LA. L Y C AN T H R O PI E ET LES AUTRES MÉTAMORPHOSES
Les loups-garous sont universellement connus; on les retrouve, sous des noms différents, dans divers pays: en
(i) Jules Bois, Loco citcUo , p. 279
(*) Ch. Richet, L’Homme et V Intelligence, Paris 1884, p. 326.
(•■») R. P. Sinistrari, Loro citato , p. 86-87.
Normandie, ils s’appellent « varoux » ; en Bretagne, « ganrbleiz » ; en Saintonge, « ganipotes » ou « Mgournes » ; en Grèce, « scibciziens ». La transformation d’un homme en loup porterait le nom de lycanthropie : la possibilité de telles métamorphoses a été admise par les docteurs de l’Eglise, qui ne sont partagés que sur le moyen employé par le démon pour opérer ce prestige.
On a pu distinguer une métamorphose active, dans laquelle le sorcier prétend se transformer lui-même en loup, en chat, en lièvre, en bœuf, etc.; et une métamorphose passive, dans laquelle un malheureux se croit transformé en un animal quelconque par un méchant sorcier. Le sorcier fait prendre à ceux qu'il veut métamorphoser un breuvage quelconque, auquel il mêle des extraits de sol a nées diverses, recueillies dans certaines conditions spéciales, alors que telle et telle planète sont en opposition ou en conjonction.
Ensuite, à l’exemple de Circé, le sorcier peut toucher sa victime de sa baguette magique.
Cette baguette, qui sert également à découvrir les sources et les trésors et à faire beaucoup d'autres opérations doit être « de coudrier »,de la «pousse de l'année». Le sorcier l’a coupée, «le premier mercredi de la lune, entre onze heureset minuit », en prononçant certaines paroles. Il s’est servi d’un « couteau neuf », qu'il a « retiré en haut », en coupant la branche de coudrier. Il a ensuite consacré cette baguette, en écrivant « au gros bout, le mot agla », « au milieu on » et « tétagràmmaton, au petit bout», et en disant : « Conjuro te cito mihi obeire. »
L'ennemi que le sorcier frapperait de cette baguette verrait bientôt du poil pousser sur son corps et il se sentirait transformé en bête.
6° l’envoutement
Le mot envoûtement, pris dans son sens strict, désigne uniquement le maléfice, qui consiste è faire fondre et à
piquer une figurine de cire, dans le dessein de faire mourir la personne qu’elle représente.
Dans ces derniers temps, on a singulièrement abusé de ce mot; on a classé, sous le nom d’envoûtement d’amour, tous les philtres et tous les procédés magiques, grâce auxquels certaines personnes croient pouvoir se faire aimer, et sous le nom d’envoûtement de haine, les différents procédés merveilleux grâce auxquels les sorciers croient pouvoir porter atteinte à la santé et à la vie de leurs ennemis.
Nous nous conformerons ici à cette terminologie et nous étudierons successivement les envoûtements d’amour et les envoûtements de haine.
A. Envoûtements d’amour. — Voici une jeune femme qui craint de se voir délaissée par son amant ou par son mari; elle lit, un jour, à la quatrième page d’un journal l’adresse d’une somnambule qui « connaît le secret de se faire aimer», elle court chez cette sorcière moderne.
Celle-ci pourra choisir entre plusieurs recettes, suivant le prix que voudra payer la cliente : elle pourra remettre à la jeune femme une poudre, qu’elle devra discrètement mêler aux aliments de son amant.
Quelle est la composition de cette poudre? — C’est peut-être une drogue inactive, c’est peut-être aussi un philtre composé de substances aphrodisiaques, telles que des cantharides, du musc, du ginseng,du poivre, delà noix vomique, duphosphore mélangés à divers ingrédients tels que du sang menstruel et du sperme.
Quelquefois la sorcière se contentera de conseiller à la jeune femme de faire boire à son amant, dans un verre de vin, quelques gouttes de sang menstruel : « Si vous usez de ce secret, ajoutera-t-elle, votre amant nepourra jamais vous quitter Q). »
Voici maintenant un jeune homme timide et un peu naïf qui vient demander le moyen de se faire aimer de celle qu'il
(fi Nous avons trouvé cette croyance très répandue à Bordeaux.
adore. Il recevra des conseils fort variables, suivant la catégorie des sorcières qu’il consultera.
Les émules de la Voisin lui donneront des philtres excitants, capables d’énerver la femme et de lui enlever une partie de sa résistance, ou bien des philtres stupéfiants, qui permettront au lâche violateur d’accomplir facilement ses desseins.
Si la sorcière se pique d’avoir quelques connaissances cabalistiques, elle dira au jeune amoureux : « Conversez avec la jeune fille, feignez de vouloir faire son horoscope, afin de savoir si elle sera bientôt mariée; quand vos regards seront unis, dites résolùment : Kaphe, Kant a. non Kapheta et publica ftlii omnibus suis ». Et elle aura soin d’ajouter : « Ne vous étonnez point de ce langage énigmatique dont vous ignorez le sens occulte, et si vous l’ayez prononcé avec foi, vous serez prochainement aimé O1). »
Si elle craint que son client ne soit un « bon chrétien », et qu'il n’ose employer une formule aussi étrange et d’apparence aussi satanique, elle exhumera, pour lui, de ses grimoires, d’autres recettes : « Vous avez eu soin de m’apprendre, dira-t-elle, que la personne que vous aimez s’appelle Berthe ; écrivez alors « sur un parchemin vierge », cette phrase : « Michel , Gabriel , Raphaël , faites que mademoiselle Bertlie conçoive pour moi un amour égal au mien ». Vous collerez ce parchemin au dossier du lit de la jeune fille, le plus près possible de V endroit où repose sa tète : elle ne pourra s’endormir sans pensera vous, elle rêvera de vous, et bientôt elle vous aimera éperdument. »
Lejeune homme proteste-t-il qu’il lui est impossible de pénétrer dans la chambre à coucher de sa bien-aimée, pour coller le parchemin magique ? la sorcière lui donne un autre conseil : « Procurezvous des cheveux de votre amie; puis, tenant un cierge à la main, allez dans une église les offrir • trois fois à l’autel ; soyez sûr que vous serez maître du cœur
P) Papiis, Traité élémentaire de Magie pratique.
