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B) MALADES AYANT SUBI UNE CERTAINE INFLUENCE DE LA PART

d’un sorcier

1° Intoxication. — L'action des toxiques est déjà invoquée parWier, pour expliquer certains faits de sorcellerie. Ce médecin parle en particulier des hallucinations que peut provoquer le hachisch. Mais il ne note pas d’une façon spéciale l'intoxication par le plomb.

Le saturnisme a cependant dû jouer un rôle important en sorcellerie; il peut amener une folie aiguë, dans laquelle le malade se plaint de troubles analogues à ceux qu'on attribue à l’action des maléfices : le malade a le sommeil troublé, il a des illusions et des hallucinations effrayantes; quelquefois il rappelle le possédé par les obscénités qu’il profère.

L'intoxication pouvait être fortuite, mais elle pouvait avoir été provoquée d’une façon ou d’une autre par le sorcier. Les grimoires ne disent-ils pas dans leur langage voilé, que les envoûtements doivent se faire sous Vin fluence de Saturne? Or, celui qui est habitué à déchiffrer les grimoires, n’ignore pas les principes de « la Table d’Emeraude » : « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour faire les miraclesd’une seule chose ». Il lui est facile de comprendre qu’il peut simplement se servir de plomb. N’avons-nous pas retrouvé le plomb dans certains maléfices? C'est ainsi qu’il entrait une lame de ce métal dans la préparation du sortilège dirigé contre Germanicus. Les sorciers durent aussi très souvent faire absorber à leurs ennemis des sels de plomb mélangés à leurs aliments.

C’est aussi grâce à des toxiques divers que les sorciers donnaient les hallucinations du sabbat et de la lycanthropie. Nous avons déjà vu la composition de la pommade qui permet au sorcier d’aller au sabbat; pour donner à leurs victimes riiallucinntion qu’elles étaient transformées en liâtes,

ils employaient un mélange de poudres de jusquiame, de belladone et de stramoine.

C est aussi quelquefois grâce à des drogues qu'ils rendaient leurs ennemis impuissants, ou qu'ils procuraient une vigueur passagère aux vieux libertins.

Les aphrodisiaques qu'ils employaient n’étaient pas toujours vulgaires. Vatsyayana et les sorciers de tous les temps n’étaient-ils pas les précurseurs de Brown-Séquard ? au lieu d’injecter le liquide organique, sous forme d’extrait, ils le font avaler en nature : c’est du sperme, c’est de la poudre de « coudions de lièvre », qu’ils font entrer dans leurs philtres.

2° Suggestion à V état de veille. — Une suggestion exprimée peut produire, surtout lorsqu’elle est renforcée par des gestes ou des pratiques étranges, des effets beaucoup plus intenses que Pauto-suggestion.

Elle peut être faite d’une façon indirecte; c'est ainsi que souvent les empiriques suggèrent à leurs clients, qu’ils sont atteints de « mal donné ». Wier avait déjà remarqué les conséquences graves de ces révélations, il s’élevait avec raison contre ces «prêtres ou moines» guérisseurs, qui « se vantent impudemment de connaître la sacrée médecine : et encore qu’il soit certain que jamais ne la goûtèrent du bout des lèvres ». A ceux qui les consultent pour une maladie, « ils n’ont honte de répondre qu’elle procède de sorcellerie et d’enchantements (1). »

Il cite le cas d’un paracelsiste qui, « ne pouvant guérir un eschiatic/ue, dit qu’un charme empêchait les médicaments d’agir. »

Il sait aussi que certaines pratiqnes magiques, faites dans l’intention de guérir un malade, peuvent empirer son état. Dans une ville de Gueldres, en une abbaye, il y avait une sœur malade; le curé proposa de faire dire la messe sur le ventre de la femme. Le résultat, d’après l’abbesse elle-même, fut que la religieuse parut plus ensorcelée après qu’avant.

(i) Jean Wier, Loco cit., Livre II, ckap. XVII, p. 255.

Dans sa thèse, le docteur de Ferry nous montre combien de telles suggestions sont encore fréquentes aujourd’hui, et comment elles ont des conséquences graves. Parmi un grand nombre d’observations, dans lesquelles on voit intervenir les somnambules, nous notons l’observation d'une malade atteinte de délire hypochondriaque, \ la suite de la consultation d'un curé du Médoc, qui lui avait dit qu’elle avait du « mal donné » (l).

Les effets observas sont quelquefois déplorables. Un individu, soigné par M. Grasset, « devenait névrosique et aliéné parce qu’une somnambule lui avait prédit qu’il mourrait dans un an ». D’autre part, nous avons vu quelle avait été l’importance des révélations d’une devineresse dans l’affaire Jean Fort.

Souvent aussi la suggestion est faite directement du sorcier à sa victime, dans un but de vengeance.

