvent en face de troubles patents. Contrairement aux médecins portés à accuser trop souvent la neuricité du malade, ils ne comprennent rien aux maladies de nerfs, et, en pareil cas, naturellement, quand le sujet ne présente aucune lésion, aucun désordre tombant sous les sens, les rebouteux déclarent gravement qu’il n’y a rien — et tout est dit.
J’ai personnellement été témoin, il y a quelques années, d’un fait de cette nature au sujet duquel on ne sait ce que l’on doit le plus admirer, de la suffisance du sorcier ou de la stupidité des foules en certains cas.
A bord d’un yacht de plaisance que je possède sur la rade de Brest, j’avais à ce moment, comme mousse, un jeune garçon de douze ans qui se plaignait fréquemment de malaises dorsaux et lombaires, survenus, disait-il, à la suite d’une chute faite quelques années avant, du sommet d’une meule de fourrage. Bien entendu, le guérisseur auquel on l’avait mené, n’y ayant rien vu, avait mordicus déclaré qu’il n’y avait rien.
Un jour que j’étais allé à Brest, ce garçonnet avait tellement souffert en cours de traversée que, dès le débarquement, je l’emmenai consulter un médecin. .
— « Ebranlement nerveux, diagnostiqua le docteur.
J’intervins :
— ((Je connais la famille de cet enfant, des campagnards bretons ; si vous ordonnez un traitement onéreux, ils ne feront rien.
— (( Mais le traitement n’a rien d’onéreux : eau froide
sur la colonne vertébrale matin et soir, et abstention de tous excitants, alcool, café, ou autres ».
Quelques jours après, j’appris que ce traitement, pourtant très simple, n’était pas suivi, et je fis faire quelques observations à la famille. La réplique fut superbe :
— (( Puisque le guérisseur a dit qu’il n’y a rien, c’est qu’il n’y a rien !
Bref, auprès de ces gens, j’ai passé, tout simplement, pour un (( Monsieur qui se mêle de faire des embarras ! » Et le résultat ? C’est qu’aujourd’hui ce garçon est vraisemblablement atteint de tuberculose... Ceci a-t-il amené cela ? Je ne sais, mais il n’importe : le guérisseur continue à déclarer imperturbablement qu’il n'y a rien !
Autre histoire de guérisseur recueillie dans le même milieu.
Il y a quelques années, une vieille bretonne vint me demander de la passer, avec mon yacht, sur une côte voisine. Elle avait un œil très malade, et, comme le pardon du pay^ était proche, son mari refusait de sacrifier le prix d’une consultation médicale, lequel, à ses yeux, représentait un nombre assez respectable de gouttes pour n’être pas dilapidé de la sorte. Bref, sur une côte prochaine, vivait une femme qui avait la spécialité de guérir les maux d’yeux, et que la malade voulait consulter. Je l’emmenai d’autant plus volontiers que j’espérais prendre sur le vif une documentation relative au mode opératoire des guérisseurs bretons.
D’abord on fut reçu par une jeune femme qui, suivant la locution populaire, regardait en Champagne si la Bourgogne brûle... Fâcheuse enseigne, me sembla-t-il, pour une maison où l’on traite les affections des yeux ! Mais quand je demandai à assister à l’opération, ce fut une véritable affaire d’état : une vieille — la guérisseuse — s’y refusa énergiquement arguant qu’elle devait être seule avec la patiente, sinon ce serait l’échec assuré pour
la consultante. Je m’inclinai, mais, à la sortie, j’interrogeai soigneusement la malade. On avait, dit-elle, allumé des cierges, puis son œil avait été bassiné d’eau bénite pendant qu’on récitait des Aç^e Maria entrecoupés par la prise, à petites doses, d’une potion amère, le tout terminé par l’absorption d’un verre d’eau-de-vie.
Je ramenai chez elle la patiente qui souffrait atrocement : à l’heure actuelle elle a perdu un œil et a craint pendant quelque temps pour l’autre (1).
Au reste, dans ces pays peu éclairés, les sorciers abondent, et cela se comprend, puisque leur autorité est basée sur l’ignorance de la foule ; mais, par suite, ils traitent en suspect, en ennemi, l’étranger qui peut détruire leur pouvoir. On a vu que l’opération magique d’oculistique ci-dessus relatée m’avait été forclose : ainsi en est-il généralement (2). Je sais parfaitement que presque chaque bourg possède son sorcier attitré : j’ai en vain fait demander à chacun de me mettre en présence d’un opérateur pouvant me faire voir le diable ou bien assister à quelque autre merveille : mes demandes sont restées sans écho, et cependant on n’ignorait pas que j’étais disposé à mettre le prix à leur réalisation. : au fond de la Bretagne, je n’ai jamais pu connaître l’existence d’un sorcier qu’au moment où il venait de mourir. Mais alors . que de louanges à l’adresse du défunt ! Que de racontars merveilleux sur lui ! Il avait fait ceci et cela, guéri un tel, opéré tel prodige... Malheureusement, un jour, « Monsieur le recteur lui avait demandé son livre (son grimoire), et depuis ce moment, il ne pouvait plus faire ! »
Ce n’est là, en somme, que de la basse sorcellerie qui, à
(1) Trait typique .des mœurs de la campagne bretonne : cette femme, qui est de son métier couturière de village, se faisait payer, avant son accident, douze sous de la journée (plus la nourriture) ; depuis qu’elle n’a plus qu’un œil, elle a baissé son prix de moitié.
(2) On peut consulter à ce sujet une curieuse brochure du Docteur M. Lelièvre : De Vexercice illégal de la médecine en Bretagne. — Les guérisseurs^ dormeuses et rebouteurs du pays breton. (In-8®, Paris, 1907).
part ses tentatives de thérapeutique bizarre, est généralement inoffensive...
Je dis généralement^ car il est par malheur des exceptions très graves bien qu’assez rares.
C’est ainsi qu’il y a quelque vingt ans, la cour d’assises de la Sarthe, autant qu’il me souvient, condamna à la peine de mort un jeune berger qui se livrait à la sorcellerie.
Cet individu, d’une intelligence d’ailleurs bornée, ayant lu dans un grimoire de colportage qu’un moyen assuré de se rendre invisible était de s’éclairer à l’aide d’une lanterne faite d’un crâne d’enfant, n’avait trouvé rien de mieux, pour se procurer cet objet, que de tuer et de décapiter l’enfant du fermier chez qui il était en service. Le motif du crime était si en dehors de toute saine logique, que le coupable ne fut même pas soupçonné tout d’abord. Ce n’est que quand il voulut se servir de son abominable lanterne pour commettre un vol, que son forfait se découvrit.
Mais, je le répète, dans sa grande généralité, ce genre de basse et banale sorcellerie, serait absolument inoffensif, s’il ne s’élevait — rarement, il est vrai, mais trop souvent encore — ainsi que je vais le voir tout à l’heure, aux premiers stades de la goétie.
Avant de passer au chapitre suivant et de voir agir le véritable sorcier, il me reste quelques mots à diix* sur une catégorie particulière d’individus dont les procédés ressortissent à ce que j’appelle la sorcellerie fruste.
Il existe — aussi bien dans les villes, d’ailleurs, que dans les campagnes — une série d’êtres humains qu’un développement particulier de certaines facultés intellectuelles ou de quelque sens physique, fait classer à part et ranger, à tort ou à raison, parmi les sorciers.
Dans cette catégorie particulière se rangent, en bloc, les gens qui ont — ou prétendent avoir — la connaissance des trésors et des sources d’eaux vives, ces autres
trésors des campagnes situées loin de toute -rivière. Je m’occuperai des premiers quand, au chapitre des Œuvres Mineures du sorcier, j’aurai à parler de la baguette divinatoire : cela du reste est peu sérieux. Quant aux hydroscopes (que les populations rurales appellent des Sourciers) il me faut ici dire exactement ce qu’il en est.