de votre adorée, tant que vous porterez ces cheveux sur vous. »
Lejeune homme est-il très pieux, lui déplaît-il de faire de telles cérémonies dans le « lieu saint »: il pourra se contenter de joindre cinq de ses cheveux à trois de la personne aimée et de les jeter dans le feu en disant : « Ure, Sancte Spiritus renes nostros et cor nostrum, domine. Amen. »
Le client est-il riche, la sorcière, pourvu qu’elle soit un peu pénétrée des théories du magnétisme animal et de la magie, préférera peut-être donner le conseil suivant :
« Ayez une bague d’or garnie d’un petit diamant, qui n’ait point été portée depuis qu’elle est sortie des mains de l'ouvrier ; enveloppez-la d’un petit morceau d’étoffe de soie et la portez, durant neuf jours et neuf nuits, entre chemise et chair, à 1 apposition de votre cœur. Le neuvième jour, avant le lever du soleil, vous y graverez, avec un poinçon neuf, en dedans de la bague, ce mot : « Scheva », puis tâcherez par quelque moyen d'avoir trois cheveux de la personne dont vous voulez être aimé, et vous les accouplerez avec trois des vôtres en disant : ô corps, puisses-tu m’aimer et que ton dessein réussisse aussi ardemment que le mien par la vertu efficace de Scheva. »
« Il faudra nouer ces cheveux en lacs d’amour, en sorte que la bague soit à peu près enlacée dans le milieu du lacs, et l’ayant enveloppée dans l’étoffe desoie, vous la porterez derechef sur votre cœur encore six jours et le septième jour vous dégagerez la bague du lacs d’amour et ferez en sorte de la faire recevoir à la personne aimée. Toute cette opération doit être faite avant le soleil levé, et à jeun (4). »
Le client est-il trop pauvre pour offrir à celle qu’il aime une bague d’or et des diamants; qu’il ne se désespère pas : la bonne sorcière lui enseignera des pratiques moins coût3uses :
Si la scène se passe en Normandie ou bien en Bretagne, •
elle conseillera au jeune homme d'entrer dans son verger un
(i) Petit Albert, Grand et Petit Albert, édition Guyot, p. 107-108.
vendredi (jour de Vénus), d’y «cueillir la plus belle rainette» de la « couper en quatre », d’en « ôter le cœur » et de « mettre à la place un billet avec des noms divins », qu’elle lui indiquera. Elle lui dira également quelles paroles mystiques il devra «incruster dans le fruit, souslapelure soulevée, puis rabaissée ». Il devra traverser le fruit « avec deux aiguilles en croix » en disant : « Ce n'est pas toi que je traverse, mais qu’Asmodée traverse le cœur de celle quej’aime », puis il jettera « le tout au feu en marmottant : Ce n’est pas toi que je brûle, mais, Asmodée, allume mon amour en cette femme, comme brûle cette pomme (*). »
Mais peut-être le client précise-t-il ce qu’il désire : il est venu chercher un talisman, pour se faire aimer, non pas de telle ou telle personne, mais du beau sexe : il veut être l’émule de Don Juan.
La sorcière lui indiquera un talisman qu'il devra préparer dans le temps où la lune se trouvera à la fois « dans les vingt-cinq minutes qui suivront sa sortie du Taureau », et « en conjonction avec Vénus ((i) 2) »; ou bien elle lui proposera de lui vendre un talisman tout préparé : elle lui remettra alors un petit sachet, contenant de la jusquiame, cueillie le 15 août; il devra porter ce petit sachet sur lui, lorsqu’il voudra faire des conquêtes.
Elle pourrait aussi lui donner une médaille de cuivre chargée de caractères astrologiques et magiques ou encore un parchemin couvert de signes cabalistiques, « replié en forme de cœur » et contenant « un peu de pierre d'aimant réduite en poudre, de la verveine et une fleur cueillie sur le tombeau d’une vierge (3). »
Enfin, si le jeune homme est très exigeant, s'il .veut qu’une des femmes qu’il désire vienne d’elle-même le trouver, la sorcière pourra lui donner le conseil suivant :
(i) Opération de la Clavicule, citée par Bois, Lor. cit., p. 355.
(-) Papus, Traité élémentaire de Magie pratique , p. 217.
p>) Jules Bois, Loco eitato , p. 357.
Il devra « le 12 septembre, nu jour, à l’heure de Vénus » faire fabriquer « une médaille de cuivre rouge », sur laquelle il gravera d un côté des signes, que Ja vieille lui indique, « de l’autre côté, ces paroles : Jeova de Noua ». Il pendra cette médaille à son cou « avec un cordon où il y ait de la laine des bas de la personne qu’il désire, tous les matins avant le soleil levé. »
« Pendant tout le mois d’octobre » il ira à la porte de sa bien-aimée et dira douze fois : « ama'poylfac ». « Le premier jour du mois suivant la personne qu’il aime ne pourra pas s’empêcher de venir le trouver pour lui demander ce qu’il désire, et pourra faire ce qu’il voudra (1). »
Il ne faudrait pas croire que nous ayons épuisé le formulaire des envoûtements d’amour ; nous avons vu les procédés qui convenaient spécialement à une jeune femme ou à un jeune homme; il y a aussi des procédés qui peuvent servir à tout le monde, sans distinction de sexe.
La sorcière nous dira que, si nous tirant de notre sang, « un vendredi du printemps », nous le faisons « sécher au four, dans un petit pot » avec « le foie d’une colombe et les deux coudions d’un lièvre », puis réduisons le to.ut en poudre fine et faisons avaler à la personne que nous désirons « la quantité d’un demi-drachme », par jour, pendant trois jours, nous serons certainement aimé (2).
Elle nous dira la veille de la Saint-Jean, avant le lever du soleil, de cueillir Vœnula campana ; elle nous apprendra que, si après avoir porté cette plante enveloppée dans un linge pendant neuf jours sur notre cœur, nous la réduisons en poudre après l’avoir mélangée à de l’ambre gris, et la répandons sur un bouquet ou sur les aliments de la personne aimée, nous ne tarderons pas ù voir notre amour satisfait.
Elle nous conseillera peut-être aussi de porter une tète de
(i) Papus, Traité élémentaire de Magie pratique.
(*) Petit Albert , Grandet Petit Albert (édition Guyot, p. 106).
milan sur notre poitrine, ou de faire avaler à la personne aimée « un poil du bout de la queue d'un loup (4). »
Et, si de telles pratiques nous répugnent, elle nous enseignera des rites plus doux.
« Vivez chastement pendant sept jours, puis regardez bien en face la jeune fille que vous désirez le temps de dire un Ave Maria.
