‹ La sorcellerie des campagnesChapitre 8 sur 132 · XX. Le Jugement · texte numérisé non relu

XX. Le Jugement

Symbole de la volonté.

— la science.

— l'action.

— la matière, la réalisation.

— l'idée, l'inspiration.

— le bien et le mal, l'épreuve.

— le triomphe.

— l'antagonisme, l'équilibre,

la justice.

— la prudence, le mystère.

— la fortune, bonne ou mau¬

vaise.

• — la force, la confiance en

soi.

— l'abnégation, le sacrifice,

la mort violente.

— la mort naturelle, la trans¬

formation.

— l'initiative.

— la fatalité, l'orgueil.

l'élévation instable, l'espérance, les déceptions, le mystère des destinées, le changement, le renouvellement.

(1 ). Le Fou [ou le

Mat] .

XXI 1. Le Mon de .

l'expiation.

la récompense, l'élévation stable.

Chacun de ces arcanes possède une signification particulière (et a sa correspondance) dans chacun des trois mondes : matériel, astral et divin (2).

Les cinquante-six arcanes mineurs se divi^>ent en quatre paquets, dont chacun forme une série différente :

(1) Celte vingt-iinième lame ne porte pas de nombre ; elle correspond néanmoins à la vingt-unième lettre hébraïque {Schin).

(2) Ces arcanes majeurs ont disparu dans les jeux de caries : ils devaient être et ont été incompris des joueurs.

Bâtons (devenus trèfles), coupes (devenus cœurs), Epées (devenues piques) et deniers (devenus carreaux).

Ces quatre séries correspondent au nom divin : Iod~ 1/é-Vau-Hé, dont la signification est :

lod = le principe actif : le Moi.

Hé = le principe passif : le Non-moi.

Vau = le terme moyen : le rapport du Moi au Non moi.

Hé = le retour du ternaire à Tunité : la transition d’un monde à un autre monde. -

Ce second Hé représente l’Etre complet, renfermant dans une unité absolue les trois termes qui le constituent : Moi Nonmoi-rapport. Il indique le passage du noumène au phénomène, ou la réciproque ; il sert à monter d’une gamme dans une autre . (Papus, loc. cit). Chacune des séries (Bâtons, Coupes, Epées et Deniers) comporte:

1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, valet, cavalier, reine, et roi (1).

A l’imitation des séries, mais dans un ordre d’idées moins philosophique, les quatre figures symbolisent :

Roi = l’actif, l’homme, le mâle.

Reine = le passif, la femme, la femelle.

Cavalier = le neutre, l’enfant (2).

(1) Dans les jeux, le l est devenu l’as, et le valet s’est confondu avec le cavalier, qu’on retrouve cependant encore dans les échecs.

(2) Cette trilogie de l’actif, du passif et du neutre, ouvre des horizons sans limites. En effet, dans la nature, toute chose a son contraire et entre eux se trouve nécessairement le terme intermédiaire : la chaleur et le froid produisent le tempéré ; 4 ajouté à — produit = ; l’état solide et l’état gazeux se combinent en état liquide ; la lumière et l’obscurité produisent la pénombre ; l’attraction et la répulsion amènent l’équilibre ; l’acide et la base donnent naissance au sel ; etc., etc. On voit où peuvent conduire les deux lois du ternaire et de l’analogie qui sont la base de la ^science occulte. Si donc le lecteur veut bien se reporter à la planche qui se

trouve dans ce volume et qui donne le texte de la table d’Emeraude,il verra par un simple détail qu’elle est (en concordance avec le Tarot) la base de toute science et de toute philosophie. — « Le soleil en est le père, la lune en est la mère... Cette simple proposition, étudiée alchimiquement nous donne le « Mercure des philosophes » ; considérée au point de vue familial, elle nous donne l’enfant ; au point de vue de l’occultisme égyptien, nous avons Horus ; au point de vue dogmatique chrétien, nous avons le Saint-Esprit, etc. Et on peut l’étudier hyperphysiquement, physiquement, chimiquement, élémentairement, moralement, etc., elle donnera toujours la clef des phénomènes physiques, des réactions chimiques, des évolutions morales, des raisonnements intellectuels, etc., etc.