11 existe, cela paraît certain, des individus qui, sans avoir jamais fait aucune étude d’hydrologie, possèdent un système nerveux que paraît surexciter particulièrement le voisinage de l’eau. Quel est le mobile et le processus de cette surexcitation ? A vrai dire, nous n’en savons rien, et nous n’avons même aucun élément pour discuter la question.
Mais, en thèse générale, on peut dire, au point de vue scientifique, qu’il est des sensitifs d’ordre particulier qu’émeuvent un fait, une vision, une sensation, une simple idée, qui sont sans action sur l’immense majorité des autres hohimes. Telles sont, par exemple, toutes les phobies relevées — je n’ose dire cataloguées, car le nombre en est immense — par la médecine mentale. Sur quoi repose, par exemple, ce qu’on appelle V agoraphobie qui fait que certaines personnes sont émotionnées à la seule idée de traverser une grande place publique' et préfèrent la contourner ? Hyperesthésie morale ? Nous n’en savons rien.
Quoiqu’il en soit, il existe une catégorie d’individus sujets à des hyperesthésies particulières — surtout dans les cités, où le système nerveux est sans cesse en activité. Mais ces individus existent aussi à la campagne, moins évolués, certes, et plus ignorés que dans les villes. Et lorsque leur hyperesthésie leur permet de rendre des services publics, alors on les regarde comme des sorciers, parce qu’on ne sait à quoi rapporter leur faculté spéciale.
Ce sont surtout les hydroscopes qui jouissent de cette faveur (?) particulière dans les campagnes dépourvues
d’eau, car ils rendent des services publics que les populations 'regardent comme purement merveilleux.
Et, en fait, il est de ces hydroscopes qui confondent la raison : tel fut, au siècle dernier, l’abbé Paramelle.
L’abbé Paramelle, qui devait à un sens caché (1), la faculté de découvrir des sources, a doté la France d’une multitude de fontaines. Curé de Saint- Jean-de-Lespinasse, il commença par signaler, dès 1827, des filets d’eau souterrains. Un certificat officiel, datant de 1843, délivré par la préfecture de Gabors, constate que l’abbé Paramelle avait indiqué, à cette date, 338 sources. Ce sensitif spécial parcourut la France pendant vingt-cinq ans durant lesquels il découvrit 10.275 (je dis dix mille deux cent soixante-quinze) fontaines d’eau potable, et cela avec un succès étonnant, et à une profondeur désignée d’avance.
Or, les organisations comme celle de l’abbé Paramelle ne sont pas excessivement rares, dans un sens ou dans un autre. Il suffit qu’il s’en rencontre une dans un centre rural pour que, aussitôt, les imaginations émerveillées mettent la sorcellerie en avant. Il suffit de plus que, devant ce mot, l’intéressé s’abstienne de protester, pour que sa réputation s’établisse. Et elles sont relativement nombreuses, ces réputations de sorcellerie qui, basées sur des faits inexplicables au premier abord, même pour la science en son état actuel, se répandent de proche en
(1) On a prétendu depuis qu’il avait étudié l’hydrologie... Mais qu’était l’hydrologie il y a un siècle ? Cette science n’a pu que suivre la géologie, qui est encore assez rudimentaire à notre époque. De même, bn a prétendu qu’il se servait d’une baguette de coudrier : c’est de la plaisanterie ; je verrai plus loin ce qu’est la baguette de coudrier ; il est certain que si l’abbé Paramelle s’en est servi, ce ne fut que pour décider, par l’emploi du merveilleux, les municipalités ignorantes à forer des puits où son sens spécial lui avait révélé l’existence d’une nappe d’eau ; couramment — et je révélerai ce secret, dussè-je m’exposer aux foudres de nos modernes mystagogues — l’abbé Paramelle se servait d’un parapluie de cotonnade, vrai parapluie de curé de campagne, large contre l’averse, mais dont l’extrémité était armée d’un ferrement en pique pour aider à la marche et fouiller plus facilement le sol, afin d’en reconnaître la nature. — Il y a loin, on l’avouera, de ce parapluie banal au bâton magique et à la baguette divinatoire.
proche, et suffisent pour donner à celui qui en est le titulaire une auréole de male-science universelle.
Mais ce n’est là, en quelque sorte, que de la menue sorcellerie et non cette sorcellerie supérieure, si l’on peut s’exprimer ainsi, que nous allons voir, au cours des pages suivantes, s’épanouir dans toute sa force mauvaise.
Suggestion mentale. — Un cas de suggestion. — Cas Gilbert Fourneau. — Observation de Berthe B... — Observation Elisa C... — Observation Adolphine F... — Affaire Gastellan. — I^es animaux internes. — Le choc en retour. — La main de gloire. — Le contre-charme de la main de gloire.
La puissance du sorcier est bien simple à analyser dans son essence. Intellectuellement, l’homme est aussi peu développé que ceux qui l’entourent ; il n’a, de plus qu’eux, que la connaissance de quelques recettes — ses secrets — héritées de ses ancêtres ou trouvées en quelque livre, qui le font à la fois craindre et rechercher du voisinage. Mais il s’est vite aperçu de l’ascendant que lui donne la possession de cés secrets ; dès lors, il n’aura qu’un but : augmenter cet ascendant par tous les moyens possibles — de là l’obscurité voulue de ces formules, qui lui permet de s’enorgueillir de toute réussite et de rejeter tout échec sur la façon défectueuse dont on les a mises en pratique. Le moyen le plus sûr d’augmenter son influence est d’inspirer la crainte par tous les moyens moraux : quand sa réputation est bien établie, quand on sait qu’un signe de lui peut amener la maladie ou la mort, alors son empire est solidement assis et il peut user et abuser de son ascendant: la réussite pour lui est en quelque sorte assurée. - — Dans ce cas, et sans qu’il s’en doute lui-même, il agit par suggestion. Il a cow/w. d’abord acquérir l’influence, augmenter celle qu’il est arrivé à
posséder, et cela durant des années où toutes les forces vives de lui-même étaient uniquement tournées vers ce but ; à ce jeu, sa volonté s’est aiguisée, affirmée, à son insu, et maintenant il met en œuvre l’hypnose sans connaître ni le mot ni la chose : il est sûr d’un pouvoir qui ne l’a jamais trompé parce que sa volonté a toujours inflexiblement tendu vers la fin qu’il se propose ; et désormais, pour lui résister, il faut engager contre lui une lutte de volonté dont sont incapables des paysans frustes, dominés d’avance par le charmeur.
J’ai connu, il y a quelques années, un exemple bien typique de cette façon de procéder.
