J). — APPLICATIONS
Affaire Thorel {Affaire de Cideville). — Jugement. — Réflexions. — Cas Milanges de la Richardière. — Observation G... — Le forgeron du Docteur Récamier — Empoisonnement du Corps astral (observations).
Quoi qu’il en soit, de simples sorciers de village connaissent les procédés de dissociation, et les mettent en œuvre. Se rendent-ils compte de la théorie du fait ? C’est peu probable, mais l’essentiel, pour eux, est d’en posséder une pratique suffisante pour qu’elle les mène à leurs fins mauvaises.
Parmi les exemples qui en existent, quelques-uns ont présenté des résultats assez tangibles, assez matériels pour avoir fait l’objet d’informations judiciaires et même de jugements. Je citerai notamment, à ce point de vue, et en ce qui concerne notre époque, le procès de Thorel, berger à Cideville (Seine-Inférieure) contre l’Abbé Tinel, curé au même lieu, solutionné par un jugement du juge de paix d’Yerville (Seine-Inférieure) prononcé le 4 février 1$51 ; tout lecteur pourra contrôler les pièces citées, et
peiit-etre n’y a-t-il })as, dans les annales de la sorcellerie des campagnes, et même dans celles de la Magie en général, un seul procès où les prodiges s’affirment plus positifs et plus inébranlablement établis cpie dans cette modeste affaire de simple police.
Je la résume d’après les dépositions des témoins et les pièces officielles du dossier.
D’abord, les* antécédents -de la cause.
Un presbytère, un berger et un prêtre, tels sont le théâtre, l’acteur et la victime de ce singulier drame.
Dans les premiers jours du mois de mars 1849, le curé de Cideville rencontra chez un de ses paroissiens malade, un nommé G... auquel tout le pays accordait depuis longtemps une grande réputation de guérisseur et de sorcier ; le curé, cette fois, formula un blâme énergique et renvoya le rebouteur à d’autres soins. Tout en serait resté là si l’affaire n’avait fait assez de bruit dans ce Landerneau normand pour que la justice jugeât à propos de s’en occuper. G... se vit, à la suite, condamné pour exercice illégal de la médecine à quinze ou dix-huit mois de prison. Il rapprocha aussitôt le blâme du curé du jugement qui le frappait. Il prononça, dit-on, quelques vagues menaces contre celui qu’il considérait comme son ennemi, et, plus tard, lorsque l’heure de la vengeance eut sonnée, le berger Thorel, son élève et son ami, fit entendre à son tour que le curé pourrait bien se repentir d’avoir nui à G..., et que lui, Thorel, ne serait dans tout cela que le mandataire de son maître et l’exécuteur de ses hautes œuvres. Et, de fait, quand le procès s’engagea, on vit le demandeur Thorel se présenter en qualité de manda^ taire occulte de G..., et comme exécuteur fidèle des volontés d’un maître dont il se disait le très humble et très respectueux disciple.
\'olci maintenant le résumé des faits certifiés d’une
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voix iinaiiiine et sous la garantie du serment par tous les témoins du procès :
Deux jeunes garçons, de douze et de quatorze ans, qui se destinent à la prêtrise sont élevés par M. le curé de Cideville ; c’est sur eux que se déchaine la fureur vengeresse de Thorel qui a pris soin d’établir au préalable la communication fluidique, en s’approchant du plus jeune à la faveur d’une vente publique.
Aussitôt après la rentrée de cet enfant, une espèce de trombe ou bourrasque violente vient s’abattre sur le malheureux presbytère ; puis, à la suite de cette bourrasque, des coups semblables à des coups de marteau ne cessent de se faire entendre dans toutes les parties de la maison, sous les planchers, sur les plafonds, sous les lambris.
Tantôt ce sont des coups faibles, brefs et saccadés ; tantôt ils sont d’une foi‘ce à ébranler la maison qui paraît vouloir tomber en démence (ruine), comme le prophétise le berger dans un moment de franchise. Ces coups revêtent même un tel caractère de violence qu’on peut les entendre à une distance de deux kilomètres, et qu’une grande partie des habitants de Cideville, cent cinquante personnes, a-t-on dit, se rendent au presbytère, l’entourent pendant de longues heures et l’explorent en tous sens sans pouvoir découvrir la cause du tapage.
Ce n’est pas tout. A ce phénomène déjà si embarrassant à définir viennent s’adjoindre mille autres, qui le sont bien davantage. Ainsi, pendant que ces bruits mystérieux poursuivent leur incessant concert, pendant qu’ils se font entendre à chaque point indiqué ou reproduisent en cadence le rythme exact de tous les airs qu’on leur demande, les carreaux se brisent et tombent en tous sens, les objets s’agitent, les tables se culbutent ou se promènent, les chaises se groupent et restent suspendues dans l’espace, les chiens sont jetés, à pile ou face au pla-
fond où ils demeurent un certain temps ; les couteaux, les brosses, les bréviaires s’envolent par une fenêtre et rentrent par la fenêtre opposée, les pelles et les pincettes quittent le foyer et s’avancent toutes seules dans le salon ; les fers à repasser, qui sont devant la cheminée, reculent et le feu les poursuit jusqu’au milieu de la pièce ; des marteaux volent en l’air avec force, et se déposent sur le parquet avec la lenteur et la légèreté qu’une main d’enfant pourrait imprimer à une plume ; tous les ustensiles d’une toilette quittent brusquement le chambranle sur lequel on vient de les déposer, et s’y replacent instantanément d’eux-mêmes (je suis obligé d’ouvrir une parenthèse pour certifier de nouveau que tous ces faits étranges sont affirmés sous la foi du serment par les nombreux témoins cités devant le juge de paix i’Yerville, ainsi que l’on peut s’en rendre compte, eh leuilletant, au greffe, le dossier de cet extraordinaire procès. Je continue l’énumération des prodiges :) d’énormes pupitres s’entrechoquent et se brisent ; bien plus, un d’entre eux, chargé de livres, arrive violenrment et horizontalement jusqu’au front de M. R. do Saint-V..., un des témoins de l’affaire cité en justice, et là, sans le toucher et abandonnant brusquement toutes les lois connues de la balistique, tombe perpendiculairement à ses pieds.
Une dame (.Madame de Saint-V...) dont il est impossible de suspecter le témoignage, et qui, en raison de la proximité du château qu’elle habite, avait été témoin de vingt phénomènes analogues, se voit un jour tirée par la pointe de sa mante, sans qu’elle puisse apercevoir la main invisible qui la tire ; le maire du pays reçoit à son tour un coup rudement asséné sur la cuisse, et, au cri que cette violence lui arrache, on répond par une caresse bienfaisante qui lui enlève à l’instant toute douleur.
Un autre témoin, propriétaire à quatorze lieues de là.
Al. do Mirville, so traiis])()]‘te à Cidevillo, à riinprovisto et sans en avoir prévenu qui que ce soit ; après une nuit passée dans la chambre des enfants, il interroge le bruit mystérieux, le fait retentir sur sa demande à tous les coins de l’appartement, et pose avec lui toutes les conditions d’un dialogue : un coup, par exemple, voudra dire * oui ; deux coups voudront dire non ; puis le nombre de coups signifiera le nombre de lettres, etc.
Grâce à cet ingénieux procédé dont on a peut-être abusé depuis, le Diable (car Al. de Alirville ne bronche point en cette magistrale appellation), le Diable réplique avec une infaillible sagacité, un à-propos des plus spirituels et un imperturbable aplomb à toutes les questions qu’on lui pose : telles que le nom, l’âge, le domicile, la qualité d’une foule de personnes étrangères et inconnues dans le pays. Jamais démon fit-il paraître plus de complaisance ?...
Deux propriétaires, AlAl. de \\.., venus de la ville d’Eu tout exprès, se font dire, avec leurs propres noms et prénoms, le nombre de leurs chiens, de leurs chevaux, leurs habitudes, leur costume, etc. Tous ces faits se trouvent constatés en outre dans une lettre du docteur M..., de Bacqueville.
Alais ces phénomènes, quelque étonnants qu’ils soient, s’effacent, comme intérêt, auprès de ceux offerts par le malheureux enfant qui a été touché par le berger. C’est, chez lui, un envahissement de tout le système nerveux, un poids insolite sur les épaules, une oppression de la poitrine que quelques médecins tentèrent d’expliquer par une sorte de cauchemar éveillé ou d’hallucination. De plus, cet enfant voit toujours deriière lui Vombre d’un homme en blouse qu’il dit ne pas connaître, jusqu’au jour où, confronté avec Thorel, il s’écrie : « Voilà l’homme ! » Mais au moment où l’enfant accuse la présence du fantôme, un des témoins affirme avoir aperçu
distinctement derrière lui une sorte de colonne grisâtré ou de vapeur fliiidiqiie (1).
D’autres témoins aussi, ont vu plusieurs fois cette même vapeur, et, au moment où ils la poursuivaient, on la vit serpenter en tous sens avec une sorte de sifflement très léger, puis se condenser visiblement et s’échapper, comme emportée en un courant d’air, par les fentes de l’appartement. M. de V..., lui, l’entendait sans rien voir — comme on entend, disait-il, le frôlement d’une robe.
Quant à l’enfant, son état. nerveux s’aggrave. Ainsi on le voit un jour tomber en convulsions, puis dans une sorte de syncope extatique dont rien ne parvient à le tirer pendant plusieurs heures, et qui fait croire à sa mort. Cet état inspire les plus grandes alarmes à tous ceux qui l’entourent et qui, persuadés qu’ils ont affaire au diable, se mettent en prières jusqu’à ce que l’enfant revienne à lui.
Un autre jour, l’enfant accuse une hallucination bien autrement singulière ; il dit voir une main noire descendre par la cheminée, et s’écrie qu’elle lui donne un soufflet. Cette main, personne ne la voit, mais on entend le bruit du soufflet, on ^oit la joue devenir et rester longtemps rouge ; et, dans sa naïveté, l’enfant s’élance dehors, espérant revoir cette main sortir par le haut de la cheminée.
