LES LIGATURES
On appelle ligatures, des maléfices spéciaux par lesquels on croit mettre obstacle à une fonction de l’homme ou de la femme.
Parmi ces maléfices, on en distingue trois principaux : le chevillement, l’embarrure et l’aiguillette nouée.
Le « chevillement » est un sortilège qui ferme un conduit Q). »
Tout sortilège qui empêcherait un homme de déglutir, de déféquer ou d’uriner serait un chevillement.
Pour pratiquer ce maléfice, le sorcier prend une cheville de bois ou de fer, et l’enfonce dans un mur, en se représentant vivement par la pensée le conduit qu’il veut fermer et en disant : « Que ceci que je bouche soit bouché en mon ennemi. »
(i) ALI) * MiCtNiî, Loro citato, article « Ligature ».
Si le sorcier veut cheviller la matrice d'une femme en couches, il lui mettra au doigt la pierre Saune, « qu’on trouve dans Pile de ce nom », et ainsi il l’empêchera d’accoucher et « retiendra l’enfant dans le ventre (*). »
Le plus souvent, le chevilleraient était destiné à produire une rétention d'urine, aussi le livre qui traite de ce charme est-il intitulé Urotopegnie.
Si une personne redoute un tel maléfice, qu'elle crache sur l’urine qu’elle vient d’émettre, ou sur son soulier droit avant de le chausser, elle se mettra ainsi sûrement à l’abri du danger..., disent les grimoires. Mais, qu’elle se défie du sorcier, car il pourra lui jouer d’autres tours.
Il pourra Y emharrer , c’est-à-dire l'empêcher*, par des procédés magiques, de faire tel ou tel mouvement : il lui paralysera, par exemple, un bras, une jambe, la langue.
Il pourra aussi lui nouer l’aiguillette, c’est-à-dire la mettre en un état physiologique tel, qu'elle ne puisse pratiquer le coït.
Dclrio (-), après s'être prouvé la réalité de ce maléfice, « tant par l’authorité des canons et commune opinion des théologiens, que par la pratique de ^Eglise, laquelle a coustume, après l’expérience vaine de trois ans et le serment de sept témoins, signé de leur main, de séparer ceux qui sont ainsi maléfîciés », et avoir rapproché de ces preuves « l’opinion des anciens rabbins, qui pensent que Cham charma son père Noë par cette sorte de sort », nous fait connaître enfin les principales façons dont le sorcier peut s’opposer au coït de ses ennemis.
Il rend le « sujet haïssable, laid, ridicule au bon moment ». Il interpose un fantôme entre l’homme et la femme lorsqu’ils veulent s’embrasser. Il « détourne et bousche les conduits de la semence et des esprits vitaux, pour empescher qu’ils descendent aux vases de la génération ». Il emploie des dro-
(i) (ivdiïfl Albert, Grand et Petit Albert, édition Guyot, p. 42, 43.
G) Dei.kio, Loro ritatn, p. 414, 415, 416.
gués naturelles, qui, « par quelque moyen que ce soit, empêchent Pacte du mariage». 11 « bouche ou rétrécit les lieux naturels de la femme ». 11 « retire les nerfs et oste la roideur du membre à l’heure de la copulation. »
Ces différents procédés pouvaient être intéressants au temps de Delrio, où il n’y avait point de maléfice plus fréquent et plus commun que l 'aiguillette nouée, « de sorte qu’à peine osait-on, en quelques endroits, se marier en plein jour, de peur que quelques sorciers ne charment les mariez». Mais, dans des temps plus modernes, le sorcier s’est contenté « d oster la roideur du membre», soit au moyen de « drogues naturelles » anti-aphrodisiaques, telles que le camphre, la digitale et plus souvent le nénuphar blanc, soit au moyen de pratiques magiques.
D’après Bodin, il y aurait plus de cinquante procédés pour nouer l’aiguillette; nous nous contenterons d’en citer trois :
« Qu’on prenne la verge d'un loup nouvellement tué, dit le Petit Albert, qu’on aille à la porte de celui qu’on veut lier et qu’on Y appelle par son propre nom. Aussitôt qu’il aura répondu, on liera la verge avec un lacet de fil blanc, et le pauvre homme sera impuissant aussitôt Q). »
On pourrait aussi, pour rendre un homme impuissant, se contenter de lui faire avaler une luciole.
Les procédés employés par les noueurs, du temps d'Ovide et de Virgile, étaient plus compliqués. Ces noueurs prenaient une figurine de cire, qu’ils entouraient de cordons ou de rubans de différentes couleurs. Ils prononçaient sur sa tète des conjurations, en serrant les cordons l’un après l’autre.
Chacun de ces trois procédés doit agir, selon les grimoires, sur toute personne qui n’aura pas eu soin de se préserver de ce maléfice, en portant « un anneau, dans lequel soit enchâssé l'œil droit d’une belette. »
Toutefois, le sorcier n’est pas sûr de frapper son ennemi
(P Alberti Parvi Lucii libellus de mirabïlibus naturce arcanis.
d'une façon définitive, il sait que le charme peut être rompu de différentes façons.
Le maléfieié suit-il les conseils des vieuxclassiques pourse délivrer de son impuissance, il mettra « du sel dans sa poche » ou « des sous marqués dans ses souliers» lorsqu’il sortira du lit; ou bien, se conformant à l’avis de Pline, il * frottera de graisse de loup le seuil et les poteaux de la porte qui ferme la chambre à coucher (1). »
Le maléfieié s’adresse-t-il à un sorcier, il verra celui-ci lui ordonner, conformément aux prescriptions du « Petit Albert », de manger un pivert rôti, avec du sel béni, ou bien de « respirer la fumée de la dent d’un mort jetée dans un réchaud. »
Si ces moyens échouent, le sorcier aura recours à d’autres procédés : « Mettez, dira-t-il, deux chemises à l’envers, l’une sur l’autre », ou bien : « Percez un tonneau de vin blanc, dont vous ferez passer le premier jet par la bague de la mariée » ou bien encore : « Pendant neuf jours, avant le lever du soleil, écrivez sur un parchemin vierge le mot : « avigazirtor ».
Il pourra aussi conseiller à la personne atteinte du maléfice, de placer du « vif argent dans un chalumeau de paille de froment ou d’avoine, sous le chevet de son lit. »
Et, si l'homme et la femme sont affectés en même temps, il dira au mari de « pisser à travers l’anneau nuptial, que la femme tiendra pendant qu'il pissera (-). »
Le sorcier a-t-il quelque teinte d’astrologie, il saura que, pour dénouer infailliblement l’aiguillette, il lui suffit de préparer des talismans lorsque la lune est « dans le Capricorne favorisée d’un regard bienveillant de Vénus et de Jupiter. »
Les nouveaux mariés qui, grâce à de telles pratiques ou pour toute autre raison, ont pu éviter les ennuis de l’aiguil-
(i) Migne, Loc. cit.
(*) Rapporté par Papus, Traité élémentaire de Magie pratique, Paris, 1893, p. 520.
lelle nouée, ont encore à se méfier de leurs ennemis, les sorciers. Ceux-ci pourront essayer de les faire se disputer, en « jetant entre eux de la poudre de verveine ». Ils auront peutêtre recours, contre eux, à certains maléfices qui se rattachent à l’incubat et au succubat.