Un sorcier de village s’était, je ne sais à quel propos, pris de querelle avec un cultivateur ; celui-ci l’injuriait dans les règles ; l’autre, après avoir répondu d’abord dans le même mode, reprit son calme, essuya les gros mots sans répliquer puis, tout à coup, se redressant et dirigeant ses mains étendues vers son adversaire : « Allons ! s’écria-t-il, je ne veux pas te répondre : dans huit jours tu seras mort 1 » Et il se retira gravement, laissant l’autre absolument médusé. Le pouvoir du sorcier était bien connu, bien établi, et le paysan regretta cette funeste querelle. Quant à la menace, il ne fit d’abord qu’en rire : Allons donc ! si l’autre le tuait, est-ce que les gendarmes ne sont pas là ? — Puis il réfléchit : Non ! le sorcier ne serait pas assez sot pour lui « flanquer un mauvais coup »... mais il possédait tant de moyens de nuisance ! Le reste du jour se passa pour lui dans une vague inquiétude. Qu’allait-il lui advenir ? La nuit, il dormit on ne peut plus mal, terrorisé par cette effrayante pensée. Le lendemain, chaque malaise momentané, auquel, en d’autres^circonstances, il n’eût pas apporté la moindre attention, lui semblait l’indice de sa perte prochaine. Trois jours après, sous cet effroi continuel et lancinant, il prenait le lit. Quarante-huit heures plus
tard, épouvanté et par suite aggravant comme à plaisir son état, il faisait appeler un médecin qui diagnostiqua une forte fièvre et recourut à un traitement énergique. Mais malgré tout, le mal ne fit qu’empirer jusqu’au huitième jour où le patient croyait voir sa fin. Ce ne fut qu’en se réveillant le neuvième jour, c’est-à-dire après le terme fixé par le sorcier, qu’il se reprit à espérer... Sa fièvre ne le quitta qu’au bout d’un mois ; mais depuis lors il garda une sainte terreur du sorcier et l’on était mal venu de plaisanter devant lui les sortilèges !... En effet, il était persuadé que si son ennemi avait voulu pousser sa vengeance jusqu’au bout et le tuer, cela lui eût été aussi facile que de le rendre malade comme il l’avait été : à la suite d’une simple menace I
Et que l’on ne vienne pas objecter que ces sorciers de village se sont formés à voir opérer des magnétiseurs forains... Non 1 Soit que ce pouvoir leur soit arrivé par diffusion, dans le peuple, de la haute science antique, soit, ce qui est plus probable, que des circonstances particulières leur aient révélé, en eux, l’existence d’une force encore inconnue et supérieure, ils opéraient longtemps avant la découverte du magnétisme animal. En voici la preuve que j’extrais de J. Bizouard (1) :
En 1619, veille de la Fête-Dieu, dans les villages de Saint- Palais et Menetou-Sallon, à quatre ou cinq lieues de Bourges, passait, dit Chenu (Notables quœst. de droit, Paris, 1620) un mendiant noir comme un diable, vêtu de toile toute déchirée. En traversant le bourg de Saint-Palais, il trouva la femme de Sylvain Lefèvre sur sa porte et lui demanda du pain ; celle-ci lui en coupa un morceau Rompez-le, dit le mendiant, je n’en veux que la moitié, et gardez l’autre pour vous, que vous mangerez», ce que cette femme fit par simplicité. A l’instant, elle ressentit des douleurs intolérables par tout
(1) Des rapports de l* homme avec le démon. Paris, 1863, 6 vol. in-8®.
son corps et devint tellement enflée, dit ce magistrat, qu'elle creva et mourut quatre jours après l'événement.
Ce misérable s'en va et arrive à Menetou, où il trouva la femme de Postard assise devant sa porte et allaitant son enfant. Là, étant debout à deux pas d'elle, il lui dit : « Donnez-moi du pain, si vous voulez. » — Cet homme lui inspirant de l'horreur, elle cria à son mari, qui était dans la maison, d'apporter du pain à ce pauvre, ce qu'il fit en le remettant à son beau-père qui était dehors, pour le donner au mendiant : « Goupez-le en deux, dit celui-ci ; je n'en veux que la moitié. — Donnez-le lui et retirez-vous ! » Dès qu'il eut ainsi parlé, dit Chenu, ce mendiant lança un regard épouvantable^ bâillant incessamment^ ce qui fit que cette femme s'écria : « Mon père, ôtez-vous de là, autrement vous êtes mort ! » A peine eut-elle dit ces mots que ce misérable jette sur elle un. regard perçant et continue de lui envoyer son souffle ; de sorte (\\\eïle sentit sortir de sa bouche un air extrêmement froid, qui lui parut avoir une couleur bleue (?). Les yeux du pauvre étincelaient. Ressentant aussitôt sur ses joues une sensation pareille à celle de deux soufflets, cette pauvre femme ne put dire que ces mots : « Je suis morte !... prenez mon enfant, je ne puis plus me soutenir... » Le mendiant veut fuir, mais on s'en saisit, on le conduit devant le juge du fief Pot, et de là en prison. Interrogé sur son nom, il dit se nommer Gilbert Fourneau, né à Monaistère en Bourbonnais ; sur sa manière bizarre de demander du pain, il répond avec beaucoup de sagacité : — C'est qu'on le lui donne à regret... c'est pour pouvoir le renouveler plus souvent, etc. Interrogé pourquoi il ne demande pas poui* l'amour de Dieu, il répond par des blasphèmes horribles et dit mille impiétés : « Il va avec ceux de sa religion, il n'ira à la messe qu'après les vendanges, etc. Il n'a fait aucun mal à cette femme... » On lui fait des menaces qu'on feint do vouloir exécuter s'il, ne la guérit. Alors, il consent ; dès quil eut pris ses mains dans les siennes, elle recouvre, sa connaissance, parle et peut s'en retourner à pied ; mais une demi-heure après, elle était retombée dans le même état. On réitère l(*s menaces ; il dit qu'il ne peut rien ; cependant, effrayé, craignant lui-même pour sa vie, il demande du vin blanc, le mêle avec de la suie et du vinaigre, lui en fait boire, et la voici de nouveau guérie. Pendant que ceci se passait à Menetou, le mari de la première victime fit sa plainte et le juge se transporta auprès de la femme Lefèvre qui respirait encore. On
constate tout ce qui s'est passé. Un témoin dépose que le pauvre a dit qu'il en devait faire autant à trois femmes le même jour. Le mendiant nie : « Il voyage, dit-il, parce qu'il a l'esprit malade, mais il n'est pas sorcier, etc. » Les présomptions étaient fortes ; cependant le juge ne les trouvait pas assez graves pour condamner, mais suffisantes pour ordonner la question. Bref, le procureur fiscal en appela à la justice de Boisbelle ; nouveaux interrogatoires ; on chercha les marques (1), qu'on eut peine à trouver sur le pauvre tant il était noir. Il continua ses blasphèmes et fut condamné à être brûlé le 5 août 1619. 11 fut reconnu que ce vagabond était valide, n'était point fou, se défendant même très bien, mais fort méchant. — Chenu ajoute que ce jugement peut paraître hardi : « mais les juges eurent, dit-il, la conscience tranquille », car ce mendiant, voyant qu'il était inutile de nier, avoua qiiil aidait ensorcelé par le souffle et par le regard ; qu'il avait appris cela en Savoie ; qu'il avait promis au diable de faire mourir plusieurs personnes pendant deux ans, etc. Un jésuite, le révérend père Girard, essaya pendant trois heures de le convertir. Le mendiant le rendit comme aaeiigle en le regardant^ et le bon père ne recouvra la vue qu'après de ferventes prières...
Il est à remarquer que l’om rencontre dans ce cas la plupart des procédés magnétiques : le regard, le souffle, la boisson magnétisée, l’imposition des mains, etc. Il s’agit donc ici, à la dernière évidence, de sorcellerie magnétique. Or, je le répète, ce fait s’est passé 'en l’an 1619... En 1766 seulement, Mesmer soutenait devant la Faculté de Vienne sa thèse pour le doctorat en médecine : De r influence des planètes sur le corps humain^ et en 1788, il publiait à Paris son Mémoire sur la découverte du magnétisme. . Gilbert Fourneau, sorcier magnétiseur, avait précédé Mesmer de près de deux siècles !
Dans cet ordre d’idées, du magnétisme et de l’hypnotisme utilisés par la sorcellerie des campagnes pour
(l) Le Sigillum diaboli, partie du corps insensible que l’on cherchait alors sur le corps des sorciers et qui se rencontre de nos jours sur celui des sujets hypnotiques et en général chez tous les individus doués d’une neuricité développée [Note de Vauteur).
aboutir à ses fins mauvaises, les faits qui se produisent journellement autour de nous révèlent parfois de si étranges apparences que je craindrais de voir taxer de fables mes seules affirmations. Aussi ne citerai-je aucun exemple personnel, bien que plusieurs se soient révélés pour moi au cours de ces études souvent troublantes : pour mettre mes affirmations à l’abri de toute accusation de plaisanterie, de bluÿ^ ou de parti pris, je me contenterai de citer trois documents irréfutables.
Le premier, tiré des Annales des Sciences Psychiques (Septembre-Octobre 1888) relate une série d’expériences faites par le A. Gilotteau en 1888, et qui ont de très intimes rapports avec les actions magiques. Son sujet, une fille Berthe B***, était d’une famille de paysans champenois qui passait pour fournir des sorciers.