Hantise ou hallucination, dira-t-on... Attendez; nous allons voir éclater le rôle de sorcellerie que joue le berger en tout ceci.
(1) hi corps astral, comme il a été dit plus haut est de nature semimatérieile ; il peut donc être vaguement |)erçu, dans certains cas, sous forme d3 vapeur ; de plus, il est d’ordre composite et chacun de ses éléments constitutifs est plus ou moins matériel ou fluidique. Parfois — et cela tient, je pense, aux éléments qui font l’objet principal du dégagement — il est visible (et même, dans certains cas rares d’apparitions, tangible) au point de donner l’illusion de la réalité. Le plus souvent, il demeure invisible ; mais il peut prendre toutes les modalités intermédiaires, suivant des lois assurément fixes, mais qui nous sont encore inconnues. On peut même, en certains cas, le photographier (V. à cet égard Vau- delà et ses problèmes, 1 vol. in- 12, Paris, P.)07, du même auteur. Prix: 3 fr. 5b. Publications de Psuchisme expérimental, 3b , boid. de Strasbourg, Paris).
♦ Fatigués, et affligés par l’état de l’enfant, les ecclésiastiques attirés par ces phénomènes se réunissent un soir avec le curé de Cideville, et tiennent conseil sur la façon de se débarrasser de l’invisible qui les persécute. L’un d’eux hasarde une proposition un peu bien entachée de superstition. Il s’accuse d’avoir lu jadis, en un livre de sorcellerie, que les invisibles redoutent la pointe des épées (1). Pourquoi n’en pas courir la chance ? Dès lors, on n’hésite plus, et, au risque de glisser un peu dans l’hétérodoxie, on se met à l’œuvre à l’instant. On se munit de très longues pointes, et, partout où le bruit se fait entendre, on les enfonce le plus lestement possible. Mais comme il est difficile de frapper juste, en raison de la subtilité de l’agent, plusieurs pointes sont enfoncées sans résultat apparent, et l’on va probablement renoncer à cet exercice, lorsque tout à coup, une d’elles ayant été lancée plus habilement que toutes les autres, une flamme vient à jaillir, et, à la suite de cette flamme, une fumée tellement épaisse qu’il faut ouvrir toutes les fenêtres sous peine d’une prompte et complète asphyxie (2). La fumée dissipée et le calme succédant à une si terrible émotion, on revient à un mode d’adjuration qui paraît si sensible. On reprend les pointes et on enfonce : un gémissement se fait entendre ; on continue : le gémissement redouble ; enfin on distingue positivement le mot
(1) Les agglomérations fluidiqiies formées par les intelligences extraterrestres — et, naturellement aussi, par le corps astral des vivants — sont maintenant reconnues pour être d’essence électrique, et par conséquent soumises au pouvoir des pointes de même qu’à celui d’un choc violent et rapide. (Vair à ce sujet la brochure de Marins Decrespe, les Microbes de Vaslral. 1 br. in-12, Paris, 1895). Le docteur Papus a ainsi tué des larves sur les indications d’un sujet à l’état d’hypnose {Jm magie et l'hypnose. 1 vol. in-S®, Paris, 1897) — et n’est-ce pas l’abbé Schnebelin qui, à coups de fusil, purgea des ses incommodes habitants la maison hantée de Valence-en-Brie ?
(2) « Lorsque l’air est comprimé par une agglomération électrique, et qu’on soutire l’électricité au moyen d’une pointe métallique, il se produit une vive étincelle, puis toutes les apparences d’une épaisse fumée. Il suffit pour cela que la pointe ait divisé un nœud de lumière astrale coagulée par une Idrve. » (Eliphas Lévi, Histoire de la Magie. 1 vol. in-8o, Paris, 1894).
pardon... — « Pardon ? disent ces messieurs, oui certes (( nous te pardonnons ; et nous ferons mieux : nous (( allons ])asser toute la nuit en prières pour (pie Dieu te (( pardonne à son tour. Mais à une condition : c’est ([ue,
(( qui que tu sois, tu viendras demain toi-même, en (( personne demander pardon à cet enfant. — Nous « pardonnes-tu à tous ? — Vous êtes donc plusieurs ?
(( — Nous sommes cinq, y compris le berger. — Nous (( pardonnons à tous ! »
Ce mot n’est pas plutôt prononcé que tout phénomène cesse comme par enchantement, et tout rentre dans l’ordre et dans le silence au presbytère, jusqu’au lever de l’aube dont la première lueur éclaire un groupe de prêtres à genoux.
Le lendemain, dans l’après-midi, on frappe à la porte du presbytère ; elle s’ouvre, et Thorel se présente ; son attitude est humble, son langage embarrassé, et il cberche à cacher, avec son chapeau, des écorchures toutes saignantes qui couvrent son visage (1). L’enfant l’aperçoit et s’écrie : « Voilà l’homme ! Voilà l’homme qui me pour- « suit depuis quinze jours ! — Que voulez-vous, Thorel ? « lui dit le curé. — Je viens... je viens, de la part dé mon • (( maître, chercher le petit orgue que vous avez ici. « — Non, Thorel, non ! on n’a pas pu vous donner cet « ordre-là ; encore une fois, ce n’est pas pour cela que
(1) Il semble acquis, pour expliquer le mécauisme de celte répercussion de blessures, que le berger avait, dans un but de nuisance, extérioré son aérosôme (corps fluidique) dont les traumatismes avaient aussitôt affecté le corps physiqiie. Voir des exem[)les de ce genre de répercussion dans les œuvres du docteur Encausse (Papus) et, en ce qui concerne la projection de raéiosôme. les livres magistraux de M. de Rochas : Extériorisation de la sensibilité et Extériorisation de la motrieité. On peut en effet blesser le corps astral au même titre que le corps matériel, mais d’autre façon. Le corps astral étant un coagulai sinon de nature électrique, au moins d’immatière analogue à rélectricité, les pointes métalliques peuvent produire en lui des dissolutions locales ou partielles. D’autre part, un traumatisme violent et brusque, tel qu’un coup de feu. peut le désagréger au moins partiellement, ainsi qu’il arrive pour la foudre lorsqu’elle se présente sous l’apparence globulaire. Dans tous les cas, l’aérosôme étant le double du sarcosôme, toute blessure faite à l'un se répercute sur l’autre. — On trouvera plus loin un très curieux exemple de coups de sabre reçus par le corps astral et ayant lésé le corps physicpfe.
(( vous venez ici : que voulez-vous ? Mais auparavant, (( d’où vous viennent ces blessures ? Qui donc vous les a (( faites ? — Cela ne vous regarde pas ; je ne veux pas le (( dire. — Dites donc ce que vous voulez faire ; soyez (( franc, dites que vous venez demander pardon à cet (( enfant ; faites-le donc et mettez-vous à genoux. — Eh « bien, pardon ! » dit Thorel en tombant à genoux. Et tout en demandant ce pardon, il se traîne et cherche à saisir l’enfant par sa blouse. 11 y parvient, et les témoins constatent qu’à partir de ce moment les souffrances de l’enfant et les bruits mystérieux redoublent au presbytère de Cideville. Toutefois l’abbé Tinel engage Thorel à se rendre avec lui à la mairie ; ils y vont, et là, devant témoins, sans que personne lui dise de le faire, il tombe à genoux trois fois et demande encore pardon. — « De quoi me demandez-vous pardon ? lui dit le curé. Expliquezvous ! » Et Thorel de continuer ; mais tout en demandant pardon, il fait comme au presbytère, il se traîne sur ses genoux et cherche à toucher M. Tinel comme, la veille, il avait touché l’enfant. — « Ne me touchez pas ! s’écrie celui-ci. Au nom du ciel, ne me touchez pas, sinon je vous frappe ! » Vaine menace, Thorel avance, avance toujours, jusqu’à ce que le curé, acculé dans un angle de la pièce, se voit forcé, pour sa légitime défense, de lui asséner trois coups de canne sur le bras. Comme on le pense bien, ces trois coups de canne vont jouer un grand rôle dans le procès, où on les exploitera. Néanmoins Thorel revient à la charge, et cette fois c’est au domicile du maire qu’il retourne. Il la prie, le conjure, l’embrasse en pleurant, et lui dit : « Priez donc M. le curé que les « affaires en restent là ! » Une autre fois, il lui avoue que tout cela remonte à G... — « Il est sorti de prison, lui dit- « il, il est venu me voir ; il en veut à M. le curé parce que « celui-ci l’a empêché de gagner son pain en le renvoyant « de chez un malade de la commune qu’il voulait guérir. « M. le curé a eu tort, ajoute-t-il, car G... est un homme
(( très instruit, très savant, et qui }3eut lutter contre un (( prêtre. M. le curé voudrait bien, lui, qu’on rinstruisît, (( et, s’il voulait payer un café, je le débarrasserais de « tout ce qui se passe au presbytère. »
Ainsi donc, dit M. de Mirville (1) il est impossible, à un coupable de s’avouer plus coupable, et cet homme qui réclame douze cents francs de dommages et intérêts ferait tout cesser pour un café ! A ceux qui lui reprochent sa conduite, il répond : « Je le veux ainsi, moi ! Cela me (( plaît comme ça ! » A ceux qui lui demandent pourquoi il choisit pour victime un pauvre enfant innocent, au lieu de s’en prendre au curé, il répond : « Vous ne voyez donc « pas que le curé peut vivre avec la pension que lui (( paient ces deux enfants-là ? Il faut qu’ils partent ! Ils (( ])artiront, et alors tout sera fini !» Il se reconnaît donc publiquement l’auteur des phénomènes dont le presbytère a été le théâtre.