M. G..., d’Arcachon, devait épouser la fille d’une prétendue sorcière ; mais il changea d’avis- et prit une autre femme. La sorcière le menaça de se venger. Un soir, G... était assis sur un tronc d’arbre, dans la forêt de pins : il s’entendit appeler par son nom ; il n’eut pas plutôt demandé qui l’appelait, qu’il entendit un bruit sec, comme si on avait enfoncé un couteau ou un poinçon dans un arbre mais personne ne répondit. G... fut effrayé, car il avait cru reconnaître la voix de la sorcière, lorsqu’on l’avait appelé. Il essaya de se lever, ce lui fut impossible; il dut rester une partie de la nuit assis sur le tronc d’arbre; il se tenait la tête entre les mains, car il lui semblait qu’un trouble étrange l’envahissait. Au bout d’un temps plus ou moins long, qu’il ne peut déterminer, il rentre chez lui. Mais tout ne devait pas être fini, il pensait bien que la vengeance de la sorcière ne s’arrêterait pas là. Il s’aperçut bientôt qu’il était complètement impuissant; il resta dans cet état plus de huit jours, et il 11e retrouva sa force virile

(D Dr do Pkrry, Loco cit ., Observation X, p. 148-151.

qu'a près l'intervention d’un prêtre de sa famille, en qui il avait confiance (*).

La suggestion peut également amener des troubles psychopathiques de la miction, il est des individus qui ne pourront uriner, si, peu de temps avant qu’ils n’entrent dans un urinoir, telle ou telle personne, qui a sur eux une certaine autorité, leur dit qu’il en sera ainsi. De tels phénomènes sont bien faits pour maintenir la croyance superstitieuse au maléfice du chevillement.

Une sorcière pouvait frapper certains de ses ennemis de paralysie, de mutité, de crises convulsives; cela ne nous parait pas étrange aujourd’hui, parce que nous savons que la moindre suggestion suffit à amener de tels troubles chez des hystériques.

Un sorcier peut amener chez certains de ses clients des troubles trophiques. Il peut guérir leurs verrues au moyen de traitements bizarres; Delbeuf a pu constater les résultats réels ainsi obtenus par une sorcière (2). Cela ne doit pas nous étonner; le docteur Gibert, du Havre, n’a-t-il pas publié l’observation de malades, dont les verrues ont disparu sous l'influence d’une suggestion faite à l’état de veille? (3).

M. le professeur Pitres n’a-t-il pas obtenu des résultats identiques, soit en donnant au malade de l’eau simple dont il devait soigneusement laver chacune de ses verrues le soir ayant de se coucher, soit en faisant extirper l’une des verrues, et en affirmant au sujet que toutes les autres devaient également disparaître ?

C'est également par la suggéstion, à l’état de veille, que s’expliquent souvent les fantasmagories que les sorciers faisaient passer sous les yeux de leurs admirateurs.

Qu’on n’aille pas alléguer que les sorciers opéraient souvent devant huit, dix personnes et* même davantage. La

(ij Résumé d’une observation personnelle.

(*) lîevue Rose, 189.3, p. 253.

(•<) Dr Gibert, La Suggestion à l’état de vaille (Annales de Psychiatrie, 1893, p. 27-28).

suggestibilité des masses est, en effet, plus grande que la suggestibilité de chacun des individus qui constituent ces masses. C'est ce que met très bien en lumière Gustave Lebon (l); de son étude, cet auteur ne craint pas de conclure, « que les observations collectives sont les plus erronées de toutes et que, le plus souvent, elles représentent l’illusion d'un individu, qui, par voie de contagion, a suggestionné les autres. »

D’autre part, on ne peut guère invoquer la plus ou moins grande intelligence des unités : « Dans les foules, c’est la bêtise et non l'esprit qui s’accumule. Ce n'est pas tout le monde, comme on le répète souvent, qui a plus d’esprit que Voltaire, c’est certainement Voltaire qui a plus d’esprit que tout le monde, si par « tout le monde « il faut entendre les foules. «

D’ailleurs le sorcier choisit très bien le milieu dans lequel il consent à opérer : il préfère un milieu où il y ait des femmes, des hystériques surtout. Il opère le soir, pendant la veillée qui suit une journée de grand travail, souvent aussi après le festin qu’on a l’habitude de faire à la fin d'une récolte. Il a expérimenté, le sorcier, que la fatigue augmente la suggestibilité de tout individu.

C’est là un fait que les savants modernes ont complètement élucidé.

Mosso a démontré expérimentalement que la fatigue s’accompagne d’anémie cérébrale et, par là même, de l'affaiblissement de la faculté de choisir entre les différentes sensations et les différentes images qui se présentent à l’esprit.

M. le docteur Tissié, de Bordeaux, a fait depuis quelques années, de nombreuses recherches sur la fatigue et sur l’état mental des sportmen. Parmi les nombreux documents que M. Tissié a bien voulu mettre à notre disposition, nous choisissons les faits suivants, qui prouvent comment, la fatigue

(ij Gustave Lebon, La Psychologie des foules.

peut augmenter la suggestibilité d'uu homme et le conduire jusqu’à l’halluci nation.