Entre autres choses, dit l’auteur, elle savait, comme je l’ai éprouvé, faire perdre la route à une personne en lui faisant prendre sa droite pour sa gauche (hallucination du sens de l’espace). Elle disait que, petite fille, elle allait au bois avec sa mère pour cueillir des fraises ; quand elle s’ennuyait et voulait rentrer, elle jouait à celle-ci le tour de lui faire perdre sa route. Dans nos campagnes, ce pouvoir est généralement attribué aux sorciers. A Cuba, les sorciers nègres prétendent en faire autant. 11 y aurait des recherches curieuses à faire sur cette pratique dont je crois pouvoir, par expérience, attester la réalité.
Une autre fois, Berthe m’apprit comment il fallait s’y prendre pour faire tomber une personne. La méthode est remarquablement logique. 11 faut d’abord la connaître, lui parler, l’impressionner autant qu’on peut, et se faire redouter d’elle. Quand elle est dans la rue, on la suit par derrière en imitant bien sa démarche, et en la chargeant (c’était le mot qu’elle employait d’ordinaire pour dire : s’emparer mentalement de la pensée de quelqu’un, en l’endormant un peu, procédé qui lui était familier). Alors, il faut coir une corde tendue en travers de la route, à quelques pas en avant. On suit bien les mouvements de la personne et, au moment où
elle arrive sur la corde, on fait soi-même un faux pas volontaire : alors elle est forcée de tomber.
Voici maintenant une manière d’amener un ennemi à se pendre : suivre ses pas et ses pensées, lui montrer tous les jours un arbre dans un lieu écarté ; lui. faire penser qu’il est malheureux, que ses affaires sont perdues sans ressources, et tous les jours lui montrer la même place, etc.
Le second document — une double observation faite par le Gérard Encausse, alors chef du laboratoire hypnothérapique de la Charité — est inséré dans le Traité de Magie pratique de Papus (1).
U Parmi les malades traités au laboratoire de la Charité, se sont trouvés deux cas assez curieux qui révèlent l’influence que peuvent avoir certains individus de la campagne sur des sujets quelque peu émotifs.
Lorsqu’on parle de ces sorciers de village, de ces' rebouteurs, de ces bonnes femmes, représentants de ces sciences occultes aujourd’hui oubliées, la première tendance est de rire et de ne tenir aucun compte de ces mille faits colportés de chaumière en chaumière, et grossis par l’imagination des narrateurs.
Il y aurait pourtant une curieuse étude à faire sur les suggestions, accompagnées de paroles bizarres, qui sont la cause véritable de la plupart des actions de ces magiciens au petit pied. Ces suggestions n’ont d’effet quasur les êtres émotifs, et toute personne qui se moque du « sorcier » échappe de ce fait à son influence, quoi qu’en disent les partisans à outrance de la suggestion à l’état de veille et de son action universelle.
Les deux malades dont il s’agit sont des hystériques chez lesquelles, du reste, aucun accident ne s’était déclaré jusqu’à l’époque où la suggestion fut donnée.
La première de ces malades, Elisa C..., nous fut amenée le 11 décembre, par une parente qui avait consulté à ce sujet de nombreux médecins, qui avaient fait divers traitements, le tout sans aucun résultat.
La malade, âgée de dix-huit ans, avait une contracture persistante du bras droit, d’origine purement hystérique.
(1) 1 vol. pet. in-4o, Paris, 1893.
Mise devant le miroir rotatif, elle ne tarda pas à être fascinée et, dès lors, on put combiner le traitement par les transferts avec le traitement par la suggestion. Sous cette double influence, la contraction du bras disparaît au bout du quatrième jour de traitement.
Mais dans la nuit du quatrième au cinquième jour, la malade devient subitement muette. Nous pensions venir facilement à bout de ce mutisme par l'emploi de la suggestion ; mais ce fut en vain que nous essayâmes, deux jours de suite, divers procédés de suggestion. Tout échoua.
C'est alors que l'idée nous vint que la malade était dominée par une suggestion antérieure, inconnue de nous, et qui détruisait notre action au fur et à mesure des résultats obtenus. Le mutisme persistant empêchait d'interroger la malade. Nous eûmes recours à un subterfuge expérimental.
Nous étant assuré que toutes les suggestions étaient exécutées par la malade, sauf celles qui avaient trait à sa maladie, nous suggérâmes (le sujet étant en période de somnambulisme lucide) que la personne qui cwaii fait le mal était là, devant elle ; et nous montrions en même temps un des élèves du laboratoire.
La figure de la malade prit de suite une expression de fureur très accentuée, et c'est à grand'peine que l'auteur supposé de l'état actuel du sujet put s'approcher et ordonner d'une voix forte à la jeune fille d'être guérie de suite, ce qui fut sur l'heure.
Du dialogue qui s'engagea entre les deux interlocuteurs, nous pûmes déduire les faits suivants :
^^^La jeime malade était fille d'un homme considéré dans le village comme uu peu sorcier. Le jour où elle vint à Paris, emmenée par ses maîtres, son père, pris d'uiie violente colère, la maudit en lui disant : — « A partir d'aujourd'hui, tu seras toujours malade, et nul que moi ne pourra te guérir. »
Jusque-là, jamais elle n'avait été malade ; jamais elle ' n'avait eu de crises hystériques, ni d'accidents névropathiques quelconques. Cette scène, comme on pense, la frappa vivement. Elle partit et, quelques jours après, la contraction du bras se déclarait.
On comprend facilement pourquoi, dès que cette contraction fut guérie, une autre affection se déclarait. Les paroles du père avaient agi comme une véritable suggestion.
Connaissant cette histoire, il nous fut facile de tout faire cesser. Le père supposé, créé par notre action suggestive,
déclara cesser sa malédiction et pardonna à sa fille. Il répéta ce pardon quand le sujet fut réveillé, et, dès ce moment, tous les accidents cessèrent. »
— « L'histoire de l'autre malade rentre également dans la même catégorie.
Adolphine F..., 27 ans, mariée depuis l'âge de dix-huit ans, nous fut amenée le 7 septembre 1890.
Elle aurait été subitement atteinte, chez elle, d'accidents névropathiques intenses, crises d'étouffements, douleurs subites, attaques d'hystérie, etc., etc.
Elle avait été traitée au moyen du bromure, même a hautes doses, de la valériane, du chloral, etc. ; rien n'avait réussi.
Le traitement par les transferts seuls eut raison très facilement de tous ces accidents, et, moins de quinze jours après 1q début de ce traitement, la malade retournait chez elle, guérie. Malgré toutes nos demandes, il nous avait été impossible de trouver la cause de la maladie, et nous avions bien affaire à une nerveuse, quelque peu émotive ; mais cela ne suffit pas pour établir l'étiologie d'accidents aussi subits.
Le il décembre 1890, la malade revint nous voir, atteinte encore une fois des mêmes symptômes. Un interrogatoire minutieux l'amena à avouer qu'elle se faisait quelquefois traiter, dans son pays, par une femme qui passait pour sorcière. Cette femme lui avait un jour dit, dans un moment de colère, qu'elle serait toujours malade dès ce moment, et qu'aucun médecin ne pourrait la guérir. La colère de la sorcière était causée par le refus d’une petite somme d'argent de la part de la malade. On a vu quels avaient été les résultats de cette véritable suggestion.
Un nouveau traitement suggestif, approprié à cette singulière étiologie, eut raison de la maladie qui est aujourd'hui, complètement guérie — au grand scandale de la « sorcière » paraît-il. »
Le G. Encausse accompagne cette double observation des réflexions suivantes :
(( En somme il y a là une question sur laquelle on passe souvent avec trop de dédain.
