LA PRÉSENCE D'UN SORCIER
Dans nos campagnes béarnaises, comme ailleurs, le petit peuple partage l'espèce humaine en deux classes :
1° Les gens ordinaires;
2° Les sorciers.
Quel que soit le degré de leur mérite et de leur distinction, les personnes rangées dans la première de ces classes ne sauraient produire sur l'ignorant des impressions aussi vives, aussi saisissantes que celles portées dans la seconde.
L'homme ordinaire a beau s'agiter, il ne peut que des
choses naturelles ; on n'a qu'à l'obsen-er pour comprendre sa conduite et entrevoir ses desseins. Mais le sorcier! Il est capable de tout, il commande à tout, ses moindres faits et gestes donnent des résultats mystérieux, surhumains, effroyables Et puis, il laisse si souvent ignorer
qu'il Test! Il cache si adroitement son état!
Voilà ce que des imbéciles ne cessent de répéter.
Un jour, venant de m'entretenir d'affaires avec un individu qui s'était montré un t}^pe de naïveté^ je fus accosté par un paysan de ma connaissance.
— Eh bien! me dit celui-ci, comment l'avez-vous trouvé?
— Qui donc? répondis-je.
— Cet homme avec qui vous causiez.
— Il ne paraît pas sorcier.... fis-je aussitôt, parlant, bien entendu, au figuré.
— Pourtant, je crois qu'il l'est! s'exclama mon interlocuteur; il dissimule cette qualité par son air de bêtise.. .
Lui expliquer qu'il n'y a pas de sorciers et que le défaut d'instruction seul en laisse supposer l'existence fut alors mon unique soin, en même temps^ hélas ! que peine perdue.
Prenant la contre-partie, il chercha de son côté à me prouver que ses convictions étaient inattaquables.
— Il y en a, me dit-il, on en rencontre parfois ; mais je sais comment on se gare de leurs maléfices : quand on se trouve en présence d'une personne soupçonnée de sorcellerie, il suffit, pour la rendre impuissante en cette occasion, de fermer la main droite, en plaçant le pouce entre l'index et le majeur, et de murmurer ces mots :
« Moun anyou que-t surheJhe. »
(Mon ange te surveille.)
- Gl -
Sans contredit, on fliit jouer au pouce, disposé de la sorte, le rôle d'an<^e gardien ! (*)
l'invitation du sorcier.
Quand, à la campagne, une famille reçoit chez elle quelque connaissance, pour peu qu'elle tienne à lui témoigner sa satisfliction, elle l'invite à manger ou à boire. C'est un honneur lel pour un visiteur, que l'invitation est rarement refusée; et du reste, cela se fait toujours à charge de revanche.
Cependant l'invité est quelquefois superstitieux, et, dans ce cas, il craint bien que la personne qui lui fait des politesses n'appartienne à la terrible corporation des sorciers.
Quel parti a-t-il à prendre ? Doit-il ne pas accepter ? Ce serait regrettable, si son imagination le trompe.
— Bast ! pense-t-il, buvons et mangeons, mais prenons des précautions pour que rien de malheureux n'en résulte.
Et avant de rien prendre, il jette furtivement par terre
(1) Il importe de rapprocher de cette pratique béarnaise un souvenir du pays Basque datant de 1609 :
Dans son ouvrage plus haut cité, Pierre de Lancre, le Conseiller à l'esprit faible , juge-commissaire au pays de Labourd , parle de Jeannette Gratianne, jeune fille de seize ans, habitante à Ciboure (canton de St-Jcan-de-Luz) , accusée de sorcellerie : celle-ci déclara qu'un jour le diable lui avait arraché un bijou de cuivre qu'elle portait au cou ; ce bijou avait la forme d'un poing serré , le pouce passé entre les doigts, ce que les femmes du pays regardaient comme un préservatif contre toute fascination et sortilège. Aussi le diable ne le put emporter et le laissa prés de la porte. — Tableau, de l'inconstaiice des mauvais anges et démons, liv. IV. p. 132.
une faible partie de ce qu'il va manger ou boire, en disant tout bas :
« A Ven-darrè, so de maudit l « Nou preni que lou benudit. »
(En arrière, ce qui est maudit! — Je ne prends que ce qui est bénit.)
Il chasse ainsi tous les sortilèges.
A part ce procédé, dont on n'a pas pu s'apercevoir, il fait de son mieux pour ne pas gêner la générosité de l'amphitryon.