A) MALÉFICIÉS N’AYANT SUBI L'ACTION D’AUCUN SORCIER
1° Malades dont le trouble pathologique est méconnu. — Voici un malade qu’on prétend chevillé. Depuis deux jours, il n’a pas uriné : il a la vessie très distendue, il souffre horriblement, il va mourir; une voisine affirme que c’est un ennemi du malade, un homme qui passe pour sorcier, qui lui « a joué ce méchant tour ».
11 va quelques siècles, le médecin se serait peut-être contenté de cette explication, il aurait fait brûler le sorcier. Mais, de nos jours, une telle conduite ne saurait plus être de mise. Examinons notre malade, essayons de le sonder et nous verrons que nous sommes en présence d'un cas de gravelle, d’une prostate hypertrophiée ou d’un spasme du col de la vessie, spasme dont nous aurons à rechercher l’origine.
Un autre homme passe également pour avoir été victime d’un chevillement : il est tombé subitement malade; il ne va plus à la selle, il ne rend plus de gaz par l'anus, il a des vomissements fécaloïdes, il souffre atrocement, sa figure est crispée, livide.
Il est évident que nous ne perdrons pas notre temps à recherçher l’auteur du sortilège ; notre malade est atteint de ce qu’on appelle vulgairement « la colique de miserere ». Il nous faut déterminer si nous sommes en présence d’une hernie étranglée, d’un volvulus, d’une invagination intestinale ; et, s’il est encore temps d’agir, ce sera le chirurgien qui devra opérer, et non l’exorciste.
Voici enfin une femme, à terme, qui ne peut accoucher ; nous nous assurerons bien tout d’abord que la malade est véritablement enceinte ; nous verrons de quelle nature est la dystocie, maternelle ou fœtale ; nous nous efforcerons de déterminer la variété de cette dystocie, afin de savoir quelle conduite tenir. Nous nous assurerons ainsi la véritable nature de l’obstacle qui retarde l’accouchement, sans faire intervenir l’opinion de l’une des inévitables commères, qui nous entourent, etqui veut que la matrice ait été liée par un mauvais sort.
Nous trouverons peut-être aussi que si l’accouchement ne se fait pas, c’est pour cette bonne raison que la mère n'est pas enceinte. Il n’est pas rare qu’une tumeur de la matrice ou des ovaires amène de nombreux symptômes de grossesse; quelquefois aussi nous pourrons bien ne pas trouver de tumeurs, nous serons en présence de l’une de ces pseudogrossesses hystériques, dans lesquelles on retrouve tous les
symptômes de la grossesse réelle, à l'exception de la présence de l’enfant. Et nous nous garderons bien de penser que ces grossesses, dont il ne reste « que du vent », sont le résultat d’un coït avec Satan.
De même, si dans un accouchement nous trouvons une monstruosité, nous rechercherons les causes de cette production tératologique dans les antécédents du père et de la mère ou dans les maladies de l’embryon, mais nous n'invoquerons pas ici la paternité des incubes. Toutefois, nous ne manquerions pas d’enregistrer, à défaut d’autres antécédents, une émotion, un rêve, par exemple, dans lequel la mère aurait vu un être difforme lui apparaître ; ce pourrait être intéressant pour des recherches futures.
Nous pourrons être appelé près d’un malade qu’on dit envoûté :
Nous trouverons un homme profondément amaigri , qui se plaint à nous qu’on le persécute ; la nuit ses ennemis doivent mettre une figurine de cire devant le feu pour le faire mourir, car il sue abondamment, et le matin il se trouve épuisé. Nous l'auscultons, l’examinons et nous trouvons en présence soit d’une tuberculose pulmonaire, soit d’une tuberculose péritonéale avancée.
Voici une autre malade, qui se plaint elle aussi de mourir de consomption, par suite d’un maléfice : elle a considérablement maigri, elle se dit violée la nuit par des incubes, elle se croit enceinte, elle a des lézards, des crapauds, des serpents dans le ventre, elle est mélancolique. La première chose qui nous frappe, c’est le teint jaune paille de la malade; nous l’interrogeons et nous apprenons qu’elle a eu des selles noires comme du goudron ou qu’elle a souvent de grandes pertes de sang ; nous l’examinons et pouvons porter le diagnostic de cancer viscéral.