Mais il y a aussi les antécédents de Thorel, desquels il résulte qu’il n’en est pas à son premier coup d’essai. n Ainsi, dépose un témoin appelé à la barre, il prédit aux (( gens des faits en dehors de toute prévision, qui leur
arriveront, dit-il, avant vingt minutes, et ces faits « arrivent avant les vingt minutes ! » Un autre témoin déclare que « se trouvant aux champs avec Thorel, celui- (( ci lui disait : (Chaque fois que je frapperai du poing sur (( ma cabane, tu tomberas !... et, à chaque coup de poing, (( cette personne tombait, et sentait alors quelque chose (( lui serrer la gorge, l’étrangler et la /orcer à tomber !... » Enfin un autre témoin encore déclare, conformément à d’autres dépositions, que « se promenant avec les deux (( jeunes gens, et la sœur de M. Tinel, au milieu des (( plaines sur la route de Cideville à Auzouville, ils vo- (( yaient des cailloux, lancés par une force invisible,
(1) Les Esprits, par E. de Mirville. 8 vol. in-S». Paris, 1854-1868. — Voir aussi, au sujet de ce procès, Stanislas de Guaita (Le Temple de Satan. 1 vol. grand in-8. Paris, 1891).
« arriver droit à eux et tomber à leurs pieds sans les (( frapper, etc. »
D’autres détails turent encore mis à joui* au cours d’une enquête : chaises groupées et maintenues en l’air sans soutien, animaux lancés au plafond, blasphèmes entendus quand les enfants terrorisés se mettaient en prières, menaces hautement articulées de leur tordre le cou — menaces réalisées un soir où l’un de ces malheureux enfants sentit deux mains lui prendre la tête et la retourner avec une telle violence que les témoins de cette singulière convulsion durent porter secours à la victime, sans quoi elle périssait, etc., etc.
Or, ces faits se sont reproduits journellement pendant deux mois et demi, du 26 novembre 1850 au 15 février 1851, époque à laquelle les deux enfants furent retirés du presbytère de Cideville et placés ailleurs. « Je ne (( sache point d’affaire plus riche en constatations de « tout genre, dit Stanislas de Guaita. Rien n’y laisse à (( désirer : ni la netteté, ni la fréquence, ni la variété des « prodiges, pas plus que le concours spontané des plus « graves témoins, et la parfaite concordance dès attes- « tâtions les plus solennelles » — attestations produites, ne l’oublions pas, sous la foi du serment, dans un prétoire judiciaire et en face d’un tribunal.
Le juge de paix d’Yerville demeure stupéfait : jamais allégations pareilles n’ont étonné les échos de la salle d’audience !
Le jugement fut rendu le 4 février 1851 : le premier venu peut en constater la teneur. Mais vu son étendue, je n’en donnerai que deux courts extraits :
« Nous, juge de paix d’Yerville,
Attendu que, quelle que soit la cause des faits extraordinaires qui se sont produits au presbytère de Cideville, ce qui
résulte de ])liis clair de tous les témoignages entendus, c'est que cette cause est demeurée inconnue...
Attendu, sur le deuxième clief, (jue ni l'enquête, ni la contre-enquête n'ont apporté au procès la preuve que !(' défendeur (le curé) ait forcé le demandeur (Tliorel) à tomber à genoux devant lui ; qu’il résulte au contraire de plusieurs témoignages que c'est volontairement que celui-ci s'est mis à genoux devant l’un des pensionnaires du presbytère, en demandant grâce, pardon, comme s'il eût commis quelque faute, et cela sur la simple invitation du défendeur, justifiée par l'étrange conduite de Thorel en cette circonstance ; que cette manière d'agir du demandeur se trouve plus qu'expliquée par ce qu'il a fait ensuite chez i\l. le Maire de Cidevilh* où il a renouvelé spontanément la scène de se mettre» à genoux, en le suppliant de laisser là cette affaire ;
Par ces motifs, etc.
En résumé, le juge, troublé par une série de prodiges qu’attestent une grande quantité de témoins honorables et concordants, a rendu un jugement assez vague et obscur : après avoir donné acte de l’unanimité des attestations produites à sa barre, il met le curé de Cideville, défendeur, hors de cause ; et Thorel, débouté des fins de sa plainte et de sa demande en douze cents francs de dommages et intérêts, se voit condamné à tous les dépens de la procédure.
Sont-ils assez précis, ces faits, extraits d’une cause judiciaire et confirmés par un jugement ? Et cela s’est passé, non pas dans un pays éloigné où tout contrôle est impossible, mais dans un département do France — non pas à une époque vague et indéterminée, mais de nos jours et sous nos yeux !
Mais comment le berger Thorel avait-il pu acquérir tel pouvoir ? Certainement il était de ces gens chez qui une volonté intense et sans cesse hyperdynamisée, après
avoir surpris et s’être assimilé les procédés les plus étranges de l’hypnotisme, peut arriver à dominer les énergies qui se rencontrent dans l’ambiance hyperphysique — énergies très réelles, quoique inconnues de la science officielle, étudiées de nos jours par des esprits d’ordre supérieur, tels que M. de Rochas, le Baraduc, le Encausse, etc. Mais expliquer la nature à la fois subtile, puissante et dangereuse de ces dynamismes d’ordre occulte serait aborder des théories d’un caractère transcendantal qui sortiraient du cadre de la présente étude : je préfère renvoyer le lecteur curieux de ces choses aux ouvrages techniques et m’en tenir à l’énoncé de mon programme : la Sorcellerie des Campagnes. Il me suffira de dire qu’il est des cas, beaucoup plus fréquents qu’on ne pense; où, par l’emploi de moyens inutiles à détailler ici, il s’établit une véritable collaboration occulte, dirigée vers le bien ou vers le mal, entre l’homme et certaines Entités du plan astral (1). .
Le berger Thorel ne doit être considéré que comme une exception, mais une exception d’une rareté simplement relative. Nombre de sorciers ruraux, et très particulièrement des bergers, sont au courant de procédés de mal ressortissant à la magie noire et venus à eux par tradition pour la plupart, par intuition pour quelquesuns d’entre eux.
Donc, Thorel a eu, par la suite, des imitateurs — il en a encore à fheure actuelle, comme il avait eu des précurseurs. Au sujet de ces derniers, je citerai un cas offrant avecl’affaire de 1851, bien que de beaucoup antérieur, une frappante analogie. Le faitse trouve relaté par E. deMirville (2), de façon très détaillée. Aussi en donnerai-je simplement le résumé qui a été publié par A. d’Assier(3),
(1) V. à la fin du présent ouvrage une note relatant une collaboration de cette nature.
(2) Pneumatologie. Des esprits et de leurs manifestations diverses. Paris, 1863-64. 8 vol. gr. in-8.
(3) Essai sur V humanité posthume. Paris. 1883, in- 12.
qui Ta étudié, dans son ouvrage, surtout au })oint de vue des manifestations fantomatiques des animaux :
Le 18 avril 1705, M. Milangts de la Kicliardière, fils d’un avocat au Parlement d(‘ Paris, se promenant à cheval dans le village de Noisy-le-Grand, vit tout à coup sa monture s'arrêter sans qu'aucun obstacle expliquât cette singularité. En même temps, il apei çoit un berger à physionomie sinistre, armé d'une houlette et escorté de deux chiens noirs à courtes oreilles, qui lui dit : « Monsieur, retournez cliez vous, votre cheval n'avancera pas. » Le cavalier, qui, d'abord, avait ri des paroles du berger, vit bbuitôt que ce dernier disait vrai, car ni ses encouragements, ni ses éperons ne purent faire avancer la bête, et il fut forcé de rebrousser chemin. Quelques jours après, étant tombé malade, on appela des médecins qui, après maintes tentatives infructueuses pour le guérir, déclarèrent que le mal qui tourmentait le jeune Milanges sortait du cadre des maladies ordinaires, et on commença à parler d'ensorcellement. Le jeune Milanges se rappela alors la scène du cheval et du berger, et la raconta à ses parents. Cependant, on était encore dans le doute, lorsque le jeune homme, rentrant un jour dans sa chambre, vit ce berger assis dans son fauteuil. Il portait le même costume qiu' le jour de la rencontre, tenait sa houh'tte à la main, et avait les deux chiens noirs à ses côtés. Terrifié à cet aspect, M. Milanges appela ses domestiques, mais, comme il arrive d'ordinaire dans les aventures de ce genre, ceux-ci n'aperçurent rien. L'a])parition n'était visible que pour celui à qui elle s'adressait. Cependant, vers les dix heures du soir, le berger s'étant précipité sur le jeune homme, celui-ci tira un couteau de sa poche et en frappa cinq ou six fois la figure d(‘ son adversaire, qui finit par lâcher prise. Quelques jours plus tard, le berger étant venu demander pardon à M. Milanges, avoua qu'il était sorcier et que c'était lui qui l'avait poursuivi.
Le jeune homme n'avait donc pas été dupe d'une hallucination, lorsqu'il vit le berger dans sa chambre escorté de ses deux chiens. Le sorcier s'était transporté là })ar dédouble-ment, et c'était un fantôme que M. .\lilanges aperçut assis dans un fauteuil. Les chiens noirs n'étaient également que doux fantômes et ce fait démontre' cpie les pratiques de la sorcellerie, qui permettent à l'être humain de s(‘ dédo\d)ler, peuvent s'appli([U('r aux animaux avec 1(‘ même succès.