Les récents travaux de notre maître, le Docteur Luys,
éclairent d"un jour tout nouveau les actions de ces empiriques, dont la suggestion peut être portée par des objets divers (talismans, pactes, etc.), comme un état neurologique est porté par une couronne aimantée. — Il y aurait lieu de différencier les cas où ces hypnotiseurs de village font œuvre utile, d'avec ceux où ils sont passibles des peines édictées par la loi contre les gens qui extorquent par la menace l'argent de leurs victimes.
i Ces deux observations montrent, de plus, de quelle utilité est la recherche de Vétiologie dans ces accidents névropathiques qui se déclarent subitement chez des sujets jusque-là parfaitement bien portants ou à peine émotifs. »
Voici maintenant le troisième document — de beaucoup le plus important — qui est un rapport judiciaire extrait in-extenso des études médico-légales de Tardieu (1) — de qui la grande science spéciale, la haute honorabilité et la compétence particulière ne sauraient être mises en doute par qui que ce soit.
Je transcris ce document :
Le 31 mars 1865, vers six heures du soir, un homme de vingt-cinq ans, laid, mal vêtu, portant de longs cheveux noirs et une barbe inculte, affligé en outre d'un pied bot, se présentait à la porte d'une maison du hameau des Gouils, commune de Solliès-Farlide (Var), habitée par un vieillard, le sieur Hughes et deux de ses enfants, un jeune garçon d'une quinzaine d'années et une jeune fille de vingt-six ans appelée Joséphine. Cet homme, que l'on a su depuis s'appeler Castellan Timothée, était un ancien ouvrier bouchonnier qui, à la suite d'une blessure à la main, avait abandonné son travail pour contracter des habitudes de vagabondage, se donnant à l'occasion pour un guérisseur, pour un magnétiseur, et même quelque peu pour sorcier. Du reste, il était inconnu dans le hameau et ne s'exprimait que par gestes, feignant d'être sourd et muet.
A la vue de son état de dénuement, on le laisse prendre
(1) Etudes médico-légales sur les attentats aux mœurs (1 vol. in-8®, Paris, 1878). — Ce cas a été particulièrement reproduit et étudié par le Docteur Gilles de la Tourette dans T Hypnotisme et les états analogues au point de vue médico-légal (1 vol. in-8o, Paris, 1889).
place à la table de la famille, et on remarque pendant le repas qu'il affecte certaines pratiques étranges, entre autres celle de ne remplir son verre qu'en trois fois et de ne le boire qu'après avoir fait au-dessus plusieurs signes de croix et s'être signé lui-même.
Dans la soirée, plusieurs voisins, poussés par la curiosité, arrivent. Alors une scène ridicule a lieu. A l'aide d'un crayon et d'un cahier de papier, un colloque moitié politique, moitié religieux s'engage entre le prétendu sourd-muet et les assistants, auxquels ses mystérieuses allures imposent. Enfin, on envoie le personnage au grenier à foin pour y passer la nuit. La jeune fille a déclaré depuis qu'elle s'était sentie, ce soir-là, frappée d'une terreur inexplicable et qu'elle s'était couchée tout habillée sur son lit. La nuit se passa pourtant saus incident. Le lendemain matin, le jeune garçon étant parti le premier, le père invita Castellan à manger un morceau avec lui ; puis, comme il devait se reudre à son travail, ils sortirent tous deux vers sept heures.
Quelques instants après, le meadiant revient seul et trouve Joséphine en train de vaquer aux soins du ménage. Il s'assied au coin du foyer. Quelques voisins se montrent dans la matinée. L'un d'eux, qui apportait des œufs pour celui que la crédulité paysanne considérait déjà comme un saint homme, vient même deux fois. La première fois, il n'observe rien de particulier. Joséphine se plaignait seulement d'un mal de tête. La deuxième fois, un peu avant midi, il remarque, en entrant, que Castellan traçait avec la main des signes circulaires derrière la jeune fille, penchée sur la marmite. Joséphine paraissait éprouver un certain malaise ; ses yeux exprimaient l'inquiétude ; sa figure était animée ; la présence d'un tiers semblait lui être agréable ; on pouvait voir qu'elle était gênée de se trouver seule avec cet inconnu. Enfin, vers midi, ils restèrent seuls.
Ce qui s'est passé depuis ce moment jusqu'à quatre heures du soir n'est guère connu que par la déposition, un peu vague d'ailleurs, de la jeune fille, les réponses de Castellan, lors de son interrogatoire, étant en contradiction avec les aveux qu'il a faits à certains témoins. Il paraît qu'à midi, poussée, dit-elle, par un sentiment de compassion, elle invita Castellan à partager son dîner. Il accepta et s'assit en face d'elle. Elle prit d'abord une première cuillerée de haricots ; au moment où elle allait porter la deuxième à sa bouche, Castellan, rapprochant le pouce et l'index, fit le
geste de projeter quelque chose dans la cuiller, sans qu'elle y vît rien tomber toutefois. Tout d'un coup, avant d'avoir pu avaler cette deuxième cuillerée, elle se sentit défaillir. A partir de ce moment, ses souvenirs deviennent plus confus. Revenue à elle sous l'influence de quelques aspersions d'eau froide que lui aurait faites Gastellan, elle se serait dirigée vers la porte et se serait évanouie de nouveau avant d'y arriver... Une de ses parentes vient heurter la porte de la pièce : elle reconnaît sa voix et ne peut lui répondre... Elle croit avoir reçu des coups, mais elle ne peut dire pourquoi. Elle ne sait, enfin, s'il lui a commandé de sortir avec lui ; mais elle est convaincue qu'elle y a été poussée par une force irrésistible.
Quoi qu'il en soit, vers quatre heures, on les voit sortir ensemble et s'éloigner, au grand étonnement des voisins que l'air égaré de Joséphine Hughes remplit de compassion et qui ne peuvent comprendre comment une jeune fille dont la réputation est restée intacte jusque-là, puisse suivre ainsi un mendiant bien fait pour inspirer la répulsion. Elle part avec de grossiers vêtements de travail, jetant aux gens qu'elle rencontre des paroles incohérentes, leur disant qu'elle suit le bon Dieu, etc. Gastellan affirme que, sur la route, elle aurait pris, suivant un usage en vigueur dans le pays, deux témoins de son départ volontaire; mais les témoins n'ont pas été retrouvés. Tous deux se dirigent vers un village voisin. La première nuit, on leur permet de coucher dans un grenier à foin ; ils repartent le lendemain matin, errent toute la journée dans les bois, où la jeune fille aurait été prise deux fois, dit-elle, de ces évanouissements que provoquaient chez elle les manoeuvres de Gastellan, et ils vont, le soir, à Gollobrières demander l'hospitalité dans une ferme où Joséphine couche avec une femme, tandis que son ravisseur couchait avec le . mari de cette dernière.
Les renseignements fournis par ceux qui les ont hébergés pendant les deux nuits n'ont rien de bien intéressant. Ils nous représentent la jeune fille tantôt comme rougissant de la fausse position où elle se trouve, et tantôt invoquant, pour se justifier, la contrainte que sa liberté morale a subie.
Le troisième jour, ils arrivent au hameau de la Gapclude ; ici, les détails abondent. Ils entrent dans la maison du sieur Gondroyer et les voisins accourent en foule. La journée se passe pour la jeune fille en des alternatives d'exaltation et de calme relatif. Tantôt elle prodigue à Gastellan les marques
d*une affection passionnée, mêlant à ses caresses des phrases incohérentes dans lesquelles les mots de fleurs, âmes, bon Dieu, etc., reviennent à chaque instant ; tantôt, au contraire, elle le repousse et manifeste pour lui la plus profonde horreur. Elle est constamment préoccupée de Tidée qu'on puisse la prendre pour une fille du monde (prostituée). « La femme la plus grande, la plus forte, aurait succombé », dit-elle à plusieurs reprises.