Valet = réintégration du ternaire à l’unité en passant à une autre série.

Ainsi donc, l’ensemble forme un tout parfait : — Les arcanes majeurs (où, pour se rendre compte de leur valeur absolue, tous les détails de la figure sont à étudier) représentent des abstractions, et les arcanes mineurs se rapportent à des idées concrètes : les seize personnages à l’humanité, et les quarante nombres à la nature — et par suite à la science.

Quant aux quatre séries (Bâtons, coupes, épées et deniers), nous n’en voyons jusqu’à présent l’évolution que dans les mondes divin ou philosophique ; mais elles correspondent absolument au monde matériel. En effet, sur quels principes était basée la physique des anciens ? Sur quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu (1). Or, l’eau se rattache à la coupe que tient Vhomme (2) ; l’air se rattache au cercle qui nimbe la tête de V aigle (2) roi des espaces, et dont, vu sa forme, on a fait le denier ; le feu est symbolisé par le bois qui le nourrit, et que le Tarot emploie sous le nom de bâtons qui furent les premiers sceptres de la royauté, dont le lion (2) est le symbole ; et enfin la terre se retrouve dans le glaive (épée) de Mithra immolant le taureau (2) consacré, dont le sang symbolise la sève universelle.

(1) La science du jour s’est-elle assez moquée de cette division qu’elle regarde comme simpliste et enfantine ? Ouvrez cependant n’importe quel traité de physique même supérieure, qu’y verrez-vous ? les mêmes éléments mentionnés sous des termes plus pédants, et par suite moins accessibles au vulgaire, voilà toute la différence. Où les anciens étudiaient la terre, nous étudions les solides ; où ils voyaient de Veau, nous voyons des liquides ; quand ils parlaient air, nous parlons gaz ; et enfin, la science moderne a remplacé le feu par la lumière et la chaleur — ses deux dérivés. On objectera ; Mais nos traités de physique étudient le magnétisme et l’électricité dont les anciens ne connaissaient pas le premier mot... Croyez vous, vraiment ? Le vulgaire, cela est certain, ne soupçonnait pas leur existence, soit ! mais on en enseignait l’essence (que nous ne savons pas, aujourd’hui) dans tous les Grands Mystères... Je n’en veux qu’une preuve : En 410, la ville de Narnia (Italie) fut défendue contre AJ a rjç^ et avec succès, par le collège des prêtres étrusques qui dirigeaient la foudre contre l’ennemi. Or, aujourd’hui, je demande — non pas où est le canon fulgurant de la science moderne, mais plus simplement — où est son fusil électrique ?

(2) Ainsi donc, voici que l’apocalypse et, par suite, l’évangile chrétien

Donc, le Tarot domine aussi le monde physique, et nous donne, par suite, la clé de tout phénomène matériel. Ecoutons maintenant, ce qu’en dit A. Vaillant (1) :

La forme, la disposition, Tarrangement de ces tablettes, et les figures qu’elles représentent, bien que diversement modifiées par le temps, sont si manifestement allégoriques, et les allégories en sont si conformes à la doctrine civile, philosophique et religieuse de l’antiquité, qu’on ne peut s’empêcher de les reconnaître pour la synthèse de tout ce qui faisait la foi des anciens peuples.

Il est une déduction du livre sidéral d’Hénocli, qui est Hernoca ; il est modelé sur la roue astrale à' Athor^ qui est As-Tharoth\ semblable à VOt-tara indien, ours polaire ou arc-tiira du septentrion. Il est la force majeure {Tarie) sur laquelle s’appuie la solidité ferrale du monde et le firmament sidéral de la terre.

Conséquemment, comme l’ours polaire, dont on fait le char du soleil, le chariot de David et d’Arthur, il est l’heur grec {tychè)^ le destin chinois (Tiko)^ le hasard égyptien {Tiki)^ et le sort {Tika) des Rômes.

En tournant sans cesse autour de l’ours du pôle, les astres déroulent à la terre le faste et le néfaste, la lumière et l’ombre, le chaud et le froid, d’où découlent le bien et le mal, l’amour et la haine qui font le bonheur {Eu-tychia) et le malheur {dys-iychia) des hommes.