Ce sont là, dirai-je, des appels à un dynamisme supérieur qui, fort heureusement, n’est pas à la portée du premier venu. Mais, en dehors de tels agissements et sans nous éloigner de notre sujet, que de moyens de nuisance ne trouve-t-on pas, procédant de l’hyperphysique et employés, aux champs, par les sorciers de goétie ! Les faits à cet égard se pressent sous ma plume, mais je ne veux pas amplifier ce livre plus que de raison. Aussi ne citerai-je que deux cas extraits d’un travail médical (1) — ce qui montre leur sérieux — et cités par Flammarion dans V Inconnu et les problèmes psychiques (2) :
Un terrain était à vendre judiciairement dans une commune des environs de Paris. Personne n'y mettait l'enchère, quoique la mise à prix fût excessivement minime, parce qiu^ ce terrain était saisi au père G... qui passe parmi les paysans pour un sorcier dangereux. Après une longue hésitation, un cultivateur, nommé L..., séd.uit par le bon marché, se risqua et devint acquéreur sur-le-champ.
Le lendemain matin, notre homme, la bêche sur l'épaule, se rendait en chantant à sa nouvelle propriété, quand un objet sinistre frappa ses regards ; c'était une croix de bois sur laquelle était attaché un papier contenant ces mots : « Si tu mets la bêche dans ce champ, un fantôme viendra te tourmenter la nuit. » Le cultivateur renversa la croix et se mit à travailler la terre ; mais il n'avait pas grand courage ; il pensait, malgré lui, au fantôme qui lui était annoncé ; il quitta l'ouvrage, rentra chez lui et se mit au lit ; mais ses nerfs étaient surexcités, il ne put dormir. A minuit, il vit une longue figure blanche se promener dans sa chambre et s'approcher de lui en murmurant : « Rends-moi mon champ ! »
L'apparition se renouvela les nuits suivantes. Le cultivateur fut saisi par la fièvre. Au médecin qui l'interrogea sur la cause de sa maladie, il raconta la vision dont il était obsédé, et déclara que le père G... lui avait jeté un sort. Le médecin fit venir cet homme et, en présence du maire de la commune, il l'interrogea. Le sorcier avoua que chaque nuit, à minuit, il se promenait chez lui, revêtu d'un drap blanc, afin de
(1) Le SommeiL par le D'’ Macario 1 vol. in-K. Paris, 1857.
(2) 1 vol. in- 12. Paris, s. d.
faire eiidùver rae(]uéreur de son chaiiip. Sur la meiiaee de le faire arrêter s'il continuait, il se tint tranquille, les apparitions cessèrent et le cultivateur recouvra la santé.
Comment ce sorcier, se promenant chez lui, pouvait-il être vu du paysan dont la demeure est à un kilomètre de distance ? Nous n'expliquerons pas ce phénomène ; nous dirons seulement que ce fait n'est pas sans précédents et qu'il s'appuie sur une autorité irrécusable, celle du Docteur Récamier.
M. Récamier venait de Hordeaux ; il traversait en chaise de poste un village ; une des roues de la voiture vint à se briser ; on courut chez le charron dont la demeure était près de là. Mais cet homme était malade, au lit, et l'on fut obligé d'aller chercher un de ses confrères qui demeurait dans le village voisin. En attendant que l'accident fût réparé, M. Récamier entra chez le paysan malade et lui adressa des questions sur l'origine de son mal. Le cliari’on répondit que sa maladie provenait du manque de sommeil : « 11 ne pouvait dormir parce qu'un chaudronnier qui demeurait à l'autre bout du village, à qui il avait refusé de donner sa fille en mariage, l'en empêchait en frappant toute la nuit sur ses chaudrons ».
Le docteur alla trouver le chaudronnier, et, sans préambule, il lui dit :
« Pourquoi frappes-tu toute la nuit sur ton chaudron ?
— Pardienne, répondit-il, c'est pour empêcher Nicolas de dormir.
— Comment Nicolas peut-il t'entendr(‘, puisqu'il demeure à une demi-lieue d'ici ?
— Oh ! oh ! reprit le paysan en souriant d'un air malin, je savons ben qu'il entend.*»
M. Récamier enjoignit au chaudronnier de cesser son tapage en le menaçant de le faire poursuivre si le malade venait à mourir. La nuit suivante, le charron dormit paisiblement. Quelques jours après, il reprit scs occupations.
Dans les considérations dont il accompagne ce fait, le Docteur Récamier l'attribue au pouvoir de la volonté dont on ne connaît pas encore toute l'énergie, et qui s'était spontanément révélé à un paysan inculte. Le phénomène, du reste, ne semblera pas extraordinaire à ceux qui connaissent le magnétisme.
Il est certain que, dans Tun et l’autre cas, la volonté est la base du phénomène observé, puisque c’est toujours la volonté humaine qui, hyperdynamisée, actionne les forces hyperphysiques ; mais quel procédé de réalisation employaient les deux sorciers dont il vient d’être question ?
Dans le premier fait, il est possible que l’intéressé n’ait pas dit la vérité, et qu’au lieu de se promener chez soi vêtu d’un drap blanc, il ait, après avoir revêtu ce drap blanc, extériorisé son corps astral pour aller tourmenter son ennemi et le tourmenter à domicile — à moins qu’il n’y ait là une variété de la lycanthropie dont j’aurai à m’occuper plus loin.
Dans le second exemple, le moyen le plus simple de produire le phénomène paraît, en effet, être la suggestion mentale, et, par suite, l’induction d’une hallucination de l’ouïe chez la victime du forgeron. Mais il est d’autres moyens aussi, d’atteindre le même résultat, qui nous sont enseignés par certaines théories d’hyperphysique — ou, dans l’espèce, de goétie. Ces moyens ont pu arriver à la connaissance du forgeron, soit par tradition d’un autre sorcier, soit de façon différente.
Car saura-t-on jamais tous les moyens de faire le mal, que peuvent acquérir des hommes à qui lehasard a ouvert une des portes de la Haute Science cachée ?
Et, ce qu’il y a de plus particulièrement déplorable en pareille matière, c’est que parfois il arrive que ces connaissances — neutres en elles-mêmes, mais que la Goétie rend abominables — fusent dans le vulgaire ; et celui-ci est trop souvent conduit, par son manque de moralité, à ne voir dans tels procédés que le moyen de faire le mal sans aucun risque. Voici, à l’appui de ce que j’avance, un fait relevé dans la Magie magnétique deCahagnet(l):
Encore très jeune, lorsque j(‘ faisais mon tour de France,
(1) 1 vol. in-12. Paris, 1858.
je trouvai de Fouvrag(‘ dans uiu» boutique dont la maîtresse devint amoureuse do moi. Je ne tardai pas, vu mon âge et mon peu d'expérience, à obtenii* d'elle ce qu'elle m’offrait volontiers ; mais comme elle était vieille et avait une fille de mon âge environ, je m(‘ sentais plus amoureux de la fille que de la mère, aussi le lui laissais-je apercevoir ; je fis mêrne une condition de notre liaison, de les connaître toutes .les deux. La mère me promit tout ; mais elle voulait m’épouser ellemême avant de m’accorder sa fille. Je trouvai la proposition d'autant plus étonnante que le mari de cette femme existait et dirigeait notre atelier. Je lui en fis l'observation. Elle me dit : « Tu vois la mine ([u’il a... 11 va descendre la garde au premier jour ; je travaille à nous en débarrasser. 11 était un dur à cuire ; voilà plus de quinze mois que je fais cette besogne ; mais avant trois mois il sera parti ! — Eh ! quelle besogne fais-tu donc ? lui demandai- je. — Pardié ! me répondit-elle, tous les matins, il va faire son cas sur le fumier, et moi, j'y vais jeter une pincée de... (cet homme me nomma cette substance que je ne veux pas faire connaître). Tu vois, reprit la femme, quelle courante il a..., etc.; il n'y a plus qu'espoir. »
Cet homme me dit que cotte révélation jeta un tel trouble dans son âme, qu'il n’eut rien de plus pressé que de partir. 11 m'assura qu'il s’était informé de la santé antérieure de son patron, qu’elle était des plus belles, et qu'effectivement, depuis quinze mois, il était atteint d'une dysenterie inguérissable.
La réserve de Cabagnet se comprend : il ne voulait pas que son livre devînt un grimoire de magie noire ; mais il n’est aucun étudiant en occultisme, si modeste soit-il, qui, connaissant les propriétés de Vaura astrale et les liens qui la relient au sarcosôme, ne citera, en telle occurrence, dix substances pour une.
Mais, pour faire comprendre la portée du procédé, il me suiïîra de citer une page du Chevalier Digby (1).
Et je leur fis faire réflexion, dit-il, sur ce qu’ils avoient ouï dire diverses fois, et qui se fait assez souvent en notre
(1) Discours fait à une illustre assemblée^ touchant la guérison des playes par la poudre de sympathie (in-12, Paris, 1658).
pays. C/est que dans les villages où il fait toujours bien erotté durant Thiver, s’il arrive qu’il y ait quelque fermier qui soit plus propre que les autres et qui tienne plus nett(‘ment les avenues de sa maison que ses voisins, les goujats sont bien aises d’y venir la nuit, ou quand il fait obscur pour y lascber leur ventre... Mais les bonnes ménagières, en ouvrant au matin la porte du logis, trouvent un présent dont l’odeur itial gracieuse les transporte de colère. Celles qui ont été instruites à ce jeu vont incontinent rougir une broche ou une pelle dans leur feu, l’enfoncent ainsi chaude dans l’excrément et, quand le feu en est esteint, la réchauffent de nouveau et répètent souventes fois la même chose. Cependant le fri])on qui a fait cette salleté sent une douleur et colique aux boyaux, une inflammation au fondement, une envie continuelle d’aller à la selle, et à peine en est-il quitte qu’il souffre une fâcheuse fièvre durant tout ce jour-là, ce qui est cause qu’il n’a garde d’y retourner une autre fois. Et ces femmes, pour s’estre ainsi garanties de semblables affronts, passent ignora mment pour sorcières et pour avoir fait pacte avec le diable, pour qu’il tourmente de la sorte les pauvres gens.