» Pour que la jeune fille soutienne votre regard aussi longtemps, dites-lui que vous connaissez le moyen de deviner, d’après la couleur des yeux, si une personne doit bientôt se marier, etc. Si vous réussissez à la regarder en face, ainsi qu’il a été dit, vous pourrez la posséder. »
La sorcière préférera peut-être un autre procédé, elle nous dira : « Prenez, le premier vendredi après la nouvelle lune, une coupe de cristal ; versez-y de l’huile de lis blanc (?), étendez la main sur cette coupe en récitant le psaume : « Confitcbor tibi, domine , quoniam audisti... (2) ». Vous terminez en évoquant l’ange Anaël, et en prononçant le nom de la personne que vous aimez. Vous plongerez alors, dans l’huile, un morceau de cyprès, sur lequel vous aurez écrit le nom de l’ange. Ensuite vous garderez l’huile pour oindre vos sourcils et vous attacherez le morceau de cyprès à votre bras droit. La personne que vous désirez vous aimera dès que vous l'aurez touchée de votre main droite (3). »
Si nous manifestons l’ennui que nous cause la recherche d’une chose aussi rare que l’huile de lis blanc, la consultante sera peut-être assez aimable pour nous enseigner un autre procédé, par exemple celui-ci, que nous rapporte Papus (4) :
« Le premier vendredi de la lune, achetez sans marchander un ruban rouge de une demi-aune, au nom de la personne aimée. Faites un nœud en lacs d’amour, et ne le serrez pas,
(i) Cornélius Agrippa, La philosophie occulte.
(*) Psaume 137.
p) Petit Albert , Grand et Petit Albert (édition Guyol, Paris, p. 107-108).
P) Papus, Traité élémentaire de Magie pratique.
mais dites le Pater jusqu’à in tentationem, remplacez : sed libéra nos a malo par ludea , ludei , ladeo, et serrez en même temps le nœud .
» Augmentez d’un Pater chaque jour, jusqu’à neuf, faisant chaque fois un nœud. Mettez le ruban au bras gauche, contre la chair, et touchez la personne . »
Et si de telles pratiques ne réussissent pas, eh bien ! c'est que les personnes contre lesquelles on les a tentées ont employé des contre-philtres. Elles auront craché trois fois dans leur sein, ou bien, prenant leur chemise « à deux mains » elles auront « pissé par la tétinière et par la manche droite, » ce qui aura suffi pour les délivrer" aussitôt du charme.
Un premier insuccès doit-il désespérer les jeunes amoureux ? Non pas ! La sorcière connaît des charmes plus puissants :
« Puisque l’infidèle vous préfère une autre personne, nous aurons recours à l'envoûtement par le crapaud. Nous allons prendre un crapaud, lui boucher et lui coudre les yeux, puis vous le placerez dans un petit pot bien fermé, sous le lit de la personne que vous désirez. Dans quelques jours, cette per sonne ne verra plus les attraits qui l’attachaient à votre rival; elle n’aimera plus que vous. »
Et si l’amoureux ne peut placer le crapaud à l’endroit voulu, la sorcière ressuscitera le rite classique, « le rite de Tliéocrite et de Virgile (j1) ». Après avoir fait des libations, après avoir brûlé la verveine et le laurier, elle fait une longue incantation sur les reliques de la personne aimée ; c’est un fragment de lettre, ce sont des cheveux, des rognures d'ongles, des fragments de vêtement, que l’amoureux a dû se procurer. Elle prend ensuite ces reliques, les enferme dans le ventre d’un lézard vert qu’elle vient de sacrifier et charge l’amoureux d'aller enterrer le tout sous le seuil de la porte de la personne aimée, ou dans un endroit qu'elle fréquente souvent. Elle fait ainsi la « charge » magique.
(>) Jules Bois, Loco ritato , p. 342-350.
Et si ce charme reste sans succès, la jeune femme jalouse s’écriera peut-être : « Je veux qu’il revienne ou qu’il meure ! » La sorcière pourra alors choisir entre l’envoûtement par les figurines, « l'envoûtement par le cierge » et la messe noire. Nous avons précédemment décrit la messe noire, en parlant de Mme de Montespan, nous ne reviendrons pas sur cette question, il ne nous reste qu’à décrire les deux autres maléfices.
Pour pratiquer l’envoûtement d’amour par les figurines, la sorcière demandera des parcelles de cheveux ou d’ongles de la personne aimée, afin de les inclure dans deux figurines, qui seront censées représenter cette personne : l’une de ces figurines sera d’argile, l’autre de cire, « de cire vierge (4) » si le charme vise une personne encore vierge; de cire commune, s’il en est autrement.
Après avoir brûlé de la verveine et fait une évocation à Vénus, Amor , Astaroth, elle approchera les deux statuettes du feu ; la statuette de terre durcira, et la jeune femme devra dire : « Que le cœur de mon bien-aimé soit dur et insensible aux attraits des autres femmes » ; et lorsque la statuette de cire commencera à fondre, elle ajoutera : « Qu'il soit ruisselant, tout faible dans mes bras ! (*) »
Si elle est inexorable dans sa jalousie, elle piquera la figurine de cire à l’endroit du cœur en disant : « Et s’il s’obstine à me refuser son amour, qu’il dépérisse lentement, qu’il fonde comme fond cette cire. »
Tel est l'envoûtement classique, mais les sorcières actuelles ont simplifié ces procédés et ont préconisé le « cierge », qu’on emploie comme nous allons le voir dans l’observation suivante :
Observation III (Personnelle).
Marthe G... est une femme très nerveuse, chez laquelle on ne peut trouver cependant aucun stigmate d’hystérie; elle est tille d'un alcoolique,
P) Clavicule.
(*) Jules Bois, Loro cit., p. 346.
elle a eu une sœur qui avait dos crises de nerfs, elle a une nièce qui a assez fréquemment des crises d’hystérie, dans lesquelles elle perd complètement connaissance; elle-même tombe en état second pendant le coït, si ce coït est prolongé.
Disons enfin quelle est hypnotisable et qu’elle nous a servi de sujet hypnotique pendant huit mois.
Il n est pas étonnant qu une personne aussi nerveuse ait une imagination très vive et soit portée ù la superstition ; c’est d’autant moins étonnant , dans le cas actuel, que Marthe a passé sa première enfance à la campagne, aux environs d’Arcachon; par conséquent, dans l'un des pays les plus superstitieux de France.
En 1892, Marthe, qui vivait maritalement avec son amant, crut s’apercevoir que celui-ci la délaissait peu à peu ; elle s’empressa de se faire conduire par une de ses amies chez une somnambule de Bordeaux fort connue.