Voici, d’autre part, ce qu’écrit le Maître Eliphas Levi (2) :

La clé universelle des arts magiques, c’est la clé de tous les anciens dogmes religieux, la clé de la cabale et de la Bible, la clavicule de Salomon.

Or, cette clavicule ou petite» clé, qu’on croyait perdue depuis des siècles, nous l’avons retrouvée, et nous avons pu ouvrir tous les tombeaux de l’ancien monde, faire parler les morts, revoir dans toute leur splendeur les monuments du

se relient au Tarot par les quatre animaux sacrés dont l’orîgine se trouve dans le sphinx Egyptien.

(1) Les Homes. Histoire vraie des vrais Bohémiens, 1 vol. in-S^. Paris,

(2) Rituel de haute'Magie. 1 vol. in-S®. Paris, 1894.

passé, comprendre les énigmes de tous les Sphinx, et pénétrer dans tous les sanctuaires.

L'usage de cette clé n'était permis, chez les anciens, qu'aux seuls grands-prêtres, et on n'en confiait pas même le secret à l'élite des initiés. Or, voici ce que c'était que cette clé :

C'était un alphabet hiéroglyphique et numéral, exprimant par des caractères et par des nombres, une série d'idées universelles et absolues ; puis une échelle de dix nombres multipliés par quatre symboles, et reliés ensemble par douze figures représentant les douze signes du Zodiaque, plus quatre génies, ceux des quatre points cardinaux.

Le quaternaire symbolique, figuré dans les mystères de Mernpbis et de Thèbes par les quatre formes du sphinx,l'homme, Laigle, le lion et le taureau, correspondait avec les quatre éléments du monde antique figurés : l'eau, par la coupe que tient l'homme ou verseau ; l'air, par le cercle ou nimbe qui entoure la tête de l’aigle céleste ; le feu, par le bois qui l'alimente, par l'arbre que la chaleur de la terre et celle du soleil font fructifier, par le sceptre enfin de la royauté dont le lion est l'emblème ; la terre, par le glaive de Mithra qui immole tous les ans le taureau sacré et fait couler avec son sang la vie qui gonfle tous les fruits de la terre.

Or, ces quatre signes, avec toutes leurs analogies, sont l'explication du mot unique caché dans tous les sanctuaires (1), du mot que les bacchantes semblaient deviner dans leur ivresse, lorsqu'en célébrant les fêtes d’Iacchos, elles s'exaltaient jusqu'au délire pour lo-Evohé ! Que signifiait donc ce mot mystérieux ? C’était le nom des quatre primitives lettres de la langue-mère ; le Jod^ symbole du cep de vigne ou du sceptre paternel de Noé ; le //é, image de la coupe des libations, signe de la maternité divine ; le Vaii^ qui unit ensemble les deux signes précédents, et avait pour figure, dans l'Inde, le grand et mystérieux lingam. Tel était, dans le mot divin, le triple signe du ternaire ; puis la lettre maternelle paraissait une seconde fois pour exprimer la fécondité de la nature et de la femme, pour formuler aussi le dogme des analogies universelles et progressives, descendant des causes aux effets, et remontant des effets aux causes. Aussi, le mot sacré ne se prononçait-il pas ; il s'épelait et se disait

(1) Le nom mystique de la divinité supérieure, universelle et une : lEVE ilod-Hé-Vau-Hé).