Le soir, elle exprime la volonté d'aller coucher avec une jeune fille, dans une maison voisine. Castellan refuse de la laisser partir. Pour vaincre sa résistance, il fait quelques signes étranges ; d'autres témoins affirment qu'il la toucha légèrement à la hanche et au front. Elle tombe aussitôt évanouie dans ses bras et reste ainsi près de trois quarts d’heure sans mouvement. Alors, sans qu'elle paraisse sortir de cet état, il lui fait monter les quinze marches de l'escalier en la soutenant par les aisselles et lui soulevant les jambes à l'aide de ses genoux. Pendant ce temps, il lui faisait compter à haute voix les marches qu'elle franchissait. « Voulez-vous que je la fasse rire ? » dit-il à un des assistants ; et aussitôt elle pousse un éclat de rire insensé. Un voisin aide à la déshabiller, lui retire ses bas, et, surpris de son état persistant d'insensibilité, lui chatouille fortement la plante des pieds sans produire sur elle la moindre impression.
Pour la rappeler à elle, Castellan lui applique trois vigoureux soufflets ; elle paraît s'éveiller aussitôt, sans la moindre douleur, en ayant l’air d'éprouver au contraire un bien-être extraordinaire. Enfin, on les laisse seuls. Pendant la nuit, on entend dans la chambre qu'ils occupent un ^vacarme extraordinaire. Le sieur Condroyer s'arme d'un bâton, monte et intime à Castellan l'ordre de partir. Lui, de son côté, ordonne à Joséphine de le suivre : « Je ne sortirai pas, dit-elle, tant qu'on ne me chassera pas à coups de bâton ! » L'incident ne paraît pas avoir eu d'autres suites.
Le lendemain matin, la jeune fille descend la première dans un état d'agitation très marqué, faisant entendre des paroles désordonnées et se livrant à des actes de folie. Voulant imiter sans doute les pratiques des guérisseurs, elle prend un bout de fil et le passe à diverses reprises au-devant des yeux d'un des assistants, pour le débarrasser, disait-elle, de sa cécité. Castellan descend peu après et lui fait faire le tour de l'appartement à genoux. Les voisins, indignés, se consultent et décident de le chasser. A peine est-il sorti que
la jeune fille tombe dans un de ses états nerveux. Elle cesse de parler ; tout à coup, ses bras se roidissent, ses poings se ferment, ses dents sont fortement serrées, ses yeux fixes et hagards. Les gens qui Tentourent sont effrayés et rappellent Gastellan en lui ordonnant de la faire sortir de cet état. Au moment où il rentre, les bras de la jeune fille se détendent subitement ; lui, se met à genoux, prononce quelques paroles mystérieuses, puis, lui appliquant trois soufflets, met fin brusquement à cette longue crise. Un étrange aveu lui échappe à ce moment : « Ce n’est pas la première femme, dit-il, que j’ai fait succomber de cette manière ; il y a vingtdeux ans que mon père ai>ait mis aussi quelque chose à ma mère : elle en a bien souffert. »
Le reste de la journée se passa comme la précédente. Tantôt la jeune fille tombait dans ses idées extravagantes, tantôt elle déplorait vivement fh position, priait les gens qui l’entouraient de ne pas l’abandonner et repoussait Gastellan avec horreur. Interrogée sur ce qu’elle éprouvait pendant ses accès, elle répondait qu’elle souffrait beaucoup, qu’elle voyait et entendait tout ce qui se passait autour d’elle, mais qu’elle sentait sa volonté complètement paralysée. Il suffisait que Gastellan la touchât légèrement pour qu’elle ressentît une douleur à la poitrine ; d’autres fois, au contraire, elle n’éprouvait du soulagement que quand elle avait ses jambes appuyées contre lui. A un moment donné, se croyant liée à son ravisseur par une force mystérieuse, elle exige qu’il divise en deux parts le contenu d’un verre de vin qu’on lui offrait et ne boit qu’après lui et dans le même verre, et ne consent à manger que du pain dans lequel il avait déjà mordu. Gette scène, qui paraît n’avoir été que la répétition d’une scène antérieure à laquelle elle attribuait sans doute le maléfice qui l’enchaînait, la soulage ; elle se croit déliée et déclare ne plus souffrir.
Le lendemain matin, ils partent ensemble. A quelque distance, ils rencontrent des chasseurs qui interpellent Gastellan. Pendant qu’il s’arrête, elle continue sa route, puis, un peu plus loin, se trouvant masquée par un pli do terrain, elle fait un détour, revient sur ses pas, et arrive en courant à la maison d’où elle venait de sortir, exprimant toute sa joiè d’avoir échappé à son ennemi et demandant avec insistance qu’on la dérobe , à ses recherches. Dans le courant de la journée, quelques personnes la ramènent à la maison paternelle. Le délire la reprend en route ; elle arrive
chez elle dans un état dVxaltation violente, proférant des sons inarticulés, ou injuriant tous ceux qu'elle rencontre.
Cet état a duré plusieurs jours. Un médecin qui a été appelé n'a constaté que de la fièvre, de la loquacité, mais pas d'autres troubles intellectuels que la surexcitation causée chez cette malheureuse fille par le souvenir de son honneur perdu. Une saignée qu'il a pratiquée a amené une détente favorable.
Un propriétaire des environs, qui s'occupe de magnétisme, l'a soumise quelque temps après, en présence de plusieurs personnes, aux manœuvres d'usage... On voulait profiter de cette circonstance pour tirer d'elle de nouveaux renseignements sur ce qui s'était passé ; elle n'a rien ajouté à ce qu'elle avait dit antérieurement. Elle accusait un certain degré de pesanteur des paupières, qu'un simple attouchement de l'opérateur fit disparaître. Enfin, dans le courant du mois de mai, l'état de Joséphine Hughes paraît être notablement amélioré.
Les renseignements recueillis sur elle la représentent comme une jeune fille nullement hystérique, d'une moralité irréprochable, exacte à remplir ses devoirs, douée peut-être d'une crédulité un peu naïve. En outre, il ne paraît pas y avoir eu dans sa famille des antécédents de folie ni d'imbécillité.
Castellan ayant été arrêté sous l'inculpation de vagabondage et de mendicité, le magistrat chargé de l'instruction a soulevé subsidiairement la question de. savoir si, dans ses relations intimes avec la fille Hughes, le prévenu avait pu, par l'influence des manœuvres magnétiq%ies, abolir la liberté morale de sa victime, au point que les relations prissent le caractère du viol. Il a donc requis les docteurs Aubon et J. Roux d'examiner cette question au point de vue médicolégal. ^
Le cas, en effet, était des plus étranges. Deux médecins furent commis pour l'apprécier. Ils appelèrent en consultation des maîtres tels que Tardieu, Devergie, Coste et Broquier, et décidèrent enfin « que, par les manœuvrés dites magnétiques, on peut exercer sur la volonté de toute personne exceptionnellement disposée par son tempérament nerveux., une influence telle que sa liberté morale soit pervertie, ou plus ou moins complètement anéantie. » — Une nouvelle expertise demandée par le jury et conduite par
— oc¬
trois médecins, confirma, complètement les conclusions de la première.
A notre époque, la validité de ces conclusions ne fait doute pour personne ; mais n’est-il pas étrange de voir un simple sorcier de campagne, illettré, grossier, manier de telle façon cette force alors si peu connue du public, qu’on appelait le magnétisme animal et qu’aujourd’hui la médecine désigne sous le nom d’hypnotisme (1) ? Comment ce Castellan — qui fut d’ailleurs condamné à douze ans de travaux forcés — était-il arrivé à pouvoir en user de la sorte ? Certainement, comme je l’ai montré plus haut, d’une façon pour ainsi dire instinctive ; il avait {foulu se faire redouter, et, à force de vouloir, sa volonté était devenue intense et s’imposait d’elle-même : — c’est le mécanisme ordinaire de l’hypnotisme. La volonté humaine est, d’après les théories de l’occultisme la plus grande force qui existe : Castellan avait exercé cette force et, à la longue, avait surpris et s’était assimilé inconsciemment l’énergie hypnotique.