Voici enfin un troisième malade, qui, lui aussi, se plaint de maigrir de jour en jour : il ne peut dormir la nuit, il doit se réveiller .cinq, dix, quinze fois pour uriner; il a toujours soif : c’est certainement un ennemi qui expose, pour le faire
mourir une figurine cle cire devant le feu. Si nous analysons les urines de ce malade, nous les trouvons chargées de sucre : notre envoûté est un simple diabétique.
2° Aliénés. — Nous ne devons pas nous étonner de voir les trois malades étudiés précédemment, qui pouvaient être très intelligents, accepter les explications les plus étranges et déraisonner complètement sur leurs maladies; les folies tuberculeuses, cancéreuses et diabétiques sont, en effet, bien connues et comportent très souvent du délire mélancolique, des hallucinations ou des illusions internes.
Il est également des cas de folies diathésiques, dans lesquelles le malade peut se croire victime d’un maléfice :
« Les arthritiques sont parfois sujets à des illusions, le plus souvent visuelles, consistant dans la transformation d’une ombre en objets animé et mobile, tels que souris, chat, chien, etc. » Joignons à cela, que ces mêmes arthritiques sont toujours inquiets et nosophobiques, qu’ils se sentent oppressés dans certaines conditions, par exemple à l’égliseou dans l'obscurité, qu’ils ont des rêves pénibles, et cela suffira pour nous faire comprendrepourquoi certaines personnes se plaignent de se voir suivies partout par un énorme chat, qui ne serait autre qu’un sorcier. C’est ce même sorcier qui leur apparaît dans leurs cauchemars ; c’est lui, enfin, qui les empêche d'aller faire leurs dévotions à l’église, et qui veut profiter de l'obscurité pour les étouffer.
Les rhumatisants peuvent être victimes d’hallucinations effrayantes ; ils voient des animaux féroces, qui veulent les dévorer; ils voient les vers qui rampent sur leur lit; ils entendent des voix qui les menacent et les injurient. Lorsqu’en même temps que leur délire ils ont une fluxion articulaire, il leur est facile d'expliquer l'immobilité de leurs jambes, en disant qu’ils sont embarrés par ce sorcier dont l’ombre et la voix les poursuivent.
Quelquefois le cas de notre malade prend place parmi les f o l i es s ijmp a f h i q u es :
Les maladies des organes génito-urinaires peuvent provoquer des idées érotiques et des hallucinations bizarres : tel homme qui se plaint qu’on lui « soutire son sperme », soit par l’intermédiaire d’un incube, soit de toute autre façon, n’est le plus souvent qu’un onaniste, atteint de pertes séminales, ou un blennorrhagien.
Quant aux femmes, le^ maladies de l’utérus et des annexes peuvent amener chez elles une sorte de folie qui se rapproche fort de l’hystérie, si elle ne se confond môme pas complètement avec cette névrose... Ces malades se plaignent qu’on leur fasse subir des attouchements honteux , « qu'on les viole la nuit, en les forçant d’éprouver, elles-mêmes, la sensation du coït; qu’elles sont enceintes et qu’elles sentent remuer leur enfant (1). »
Cela nous rappelle fort les déclarations faites par quelquesunes des « nonnains » d’Allemagne.
De ces malades atteints de folie sympathique nous pouvons rapprocher certains cardiaques, qui se croient persécutés, et sont maintenus dans cette croyance par les hallucinations auditives auxquelles ils sont sujets.
Nous pourrons aussi nous trouver en présence d'un jeune homme ou d’une femme subissant une modification sexuelle.
Au moment de la puberté le jeune homme, mais surtout la jeune fille, peuvent avoir du délire « érotico-mystique » accompagné de cauchemars, d’hallucinations visuelles et quelquefois génitales. Le mysticisme entre souvent pour une grande part dans ce délire : c'est de l’amour platonique pour un être idéal ; c’est la crainte de la damnation, la terreur du démon et de l’enfer qui surviennent ensuite et peuvent amener de la démonomanie. Ce fut cette hébéphrénie ou folie pubérale qui constitua la maladie des cloîtres: elle englobe une grande partie des possédées et des maléficiées du moyen-âge.
p) Dr Régis, Loc. cit., p. 359.