en quatre mots, qui sont les quatre mots sacrés : Hé^

Vau, Hé,

Le savant Gaffarel ne doute pas que les « tliéra})hiin » des Hébreux, au moyen desquels ils consultaient les oracles de Vurini et du Ihummim n'aient été les figures des quatre animaux de la Cabale, dont les symboles étaient résumés, comme nous le dirons bientôt, par les sphinx ou chérubins de TArche. Mais il cite, à propos des « théraphim » usurpés de Michas, un curieux passage de Philon le Juif, qui est tout(‘ une révélation sur l’origine ancienne et sacerdotale de nos Tarots. Voici comment Gaffarel s’exprime : « 11 dit donc (Philon le Juif), parlant de Thistoire cachée dans le chapitre susdit des Juges, que Michas fit de fin or et argent trois (( figures de jeunes garçons et trois jeunes veaux, autant « d’un lion, d’un aigle, d’un dragon et d’une colombe ; de « façon que si quelqu’un l’allait trouver pour savoir quelque (( secret touchant sa femme, il interrogeait la colombe ; si « touchant ses enfants, par le jeune garçon ; si pour des « richesses, par l’aigle ; si pour la force et la puissance, par « le lion ; si pour la fécondité, par le Chéruh ou veau ; si (( pour la longueur des jours et des ans, par le dragon ».

Cette révélation de Pliilon, bien que Gaffarel en fasse peu d(‘ cas, est pour nous de la plus haute importance.

Voici, en effet, notre clé du quaternaire, voici l’image des quatre animaux symboliques qui se trouvent à la vingtunième clé du Tarot, c’est-à-dire au troisième septénaire, répétant ainsi trois et résumant tout le symbolisme qu’expriment Ls trois septénaires superposés ; puis l’antagonisme des couleurs, exprimé par la colombe et le dragon ; le cercle ou rota formé par le dragon ou le serpent pour exprimer la longueur des jours ; enfin, la divination cabalistique du Tarot tout entière, telle que la pratiquèrent plus tard les Egyptiens bohèmes, dont les secrets furent devinés et retrouvés imparfaitement par Etteilla.

On voit, dans la Bible, que les grands prêtres consultaient le Seigneur sur la table d’or de l’arche sainte, entre les chérubs ou sphinx à corps de taureau et à ailes d’aigle, et qu’ils consultaient à l’aide des théraphim, par Viirini^ par le thumniim et par Véphod. h'éphod était, comme on le sait, un carré mugique de douze nombres et de douze mots gravés sur^des pierres précieuses. Le mot théraphim^ en hébreu, signifie hiéroglyphes ou signes figurés ; Vurini et le thunimim, c’était le haut et le bas, l’orient et l’occident, le oui

et le non^ et ces signes correspondaient aux deux colonnes du temple, Jakin et Bohas (1).

Lors donc que le grand-prêtre voulait faire parler Toracle, il tirait au sort les théraphim ou lames d'or qui portaient Limage des quatre mots sacrés, et les plaçait trois par trois autour du rational ou éphod, entre Lurim et le thummirn, c'est-à-dire entre les deux onyx qui servaient d'agrafes aux chaînettes de l’éphod. L'onyx de droite signifiait Gédulah^ ou miséricorde et magnificence ; l'onyx de gauche se rapportait à Géburah^ et signifiait justice et colère ; et si, par exemple, le signe du lion se trouvait près de la pierre où était gravé le nom de la tribu de Juda, du côté gauche, le grandprêtre lisait ainsi l’oracle : la verge du seigneur est irritée contre Juda ; si le théraphim représentait l'homme ou la coupe, et qu'il se trouvât également à gauche, près de la pierre de Benjamin, le grand-prêtre lisait ; la miséricorde du seigneur est lasse des offenses de Benjamin, qui l'outrage dans son amour ; c'est pourquoi il va épancher sur lui la coupe de sa colère, etc.

Lorsque le souverain sacerdoce cessa en Israël, quand tous les oracles du monde se turent en présence du Verbe fait homme, quand l'arche fut perdue, le sanctuaire profané et le temple détruit, les mystères de l'éphod et des théraphim, qui n'étaient plus tracés sur l'or et les pierres précieuses, furent écrits ou plutôt figurés par quelques sages cabalistes sur l'ivoire, sur le parchemin, sur le cuir argenté et doré, puis enfin sur de simples cartes qui furent toujours suspectes à l'Eglise officielle, comme renfermant une clé dangereuse de ses mystères...

