INCUBAT ET SUCCUBAT
Dans les premières pages de la Genèse, nous lisons que « les anges déchus s’unirent aux filles des hommes et engendrèrent des géants ». Ces anges, qui s’unissaient ainsi aux femmes, étaient des « incubes ».
Les théologiens ont attribué à ces incubes, non. seulement la paternité des géants plus ou moins problématiques dont parlent les Ecritures, mais encore la paternité d'hommes célèbres tels que Alexandre le Grand, Scipion l’Africain, César Auguste, Merlin, Martin Luther (*).
Enfin c’est un incube qui sera le père de l’Antéchrist.
Pour nous faire comprendre comment les démons peuvent engendrer, certains théologiens ont admis l’explication donnée par Vallesius, « archiûtrede Reggio » :
« Ce que les incubes introduisent in uteros , n’est pas qualecumque , neque quantumcumque semen , mais abondant, très épais, très chaud, très chargé d’esprit et sans aucune sérosité ! Ceci est d’ailleurs pour eux chose facile : ils n'ont qu’à choisir des hommes chauds, robustes, et dbundantes multo seminc, quibus succumbant ; puis des femmes de même tempérament, quibus incumbant , en ayant soin de procurer, aux uns et aux autres, voluptatem solito majorem : tanto cnini abundantius emittitur semen , quanto cum majore voluptate excernilur (“1 2). »
(1) R. P. Sinistrari d’Ameno, De la démonialité et des animaux incubes et succubes, édition Liseux, Paris, 1882, p. 32-33.
(-) Vallesius, cité par le R. P. Sinistrari d’Ameno, loc. cit., p. 32.
C’est qu'en effet, les démons pourraient prendre la forme d’une femme pour tenter un homme et le polluer, ils prennent alors le nom de « succubes'».
Pour le Père Sinistrari, ces incubes et ces succubes ne sont pas des démons, car, « chose prodigieuse et presque incompréhensible, ces incubes que l’on appelle en italien foletti, en espagnol duendes , en français follets, n’obéissent pas aux exorcistes, n’ont aucune peur des exorcismes, aucune vénération pour les objets sacrés, à l'approche desquels ils ne manifestent aucune frayeur (1 *). »
Ce ne sont donc certainement pas des démons : ce sont des animaux dont le corps est tellement « subtil » que, « portes et fenêtres étant closes, ils entrent, partent, à leur fantaisie (2). »
Actuellement on peut distinguer quatre espèces de possession magique, incubât ou succubat.
Dans la possession involontaire, la victime, dès qu’elle est couchée dans son lit, le soir, ne peut fermer les yeux sans être obsédée par un tentateur à « forme fluidique », qui la couvre de caresses, puis la laisse inassouvie, mais «brisée»: « d'authentiques excès l’eussent moins abattue que cette fausse noce (3). »
C’est là la possession des cloîtrés et de ceux qui restent continents à l'excès. C’est là la possesion qu'a décrite magistralement Iluysmans, lorsqu’il nous montre Durtal, victime du « viol des larves »; c’est cette possession enfin que vise cette strophe des Complies :
« Procul recédant somma.
« Et noctium phantasmata
« Hostemque nostrum comprime ■ « Ne polluantur corpora. »
(i) R. P. Sinistrari, Loc. cit., p. ^0.
(*) R. P. Sinistrari, Loc. cit., p. 77.
p) Huysmans, En route, Paris, 1895.
La possession des sorciers était habituellement une possession volontaire : le sorcier ou la sorcière évoquaient Satan, Pandrogyne, et prétendaient avoir des. rapports avec lui.
C’est. .en relatant de telles unions que les sorcières apprenaient aux inquisiteurs que le membre viril de Satan était couvert d’écailles rugueuses et que le sperme éjaculé par l’infernal amoureux était glacé. Et les inquisiteurs ajoutaient foi à ces récits; Jacques Sprenger ne rapportait-il pas d'ailleurs qu’il avait souvent vu à terre, «le ventre en sus, le corps remué de leur sale action, des sorcières qui copulaient avec
le diable. »
La possession des spirites est souvent volontaire. Ici, c’est une jeune veuve inconsolée qui, chaque soir, après avoir évoqué son mari, le voit lui apparaître et échange avec lui de nombreux baisers.