Laissons notre sujet raconter la consultation: « Je fus introduite, nous dit Marthe, dans une chambre où sé trouvaient deux femmes, une vieille et une jeune. La vieille jeta un voile noir sur la tête de la jeune femme et lui fit des singeries (des passes ?) devant la figure, à travers le voile; puis au bout de quelque temps elle me dit que la somnambule dormait. Celle-ci me raconta alors sur mon passé, au milieu de choses fausses, certaines choses qui étaient vraies et dont l’exactitude m’étonna : puis elle me demanda en quoi je voulais qu’elle me vienne en aide. Je lui racontai comment je craignais l’abandon de mon amant. Elle me dit que je n’avais rien à craindre : si je voulais suivre ses conseils, je m’enchaînerais si bien mon amant que, quand bien même il se marierait, il ne pourrait jamais me quitter complètement.
Que dois-je faire? m’empressai-je de demander. Ecoutez bien, me dit la somnambule : vous prendrez un cierge, vous le porterez à l’église pour qu’il soit béni ; vous l’emporterez ensuite chez vous et l’envelopperez dais une étoffe de soie, avec un objet qui ait été longtemps porté par votre amant, avec un vieux gant, par exemple.
Lorsque minuit sonnera, vous prendrez le cierge et l’allumerez; vous piquerez dans la cire neuf épingles qui n’aient jamais servi. Au fur et à mesure que le cierge brûlera, les épingles placées à des hauteurs différentes, tomberont; vous recueillerez ces épingles et garderez précieusement la première et la dernière tombée.
Il vous suffira de piquer votre amant, en plaisantant ou autrement, avec cette dernière épingle, pour le faire revenir à vous.
— Et la première épingle, que dois-je en faire?
— Ah! celle-là, c’est autre chose! elle pourrait vous servir, si vous vouliez vous venger d'une infidélité que vous ferait votre amant. Dans ce cas-là, vous devriez revenir me trouver.
— Mais, Madame, je tiendrais, dès maintenant à savoir ce que j'ai à faire.
— Alors, c’est une nouvelle consultation que vous me demandez?
— Combien vous dois-je déjà pour la précédente consultation?
— Nous avons la consultation ordinaire avec sommeil extra-lucide, 10 francs, plus le secret de se faire aimer par le cierge béni, 10 francs également...
— Et à combien montera la nouvelle consultation?
— Une vengeance, un «. travail secret », c'est une chose grave, c’est plus cher, c’est 20 francs,
— C’est bien, voici deux « louis », c’est votre compte, n'est-ce pas? Continuez, vous m’intéressez.
— Je vous disais donc : si votre amant venait à vous tromper et si vous vouliez vous venger, vous pourriez le faire mourir lentement de la façon suivante : A minuit, vous prendriez un cœur de poulet, vous le traverseriez soit avec une aiguille, soit préférablement avec la première épingle qui sera tombée du cierge béni; puis vous le feriez brûler après avoir jeté dessus de la poudre maléfique. Vous verriez votre amant dépérir peu à peu et mourir de langueur la troisième année après que vous auriez fait cette opération magique.
— Mais cette poudre maléfique, comment pourrais-je me la procurer ?
— Vous viendrez me trouver, je vous en céderai une petite boite au plus juste prix.
D’ailleurs, si vous le désiriez, je pourrais vous proposer une autre combinaison. Par une première opération je pourrais faire en sorte que votre amant vous épouse, en vous reconnaissant une grande partie de sa fortune. Par une nouvelle opération je pourrais ensuite faire mourir votre mari et vous resteriez libre, en possession de sa fortune : chacune de ces deux opérations vous coûtera 300 francs. »
Marthe sort du cabinet de la somnambule, très impressionnée par tout ce ({lie celle-ci vient de lui dire. Le lendemain soir elle veut pratiquer 1 envoûtement d’amour : elle a acheté un cierge qu’elle a porté à 1 église, elle a aussi acheté des épingles neuves. Elle attend minuit avec anxiété, le douzième coup n est pas encore sonné, que déjà elle a allumé le cierge. Elle pique une première épingle dans la cire, mais la solitude et le silence de la nuit 1 effraient ; elle n'ose continuer, elle a peur de voir apparaître le diable, elle craint aussi que de telles pratiques « n'amènent des malheurs sur sa famille ».
Elle éteint bien vite le cierge et se recouche toute peureuse. Jamais Marthe n a osé recourir aux charmes de la somnambule : cependant son amant est revenu à elle; depuis lors cet amant s'est marié, et malgré cela il est toujours resté en relations avec elle.
Marthe ne serait pas éloignée d’attribuer au peu de cérémonies magiques qu'elle a accompli, le grand attachement de son amant :
« Cela s’est tout de même passé comme la somnambule l’avait dit : il est revenu et quoiqu'il se soit marié, il n’a pas pu me quitter (>).»
Cette observation nous montre comment on passe vite de renvoùtement d’amour à l’envoûtement de haine, quand on ne va pas jusqu’à employer des maléfices à « double tranchant », tels que les messes noires, qui devaient ramener l’ainant et tuer la rivale, ou bien forcer l’amant à revenir ou à mourir.
Envoûtements de haine. — Nous distinguerons plusieurs envoûtements de haine :
L’envoûtement de la figurine est le plus classique; c'est l’envoûtement typique. Le sorcier prépare soigneusement une statuette de cire, représentant, aussi parfaitement que possible, la personne détestée. Il a eu soin d’incorporer à
(i) La consultation que nous citons ici se passait à Bordeaux, au commencement de l’année 1892 ; en 1893, Papus a retrouvé à Paris, dans le quartier des Halles, une envoùteuse d’amour qni employait le procédé du « cierge béni >-, mais l’agrémentait de formules inconnues de la somnambule de Bordeaux. Malgré ce perfectionnementtle prix était le môme, 10 francs (Papus, Peut-on envoûter] p. 22-27).
cette cire des cheveux, des rognures d’ongles, une dent de son ennemi, ou des morceaux de vêtement que celui-ci ait beaucoup porté. Après ces premiers préparatifs, le sorcier pourra choisir le rite qu’il désire suivre. Opère-t-il, d’après le rite antique, il vouera la statuette aux mânes infernales. Préfère-t-il le rite des kabalistes et des astrologues, il opérera, sous l’influence de Saturne et de Mars, et écrira, sur le front de la figurine, le nom de l’ange Anael et les signes de la constellation sous laquelle il opère. Préfère-t-il le rite du moyen-âge, il fera administrer à la figurine tous les sacrements qu’aura reçus son ennemi.