Que la chute du Temple ait donné une nouvelle impulsion à la diffusion des Tarots, cela se peut, c’est même probable. Mais, l’origine et la source s’en trouvaient dans les sanctuaires de l’Inde et de l’Egypte : c’est là que Moïse les avait connus, et c’est là que les ont pris les Bohémiens nomades qui les ont dispersés dans le monde entier.

actuellement ; la clé de ses arcanes ayant été perdue, il devint un simple jeu de société, hormis pour ces bizarres nomades entre les mains desquels il resta une source d'oracles (1).

Mais est-ce à dire que le Tarot offre un infaillible moyen de divination ? Je ne le pense pas, au moins dans l’état actuel des choses ; en effet, si la reconstitution des lames antiques peut être aujourd’hui regardée comme acquise, nous n’en ignorons pas moins en ce moment les procédés utilisés par les prêtres égyptiens. Ce qui ne veut pas dire que toute prédiction tarotique est nécessairement fausse, car il existe quelques systèmes d’interprétation intuitifs, notamment ceux qui s’appuient sur l’astrologie dont on a vu les rapports étroits avec le Tarot. Il est, en effet, un certain nombre de prédictions indéniables et indéniablement accomplies, et j’en ai cité quelques-unes dans un autre ouvrage (2). Mais n’est-ce pas par l’astrologie tarotique que Swift, l’auteur de Gullwer^ a prédit, il y a cent cinquante ans, l’existence des satellites de Mars qu’on aperçoit maintenant au télescope ? Et « Leverrier, découvrant la planète Neptune par le calcul des probabilités de perturbation, a fait de l’astrologie mathématique comme Kepler faisait de la métaastrononiie, car il a laissé les lois cosmogoniques et des Horoscopes » (3).

Donc, les bohémiens possèdent un procédé particulier de divination : de là, le renom de sorcellerie qui les suit dans les campagnes qu’ils traversent. Mais ce renom estil mérité ? Voici :

Chaque tribu, chaque famille, chaque roulotte possède son jeu de Tarots ; les enfants, dont c’est le seul livre, y apprennent de bonne heure le sens des figures ; donc,

(1) J. -G. Bourgeat. Le Tarot, l vol. in-16 carré. Paris, 1906.

(2) L Au-delà et ses problèmes. 1 vol. in- 12. Paris, 1907, prix 3 fr. 50. Piiblications de Psychisme expérimental. 30, boiilevard de Strasbourg, Paris X®.

(3) Falconnier, loc, cit

tous, peu ou prou, tant bien que mal, et plutôt mal que bien, savent et peuvent indiquer la signification des lames et leurs principaux rapports entre elles.

A ce propos on s’est souvent demandé par quelles combinaisons de lames ils arrivent à leurs fins, car — c’est le cas de le dire — les Bohémiens cachent généralement leur jeu, ou du moins ne donnent jamais aucune indication sur leur façon de procéder. Les observateurs ont seulement remarqué que les arrangements employés par ces nomades diffèrent de tous ceux que l’on rencontre communément dans les banales « cartomancies », et qui sont couramment employés par les « tireuses de cartes » des \illes.

La solution de cette question — qu’il est inutile de demander aux détenteurs eux-mêmes, intéressés à faire le mystère à cet égard — se trouve dans une sorte de Grimoire Catalan, le Livre Aïo/r (1) sous la rubrique : advinarcon losnaipes segiin el metodo de las Gitanas^ dont je vais donner la traduction d’après Bourgeat (loc, cit.) :

Prends tout le jeu, et après bavoir bien battu, tu feras douze tas de quatre cartes chacun.

Tu rapporteras au premier tas toutes les questions qui concernent la vie de Thomme, sa constitution, son tempérament, son corps, ses coutumes, et la durée de sa vie.

Au second tas : sa fortune ou pauvreté, ses possessions, commerce et entreprises.

Au troisième tas : sa famille, ses parents et alliés.

Au quatrième tas : les biens immeubles, les héritages, les trésors occultes et les bénéfices que Ton espère.

Au cinquième tas : l’amour, la grossesse des femmes, la naissance, le sexe et le nombre des enfants, les correspondances amoureuses et les vols domestiques.

Au sixième tas : les maladies, leurs causes, leur traitement et leur guérison.

Au septième tas : le mariage et les inimitiés.

Au huitième tas : la mort.