L'abbé Constant avait sans doute à l’esprit ces conséquences déplorables de la crainte du « Maudit », lorsqu'il écrivait, non sans quelque raison : « La terrible menace de l'enfer, cet envoûtement de l'humanité, pendant plusieurs siècles, a créé plus de cauchemars, plus de maladies sans nom, plus de folies furieuses, que tous les vices et tous les excès réunis (1). »
Et si la femme a pu franchir l’époque de la puberté sans accidents, elle ne doit pas se croire, pour cela, à l’abri de tout péril; si, pour une cause ou une autre, ses règles se trouvent suspendues, elle pourra délirer. Elle pourra délirer également pendant la grossesse, l’accouchement ou la lactation; mais c’est surtout le délire qu’elle pourra présenter à la ménopause qui nous intéresse ici.
C’est, qu’en effet, au moment critique où elle double le cap de la ménopause, la femme peut présenter du « délire à forme érotique, mystique ou de persécution ». La malade se croira violée, elle se dira victime de toutes sortes d’attentats.
C'est là ce qui nous explique, en dehors de l’imitation, comment des abbesses d’un âge mûr éprouvaient, aussi bien que les petites « nonnains », des attentats divers de la part de sorciers et de leurs émissaires, chiens, chats, serpents, boucs, démons cornus, etc.
Assez fréquemment on se trouve en présence d’un malade déprimé, triste, qui se plaint d’avoir été livré au pouvoir du démon par un sorcier. Depuis ce temps il voit, la nuit, le diable lui apparaître tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Certainement il est perdu, il est damné. D'ailleurs, s’il est malheureux, il doit bien s’en prendre à lui-même; c’est parce qu’il avait commis de nombreux péchés que Satan a eu prise sur lui. Mais maintenant c’est fini ; il est irrémédiablement perdu pour l’éternité! Il s’imaginera peut-être, à l’exemple d'un malade observé par M. Régis, qu’il a le néfaste pouvoir de maléfieier par son contact tous ceux qui l'appro-
(') Eliphas Lévy (l’abbé Constant), Loc. cit., t. II, p. 245.
client; il priera ses parents et ses amis de se tenir loin de lui. Il ne tarde pas à dire : « A quof bon vivre plus longtemps ? », et il veut se suicider.
On se trouve alors en présence d’un cas de mélancolie aiguë , à forme démoniaque.
Tous ces malades ont des hallucinations qu’ils attribuent à des sorciers, mais ils ne cherchent pas à comprendre euxmêmes ou à faire comprendre ù leur entourage le mécanisme des prétendus maléfices.
C’est un autre malade qui se charge d’un tel travail. Celuilà est un raisonneur; il commence à remarquer que tout va mal chez lui.
Il éprouve des souffrances assez vagues; « remontant alors le cours de son existence entière, il y trouve des incidents futiles, qui lui apparaissent comme des faits significatifs et qui, groupés en faisceaux, semblent lui démontrer qu'il est, depuis longtemps, l’objet d’une animosité cachée (1). »
Puis il croit remarquer que tout le monde s'occupe de lui, « il rapporte à sa propre personne tout ce qu’il voit et tout ce qu’il entend ». Il commence bientôt à sentir autour de lui une odeur de soufre, il entend des voix qui le menacent ; on le viole, on lui donne des coups de poing et des coups d'épingle. A peine une pensée a-t-elle jailli dans son cerveau, qu’une voix intérieure lui semble l’énoncer d’une façon distincte ; on devine ses secrets ; on lui vole ses pensées.
Cela ne fait pas de doute pour de tels malades, on leur a jeté un sort, on les a envoûtés ; leurs ennemis, les sorciers ou les mages, leur font apparaître des figures grimaçantes, « leur arrachent l’estomac, le ventre, leur soufflent du gaz dans l’intestin ; on leur introduit des corps étrangers dans les parties sexuelles, on les viole, on les sodomise, on leur soutire le sperme, etc (2). »
Ils harcèlent la justice de leurs plaintes; quelquefois
(') RÉfîis, Locn cit., p. 230.