Quel que soit le rite suivi, l’opération se termine toujours de la même façon : le sorcier plante des aiguilles dans la région précordiale de la figurine, puis, à des époques fixes, tous les neuf jours, à minuit, par exemple, il expose cette figurine à une douce chaleur, qui la fait fondre peu à peu.
La personne envoûtée doit dépérir progressivement, au fur et ù mesure que la cire fond, et, finalement, mourir de langueur.
Il paraîtrait que ce procédé a subi de nombreuses modifications dans notre siècle. C’est ainsi que certains adeptes delà magie noire auraient cru assurer le succès de leur opération, en lardant la figurine d’épingles empoisonnées. D'autres, au lieu de piquer ou de faire fondre la statuette, se contenteraient de la placer sous « un globe de cristal », dans lequel ils feraient « le vide d’air », au moyen d’une machine pneumatique.
Tel serait le procédé de la « Dagyde », que l’un des grands maîtres de la franc-maçonnerie, Albert Pike, aurait employé (si nous nous en rapportons au docteur Bataille 4), contre le docteur Gorgas, « médecin de l’Université de Baltimore, chef d’un rite écossais dissident. »
D'autres, enfin, ont trouvé qu’une figurine ne serait jamais •
O) I)r Hataillk, Le Diable au XL siècle.
aussi ressemblante qu’une photographie et ils se sont contentés, pour leurs maléfices, d’employer une photographie de leur ennemi.
Au moyen-âge, l’envoûtement par la figurine semble insuffisant, ou plutôt trop difficile à réaliser, car il fallait une véritable habileté, pour obtenir une figurine ressemblant 'parfaitement a la personne visée. C’est alors qu’on inventa l’envoûtement par le crapaud, « envoûtement que des personnes qui se disent extrêmement sérieuses emploient encore à notre époque. »
Le sorcier prend un gros crapaud, « mâle ou femelle, suivant le sexe de l’ennemi », il le baptise, lui donnant les noms de la personne- qu’il est censé représenter, lui administre les sacrements qu’a reçus cette personne.
Il a surtout soin de « lui faire avaler une hostie consacrée, sur laquelle il a prononcé des formules d’exécration », puis il enveloppe le crapaud « dans des objets magnétisés », il les lie avec des cheveux de la victime, sur lesquels il aura d’abord craché. Il tue l’animal d’un seul coup de couteau, lui arrache le cœur, enveloppe ce cœur palpitant dans des objets magnétisés, et pendant trois jours à toutes les heures il enfonce dans ce cœur des clous, des épingles rougies au feu, de longues épines, en prononçant des malédictions sur le nom de la personne envoûtée. La victime de ces manœuvres éprouve autant de tortures que si c’était son cœur à elle qui était ainsi tourmenté. Llle dépérit et meurt bientôt d’un mal inconnu.
De ce maléfice, nous devons rapprocher l’envoûtement par le cœur de veau ou de mouton, qui est très connu, et qui se fait, à peu de chose près, comme l’envoûtement par le cœur de poulet, que conseillait la somnambule de Bordeaux, dans notre Observation III.
A côté de ces maléfices on peut placer le a mauvais œil », dont les effets étaient considérés comme presque toujours mortels.
Celui qui passe pour avoir le mauvais œil est fort redouté
des italiens, qui l’appellent « jettatore », et des Ecossais qui le nomment « glamour ». Cet homme serait le premier ù souffrir de son funeste pouvoir. Il regarde une voiture qui passe dans la rue; immédiatement les chevaux s’abattent. Il aime une jeune fille, il la regarde en souriant, et cette jeune fille meurt de longueur. 11 veut se battre en duel; il est obligé de se faire bander les yeux, pour que son regard ne charme pas le bras de son adversaire (l).
Enfin, le jettatore voit partout sur son passage des femmes serrer les poings et faire le geste hiératique; des hommes agiter des cornes de corail, qu’ils portent comme breloques; il aperçoit, dans les salons des personnes qui sont obligées de le recevoir, de superbes cornes de taureau placées bien en évidence pour lutter contre son action maléfique. Et, si le jettatore entre dans un hôtel, il voitchaque personne rompre vivement, avec la main, la colonne d’air qui se trouve entre elle et lui. Si dans l’assistance il se rencontre un vieux monsieur, plus superstitieux que poli, celui-ci trouvera peut-être plus simple de jeter un verre rempli d’eau à la tête du charmeur.
Ce ne serait donc pas très avantageux d’avoir le mauvais œil, surtout si on devait vivre aux environs de Naples. D’ailleurs n’a pas le mauvais œil qui veut, et les sorciers qui ne l’avaient pas, et qui ne désiraient peut-être pas l’acquérir, ont trouvé le moyen de produire la jettatura sans être jettatore : ■« Prenez, disent-ils, un gros crapaud, jetez-le dans un bocal rempli d'esprit de vin. 11 y meurt, mais les yeux ouverts. La personne qui regardera les yeux de ce crapaud, dans les vingt-quatre heures de son décès, aura la jettatura et tombera en syncope. »
On a essayé d’expliquer la prétendue action néfaste du jettatore, en disant qu’il émettait involontairement, par ses yeux, un fluide nerveux, qui causait tous ces malheurs et vis-
ô) Théophile Gautier, Jettatura.
Pi
Régnault
à-vis duquel les petites cornes remplissaient le rôlede « paratonnerre ».
Dès lors, l’envoûtement « à V esprit volant {}) » était inventé: puisque le fluide mystérieux, qu’on a appelé force nerveuse, corps astral, périsprit, peut ainsi produire des effets funestes, même lorsqu'il est émis en petite quantité par un homme en état de veille; il faut admettre qu’on obtiendrait des effets bien plus surprenants en employant tout le fluide que peut émettre une somnambule endormie.
C'est ce qu’ont pensé certains magiciens qui ont pris un sujet hypnotisé, dont ils ont dirigé le corps astral contre leur ennemi. « Mais il y a certains observateurs (!) qui ont peur que la personne hypnotisée ne commette une indiscrétion, et qui la remplacent par un cadavre ». Ils espèrent ainsi provoquer une sorte de vampirisme volontaire.