(1) El lihro negro. Manuel Sauri, editor, Barcelona. S. d.

- 2ori

Au iieuvièiiie tas : les sciences, les empluis et les dil lérentes professions de Thomme.

Au dixième tas : toute chose qui a des relations avec le gouvernement de radministration de TEtat.

Au onzième tas : Tamitié, la bienfaisance et les sentiments généreux.

Au douzième tas : les maux, chagrins et persécutions de toutes portes (1).

Pour résoudre une question, il ne suffit pas de prendre un seul tas, mais bien trois pour former le trigone (2). Ces trigones sont au nombre de quatre, savoir :

Supposons, par exemple, que la question soit : « Telle personne est-elle aimée par telle autre ? »

Cette question appartient au cinquième tas : tu le prends et tu places les quatre cartes en file. Tu prends ensuite le neuvième tas et tu en places les cartes au dessous. Tu prends enfin le premier tas et tu en places encore les cartes dessous en troisième ligne.

Reste l’interprétation... et je crois que c’est là le côté

(1) Ce procédé d’arrangement porte en soi la marque de la plus haute

antiquité, car il est étroitement basé sur l’astrologie ancienne, où chacun des douze signes du zodiaque, ou, pour employer le terme technique, chaque maison correspond, savoir :

Les maisons I, aux dispositions générales.

— II. aux biens.

— III, aux déplacements.

— IV, aux biens patrimoaiaux.

— V, aux enfants.

— VI, aux maladies.

— VII, au mariage.

— VIII, à la mort.

— IX, aux longs voyages.

— X, à la position sociale.

— XL aux amis.

— XII, aux ennemis.

Il suffit de comparer ces deux tableaux pour constater les étroits rapports qu’il y a entre l’un et l’autre, et par suite l’indéniable ancienneté du procédé des Bohémiens.

(2) Cette façon d’opérer présente encore des rapports certains avec la vieille astrologie : les deux paquets supplémentaires pris pour former le trigone jouent, par leur signification propre auprès du paquet principal, un rôle identique à celui des planètes dans les <• maisons »> dont leur symbolisme modifie la valeur.

faible du Tarot expliqué par les Bohémiens. Je pense que, à part les rapports les plus simples des lames entre elles et les plus ordinaires significations de ces lames, ils sont hors d’état de dire autre chose que des banalités.

Ceux, parmi eux, qui ont réfléchi plus que les autres, les vieillards ou encore ceux qui ont vécu près d’un maître ou d’un patriarche de tribu, ceux-là peuvent en savoir plus long que les autres, mais leur science ne dépasse pas le sens matériel des tarots : ils sont restés, sous ce rapport, dans le monde des faits ; je crois que le sens supérieur de leurs Tarots leur est resté inconnu : le monde des lois leur est forclos ; quant au sens divin, ils n’en soupçonnent pas même l’existence, et jamais leur sauvagerie n’abordera le monde des principes.

Il n’importe ! Pour les campagnards dont ils traversent les villages, ce sont des gens mystérieux, des gens qui savent beaucoup de choses qu’eux-mêmes ignorent — ce sont, en un mot, des sorciers.

Il est certain que si, pour soutenir cette réputation, ils n’avaient que la ressource de dire la « bonne aventure » à l’aide des lames de leur Tarot, cette réputation s’effondrerait rapidement ; mais d’autres moyens leur viennent en aide pour la conserver et même l’augmenter :

D’abord, ayant beaucoup voyagé, étant de plus en rapport, lorsqu’à chaque hivernage ils regagnent leurs centres de rassemblement, avec ceux d’entre eux qui sont allés au loin, à l’étranger, dans d’autres parties du monde, ils possèdent indéniablement des secrets — de nuisance pour la plupart — qu’ils mettent en œuvre dans leur intérêt personnel, ou dont ils font profiter qui les paie grassement.

Ensuite, lorsqu’aux champs (comme partout, d’ailleurs), quand on a recours à la sorcellerie, ce n’est pas toujours en vue d’une opération licite, on aime mieux, au lieu de faire au sorcier local des confidences qui, dans l’avenir, risqueraient d’être dangereuses ou dont le dépo-

sitaire pourrait être tenté d’abuser, on aime mieux, dis-je, recourir à la science de ces nomades qui demain seront à des lieues d’ici, et qu’on ne reverra peut-être jamais. Ce sont ces deux raisons surtout qui soutiennent la renommée des Bohémiens.