Je citerai maintenant un autre fait ressortissant également à la sorcellerie de magnétisme, que je relève dans Cahagnet (2), et qui jette un certain jour sur le cas des gens incultes, beaucoup plus nombreux qu’on ne pense, qui croient avoir un animal dans l’intérieur du corps. Les médecins qu’ils viennent consulter voient dans ce fait une auto-suggestion et les traitent en conséquence. Ils se trompent : dans beaucoup d’espèces, il s’agit d’une hétéro-suggestion de nature particulière que fera mieux comprendre l’exemple ci-dessous :
(1) A vrai dire, il y a quelques différences entre le magnétisme et l’hypnotisme, mais ce n’est pas ici le lieu d’en faire la critique. — On peut consulter à cet égard : Différences entre le magnétisme et V hypnotisme au point de vue thérapeutique, par Albert (d’Angers). 1 br. in-12, Paris, 1905 ; — et : Pour distinguer le magnétisme de V hypnotisme * Analogies et différences, par Berco, 1 br. in-12, Paris, 1902.
(2) Magie magnétique. 1 vol. in-12, Paris, 1858.
Un jour, une femme des environs de Paris nous fut adressée pour avoir une consultation d'Adèle sur une maladie qu'elle avait, occasionnée, disait-elle, par une prétendue bête qu'elle croyait avoir dans le ventre. Lorsque cette femme fut en rapport avec la lucide, cette dernière lui dit : « Vous souvenez-vous d'avoir eu des difficultés avec un de vos voisins ?
— Non. — Il y a déjà très longtemps de cela. — Je ne m'en souviens pas. — C'était un petit homme brun qui n'était pas bon (suit le signalement détaillé), sa maison touchait à la vôtre ainsi qu'à votre jardin. Vous l'avez accusé de vous prendre des légumes, etc. Fouillez dans votre mémoire, dit la lucide. — Oh ! reprit cette femme, j'avais dans le temps un tel pour voisin, qui ressemblait bien au portrait que vous venez de me faire. Mais voilà bien douze ans de cela... Tiens ! c'est vrai : il nous manquait toujours quelque chose dans le jardin... nous avons eu à ce sujet des querelles ensemble ; mais, je vous le dis, voilà bien douze ans ; et depuis ce temps-là, il n'est plus dans notre pays. Je ne sais où il est.
— Vous souvenez-vous des premières atteintes de votre mal ?
— Dam... voilà... Tiens, mais voilà bien douze ans... oui, voilà la douzième année... Tiens, que c'est drôle ! — Vous souvenez-vous que, dans une dispute, il vous dit que vous lui paieriez cela ? — Oh ! oui, mais puisqu'il n'est plus au pays... Vous ne voyez donc pas la bête que j'ai dans le ventre ? Est-ce un ver, ou bien un autre animal ? — C'est un ver, reprit Adèle. Il est de telle forme, etc...
Je coupai court à cette conversation pour que la lucide ne jetât pas un nouveau sujet de trouble dans les pensées de cette pauvre femme qui était bien loin de se supposer envoûtée ; mais, lorsqu'elle fut partie, je m'en expliquai avec Adèle, qui me dit : « Cet homme, lors de sa dernière dispute avec cette femme, était tellement courroucé contre elle qu'il lui jeta une malédiction. Il pensait en ce moment à un ver rongeur ; il aurait voulu la voir dévorer par un tel ver. Son désir s'est incarné dans les entrailles de cette femme, au point qu'elle souffre tous les tourments que lui ferait endurer un tel ver. — Mais tu as dit en avoir vu un dans son corps ! — Oh ! pour en avoir vu un, je l'ai bien vu ; mais je ne pourrais pas assurer s'il était à l'état spirituel [fluidique] ou matériel. Je l'ai vu comme étant dans ce dernier état : il en avait tous les dehors pour moi ; mais, je te le répète, je n'oserais pas me prononcer à cet égard. — Si ce ver n'est qu'à l'état spirituel, comment peut-il influencer la chair au point
de lui faire subir les impressions d'un ver matériel ? — Elle peut subir ces impressions comme toutes les personnes qui ont des hallucinations en subissent. Elle croit avoir une bête quelconque dans le corps sans s'enquérir d'où cette bête peut provenir ; par conséquent, elle s'attend à toutes les sensations que lui produirait un tel animal. Elle les aide même à se manifester, et leur impute tous les troubles qu'elle peut sentir. Voilà comment et pourquoi elle souffre, — Mais si ce ver est matériel, comment cet homme aurait-il pu le créer ? — Comme mille créations de ce genre qui confondent notre observation...
Voici, enfin, une dernière observation de même nature, puisée à la même source, mais qui nous montre l’action de la loi dite du choc en retour^ dont j’ai eu et aurai encore l’occasion de parler, loi en vertu de laquelle tout maléfice hyperphysique rejaillit sur son auteur lorsque la victime désignée n’est pas en état de réceptivité.
Un autre jour, M. Chevillard Médar, cultivateur à Saint- Gratien, près Paris, nous amena utie femnae de ce pays atteinte d'une fistule près de l'œil, et en même temps d'une maladie de langueur inconnue à la science officielle. Adèle (le sujet magnétique) demande à cette femme si elle ne se connaissait pas d'ennemis dans son pays ? — Cette dernière répondit non. — Ce ne sont pas des ennemis qui vous sont étrangers que je veux parler, mais de vos propres parents. — Je n'ai que la... qui ne m'aime guère. — Ne vous êtes-vous jamais disputées ensemble ? — Oh ! plus d'une fois. C'est une mauvaise g... — Dans v^otre dernière dispute, ne vous a-t-elle pas fait des menaces ? — Je le crois bien. Si elle pouvait, elle m'arracherait les tripes du ventre. — Lorsqu'elle passe près de vous, ne vous menace-t-elle pas du poing ? — Oui, mais elle n'agit pas, car nous serions deux ! — Vous croyez cela, reprit Adèle ; eh bien ! moi, je vois le contraire : elle agit et vous n'agissez pas. — Eh ! que peut-elle me faire ? Elle ne vient pas chez moi ! — Non, mais elle passe souvent devant votre porte, qu'elle menace comme vous-même, et qa'elle ne peut pas plus franchir que vous frapper ; mais ce n'est pas l'envie qui lui manque. — Je le sais bien, mais, je vous le répète, nous serions deux! — Ce n'est pas assez.
Vous êtes la plus faible ; il faut être trois ; c’est pourquoi notre ami Médar vous aidera. — A quoi faire ? demande Médar. — A débarrasser cette femme du mauvais fluide que cette femme lui jette sur le corps. — Comment cela ! du fluide ? repartit Tenvoûtée ; elle n’a jamais rien jeté sur moi, elle serait mal reçue. — Ce qu’elle vous a jeté est invisible à votre œil, mais notre ami vous en débarrassera.
La pauvre femme regardait ses vêtements avec inquiétude ; n’y voyant rien, elle parut rassurée. Médar, qui n’était à cette époque qu’un simple débutant en magnétisme, ne comprit pas de suite ce qu'il fallait qu’il fasse pour débarrasser cette femme.
Adèle le lui enseigna. La foi et la force qu’y mit notre ami rappelèrent en moins d’un an cette malheureuse à une santé aussi parfaite que possible. Ce qu'il y eut de remarquable dans cette cure, c'est que l'ençoûteuse tomba dans une espèce de marasme au fur et à mesure que la oictime retint à la santé : ce fut au point qu'elle pensa en mourir,,. Cette misérable femme ne connaissait point le magnétisme, ni peut-être l’action que les âmes peuvent, dans certaines circonstances, produire les unes sur les autres ; elle n’obéissait qu’à un aveugle sentiment de haine, jetant à tout hasard et à toute heure des malédictions sur sa victime et sa demeure, désirant ardemment et constamment la voir périr en langueur ! Il ne lui en a pas fallu davantage, en vertu de la puissance malfaisante de son fluide, pour empoisonner lentement sa parente.