Certains « mauvais médiums » ont supprimé ce cadavre; se sont contentés d’évoquer de « mauvais esprits », auquels ils confient la direction de leur propre « périsprit ». Et comme ils croient que, grâce à leur médiumité, ils peuvent quelquefois obtenir des «apports», ils essaient d’obtenir des effets inverses, de faire des transports : ils placent près d’eux des flacons contenant des poisons subtils ou des drogues qu’ils s'imaginent très toxiques. Ils espèrent que leur périsprit emportera avec lui quelques parcelles de ces drogues et ira empoisonner leur ennemi.
C'est par des maléfices analogues, mais un peu plus compliqués, qui formaient par leur ensemble une sorte de messe noire, que Vintras s’est cru longtemps attaqué (2).
Rapprochons de ces grands envoûtements... classiques, quelques pratiques moins connues :
A l'exemple des anciens archers d’Allemagne, certains sorciers pensent qu'en tirant contre un crucifix, ils peuvent faire mourir les personnes qu’ils nomment.
(>) Dubus, Figaro, 29 février 1893.
(2) Jules Bois, Loco citato , p. 233-240.
Voici une autre pratique qui était fort redoutée au commencement de notre siècle, dans certains villages de Normandie : si un sorcier s’empare de la coquille d’un des œufs que vient de manger son ennemi, la remplissant de rosée, il la place, « à leur intention et avec certaines paroles, sur une épine blanche. A mesure que le soleil boit la rosée, la personne qui a mangé l’œuf se dessèche et meurt dans le marasme C1). »
D’après Eliphas Lévi, on use, dans les campagnes, d'un autre envoûtement qui « consiste à consacrer des clous, pour des œuvres de haine, avec des fulmigations puantes de Saturne et des invocations aux mauvais génies, puis à suivre les traces de la personne qu’on veut tourmenter et à enclouer, en forme de croix, toutes les empreintes de ses pas qu’on pourra retrouver sur la terre ou sur le sable (2).
Quelquefois, aussi à la campagne, le sorcier surveille son ennemi, il sait qu’il va, chaque jour, déféquer dans tel ou tel champ, et il fait en sorte de mettre en contact, chaque jour, avec l’excrément de la journée, un morceau de fer rougi au feu. Il espère qu’ainsi il fera dépérir son ennemi.
Ailleurs, on se contente de prononcer le nom de celui qu’on veut tuer, en plantant un couteau dans une muraille, et d’attacher un cordon à ce couteau. On croit que chaque fois qu’on tire sur ce cordon, on fait souffrir à son ennemi des « douleurs incroyables ».
Certains sorciers se contentent de vouer à saint Jude les personnes dont ils ont à se plaindre.
Les Bretons des environs de Tréguier chargent saint Yves de la Vérité de les venger des injustices qu’on leur a faites.
Voici des procédés un peu plus récents : en octobre 1894, une spirite, Lucie Grange, menace les magiciens noirs de faire des évocations dans un verre d’eau, et de faire mourir
(1) France Pittoresque, 1835, l, II, p. 215.
(2) Eliphas Lévi (l’abbé Constant), Dogme et rituel de la haute Magie , Paris, 1861, tome II, p. 241.
tous ceux d’entre eux qui lui apparaîtraient; pour cela, elle se contenterait de plonger une aiguille dans l’eau du verre.
L’habitude de faire dire des messes ou de faire brûler des cierges « pour la mort des ennemis » n’est pas encore perdue.
Au mois de septembre 1896, un jeune homme des .environs d’Agen (la patrie des sorciers 1) savait que nous avions à nous plaindre de ses façons d’agir à notre égard. Il a craint que nous n’usions contre lui des maléfices, qu’on lui avait dit que nous étudiions spécialement. Pendant deux nuits il a cru entendre dans sa maison des bruits « comme des pierres qui se briseraient en tombant »; il a visité tous ses appartements sans rien trouver d’anormal, et n’en a pas moins entendu les bruits continuer. Immédiatement il a pensé que nous n’étions pas étranger à la production de ces bruits : il a d’abord voulu envoyer chercher une grande quantité d’eau bénite à l’église, puis il a pensé à demander l’avis d’un prêtre; enfin, en dernier lieu, il a décidé que, si les bruits se reproduisaient une troisième nuit, il ferait brûler à notre intention devant « la Sainte Vierge » un cierge dans lequel il aurait planté des épingles, après avoir fait célébrer une messe pour notre mort.
Et, comme une personne lui faisait cette objection : « Comment pouvez-vous penser que la Vierge, qui est si bonne, puisse exaucer vos vœux, lorsque vous demandez la mort de l’un de vos ennemis? » — « La Vierge n’y fait rien, dit-il, c’est l’intention et la foi qui font tout. »
L’homme d’Agen a dû croire à l’efficacité de la seule intention qu’il avait de brûler le cierge, car il n’a plus entendu de bruits dans sa maison la nuit suivante. Peut-être aussi s’est-il dit, qu’averti par quelque bon diable, de terribles envoûtements qu’il tramait contre nous, nous avons cessé de lui faire le maléfice du malsomme. Tel est, en effet, le nom du sortilège, dont notre jeune halluciné se croyait la victime, et si ce jeune homme est, comme un certain nombre des habitants d’Agen, quelque peu au courant des pratiques de
la sorcellerie, il aura cru que pour produire ces bruits, nous nous transportions pur la pensée chez lui, après nous être placé devant un mur, lequel nous nous représentions être celui de sa chambre, et que tous les coups qu’il entendait dans sa chambre n’étaient que la répercussion, en astral, des coups frappés par nous sur notre mur.
Certains magiciens accompagnent toutes leurs pratiques d’une menace orale ou écrite, par laquelle ils préviennent leurs victimes des effets qu’elles devront ressentir; quelques-uns même suppriment toutes les pratiques que nous avons rapportées, et se contentent d’envoyer à leur ennemi un cartel magique, couvert de pantacles et de signes kabalis tiques.
Si le vent de mysticisme qui souffle sur nous actuellement ne s’apaise pas, il viendra peut-être un jour où deux rivaux, au lieu d’échanger leurs cartes et de s’envoyer des témoins, se contenteront toujours de s’envoyer leurs cartels d’envoûtement.
Ce jour-là, l’offenseur qui aura reçu ce cartel devra savoir qu'il a trois jours pour se mettre en garde et se défendre. Il devra bien employer son temps, car si le troisième jour il n’a rien fait, il est perdu.. Mais il peut faire beaucoup de choses : il peut prendre une cuirasse de talismans: une amulette de corail, sur laquellfe sera gravé le carré magique (c’est-à-dire la table de Jupiter en nombre ou en caractères hébraïques), le protégera contre tous les maléfices; une lame d'argent, représentant Vénus fortunée, et sur laquelle seront gravés les signes et la table de Vénus (*), le délivrera des premiers maléfices qui auraient pu l’atteindre.