D’autres procédés analogues sont connus des sorciers de province, mais sont généralement anodins dans leurs résultats. Au contraire, dans l’exemple signalé par Cahagnet, on rencontre la mise en œuvre, par un être inculte, d’un des plus redoutables secrets de la Goétie. Or la Goétie n’a d’autres limites, comme toutes les œuvres d’hyperphysique, que celles de la volonté de l’homme... Que penser, lorsqu’elle s’allie à la perversité humaine qui, elle-même, est insondable ? (1)
(1) Il est heureux que tous les charmes, dont la connaissance est répandue dans le public, n’aient pas la même gravité. C’est ainsi que presque partout, sur les côtes d’Europe les marins, lorsque le vent vient à manquer, sifflent pour l’appeler. — Cette opération, qui procède de vieux «charmes des vents » diffusés dans le peuple, ne présente, cela va sans dire, rien de nocif.
LA SOI\CELLEKTE DES DOllÉMIEN’S
Origine des Bohémiens. — Leur apparition en France. - Leur portrait. — Leur genre de vie. — Le Tarot des Bohémiens. — Synthèse du Tarot. — La cartomancie des Bohémiens. — Le pouvoir magique des Bohémiens. — Leur chiromancie. — L’aimant. — L’Evangile. — Leur phi lire.
La nomenclature des différents genres de sorcellerie qui sévissent dans les campagnes ne serait pas complète si je ne parlais ici de ce qu’on peut appeler la « Sorcellerie des Bohémiens ».
D’abord que sont les Bohémiens ?
Les vers suivants, de Ed. d’Hooghe, dont la lorme m’est pénible, mais dont l’idée directrice est mienne et le souffle est élevé (je fais des réserves quant à l’avenir qu’ils évoquent), vont répondre :
Par les grands chemins, les Tziganes errants aont par troupes ; Ils lisent les sorts aux étoiles du ciel, et dans la main.
Savent les décrets des lames du tarot — Bâtons et coupes, Glaiaes et deniers — : tout Vaaenir, hormis leur lendemain.
Les larges yeux noirs d'inquiétante énigme des Gitanes Fixent, insolents, ces barbares Aryas, derniers venus Sur le sol sacré qu'ont foulé tant de fois les caravanes Des tribus de Rom... Ils cheminent muets, les Inconnus.
Aucun rêve humain n'atteint leur orgueil et ne les tente ;
Ils savent qu'en eux une marée humaine a son reflux ;
Ils savent qu'ils sont une très haute race, décadente Comme l'Atlantide qui fut la lumière qui n'est plus,
Et qii' avant Jésus\ avant que fût conçu Bouddha lui-rnême, Leur Isa-Kristen sur le gibet en croix avait fini ;
Us font pénétré, Satan, triangle enclos au diadème,
Si/mbole divin de la triple Unité dans V Infini.
Nés des rouges fils de IA dam primitif fait du sol rouge.
Ces gueux en haillons sont de plus vieille race que des rois ; Née avant ce sol, dernier levé des Eaux, qui déjà bouge.
Leur race connaît le secret englouti de Vautrefois.
Sous les océans, germe dans le silence une autre terre :
Son heure est prochaine, et prochaine la mort des Expirants, Et les Blancs déchus, panis pour leur exode de misère,
A leur tour seront, sur la face du monde, les Errants.
Encore ime fois, que sont les Bohémiens ?
Tout le monde a pu voir, vaguant sur les routes, stationnée momentanément à l’orée d’un bois, ou bien arrêtée à l’entrée d’un village, quelqu’une de ces roulottes lépreuses qui transportent ici ou là, au hasard des courses, de l’espoir du gain ou du « chapardage», une population bizarre, aux cheveux noirs et bouclés, au teint cuivré, aux yeux très souvent caves mais toujours aigus et perçants, allant ici ou là exercer un vague métier — rétamage ou chaudronnerie pour les hommes, vannerie ou bimbeloterie pour les femmes — qui n’est le plus souvent’que d’apparence et sert à masquer des occupations moins licites, dont la plus commune est constituée par le maraudage (1). Devant leur apparition, les femmes clasent soigneusement poulaillers et clapiers, les hommes se concertent, l’air soucieux, et les autorités, maire et garde-champêtre, ouvrent l’œil — et le bon.
Cependant les habitants des roulottes se répandent de droite et de gauche. Les hommes à l’allure louche ofîrent leurs services pour étamer les objets de ménage
(1) Il ne faut pas confondre celte population spéciale avec celle des forains qui circule également dans des roulottes, mais dont la grande majorité possède un domicile fixe et n’use de la roulotte que pour transporter sa pacotille aux foires et marchés avoisinants.
ou faire danser un ours pelé, qu’au besoin on fait combattre contre les molosses de l’endroit ; les femmes, au teint mat et sombre, peut-être jolies jadis mais rapidement fanées, vont de porte en porte offrir des paniers ou de menus objets, et proposent, entre deux sourires engageants, de dire la bonne aventure ; et enfin, pendant que les enfants, moins surveillés par les villageois et ayant par cela même plus de facilités, déterrent dansles champs carottes et pommes de terre pour le fricot du soir, les fillettes à l’air lascif donnent, entre temps, à leur grossier public, la vision d’une danse d’orient (1), où, suivant le rite oriental, les pieds sont presque immobiles, mais le torse, les hanches et le bassin présentent des trépidations, des torsions singulièrement suggestives, — et regardent effrontément les jeunes gars dans les yeux... ces gens, ce sont des bohémiens, des parias, des sorciers — et les bourgades qu’ils traversent en ont peur.
D’ou viennent ces bohémiens ? Que sont-ils ? Quel secret cache leur existence nomade ? Autant de mystères qui, vraisemblablement, ne seront jamais percés à jour.
D’abord, leur nom. D’après l’appellation qui leur est communément donnée en France, ils semblent originaires de Bohême... il n’en est rien, car ils ont autant de dénominations différentes qu’ils traversent de pays. L’Angleterre les appelle des Gypsies ; l’Allemagne, des Zigeiiners ; l’Espagne, des Gitanos ; l’Italie, des Zingari ; la Turquie, des Tschengènes ; l’Arabie, des Charami (voleurs); la Roumanie, des Cyganis ; l’Asie occidentale des Siah Hindou (Indiens noirs) ; la Hongrie, Pharaoh riepek (peuple de Pharaon), ce qui correspond à leur nom chez nous au Moyen .Age : Egyptiens, que l’on retrouve dans leur nom anglais actuel Gypsies. Eux-mêmes se donnent plusieurs appellations : Rorna (au sing. Rom) les hommes ; ou bien sinte, où l’on a voulu voir le nom de
(1) Ces danses i)arUciilières aux filles bohémiennes n’ont pas de nom spécial dans notie langue ; en Espagne, on les appelle des Maguendoy’
leur pays d’origine (Indus ou Sind) ; ou encore Kola (les noirs) ; etc. Leurs nonns divers, donc, soit qu’ils leur soient attribués par les populations, soit qu’ils se les donnent eux-mêmes, ne nous enseignent rien quant à leurs origines — qu’eux-mêmes, d’ailleurs, ne semblent pas connaître beaucoup mieux, car elles reposent sur de pures légendes.
D'où donc ces étranges gens tirent-ils leur origine ? Pour les uns, ce sont des Egyptiens émigrés de leur pays après sa conquête par le sultan Selim en 1517. D’antres les regardent comme des Perses de la race des Usbecks, ou encore comme des Zingitanes (d’où un de leurs noms), des Sigynnes d’Hérodote, des Mages de Perse, des parias de l’Inde... que sais-je? Leur langue, que l’on a voulu assimiler à telle ou telle, étant un ramassis de vocables de tous les pays où ils ont passé, ne peut être identifiée avec aucune autre. Pour ma part, je les croirais plutôt égyptiens en me basant sur leur possession du Tarot dont je vais avoir à parler tout à l’heure.
Voici du moins les légendes de leur naissance, et de leurs migrations probables que j’analyse d’après Gôrres (1) :
Lorsque, au XV® siècle, ces étranges gens apparurent en Allemagne, ils racontaient qu’ils étaient venus de la petite Egypte, d’où un jugement de Dieu les avait chassés. Le Pharaon de la contrée, après avoir vaincu tous les peuples du monde, avait osé, dans son orgueil, défier au combat Dieu et son armée céleste. Dieu, refusant le défi, avait, pour punir l’orgueilleux, ouvert une large grotte dans le flanc d’une montagne, et une tempête l’y avait entraîné avec toute son armée ; après quoi, la grotte s’était refermée sur eux. Lorsque l’on approche de cette montagne pendant la nuit de la Saint- Jean, on entend le roi chanter avec son armée. Après cette catastrophe, tous les rois et les nations s’étaient révoltés contre
(1) La mystique divine, naturelle et diabolique, traduction de Ch. de Sainte-Foi, 5 vol. in- 12. Paris, 1862.
le Pharaon, et avaient vaincu son peuple, privé de chef et sous défense, qu’ils avaient ensuite chassé et dispersé dans le inonde entier. C’est ainsi qu’ils avaient été forcés d’érnigrer, et alors ils s’appelaient, pour ce motif, 6V«aï, le peuple de Chai ou peuple de Pharaon.
Ils prétendaient avoir d’abord émigré dans l’Inde, d’où peut-être leur nom postérieur de Sinta, comme il vient d’être dit. De l’Inde, ils pénétrèrent probablement en Perse, où Ferdussi fait déjà mention d’eux au XI® siècle, et, de là, ils parcoururent l’Asie.
Une partie de ce peuple bizarre semble être restée dans le Delta Egyptien d’où les révoltés n’auraient pu l’expulser ; de là le nom de Ghazi (victorieux) sous lequel ils sont connus à cet endroit. Quelques tribus de cette souche semblent s’être répandues dans le nord de l’Afrique, et c’est probablement d’eux que parle Léon l’Africain, soiis le nom de Zingales, comme pillant les caravanes qui allaient d’Agade dans le Bornou. Les Dar-Buschi-Fals, ou devins du Maroc, qui ont une langue à part, différente de l’arabe et du schilhouh, appartiennent vraisemblablement à la même souche.