(2) id. id. p. 235.
même, ils adressent, comme le faisait M. Croissant en 1842, une pétition aux Chambres et font amener l’arrestation de personnes qu’ils soupçonnent (4).
Ils changent de domicile très fréquemment, pour dérouter « les fluides » de leurs ennemis; quelquefois ils essaient d’organiser eux-mêmes leur défense; les uns, à l’exemple de Berbiguier, dévoilent leurs ennemis « les farfadets, quand ils sont dans les nuages » au moyen d’un « baquet révélateur », plein d’eau, et les enferment dans des bouteilles bien cachetées, des «■ bouteilles-prison-s» dans lesquelles ils sont « privés de liberté pour toujours » et où ils n’ont, pour se nourrir, que du « tabac et du vinaigre (2).»
D’autres emploieront des rites plus compliqués, et, comme nous l’avons vu en étudiant les pseudo-sorciers, d’envoûtés ils deviendront envoùteurs.
Ce sont là des malheureux atteints de la maladie de Lassègue, du délire de la persécution.
A côté de malades atteints de psychose systématique, nous trouvons des phrénasténiqucs qui présentent une folie spéciale, parfaitement systématisée, dans laquelle tous les raisonnements sont parfaitement exacts, mais sont basés sur un point de départ faux.
Ces dégénérés se sont généralement montrés d’une intelligence précoce ; s’ils ont fait des études, ils étaient des premiers de leur classe jusque vers l’époque de la puberté; alors ils ont peu à peu baissé, puis ils sont tombés au-dessous de la moyenne ; ils se sont livrés à la masturbation ; ils ont eu une sorte de crainte, une sorte de timidité exagérée, timidité qui ne fait que s’accroître lorsque, comme il arrive assez souvent, ils ont constaté leur impuissance; et arrivés à un certain âge, ils commencent à comprendre qu’ils n’étaient point faits comme les autres hommes ; ils se demandent
(') Jules Bois, Loco cit., 328.
(-’) Berbiguikr, Les Farfadets, ou tous les démons ne sont pas de Vautre monde .
pourquoi ? et souvent pensent qu’ils ont été victimes d'un maléfice ; on leur a ravi l’intelligence, on leur a noué l’aiguillette. Quelquefois cette idée de mal donné leur est suggérée par un empirique quelconque, qu’ils sont allés consulter, tel était le cas de Jean Fort.
On trouve aussi des dégénérés supérieurs, qui conservent l’intelligence brillante qu'ils possédaient au début; mais ce sont, au fond, des esprits faibles, qui tombent facilement dans un mysticisme outré et se créent des obsessions, en se livrant à des études troublantes, telles que celles de l’occultisme.
C’est peut-être dans cette catégorie qu’on devrait classer un de nos plus célèbres écrivains, qui, après avoir malmené les Rose-Croix dans un de ses romans, s’est cru victime des attentats occultes de ces mêmes Rose-Croix. Ces terribles ennemis auraient envoûté un superbe chat noir auquel l’auteur tenait beaucoup, et, non contents de cette prouesse, ils enverraient au romancier lui-même des coups de toutes sortes « en astral », bien entendu, à de.s distances prodi-
gieuses ». Le pauvre envoûté a songé un instant à envoyer son cartel à l’un de ses ennemis; il avait déjà demandé à Maurice B.... de lui servir de témoin, mais celui-ci est parvenu, non sans peine, à calmer la colère de la victime des occultistes (4).
Quelquefois des neurasthéniques pourront avoir la crainte obsédante des sorciers et de leurs maléfices, mais, comme toutes les autres phobies des neurasthéniques, cette crainte sera accompagnée d’une sensation angoissante ; de plus, elle n’apparaîtra que dans telles ou telles conditions détermiminées; elle sera intermittente, et ne rappellera en rien les obsessions permanentes des dégénérés et des malades atteints de psychose systématique progressive.