Mais il devra se souvenir que les pantacles et les talismans perdent toute valeur lorsque celui qui les porte entre dans une maison de prostitution ou commet un adultère.
S’il n’a pu se procurer une telle armure, il pourra avoir recours à l’envoûtement contraire de Paracelse, il opposera
(i) Os signes et caractères sont reproduits par Papus {Magie pratique).
à l'envoûtement un contre-envoûtement, et si, malgré sa bravoure il se sent atteint, il se fera désenvoûter.
Contre-envoûtement . — Pour bien* parer les « bottes » de son adversaire, il faut surveiller le jeu de cet adversaire; il en serait de même dans le duel magique, mais, comme l'envoûté ne voit pas son envoûteur, il sera obligé d’avoir recours à la « voyance », à « l’extra-lucidité » d’une somnambule qui lui dévoilera les machinations de ses ennemis; et, comme il est difficile de laisser une femme en hypnose pendant trois jours, il pourra installer chez lui, suivant les conseils de M. Christian, un « téléphone astral y>i qui devra sonner dès que l’ennemi commencera à mettre ses fluides en action, et indiquera ainsi le moment oû il faudra endormir la somnambule pour avoir les détails voulus sur le maléfice préparé.
L’envoûté, appliquant la loi du « contresigne », croira rendre à ses ennemis coup pour coup, en dirigeant contre eux tous les maléfices qu’ils auront déjà dirigé contre lui.
Mais il se contentera peut-être de parer les coups qui lui seront portés ; voici alors quels procédés il emploiera :
Il pourra se contenter de « faire un bien, quelconque à l’envoûteur, et l’amener à la communion du sel»; il sera sûr ainsi, d’après la tradition orientale, de rompre le maléfice.
S’il ne peut ou ne veut employer ce moyen, il pourra avoir recours à divers procédés, qui varient avec l’envoûtement à combattre.
Se sert-on contre lui d’un crapaud, il lui suffira de porter sur lui, enfermé dans une boîte de corne, un autre crapaud, sur lequel retomberont tous les maléfices.
Emploie-t-on contre lui le « cœur percé »; il lui suffira de « manger un cœur d’agneau assaisonné avec de la sauge et de la verveine (*). »
(Û Ei.iphas Lévi, Loco citato, tomo II, p. 245.
Est-il victime d’un envoûtement par la figurine de cire, il devra faire de lui-même « une figure plus parfaite », y mettre de ses cheveux, de ses ongles, etc., « lui attacher au cou sept talismans, la placer au milieu du grand Pantacle représentant le Pentagramme, la frotter légèrement tous les jours, avec un mélange d’huile et de baume », après avoir prononcé une conjuration, « pour détourner l’influence des esprits élémentaires. »
« Au bout de sept jours, brûler l’image dans un feu consacré; Ton pourra être sûr que la statuette fabriquée par l’envoùteur perdra, au même moment, toute sa vertu (1). »
L'envoûté pourra dans certains cas avoir recours à d’autres procédés. Il se servira, à l'exemple de Paracelse, de « deux hexagones, en inscrivant Adonaï dessus l’un, et Ieliova dessus l’autre (2) ». Il pourra, à l’exemple de Vintras et de Boullan, dire ou faire dire des messes spéciales. Il pourra ainsi se servir des fameuses hosties laissées par Vintras, s’il parvient à se les procurer près des Vintrasiens qui les détiennent.
Si notre envoûté a laissé passer trois jours sans se mettre en garde, est-il irrémédiablement perdu? Non, il pourra encore espérer se sauver, en se faisant désenvoûter, surtout en opérant par « substitution», c’est-à-dire en faisant rejeter le sort sur un autre être.
Dés envoûtement. — L’envoûté s’adresse habituellement soit à l’une de ces nombreuses somnambules, qui « guérissent 1 emal donné » soit à une sorcière de campagne.
La somnambule s’endort, ou fait semblant de s’endormir, sous l'influence des passes d'une commère ou d’un compère. Elle dit en effet qu’on a jeté un sort sur son client : « Il est bien malade, c’est grave et ce sera long », puis souvent elle ajoute qu’elle voit la personne qui a donné le mal et elle en
(1) Elipha.8 Lévi, Loco citato, tome II, p. 245.
(*) Dk Lancrk, Du Sortilège, Paris 1627, p. 299.
fait une description plusou moins vague, dans laquelle l’envoûté ne manque presque jamais de reconnaître un de ses ennemis. Quelquefois elle va plus loin, elle lui fait* voir dans un miroir, dans un verre d’eau, ou dans un cristal taillé, la personne qui lui a jeté le sort.
Ensuite, elle lui rédigera une ordonnance dans le genre de celle-ci, qui émane d’une somnambule de Dax :
« Il faut prendre une purge, tous les mois, d’huile de ricin. Tous les jours, deux cuillerée d’eau fraîche, avec deux gouttes d’huile de résine pendant quinze jours. Pendant trois mois, une fois que vous aurez passé ces quinze jours, vous prendrez encore trois cuillerées d’eau, avec trois gouttes d’huile de résine, matin et soir ; et puis vous prendrez toujours, suivant votre soif', de la tisane de racine de roseau, mêlée de réglisse en bois et de graine de lin. Vous prendrez en même temps un bain par jour, pendant huit jours. Surtout prenez toujours l’eau bien sucrée (4) »
Et si notre envoûté ne se trouve pas bien d’un tel traitement, il abandonnera la somnambule pour courir chez la sorcière, à moins, qu’a l’exemple de Jean Fort, il ne préfère se faire justice à lui-même, en tuant la personne à laquelle il croit pouvoir attribuer ses malheurs.
Chez la sorcière la scène change : pour savoir si le client est réellement victime d’un maléfice, elle a recours à la cléidomancie. Elle ouvre un livre de messe à la page où se trouve l’évangile de saint Jean, dans lequel on rencontre ces mots : « Et verbum caro facturai est ». Elle prend une clé dont elle place l’extrémité sur ces mots, mais de telle façon, que la poignée de la clé reste en dehors du livre lorsqu’elle le referme. Elle lie solidement la clé et le livre avec « une jarretière ». Elle fait approcher le maléficié et lui fait étendre l’index de la main gauche, elle place l’un des côtés de la poignée de la clé sur'ce doigt et soutient l’autre côté avec l’index de sa main gauche ; le livre se trouve suspendu par la poignee
(i) Les Forbans de la médecine ( Dax-Thermal , 1893-94).
de la clé. La sorcière dit à la clé : « Si cet homme a été maléficié. tu tourneras, sinon tu resteras en repos ». Le moindre mouvement des doigts de la sorcière ou de son client suffit à faire tourner la clé avec le livre; si ce mouvement se produit, la sorcière tient pour certain que son client a le mal donné.