Dans leur marche à travers l’Asie, ils laissèrent partout des bandes plus ou moins nombreuses, et l’on retrouve en plusieurs tribus, dans certaines contrées de ce continent, leur mœurs et leurs habitudes. Il est probable que plusieurs essaims, tournant vers le nord, pénétrèrent par Astrakan en Russie. D’autres, partis de l’Egypte ou de l’Inde, traversant la Syrie et l’Asie Mineure, s’établirent dans l’empire de Byzance. De là, ils entrèrent en Bulgarie, et c’est là, probablement, que leur langue s’est approprié les mots grecs, slaves et valaques qui s’y trouvent.
Une de leurs tribus, composée d’environ trois mille individus, émigra vers 1417en Moldavie, d’où, augmentée de nouvelles recrues, elle se répandit en \’alachie et en Hongrie, dont le roi leur octroya le droit de s’établir
autour des villes et dans les domaines de la couronne. Alors et dans ces contrées, ces gens étaient connus sous les noms de Zincalo ou Cales (hommes noirs), Chai, Rornano (d’où vient le nom de leur langue souvent appelée romamj), etc. L’empereur Sigismond donna alors, peutêtre pour s’en débarrasser, un sauf-conduit à une de leurs bandes qui traversa l’Allemagne jusqu’à la mer du Nord. U ne autre, franchissant la Bohême et la Suisse, vint à Rome en 1422, afin d’obtenir du pape un sauf-conduit pour voyager en sûreté à travers tous les pays chrétiens. Cette demande fut-elle accueillie favorablement ? On ne sait trop. Toujours est-il que, dans la suite, on crut, partout sur leur passage, que le pape leur avait imposé un pèlerinage de sept ans. On les honorait donc comme de pauvres pèlerins, et ils se répandirent ainsi par toute l’Europe jusqu’en Espagne, empruntant partout les noms des pays qu’ils venaient de traverser (Maures, Egyptiens, Bohémiens, Allemands, etc.), ce qui obscurcit encore leurs débuts, passant ici et là comme les descendants de souche Tartare, Persane, Cilicienne, Nubienne, et établissant par suite une confusion d’origines où il est très difïicile aujourd’hui de jeter quelque lumière.
Ils semblent avoir fait leur apparition en PTance au commencement du .siècle, si nous en croyons le récit qu’en donne le conseiller E. Pasquier dans ses Recherches de la France (1), dont je transcris le passage :
Vers quel temps un tas de t^ens caga bonds que les aucuns nomment (Egyptiens, les autres Bohémiens, commencèrent de rôder en France,
11 est tombé un vieux livre entre mes mains, en forme de papier journal (2) par lequel un théologien de Paris, soigiKHix de recueillir les choses quhl voyait, nous rédigea
(1) In-fo. Paris, MÜCLXV, liv. IV, rhap. ly.
(2) Ce livre paraît être, d’après du Can|,^e(67o,ss. mêd,el inf. lat. au mot Œ^yptiaci) l’original des Ephhnérides parisiennes du temps de Charles VI et Charles VIL
diligemment par écrit tout ce (fiii advint de son temps, spécialement dans la ville de Paris, de Pauthorité duquel je me suis aidé en quelques endroits de cette œuvre. Mais je veux maintenant insérer tout au long et transcrin^ deluy mot-à-mot certain passage par lecpiel on peut aisément voir de quel temps ces Œgyp tiens qu(' nous voyons encore voyager par la France, commencèrent à y entrer et quelle feuille ils donnèrent à leur pèlerinage.
Le dimanche d’après mi-aoust (dit-il) qui fut le dix-septième jour d’aoust 1427, vinrent à Paris douze tenanciers, comme ils disaient, c’est à savoir un duc, un comte et dix hommes tous, à cheval et les(^uels se disoient très bons chrestiens et estoient de la Basse-Egypte et encore disoient que n’avoit pas grand temps que les chrestiens les avoient subjuguez et tous fait chrestienner ou mourir ceux qui ne vouloient estre. Ceux qui furent baptisés, furent seigneurs du pais comme avant et promirent d’estre bons et loyaux et garder foy à .lésus-Christ jusques à la mort et avoient roy et roy ne dans leur païs. Item, vray est, comme disoient, qu’après aucun temps qu’ils orent pris la foy ch.restienne les Sarrazins les vinrent assaillir. Quant ils se virent comme pou [peu] fermes en nostre foy,à trespou d’achoison sans endurer guère les guerres et sans faire le debvoir de leur païs def fendre que très-pou, se. rendirent à leurs ennemis et devinrent Sarrazins comme devant et renoncèrent à J.-C. — Item, il advint après que les chrestiens, comme l’Empereur d’Allemagne et autres sieurs, quant ils sçorent qu’ils orent ainsi faulsement laissé nostre foy et qu’ils estoient devenus si tost Sarrazins et idolastres, leur coururent sus et les vainquirent tantost comme cils qu’ils cuidoient qu’on les laissât en leur païs comme l’aultre fois pour devenir chrestiens. Mais l’Empereur et les au 1 très seigneurs, par grande délibération de conseil, dirent que jamais n(‘ tenroient terre en leur païs si le pape ne le consentoit et qu’il convenoit que là allassent au Saint-Père à Rome : et là allèrent tous, petits et grands, à moult grand peine pour les enfants. Quant là funnit, ils confessèrent en général leurs péchéz. Quant le pape ot oüye leur confession, par grande délibération de conseil, leur ordonna d’aller sept ans en suivant })armi le monde, sans coucher en lict et pour avoir aucun confort pour leur despense ordonna que tout évesqin' et abbé portant crosse leur donnerait pour une fois dix livres tournois ; et leur bailla lettres faisant mention de ce aux prélats (le l’église, et leur
donna sa bénisson, puis se départirent, et furent cinq ans par le monde avant qu'ils vinssent à Paris. Et vinrent le dix-septième jour d'aoust Pan 1427, les douze devant dicts et le jour Sainct-Jean-Décolace vint le commun. Lequel on ne laissa point entrer dans Paris mais par justyce furent logez à la chapelle Sainct-Denys et n'estoient point plus en tout, d'hommes, de femmes et d'enfants, de cent ou six vingt, ou environ. Et quant ils se partirent de leur païs, ils estoient mille ou douze cent. Mais le remenant estoit mort en la voye. Item, quant ils furent à la chapelle, on ne vit oncques plus grande allée de gens à la bénisson du lendit, que là alloit de Paris, de Saifct-Denys et d'entour Paris pour les voir. Et vray est que le plus et presque tous avoient les oreilles percées et en chacune oreille un annel d'argent ou deux en chacune, et disoient que c'estoient gentillesses en leur païs. Item, les hommes estoient très-noirs, les cheveux crespés, et les plus laides femmes que l'on peut voir et les plus noires ; toutes avaient le visage déployé, cheveux noirs comroe la queue d'un cheval ; pour toutes robes une vieille flossoye très-grosse, d'un lien de drap ou de corde, liée sur Pespaule, et dessus un pauvre roquet ou chemise pour parement ; bref, c'estoient les plus pauvres créatures que Pôn vit onques venir en France d'aage d'homme, et, néantmoins leur pauvreté, en leur compaignie avoit sorcières qui regardoient ès mains des gens et disoient ce qu'advenu leur estoit ou à l’advenir, et mirent contens en plusieurs mariages : car elles disoient « ta femme t'a fait coup ». Et qui pis estoit en parlant aux créatures par art magique ou aultrement par Pennemy d'enfer ou par extrejet d’habileté faisoient vuider les bourses aux gens et les mettoient en leurs bourses comme on disoit. Et vraiment j’y feus trois ou quatre fois pour parler à eux, mais oncques ne m’aperçeu d'un denier de perte, ne les vey regarder en main. Mais ainsi le disoit le peuple partout : tant est que la nouvelle en vint à Pévesque de Paris, lequel y alla et mena avec lui un frère prescbeur nommé le petit Jacobin, lequel par le commandement de Pévesque fit là une belle prédication, en excommuniant tous ceux et celles qui se faisoient et qui avoient cru et montré leurs mains ; et convint qu'ils s'en allassent, et partirent le jour de nostre Dame en septembre et s'en allèrent vers Pontoise.
Duquel passage nous pouvons aisément tirer qu'auparavant ce voyage les parisiens n'avoient été repçu de telles
manières de gens, lesquels jusqu'à nous ont continué successivement et de main en main leurs voyages sans ombre de pénitence à mon jugement fabuleuse. Et est une chose estrange que ces misérables voyageurs sans assurance de feu (‘t lieu font une perpétuelle profession de mendicité, de larcin (‘t d'oisiveté, et encore plus estrange qu'au veu et sçeu de nos magistrats, ils ont rôdé en France par l'espace de cent ou six vingt ans et plus, sans avoir d'aultre adveu de leur pénitence, sinon celuy que par une sotte renommée ils avoient imprimé depuis ce temps-là dans nos testes, disant que ces sept ans de pénitence qui feurent ordonnez aux premiers alloient de succession en succession. Toutesfois de nostre temps par l'édict des estats tenus à Orléans et publié le 3 septembre 1561, il fust pourveu à cet abus ; pour autant que par l'art. 103^ de cet édict il fust conjoint à tous officiers du roy faire commandement à tous bohémiens ou œgyptiens de vuider dans deux mois le royaume à peine de galères et de punition corporelle.
Ainsi toutes les caractéristiques actuelles de ces étranges gens se retrouvent telles qu’elles étaient il y a cinq siècles : mensonge, état nomade, exercice des arts magiques, mendicité, vol et paresse.