Là, c’est une vieille spirite qui, ne trouvant pas de consolateur sur terre, va demander des consolations d’alcôve à l’un de ses « amis de l’espace », à Musset ou à Lamartine. Une autre, à l’exemple de Marie-Ange, recevra des baisers de Jésus- Christ lui-même, baisers qui pourront « produire dans sa bouche des bonbons de la grosseur d’un pois (1). »
Certains hommes, eux aussi, ne se contentent pas d’évoquer leurs femmes mortes depuis quelques années; ils recevront, à l’exemple de M. Caudenberg, de la sainte Vierge elle-même des « caresses » et de ces « baisers énergiques qui retentissent jusqu’au fond de la gorge (“2). »
La quatrième espèce de possession que nous appellerons la possession des magiciens, parce qu’elle n’est guère connue des vulgaires sorciers, a été très bien décrite dans La Victoire du Mari (3). .
Deux jeunes mariés, Adar et Izel, promènent leur amour à travers le monde; ils rencontrent en Allemagne un vieux
(i) Vie de Marie-Ange, par M. le docteur en médecine ***, Béziers, 1863.
(q Girard de Caudenberg, Le Monde spirituel et la Science chrétienne,
(a) Joséphin Péladan, La Victoire du Mari.
savant, qui s’est beaucoup occupé d’occultisme, Sexthental. Celui-ci devient amoureux dT/el. il se lie avec le mari, Adar, et le fait venir un soir chez lui, pour l’initier à certaines pratiques occultes : il explique au mari que, laissant là son corps matériel, il peut au moyen de son « corps astral », dirigé par son esprit, agir à de grandes distances. Comme démonstration, il dit qu’il va opérer une sortie de son corps * astral. En présence d’Adar, Sexthental perd connaissance et laisse son corps étendu sans mouvement ; au bout de quelque temps le corps semble éprouver un spasme voluptueux et peu après le vieux savant reprend connaissance.
Adar, en rentrant chez lui, trouve sa chère Izel toute désolée : pendant l’absence de son mari, elle a vu le vieux savant lui apparaître sous une forme fluidique et la violer. Elle ne saurait plus appartenir à son mari, tant qu’il n’aurait pas vengé ce « stupre sidéral ».
Tel est bien le « coït astral » que croient pratiquer certains magiciens ou magiciennes ; ils essaient de se mettre en relation avec l’être aimé, au moyen d’un objet qui lui ait appartenu, au moyen d'un morceau de vêtement qu’il ait beaucoup porté, ou encore au moyen d’une lettre, d’une mèche de cheveux ou d’une photographie. Ils opèrent habituellement à une heure telle, qu’ils soient à peu près certains que la personne qu’ils veulent violer est chez elle, couchée. Ils ferment les yeux, ils se voient en imagination parcourant la route qui conduit chez la personne qu’ils désirent; ils se voient hors d’eux mêmes, « extériorisés, » pénétrer chez cette personne, ils « poussent » vers elle leur propre fantôme, qu'ils croient voir hors d'eux-mêmes, lis perdent souvent toute notion du temps et semblent tomber en hypnose. Puis tout d’un coup ils reçoivent la récompense de leurs lubriques efforts : l’orgasme vénérien fait vibrer tout leur être. Ils reprennent presque aussitôt connaissance, ne gardant qu’un vague souvenir de ce qui s’est passé.
Si les personnes qui se livrent à de telles opérations se contentaient de rechercher leur propre satisfaction, elles ne
Régnault
feraient que pratiquer une sorte d’onanisme subtil; il leur suffirait d’ailleurs de s’auto-suggestionner, en évoquant l’être aimé comme le conseille un « jeune professeur d’érotisme mystique » dans le Mercure lie France {}); mais ils prétendent apparaître sous une forme fluidique, et imposer leur amour à la personne qu'ils ont voulu violer. C’est cette espèce d’incubat ou de succubat qui rentre dans la catégorie des maléfices.
Contre de tels sortilèges, les Anciens avaient recours à des fumigations ; voici par exemple la composition d' « un suffiment », « fumée propre à chasser l’esprit immonde », que préconise Nicolas Myrepse « médecin grec et chrétien » : « Barbue en poivrette, semence d’agnus castus, corne de cerf, graine de laurier, absinthe, bitume ou goudron de Judée, marjolaine d’Angleterre, cumin éthiopique, anis, castoreum, garipot ou ongle odorant, gagate, résine de cèdre, poix liquide (“(i) 2). »
Le R. P. Sinistrari donne différentes formules analogues, qui doivent varier, suivant que le démon est « igné, aérien, flegmatique, terrestre, souterrain, ennemi du jour ». Il préconise aussi des « boulettes composées de parfums exquis, tels que musc, ambre, civette, baume du Pérou et autres (3). »
On a conseillé aussi de se servir de pointes acérés, devant lesquelles les incubes et les succubes doivent battre en retraite, s’ils ne veulent être anéantis.