Si elle veut savoir par qui le mal a été donné, elle a recours au pendule explorateur : elle emplit au tiers un verre d'eau, elle tient suspendue au-dessus de cette eau une bague attachée à un cheveu ou à un fil préalablement mouillé. Elle plonge trois fois la bague dans l’eau, puis fait cette convention avec la bague : « Quand tu voudras dire oui, tu tourneras de gauche à droite, quand tu voudras dire non, tu tourneras en sens opposé ». Alors le malértcié énonce le nom des personnes qu’il soupçonne, et la bague doit décrire un cercle de gauche à droite ou de droite à gauche, suivant que le nom énoncé appartient ou n’appartient pas à l’un des envoûteurs. Si cette cérémonie durait trop longtemps, la sorcière conviendrait avec la bague un alphabet constitué au moyen de coups frappés par la bague sur les parois du verre, comme le font les spirites avec leur table dans les séances de iyptologie. La bague devrait ainsi révéler le nom de renvoi! teur.
Alors la sorcière, sachant avec qui elle doit lutter, verra si elle peut ou non tenter un désenvoûtement. Elle pourra choisir alors entre deux procédés :
11 y a le procédé de « substitution », par lequel elle rejettera le sort sur une autre personne.
11 est classique que les sorciers qui ôtent un maléfice « sont obligés de le donner à quelque chose de plus considérable que l’être ou l’objet à qui ils Pètent, sinon le maléfice retombe sur eux (4) ». Cependant les sorciers de Bretagne et de Normandie prétendent pouvoir rejeter le maléfice qui a
(i) Jacob, Curiosités infernales, p. 212.
frappé un homme, non seulement sur un autre homme mais encore sur un animal ou sur un arbre.
Il y a le procédé de « choc en retour », dans lequel la sorcière essaiera de lutter directement contre l’envoûteur et de rejeter sur lui ses propres maléfices.
Dans le premier cas, elle s’enfermera seule dans un appartement avec le malade, après avoir demandé qu’on lui désigne l’être sur lequel on désire faire jeter le sort. Elle prend de l’urine du malade et la fait bouillir sur un grand feu avec des herbes qu’elle a eu soin d’apporter.
Dans ce désenvoùtement triangulaire, la sorcière croit risquer sa vie : si l'objet sur lequel elle veut rejeter le sort venait à lui manquer, le maléfice retomberait sur elle-même. C’est là une croyance assez répandue dans les campagnes, et qui doit remonter à des temps fort reculés. Bodin connaissait cette tradition, et c’est avec conviction qu’il nous raconte l’histoire suivante :
« Hulin Petit, marchand de bois, d’Orléans, étant ensorcelé à mort, envoya quérir un qui se disait guérir de toutes maladies, suspect toutefois d’être grand sorcier, pour le guérir; lequel fit réponse qu’il ne pourrait le guérir s’il ne donnait sa maladie à son fils qui était encore à la mamelle. La nourrice, ayant entendu cela, s’enfuit avec son fils, pendant que le sorcier touchait le père pour le guérir. Après l’avoir touché, le père se trouva guéri. Mais le sorcier demanda où était le fils, et, ne le trouvant point, il commença à s’écrier : « Je suis mort, où est l’enfant ? ». Ne l’ayant point trouvé, il s’en va, mais il n’eut pas mis les pieds hors la porte, que le diable le tua soudain. Il devint aussi noir que si on l’eût noirci, de propos délibéré C1). »
Si la sorcière veut faire de la « zoothérapie » simple, peutêtre se contentera-t-elle de sacrifier un pigeon, quelle ouvrira et appliquera tout chaud sur la poitrine du maléficié.
Enfin, si elle ne peut entrer en relation directe avec le
(i) Bodin, Loc. , rit., p. 330.
maléflcié, elle demandera de ses urines ou de son sang, sur lesquels elle répandra de la poudre de sympathie du chevalier Digby, espérant ainsi guérir son malade à distance.
La sorcière se croit-elle plus forte que celui qu'elle considère comme renvoùteur, voit-elle en celui-ci un concurrent ou un ennemi, elle préférera peut-être entrer directement en lutte avec lui.
Elle fait faire des fouilles sous le seuil de la maison et dans les endroits où le malade se plaint de souffrir davantage; elle espère découvrir ainsi un sort, une charge déposée en cet endroit par son ennemi. Si elle trouvait le charme, elle le lèverait et serait sûre qu'au même instant celui qui l’aurait posé mourrait.
Elle conseille de faire graver sur le seuil de la maison du malade, l’image d’un serpent, car il est admis que les serpents repoussent les maléfices contre ceux qui les envoient (*).
Elle conseille à son client de dérouter les coups de l’adversaire, en l'évoquant dans un endroit, en disant : « Frappe ! me voici ! », puis, en s’en allant immédiatement dans un autre endroit assez éloigné. Lorsqu'elle croit que l’ennemi s’est ainsi épuisé à frapper des coups dans le vide, elle commence à entrer en action, elle fait contre son adversaire l’envoûtement par le « cœur percé », le plus à la mode dans les campagnes.
Ainsi, le sorcier qui veut lancer un maléfice n’est pas toujours sûr de réussir; il peut avoir à lutter; en tout cas, il
s’expose toujours à ce que son envoûtement repoussé retombe
sur lui, par choc en retour.
C’est pour éviter un tel désastre, qu’ils redoutaient fort, que certains magiciens ont inventé « l’arcane de la plus redoutable œuvre magique », l’envoûtement triangulaire.
(i) On peut voir, à Bordeaux, sur le seuil de la maison située cours Saint- Jean, n° 131, un bas-relief représentant un serpent, bas-relief qu’on n’a pu placer lii que par crainte des charmes.
Dans ce maléfice, le sorcier ne vise jamais une seule personne, il en vise deux, l’une, comme but principal, l’autre, comme but secondaire, do telle sorte cjue la « larve d’envoûtement », qu il aura émise, retombe,, si elle est repoussée par la première personne, non pas sur lui-même, mais sur la seconde victime.