Nous rencontrerons peut-être aussi, parmi les maléficiés, un malade qui viendra se plaindre qu'il a été chevillé ; il n'a
(R Lie freie baline, 1885.
plus de bouche, plus d’anus, il est bouché. Certainement ce sont des ennemis qui lui en veulent et qui, n’osant s’attaquer à lui, h cause de sa puissance, ont recours aux maléfices, à l'exemple des « mécréants » qui, autrefois, envoûtaient les rois et les princes. C’est sans doute là un cas de folie paralytique; l’examen du malade confirmera notre diagnostic, si nous trouvons de l’embarras de la parole, du tremblement fibrillaire et des troubles oculo-pupillaires.
Les maléficiés étaient souvent des hystériques : il suffisait qu'une des soeurs d’un couvent, atteinte de folie pubérale ou de folie de la ménopause, commence à se plaindre d’être victime d'un sortilège, pour que la majorité des autres nonnes éprouve tous les troubles décrits par la première malade. Michelet suppose que l’influence du chapelain pouvait ne pas être sans importance : c’était peut-être un illuminé, comme David, qui, en retenant ses pénitentes au confessionnal pour leur prêcher ses théories psychologiques, développait en elles des crises d’érotisme; c’était un prêtre autoritaire, comme Picart, qui terrifiait ses pénitentes en leur parlant du diable et en se faisant passer pour sorcier; ce pouvait être enfin quelque débauché, qui allumait dans cette jeunesse des couvent un feu d’amour, qu’il était impuissant à éteindre, des désirs qu'il ne pouvait toujours satisfaire et des jalousies qu’il ne pouvait apaiser.
Les descriptions qui nous sont restées dans les rares pièces de procès que nous possédons sur le moyen-âge, les relations des épidémies récentes d’hystéro-démonopathie, nousédifient complètement sur les cauchemars de ces hystériques, sur le caractère épidémique des possessions, et enfin sur les crises de convulsions et de léthargie des possédées. D’ailleurs, grâce à l’art, nous retrouvons fixées dans leurs attitudes clowniques, toniques ou passionnelles, un grand nombre de possédées : qu’un médecin exercé examine le mosaïque de Ravenne : « Jésus guérissant un possédé », laquelle remonte jusqu'au ve siècle; qu’il examine une scène d'exorcisme représentée par un des bas-reliefs de la porte San Zéno, à Vé-
rone (xi° siècle), qu’il examine enfin, dans une fresque d’André dcl Sarte, dans le cloître de l’Annunziata, à Florence, un groupe dans lequel on remarque -saint Philippe de Néri délivrant une possédée en faisant sur elle le geste hiératique, et il reconnaîtra dans les attitudes de ces possédées les attitudes classiques de l’hystérie (1).
Ces œuvres d’art pouvaient avoir une influence néfaste, surtout dans les cloîtres : les nonnes restaient en prière, en méditation, en extase, devant des images représentant des possédées ; cela pouvait contribuer quelquefois à faire éclore en elles le délire de possession maléfique.
En dehors des récits qu’elle avait pu entendre faire dans sa famille sur les possédées et les maléficiées, chaque personne pouvait souvent trouver, à l’église, la représentation de scènes capables d’alimenter son délire : c’est ainsi que nous avons vu sur l’une des églises de Troyes les scènes ridicules suivantes : d’un côté du portail une femme est possédée par un incube monstrueux ; de l’autre côté un homme coïte avec un succube : plus loin, on voit des êtres difformes se livrer à des pratiques étranges : en voici un par exemple, qui, au moyen d’un soufflet, insuffle de l’air dans le rectum de son voisin.
De telles images devaient frapper l’imagination des esprits faibles et des hystériques, et il n’est pas étonnant qu’ensuite ceux-ci se soient vus en rêve victimes d’incubes et de succubes, et que certaines femmes aient vu se développer chez elles, sous l’influence onirique, une pseudo-grossesse ou du tympanisme.
Wier est un des premiers médecins qui aient eu le courage de plaider la folie des sorciers et des maléficiés. Il sévit faire de singulières objections, auxquelles il ne pouvait pas toujours répondre.