Voici d’ailleurs le portrait, peu flatté, mais vrai, que fait d’eux l’auteur précité (1) :
Les chroniques du temps nous les représentent comme un peuple sauvage et nomade, attiré par le butin et la corruption, de même que les oiseaux de prf)ie, vivant de* pillage et au jour le jour, léger, inconstant, mobile jusque dans le jeu de ses traits, variable comme l'eau et l'air, lâche ou téméraire selon l'occasion, rampant devant toute supériorité, féroce à l'égard du faible, sans foi ni loi, violent, querelleur, vain et fanfaron au-delà de toute expression, paresseux, porté à la lubricité et à toutes les jouissances matérielles. Us sont adroits, industrieux, intelligents, surtout lorsqu'il s'agit de tromper ceux qui ne sont pas de leur sang, et pour lesquels ils nourrissent une haine profonde et héréditaire; ils sont remplis de dispositions pour la musique (2) et d'a[)ti-
(1) Gorres, loc. cit.
(2) Les orcliesires de Tziganes sont populaires dans toute l’Europe {Note de V auteur).
tudes pour le ])etit nombre de professions qndls exercent, comme, |>ar exemple, le métier de foi’geron ou de marcband de chevaux. C/est ici surtout qu’ils s’entendent merveilleusement à tromper, et il n’est aucune espèce de vol qui ne leur soit familier. Ils se distinguent de tous les peuples par VMat brdlant et fixe de leurs yeux, et sont encore aujourd’hui, après quatre siècles, ce qu’ils étaient alors. Leur existence éphémère, renfermée dans le court moment qui passe, et s’écoulant sans soucis, ne laisse jamais pénétrer en eux aucune idée religieuse ou sérieuse. Sans foi, sans pratiques et sans tradition, ils embrassent partout la religion du pays où ils vivent, en laissant de côté toutes les pratiques qui les gênent. Dans leurs migrations à travers l’Europe, lorsqu’ils étaient encore accueillis avec bienveillance, comme il leur arrivait souvent de faire du feu dans les greniers et les étables sans qu’il en résultât jamais aucun incendie, malgré le voisinage de matières inflammables, ils attribuaient ce bonheur à la vertu d’une certaine racine qui croît sur une liante montagne de la jietite Egypte, et dont ils faisaient venir chaque année une grande quantité. C’était là un des éléments de l’art magique qu’ils avaient apporté d’Orient...
Le lecteur est prié de remarquer que ce portrait, assez noir, n’a pas été tracé pour les besoins delà cause et vient entièrement à l’appui de ce qui va être dit plus loin.
Par la suite, et à cause des déprédations dont était partout et constamment marqué leur passage — ainsi qu’il en est d’ailleurs à notre époque, — ces nomades, après avoir été généralement bien accueillis, se sont vus expulser de tous les pays civilisés : d’Espagne, de France, d’Italie, d’Angleterre, de Danemark, de Suède, des Pays-Bas, de Hollande, d’Allemagne, etc. Mais ces expulsions n’étant pas simultanées, ils en étaient quittes pour refluer vers les contrées où leur séjour était momentanément toléré. Aujourd’hui, leur présence quelque part étant synonyme de vol et de rapine, on les pourchasse dans tous les pays, et, à chaque instant,on apprend qu’une de leurs tribus est en détresse, à cheval sur une frontière, entre deux gendarmeries qui leur refusent le passage.
Aussi, pour éviter cet ennui, beaucoup de bohémiens ont-ils, aujourd’hui, adopté la nationalité du pays où ils séjournent le plus, ce (pii ne veut pas dire cju’ils se soient fondus dans la population, ou qu’ils aient renoncé à leur état nomade ; — ils se contentent d’avoir aux environs des grandes villes certains lieux de rassemblement où ils passent l’hiver, vivant entre eux sans fréquenter, autrement que-pour l’exercice de leur métier, les voisins de leur campement, d’où, le printemps venu, ils s’échappent pour rayonner au loin.
Sur la route de Paris à St-Germain, vers Nanterre, j’ai eu l’occasion de visiter un de leurs campements : — là, un ingénieux spéculateur aeu l’idée, il y adéjà longtemps, d’acheter ou de louer des terrains vagues qu’il a fait enclore de planches et dans lesquels les romanichels peuvent, moyennant une rémunération modeste, abriter leurs roulottes durant la mauvaise saison ; j’ai rarement vu plus pittoresque assemblage de types bizarres, hommes, femmes, enfants et animaux, plus infâme malpropreté, plus louche collection de chenapans. La municipalité, je crois, voudrait bien en être débarrassée, mais, à tout prendre, elle préfère les voir parqués en un seul endroit : la surveillance en est plus aisée.
Ce sont ces gens qui, aux premiers beaux jours de printemps, cessent leur hivernage et lancent leurs roulottes sur les routes de France, partout où ils pourront exercer leurs métiers multiples dont le principal et le plus rémunérateur est, sans contredit, la maraude.
Et ce sont ces gens à qui la rumeur des campagnes attribue un pouvoir surnaturel et magique
Sur quoi repose cette croyance ? C’est ce que je vais examiner.
Lorsque, il y a des milliers d’années, Ja grande Université d’Egypte — désignée mystiquement sous le nom collectif de Thot Hermès Trois-fois-très-grand — eut étabh le corps de doctrines qui est la base de toute haute
science et ]e l'ondenient de la philosophie occulte, elle condensa cette doctrine en soixante-dix-huit figures mystiques dont la pénétration ne fut jamais accessible qu’au seul initié d’ordre supérieur ; et chacune de ces soixante-dix-huit figures hermétiques fut gravée sur une lame d’or et la collection de ces lames d’or était jalousement gardée par le collège sacré, dans les cryptes de Thèbes Hécatompylos.
Mais Thot- Hermès Trismégiste possédait, entre toutes sciences, celle de la fragilité humaine. Il savait que les empires tombent, fussent-ils les plus formidablement puissants du monde, que la charrue finit par passer sur l’emplacement des cités les plus prospères, les plus fortes, et que le savoir même est appelé à disparaître momentanément dans certaines périodes de bouleversement social ou de cataclysme terrestre ; et il ne voulut pas que ces lames divines qui renferment en elles-mêmes l’essence intellectuelle de tout ce qui est, pussent jamais périr dans un accident toujours à redouter.
A qui donc, pour en assurer la transmission de génération en génération, en confierait-il la garde, de telle façon que dans chaque siècle à venir le sage pût aisément les consulter et retremper ainsi son savoir, faussé par les âges, à la source de tout savoir ?
A la Science ? La Science, je l’ai dit, peut sombrer momentanément.
A la Force ? Mais la Force n’est que relative : c’est une illusion momentanée.
A la Vertu ? mais la Vertu aussi est faillible, et d’ailleurs qu’est-ce que la Vertu, sinon un mot auquel chaque siècle donne une signification différente (1) ? Or, ne pourrait-il venir des temps où, par l’aveuglement des hommes, la Science serait considérée comme incompa-
(1) Cf. les différences de signification de ce mot en français, en latin, en grec...
tible avec la Vertu, où la \ ertu elle-même regarderait comme œuvre bonne la destruction de ces lames ? (1)
Et Thot-Hermès, le Trois-fois-très-grand, considéra, dans la profondeur de son intime sagesse, qu’il n’est qu’une chose réellement immuable en le monde, indestructible aux orages de la terre, se jouant des révolutions politiques et guerrières, raillant les persécutions d’où ({u’elles viennent, infrangible même aux bouleversements cosmiques : le vice de l’homme. Et c’est au vice de l’homme qu’il résolut de confier la garde des lames mystérieuses où toute sagesse retrouve sa source ; car le vice de l’homme est appelé à subsister tant que subsistera l’homme lui-même. Ici ou là, il aura toujours ses fervents (2).
Mais encore, en fait de vices, l’homme offre un choix copieux : à laquelle donc des turpitudes humaines le Maître a-t-il décidé de confier le fruit éternel de ses labeurs pour le transmettre aux générations à venir ? A celle de ces passions qui est peut-être la plus vile et la plus dégradante, parce que c’est elle qui a le plus de chances de durée, à celle qui pousse l’être humain à vendre ce qu’il a de plus cher, son honneur, ses enfants, sa propre vie, même : la passion du jeu.
Et de ce jour les lames ineffables, muées en instruments de jeu, ont été répandues partout, à profusion, ont pénétré dans tous les milieux, chez tous les peuples, en chaque siècle, portées par les mains les moins qualifiées pour toucher aux mystères divins : celles du joueur, du paresseux et du fripon — celles surtout du Bohémien qui incarne tous ces vices.
Mais aussi, dans chaque peuple et dans chaque siècle,
(ij Ne sommes-nous pas un peu, en ce moment même, sans y regarder de trop près, dans un de ces temps ? N’est-il pas acluelkment telles K i( nces que certains voudraient proscrire au nom du Bien ?
(2) N’est-ce pas A. Dumas qui a dit dans une boutade ; « L’humanité remi)lace en vain l’eau lustrale par l’eau bénite, elle est toujours aussi sale ».
— li)2 —
il s’est trouvé des penseurs qui, connaissant ces choses, ont touché avec respect ces mystiques figures, dénaturées peu à peu par le temps, ont voulu se retremper aux sources pures, et reconstituer, pour les étudier, les hiéroglyphes primordiaux gravés sur des lames d’or par la Haute Sagesse des Sages d’Egypte, émanation et reflet de celle des divins Sages de l’Inde (1).
Qu’est donc ce Tarot où se condense toute Sagesse et toute Science, et que les Rômes ou Bohémiens émigrés d’Egypte ont emporté avec eux, dans tous les temps et chez toutes les nations ?