Enfin, un autre motif aide puissamment à étayer leur renom de sorcellerie : c’est la pratique de la chiromancie, procédé de divination par l’inspection de la main. Peut-être est-ce à eux que l’on doit l’introduction de cet art en Europe, car, dès leur apparition, il les a rendus fameux dans les régions qu’ils traversaient. Est-ce à dire qu’ils sont au courant des principes de ce moyen de divination — plus sérieux qu’on ne pense, au moins au point de vue matériel (1) ? Je ne le pense pas, et il me paraît que cette faculté est en grande partie l’effet de la perspicacité du regard des Bohémiennes — car ce sont surtout les femmes qui, chez eux, pratiquent ce genre de divination — et il n’est pas besoin, pour l’expliquer, de l’attribuer ni à des études approfondies de la physiologie occulte, ni à quelque propriété particulière de leur nature. Cet art qui les a rendues célèbres dans le monde entier et à l’aide duquel elles voient dans les mains de la jeune fille l’homme qu’elle doit aimer un jour, dans celles des femmes les enfants qu’elles mettront au monde, et dans les mains des parents les riches héritages qui leur sont réservés, cet art s’appelle chez eux la hahi.

On voit, par tout ce qui précède, ce qu’il faut penser de l’opinion de ceux qui regardent la sorcellerie tout entière comme ayant été inventée par ces gens.

Au vrai, ils n’ont jamais été que les gardiens et les transmetteurs du Tarot, dont le sens philosophique leur a toujours échappé et dans lequel ils n’ont jamais vu qu’un moyen de divination matérielle ou d’amusement. Quant à leur chiromancie, elle repose surtout sur leur

(1) Voir à cet égard le Traité méthodique de science occulte, par Papus (D’’ G. Encausse). 1 frés fort vol. grand in-8”. Paris. 1891.

pénétration intuitive du caractère de leurs clients d’occasion.

Pour le reste, deux particularités, qui ont semblé étranges à ceux qui les ont connues, ont étayé leur réputation de sorcellerie :

La première est qu’ayant connu l’aimant dans leurs pérégrinations, leur imagination enfantine y vit un symbole de leur amour du pillage, de leur penchant à la volupté, et de leur adresse à découvrir ce que, sur leur passage, les populations mettent jalousement à l’abri de leurs rapines. Dans leur enthousiasme, ils lui attribuent une efficacité merveilleuse et ils croient que ceux qui possèdent ce talisman n’ont rien à craindre ni de l’acier, ni du plomb, ni de l’eau, ni du feu, ni même de la mort ; qu’il les rend invisibles à ceux qui les poursuivent, et qu’il jouit de propriétés remarquables dans la composition des philtres. Cette vénération de l’aimant, qui est chez eux une sorte de dogme religieux, a surpris tous ceux qui en ont été témoins et particulièrement les gens de la campagne qui n’y ont vu qu’un fait mystérieux, sans en comprendre la cause morale.

La seconde particularité c’est que, chez eux, l’évangile jouit des mêmes prérogatives et des mêmes propriétés que l’aimant. Le voyageur anglais Georges Borrow ayant, dans la première moitié du XIX® siècle, répandu chez eux une traduction en leur langue des Evangiles (1), ils ont considéré depuis lors ces petits livres comme une panacée et une protection univefselles, au point que, quand ils se livrent à une expédition de vol ou de pillage.