En somme, ils sont très nombreux, très fréquents, et revêtant toutes les formes possibles, les cas ruraux de sorcellerie au fond desquels l’observateur peut relever des agissements magnétiques ou hypnotiques et de la suggestion personnelle ou étrangère
Mais, d’autre part, et par un juste retour des choses, la suggestion que mettent en œuvre, à leur insu, les sorciers de cette catégorie va parfois jusqu’à l’auto-suggestion, et l’hypnotisme dont ils mésusent devient de la sorte « personnel ».
C’est ainsi que nombre d’entre eux, constatant que la force qu’ils émanent sans la connaître exerce son emprise
sur les autres hommes, en viennent à s’appliquer à euxmemes tout ce qui, dans leurs grimoires de pacotille et de colportage .leur semble pouvoir être utilisé pour leur propre avantage. Ils finissent par croire à l’absolue réalité de ce qui n’est que dans leur imagination, et s’il arrive parfois que ces auto-suggestions d’un genre particulier les mènent à la réussite en leur donnant, par suite de cette spéciale confiance en soi, une audace extraordinaire qui semble braver tous les obstacles, il arrive aussi que cette suprême confiance en soi, en leur faisant rejeter toute précaution vulgaire, finit par les faire échouer dans l’accomplissement de leurs crimes. Je n’en citerai qu’un exemple.
Parmi toutes les œuvres de basse et immonde sorcellerie, il en est une dont on parle souvent, la Main de Gloire^ sans savoir exactêment*ce qu’elle est. Je vais en dire quelques mots qui montreront en même temps le degré d’avilissement où est actuellement tombée la vieille Goétie.
Deux citations suffiront pour faire amplement connaître ce soi-disant charme qui n’a jamais été utilisé que dans un but de nuisance et de crime :
Extrait des Secrets merveilleux de la Magie naturelle et cabalistique du Petit Albert, 1 vol. in-18, Lvon, s. d. (vers 1750).
De la Main de Gloire dont se servent les scélérats voleurs pour entrer dans les maisons de nuit, sans empêchement,
« J’avoue que je n’ai jamais éprouvé le secret de la main de gloire *, mais j’ai assisté trois fois au jugement défiaitif de certains scélérats qui confessèrent à la torture s’être servis de la main de gloire dans les vols qu’ils avaient faits ; et comme, dans l’interrogatoire, on leur demanda ce que c’était, et comment ils l’avaient eue, et quel en était l’usage, ils répondirent : premièrement, que l’usage de la main de gloire était de stupéfier et rendre immobiles ceux à qui on la présentait, en sorte qu’ils ne pouvaient non plus branler que s’ils étaient morts ; secondement, que c’était la main d’un
lOi —
homme mis à mort ensuite d'une condamnation juridique ; troisièmement, qu'il fallait la préparer en la manière suivante : on prend la main droite ou la gauche d'un pendu ou d'un décapité, on l'enveloppe dans un morceau de drap mortuaire dans lequel on la presse bien pour lui faire rendre le peu de sang qui pourrait y être resté, puis on la met dans un vase de terre avec du zimat (1), du salpêtre, du sel et du
Fig. 3. — LA MAIN DE GLOIHE, d'après un bois du XVIl* siècle.
poivre long, le tout bien pulvérisé ; on la laisse pendant quinze jours dans ce pot, puis, l'ayaut tirée, on l'expose au grand soleil de la canicule jusqu'à ce qu'elle soit devenue bien sèche ; et si le soleil ne suffit pas, on la met dans un four qui soit chauffé avec de la fougère et de la verveine, puis l’on compose une espèce de chandelle avec de la graisse d'homme, de la cire vierge et du sisame (sic) de Laponie,
(1) Peut-être zimax, nom alchimique du vitriol vert d’Arabie.
et Ton se sert de cette main de gloire comme d'un chandelier pour tenir cette chandelle allumée; et dans tous les lieux où l'on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont demeurent immobiles. Et sur ce qu'on leur demanda, s'il n'y avait point de remède pour se garantir de ce prestige, ils dirent que la main de gloire devenait sans effet et que les voleurs ne pourraient s'en servir, si on frottait le seuil de la maison, ou les autres endroits par où ils peuvent entrer, avec un onguent composé du fiel de chat noir, de graisse de poule blanche et du sang de chouette, et qu'il fallait que cette confection fût faite dans lô temps de la canicule. »
2^ Voici une autre formule de la Main de Gloire puisée dans la réimpression moderne (1 vol. in-12. Paris, s. d.) d’un texte différent du même ouvrage. Pour être plus concise, cette seconde formule n’en est que plus merveilleuse en sa stupidité :
« On prend la main coupée d'un pendu qu'il faut lui avoir achetée avant la mort ; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans un vase de cuivre contenant du zimac (1) et du salpêtre avec de la graisse de spondillis (2). On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine, de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Pais, ayant composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésanae de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir cette chandelle allumée ; et par tous les lieux où l'on va la portant devant soi, les barres tombent et les serrures s'ouvrent^ et toutes les personnes que l'on rencontre demeurent immobiles (3) ».
Je n’ai donné ces formules qu’à titre de curiosité et
(1) Voir la note ci-dessus.
(2) Probablement Spondylles, sorte de coléoptères prioniens, — ou peut-être de mollusques acéphales ?
(.3) Comme il n’est aucune stupidité qui ne puisse être dépassée, la « main de gloire » possède son dérivatif ou antidote, que nous trouvons dans certains ouvrages spéciaux, et qui est détaillé plus haut.
En présence de cette recette — une des plus simples cependant de la sorcellerie — on se prend à rêver, et l’on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, de la folie transcendantale de l’inventeur de la formule, ou de la candide simplicité des dupes qui se confiaient à un tel attrape-nigaud.
pour montrer à quel degré d’insanité est, par la suite des temps, tombée la sorcellerie, ignare et odieuse parodie de la magie. La Main de Gloire, en effet, a été très employée jadis par les malfaiteurs. Est-ce à dire, étant donnée la rare mais limpide imbécillité de ces formules, que cet objet n’avait aucun pouvoir ? (1) Certes non, mais ce pouvoir était purement psychique et il est aisé d’en analyser le mécanisme, qui ressortit, comme il a été dit plus haut, au magnétisme personnel.
Le scélérat qui entreprenait de réaliser uj\e telle série d’absurdités ne le faisait que parce qu’il croyait fermement à la puissance de ce talisman du mal. Et quand il avait réussi à rassembler tous les ingrédients, à parfaire toutes les opérations exigées, sa foi en était exacerbée, et lui donnait, par suite, une audace qui médusait ses victimes.
Quant à la seconde formule — plus récente,. elle recule devant l’abomination de l’emploi de la graisse humaine, — elle n’est que l’amplification théorique de la précédente, en assurant que la Main de Gloire fait tomber les barres et ouvrir les serrures.
En tous cas, cette double citation montre à quel excès de dégradation peut tomber la folie de l’homme, quand il veut s’aventurer dans le Mystère et réaliser ses œuvres sans autre guide que son imagination.
En résumé, que tous ces faits de sorcellerie rurale reposent sur l’hétéro ou l’auto-suggestion, c’est l’hypnotisme qui y est mis en œuvre dans un but de mal.
Il est déjà excessivement troublant de voir un sorcier de campagne, ni peu ni prou dégrossi, arriver par son seul instinct animal à manier un dynamisme aussi subtil... Mais le sorcier va encore plus loin, et, quand il est arrivé
(l) Je devrais dire n'a aucun pouvoir, car il est encore en usage, en France même, dans certaines contrées reculées et arriérées : un procès jugé il y a quelques années par un tribunal du Midi le prouve abondamment.
à donner à sa volonté une énergie en quelque sorte surhumaine, à l’hyperdynamiser, il parvient, en continuant de la pousser plus haut, plus loin, à manier, toujours inconsciemment, les fluides hyperphysiques, c’est-à-dire à toucher à cette magie du mal que l’on appelle la Goétie.
.4) Généralités. - B) L’aérosome ou corps fluidique. — 0} Sorties en astral. — - Z>) Applications.