Il voulut expliquer par « l’égarement de l’esprit et des
(i) Voir Charcot et Richer, Les Démoniaques dans l’art.
mains » le « concubitus dœmonorum ; Bodin s’appuyant sur les Ecritures s’empressa de répondre :
« Oubliez-vous le commerce des fils de Dieu avec les filles des hommes ? » *
« Vainement Wier, meilleur anatomiste que théologien, énumère-t-il les organes indispensables à la perpétration de l’œuvre de chair et montre-t-il tout ce qui manque au principe du mal pour y réussir : Bodin trouve l’objection inconvenante et passe outre (1). »
Wier prétend que la lycanthropie et les autres métamorphoses en bête ne sont que des hallucinations, Bodin objecte aussitôt : « Et Nabuchodonosor qui fut bœuf! » et le malheureux Wier ne sait que répondre ; d'abord parce qu'il est croyant, ensuite parce que il allait répondre avec raison : « Eh bien ! Nabuchodonosor était un fou, un halluciné ! « il serait hérétique et, à ce titre, mériterait le bûcher, d’après les lois de la « sainte Inquisition ».
D'ailleurs, Bodin n’aurait-il pas, dans sa grande naïveté, répondu qu'il y avait au Caire un âne auquel on demandait « qu'il choisit la plus belle de la compagnie » et qui la choisissait, en effet. Un tel animal ne pouvait être qu’un magicien transformé en âne !
3° Malades victimes d’une auto-suggestion. — L'ignorance et l’aliénation mentale ne suffisent pas pour expliquer tous les cas de maléfices : voici, par exemple, un homme qui, tout d'un coup, s’aperçoit qu’il lui est impossible d’entreren érection, il croit qu’une ennemie lui a noué l’aiguillette, il fait enfermer cette sorcière. Celle-ci s’ennuie en prison; elle fait dire au jeune homme qu'elle le « dénoue », et immédiatement celui-ci recouvre sa puissance. La sorcière n'a-t-elle pas eu une action réelle sur le maléficié ?
Wier n’ignorait pas l’existence de tels cas et il avait trouvé
(q Axknfeld, Biographie de Wier. Bibliothèque diabolique de Bourneville, 1er vol., XXV.
une explication : « Je conoy des gens de sain entendement qui avaient leurs sens entiers, sans qu’il y eut soupçon de mélancolie en eux, qui toutefois ne pouvaient avoir compagnie de leurs femmes, ni d’autres, pour ce qu’ils pensovent avoir perdu le membre viril par sorcellerie et enchantement dressé par une putain, de laquelle ils avaient eu la compagnie. Or, vous m’accorderez qu’ils n’avaient par perdu cela, puisqu'il se retrouva en eux, puis après. Néanmoins, ils fai- • saient tous les serments du monde qu’il estoit ainsi, quoy qu’on leur peust dire au contraire. »
Il prétend que ce sont lù des effets de Vimagincition et il ajoute : « Escoutez ce que dit quelqu’un en une épistre imprimée touchant les enchantements : J’ay souvenance, dit-il, d’avoir ouï jurer à un gentilhomme, qu’il était lié et ensorcelé tellement qu’il ne pouvait plus avoir compagnie de femme : en quoy je lui voulus aider, taschant par divers arguments de luy arracher ceste imagination. Or, voyant que je ne gaignois rien, je fis semblant d’estre de son avis, et le confermer en montrant le livre de Cléopatra, De la Beauté des Femmes, et y lisois une recette contenant que l’homme lié seroit guéri s’il faisait un onguent d’œuf de corbeau meslé avec de l’huile de navette et qu’il s’en frotast tout le corps. Luy, oyantcela, se confiant aux paroles du livre, fit l’expérience de l’onguent et recouvra l’envie d’habiter avec les femmes.
» Cette recepte n’avait pas telle vertu, mais pour ce que l’imagination était préoccupée de fausse opinion, il fallait la guérir par un remède qu’elle trouvait bon. Et pourtant je désire que les adversaires torchent de leurs yeux cette brouée de superstitieuse crédulité qui leur offusque le jugement (*). »
Aujourd’hui la théorie de la suggestion a continué, en la perfectionnant, la théorie de Jean Wier; le malade qui se
(fi Wier, Responce au deuxième discours d’Erastus (Bibliothèque diabolique de Bourneville, p 448-450.
croit maléficié peut avoir été impressionné de différentes façons par la suggestion :
Quelquefois c’est un homme réellement malade qui vient à se demander s’il n’est pas victime d’un sortilège: il y pense fréquemment, il y songe le jour, il ÿ songe la nuit, il en rêve, et l’idée du maléfice se fixe si bien dans son esprit qu’elle ne saurait plus en sortir.