Voici ce qu’en dit M. Falconnier dans la préface de son travail de reconstitution (2) ;
IjC Tarot n'est autre chose que la synthèse théosophique du dogme prim.itif des religions, en même temps qu'une méthode simplifiée d'astrologie, retrouvées par le mage Hermès Trismégiste (3). Il était gravé sur vingt-deux lames
(1) De là, des réiniéfjratioiis différentes de l’antique Tarot égyptien qui doit comporter 78 lames, et dont les reconstitutions multiples ne sont que des essais non dénués de valeur, mais en dehors de la tradition vraie. En effet, les tarots actuels comportent onze types principaux : le Petit Etieilla et le Destin antique (32 lames) ; le Livre du Destin (33 lames) ; le Petit cartomancien et VOracle de Mlle Lenormand (36 lames) ; le Petit Oracle des Dames (reconstitutmn de l’époque de Louis XVI, (42 lames) ; un type sans désignation spéciale, de la fin du XVIIIe siècle (44 lames) ;la Sibylle des salons et le Tarot italien (52 lames) ; {(‘Grand Lenormand i54 lames» ; le jeu de la main (56 lames) ; et enfin les différents genres de Tarots égyptiens, et ceux dits de Marseille et de Besançon (par corruption, le type en ayant été établi à Byzance) (78 lames). Ces onze types principaux ont donné lieu à une quantité infinie de variétés. Mais on n’était pas encore arrivé à reconstituer le type primordial, et ces essais ne servaient guère qu’à flatter la gloriole des banales tireuses de cartes. Aujourd’hui, nous possédons, grâce aux travaux d’Albert-le-Grand, d’Agrippa, de Paracelse et, à notre époque, de Court de Gébelin, d’Alliette (plus connu dans le gros public sous le nom d’Etteilla), de Lismon, de Conver, et surtout de Papus et d’Oswald Wirth, un jeu de tarots dont le symbolisme paraît définitivement établi et qui ne doit différer que bien peu des lames d’or de l’antique Egypte. — D’autre part, car les études abondent à cet égard, les travaux de Falconnier paraissent avoir reconstitué les lames égyptiennes du tarot primitif.
(2) Les XXII lames hermétiques du Tarot divinatoire , exactement recoïistituées d'après les textes sacrés et selon la tradition des Mages de l'ancienne Egypte (1 vol. in 8. Paris, 1896).
(3) Ou plutôt établies par Hermès — on a vu plus haut que ce nom n’est que l’appellation symbolique et synthétique de l’université mystériale d’Egypte [Note de l'auteur).
(l'ur (1) i)urtaiit, en plus de Talpliabcd hiératique d(‘S Mages, les signes du Zodiaque et les planètes. 11 était gardé dans le Temple par un prêtre appelé Pastophore, qui en expliquait le sens symbolique seulement aux néophytes ; les Clefs divinatrices n'étaient dévoilées qu'à ceux qui parvenaient aux plus hauts grades du sacerdoce d'isis, et sous peine de mort pour qui en révélerait les mystérieux arcanes... Les vingtdeux lames disposées selon l'ordre de l'alphabet numérique donnent la définition complète du dogme de la Haute Magie des Anciens (2) ; lorsque l'on mélange toutes les lames entre elles, leur signification individuelle se trouve modifiée par celles qui les entourent, et elles donnent alors une sentence sacerdotale et philosophique, ainsi qu'une réponse à toutes les questions que puisse poser un cerveau humain. Les transpositions de ces vingt-deux lames dépassent plusieurs millions...
Il ne peut entrer ni dans ma pensép ni dans le cadre de cet ouvrage, de faire un cours complet d’explication du Tarot. Je préfère renvoyer le lecteur à des ouvrages techniques, où des hommes de haut savoir, tout en n’abordant que des vues d’ensemble, entraînent l’esprit du lecteur à de merveilleuses altitudes (3). Mais il me faut cependant faire comprendre au lecteur la valeur de ces lames, dont on retrouve les figures dans les Védas, et qui nous ramènent dans l’antiquité jusqu’au cycle synarchique de Ram de qui les disciples, à travers les âges, furent Fo-Hi en Chine, Jeshous Krishna dans l’Inde, Ormuz en Perse, Thot en Egypte, Orphaskad en Khaldée, Enoch chez les Hébreux, Hésus chez nos ancêtres les Golaks ; qu’on voit citées sous le nom de fera dans la
(1) L’auteur ne s’est occupé, dans son travail de reconstitution, que des vingt-deux arcanes majeurs {Noie de l'auteur).
(2) La Magie anticjue se divisait en Magie 'Véréinonielle, qui correspond à l’Hyperphysique de nos jours, et Haute Magie qui embrassait la Cosmogonie, la Théologie, et, par suite, laThéurgie, et les Sciences transcendantales (Note de l'auteur).
(3) Je citerai notamment la Clef absolue de la science occulte. Le Tarot des Bohémiens, le plus ancien livre du monde, à l'usage exclusif des initiés, par Papus (D'' G. Encausse) où l’auteur, en se bornant à l’usage d'une seule clef (lod-Hé-Vau-Mé) nous ouvre des horizons d’une incomparable splendeur. [Publications de Psychisme expérimental, 30, boulevaid de Strasbourg. Paris .
Kabbale juive ; dont on rencontre la synthèse dans les Téraphim du Tabernacle, aussi bien que dans le jeu de rOie des Grecs ou dans les Echecs des Persans ; auxquelles Platon lait allusion ; dont on retrouve une des principales figures dans V apocalypse qui, elle-même, n’est qu’une paraphrase de V Asclépios d’Hermès ; que connaissait Augustin qui y fait allusion dans une lettre à sa mère ; que Grégoire VU fit traduire d’après les tablettes d’Enoch ; qui fut le crime des Templiers (1) ; dont Guillaume Postel, au XVP siècle, retrouva à Byzance les clés hermétiques ; qu’un siècle plus tard ont reconstituées deux des plus savants hommes de leur époque, le jésuite Kircher et l’astrologue Ruggieri... (2).
Encore une fois, qu’est donc le Tarot ?
Los Bohémiens possèdent une Bible ; cette bible les fait vivre, car elle leur permet de tirer la bonne aventure ; cette bible est une cause perpétuelle de distraction, car elle leur permet de jouer.
Oui, ce jeu de cartes, nommé Tarot, que possèdent les Bohémiens, est la bible des bibles ; c'est le livre de Thot Hermès Trismégiste, c'est le livre d'Adam, c'est le livre de la révélation primitive des anciennes civilisations.
Alors que le franc-maçon, homme intelligent et vertueux,{3) a perdu la tradition, alors que le prêtre, homme intelligent et \ertueux, a perdu son ésotérisme, le Bohém.ien, homme ignorant et vicieux, nous donne la clef qui nous permettra d'expliquer tous les symbolismes sans difficulté.
Comment ne pas admirer la sagesse de ces initiés qui ont utilisé le vice et lui ont fait produire plus de résultats, au point de vue du bien, qu'à la vertu !
Ce jeu de cartes des Bohémiens est un livre merveilleux,
(1) Le Baphüinet des Teiripliers paraît avoir été la reproduction d’une lame du Tarot.
(2) On croit à tort que les jeux de cartes ont été introduits en France sous Charles VI, pour amuser la folie du roi ; le moine Alcuin avait déjà fait connaître, à la cour de Charlemagne, le /eu des Vertus qui était une imitation chrétienne des lames du Tarot.
(3) L’auteur cite textuellement ; mais il croit devoir faire remarquer qu’à l’heure actuelle le Grand Orient de France a dévié, et que les Maçonneries étrangères ont interrompu tous rapports avec lui.
ainsi que Ta vu Court do Gébelin, et surtout Vaillant. Ce jeu, sous le nom de Tarot, Thora, Rota, a formé successivement la base de renseignement syntbéticjue de tous les peuples anciens (1).
Là où riiomme du peuple ne voit qu’un moyen d’amusement, le penseur retrouve la clef de cette tradition si obscure ; Raymond Lulle base sur le Tarot son Ars Magna et parvient à remplacer le cerveau humain par ce Tarot en marche ; Jérôme Cardan écrit sur le Tarot un traité de la Subtilité ; Guillaume Postel retrouve dans ce Tarot la clé des choses cachées, alors (jue Louis-Claude de Saint-Martin, le philosophe inconnu, y voit décrits les liens qui unissent Dieu, l’Univers et l’Homme.
C’est grâce au Tarot que nous allons pouvoir retrouver et développer cette loi synthétique cachée dans tous les symbolismes... (Papus, loc, cii.).
D’abord, je vais donner la description du Tarot avant d’en aborder, non pas l’étude, mais très simplement la vue générale.
Le Tarot se compose de soixante-dix-huit lames, dont vingt-deux arcanes majeurs et cinquante-six arcanes mineurs. Les arcanes majeurs, dont chacun est une sorte de synthèse pantaculaire correspondant kabbalistiquement à une des lettres de l’alphabet hébraïque (2), et dont tous les détails sont à étudier, se nomment :
(1) Il ne s’agit pas ici de l’enseignement ordinaire et banal ; le lecteur est prié de se rappeler ce qui a été dit aux premières pages de cette étude, que le véritable enseignement de l’antiquité se donnait dans les temples où les Petits Mystères correspondaient à notre Enseignement secondaire, et les Grands Mystères à notre enseignement supérieur {Nota de Vauteurh
(2) Çette correspondance d^s lames du Tarot avec les lettres hébraïques ouvre des horizons insondables pour qui sait que, d’une part, chaque lettre hébraïque, formée d’un hiéroglyphe, d’une idée et d’un nombre a. par suite, les sens multiples de l’hiéroglyphe, de l’idée et du nombre ; que les arcanes du Tarot ont leur correspondance dans chacun des trois mondes ; et qu’enfin, de meme que le rapprochement des lettres modifie leur sens, de même le mélange des lames amène des combinaisons de la plus extraordinaire richesse. On ne peut s’étonner, après cela, de la quantité de volumes qui constituent la somme des études kabbalistiques et taiotiques existant à ce jour — malgré que ces études ne puissent être abordées que par des intelligences supérieures, puisqu’elles constituent la haute kabbale indo-égyptienne.
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