(1) G. Borrow a beaucoup étudié les Bohémiens avec qui il est entré en relations de façon bizarre. Clergyman voyageant en Espagne dans un but de propagande biblique, il fut emprisonné à Madrid pour le fait de colportage de Bibles en langue vulgaire ; mis en liberté par l’intervention de l’ambassadeur d’Angleterre, il faillit être lapidé par la populace superstitieuse et fanatique de Madrid. Forcé de s’enfuir dans les bois, il y rencontra des Bohémiens qui le recueillirent et avec lesquels il vécut un certain temps, étudiant ainsi leurs mœurs d’après nature, il publia sur eux. à la suite, les Zingori (2 vol. 1841) et Homannie Jiie) (1 vol. 1858).

ils emportent toujours avec eux un exemplaire d’évangile qu’ils considèrent comme une garantie de réussite : — tous ceux que l’on arrête en flagrant délit de vol ont invariablement sur eux un exemplaire d’évangile édité par la Société Biblique.

Enfin, les Bohémiens Connaissent — ou prétendent connaître, ce qui revient au même près des populations rurales — les amulettes et les racines magiques. Ils composent des philtres avec les racines de la plante qu’ils appellent bonbaron (1). Les hommes ont la réputation de fabriquer une poudre qui, répandue parmi les troupeaux, y sème la maladie : c’est là surtout le motif qui les fait redouter dans les campagnes. Par contre, ils ont aussi la réputation de connaître des secrets de médecine vétérinaire : peut-être y a-t-il corrélation intime entre ces deux ordres d’idées, et ne communiquent-ils aux animaux domestiques certaines maladies que pour être appelés à les guérir.

En résumé, à part leur bien superficielle connaissance du Tarot, ont-ils réellement droit à la réputation de sorcellerie qui les accompagne partout ? Point. Ils sont, sous ce rapport, logés à la même enseigne que le premier paysan venu. De même que souvent, dans les campagnes, on voit tel ou tel dire ou faire croire qu’il possède des secrets formidables, dans le seul but de s’attirer quelque considération, de même les Bohémiens se gardent bien de détruire l’auréole de sorcellerie qui les suit et les aide à masquer leurs rapines : la pseudo-sorcellerie est partout semblable à elle-même. Il en est aussi parmi eux qui, lorsqu’ils sont convenablement doués, s’élèvent à la sorcellerie de magnétisme et à la sorcellerie de goétie,

(1) Peut-être cette racine dont il a été (juestion plus haut et qu’ils font venir d’Egypte ; peut-être une plante quelconque qu’ils appellent de ce nom en mémoire de G. Borrow de qui le nom est resté populaire chez eux depuis qu’il a fait dans leur langue une traduction des Evangiles dont la Société biblique a répandu chez eux des exemplaires à foison, sans se douter de l’usage étrange qu’ils en font.

mais en la même proportion que dans n’importe quelle population, et, n’était leur genre de vie, nomade et mystérieux, leur universelle réputation de sorciers paraîtrait bien surfaite.

Mais, précisément pour cette cause, les Bohémiens jouent un rôle important et particulier dans la sorcellerie des campagnes (1) ; aussi devais-je, pour être complet, leur consacrer un chapitre de cette étude. J’y ai résumé tout ce qui les concerne, de façon à faire bien comprendre leur rôle à part, au regard de cette monographie. Aussi n’y reviendrai-je pas, et ce qui me reste à dire au cours des pages suivantes ne les regardera d’aucune façon: je m’y occuperai uniquement des sorciers locaux, et non de ces nomades dont les agissements ordinaires relèvent plutôt de la maraude que — à part ce qui concerne leurs notions très superficielles du Tarot — de la Magie à quelque degré que ce soit.

(1) Beaucoup de gens, à la campagne surtout, confondent les Bohémiens avec les Cagots qu’ils croient descendre de Bohémiens fixés au sol et devenus sédentaires. Ces cagots, dont le nom varie à l’infini dans toutes les provinces (Colliberts, Caqueux, CaquinS; Cacaux, Gésitains, Capots, Agots, Gaffoz, Gahètes, Chrétiens, Crétins, Cacvas, Cahets, Caffos, Agotas. Marrons, etc., etc.) sont encore, partout où on les rencontre, tenus en suspicion ; ils paraissent former les débris de quelque race vaincue (Goths, Sarrasins, Albigeois, etc.), qui sont demeurés à l’écart de la race conquérante ; ou, mieux encore, ils semblent descendre de quelques familles de lépreux, jadis guéries, mais toujours redoutées dans leur voisinage.

Page 1