D’autres fois c’est l’auto-suggestion qui crée de toutes pièces le trouble pathologique : une jeune paysanne a rencontré une vieille bohémienne qui se traîne sur la grande route en boitant péniblement de la jambe droite; elle a ri tout d’abord de la vieille, mais celle-ci s’est retournée : la jeune fille a été effrayée, elle redoute la vengeance de la sorcière, elle rentre chez elle toute tremblante; la nuit suivante elle voit en rêve la sorcière venir faire sur elle des signes cabalistiques; elle a bien peur, elle se réveille et se trouve paralysée de la jambe droite.
Tel peut être l'effet d’une auto-suggestion et d’un rêve chez une hystérique, comme l’a démontré par des exemples, analogues à celui-ci, notre camarade Escande de Messières (1).
Un jeune homme superstitieux épouse une jeune fille que courtisait un prétendu sorcier ou l’ami d'un sorcier; il va être préoccupé pendant plusieurs jours, et surtout le jour de son mariage, de l’idée que son ennemi peut se venger en lui nouant l'aiguillette : il craint le moment critique, et c’est avec une sorte d’angoisse qu’il voit ses invités s’en aller successivement. Enfin, le voilà seul dans la chambre nuptiale avec sa jeune femme, il est de plus en plus émotionné et ce qu’il redoutait tant se produit : il est impuissant. 11 gardera cette infirmité des jours, des semaines et des mois; il pourra peutêtre constater qu’il recouvre sa puissance avec d’autres femmes, mais en présence de la sienne l’énergie lui manque toujours. 11 restera dans cet état pénible jusqu’au jour où il
(i, Escandk de Messières, Les lièoes chez les hystériques (Thèse de Bordeaux, 1895,).
Régnault
s'imaginera que son ennemi a cessé sa vengeance ou que le sort a été terrassé soit par un prêtre, soit par un sorcier.
L’effet produit par cette auto-suggestion ne doit pas nous étonner : c’est l’effet classique de la crainte et de 1 émotion : Catulle chante les charmes de la belle Lesbie; il fait des déclarations d’un ardent amour : après une longue résistance, la belle cède enfin; quelle émotion, quel bonheur pour Catulle ; le malheureux poète n’a plus qu’une crainte : ne pas se montrer à la hauteur de ses promesses. Arrive, enfin ! le moment du bonheur tant rêvé... Quelle honte ! quelle déception ! l’émotion a rendu l’amoureux impuissant.
L’auto-suggestion nous montre aussi comment certains envoûtements d’amour, qui nous semblent ridicules, peuvent, ne pas être aussi inefficaces qu’on serait tenté de le croire de prime abord. C’est qu’en effet, celui qui a recours à de tels procédés est un timide qui ne saurait réussir, car une timidité exagérée n’est guère de mise en matière amoureuse; en accomplissant, avec foi et en détail, les rites compliqués d’un envoûtement d’amour, il prendra du courage, il se considérera comme sûr d’avance de la victoire : le regard, la pression de main, l’attouchement qu’il est obligé de donner à l’être aimé, suffira à révéler son amour; son audace, nourrie par sa foi aveugle, fera le reste.
Et s’il s’agit d’une maîtresse et de son amant, voici ce qui se passe : pendant que la jeune femme se livre à ses pratiques magiques pour s’attacher son ami, elle se fait douce, aimable, caressante, elle s’attache réellement son amant, puis, peu à peu, lorsqu’elle commence à se croire sûre du succès, elle devient autoritaire, elle n’a pas à se contraindre, n’est-elle pas sûre qu’on ne peut pas la quitter? Et c’est souvent grâce à cette double manœuvre qu’elle arrive à dominer son amant, à en faire son esclave. Les pratiques magiques n’agissent que sur l’envoûteuse, qu’elles transforment; elles n’atteignent l’envoûté que fort indirectement, par contrecoup.