De Perrodil reste douze heures sur piste; à la huitième heure il présente une « idée franchement délirante, avec auto-suggestion » : il se croit une planète qui tourne autour du soleil, avec la piste comme écliptique; il voit sa « vitesse accélérée au périhélie» mais il la voit ralentir au virage, « par force attractive du soleil ».

A la neuvième heure, il a de l’amnésie par auto-suggestion : il devait chanter une chanson, mais il s’est dit qu'il allait sans doute l’oublier, et en effet, il l’a oubliée.

Dans la course de Paris-Brest et retour, on a vu se produire des phénomènes analogues; c'est ainsi que Jiel-Laval a présenté du dédoublement de la personnalité et de l’automatisme.

« La fatigue constitue, comme le dit M. Féré, une véritable, hystérie expérimentale momentanée, elle établit la transition entre les états que nous appelons normaux et les états divers compris sous le nom d’hystérie. On peut changer en hystérique un individu normal, en le fatiguant [l). »

Nous pouvons citer maintenant, comme exemple typique de suggestibilité collective, développée sous l’influence de l’attention expectante et delà fatigue, l’anecdote fort connue de l’équipage de la Belle-Poule :

« La frégate la Belle-Po-ule- croisait en mer, pour retrouver la corvette le Berceau, dont elle avait été séparée par un violent orage. On était en plein jour et en plein soleil. Tout à coupla vigie signale une embarcation désemparée. L'équipage dirige ses regards vers le point signalé et tout le monde, officiers et matelots, aperçoit nettement un radeau, chargé d’hommes, remorqué par des embarcations, sur lesquelles flottaient des signaux de détresse. Ce n’était pourtant q’une hallucination collective. L’amiral Desfossés fit armer une embarcation pour voler au secours des naufragés. En appro- (*)

(*) Féré, Semaine médicale , p. 102.

chant, les matelots et les officiers qui la montaient voyaient « des masses d’hommes s’agiter, tendre les mains, et entendaient le bruit sourd et confus d’un grand nombre de voix ». Quand l’embarcation fut arrivée, on se trouva simplement devant quelques branches d'arbres couvertes de feuilles arrachées de la côte voisine. Devant une évidence aussi palpable, l'hallucination s’évanouit (*). »

11 s’agissait là d’une illusion plutôt que d’une hallucination, mais des hallucinations complètes peuvent se produire dans des cas sembables. Que de prétendus mirages nedemandent pas d’autre explication ! Que d’oasis imaginaires créées par l’attention expectante et l’auto-suggestion dans l’esprit d’un premier voyageur et entrevues, pendant quelques instants. par toute une caravane fatiguée dès que le premier halluciné a poussé le cri : « l'oasis ! »

Et si nous ne voulions citer que des exemplesempruntés à la marine, nous pourrions rechercher les cas dans lesquels des équipages entiers ont vu distinctement « le vaisseau fantôme », après que la vigie l’avait signalé.

Tous les prestidigitateurs connaissent d’ailleurs parfaitement cette grande suggestibilité de la foule, et ils savent l’exploiter pour illusionner leur public, comme l’avaient fait et comme le font encore certains sorciers.

A côté de l’attention expectante et de la fatigue, il faut noter l’influence des boissons alcooliques :

« Les excito-moteurs, dont les plus répandus sont l'alcool et la morphine, ne font qu’augmenter le nervosisme et l’émotivité; ils paralysent l’attention et détruisent le jugement, aussi les conceptions les plus délirantes trouvent-elles crédit. La fatigue nerveuse, sous laquelle la nouvelle génération s’affaisse, a créé dans toutes les nations de l’Europe, un état endémique de suggestibilité ("2). »

(') Gustave Le Bon, Psychologie des foules , p. 30-31, Paris 1895.

(*) Dr Tissié, Association française pour l’avancement des sciences, 1894, p. 236.

Le sorcier* avait donc raison d’opérer le soir, sur des hommes fatigués, après de multiples libations; il achevait quelquefois de diminuer la résistance des spectateurs en brûlant dans l’appartementoii ils se trouvaient des parfumsauxquels il mélangeait diverses drogues.

Dans tous les cas il n’opérait qu’en présence des personnes près desquelles il jouissait d’un certain 'prestige ; il se défiait des sceptiques et des rieurs qui auraient pu compromettre à tout jamais sa réputation en jetant sur lui le ridicule.

3° Suggestion hypnotique. — Si la fatigue et les médicaments dépresseurs augmentent ainsi la suggestibilité d’un homme, c’est qu’ils le placent sur les confins de l’hypnose ce qui est naturel, puisque, comme l’a montré M. Glev par des expériences faites sur des grenouilles, il y a dans l’hypnose, comme dans la fatigue, une anémie cérébrale notable.

Si le sujet subit une action hypnotique réelle nous verrons tous les phénomènes précédents s’accentuer. La fascination qui a été étudiée et fréquemment reproduite par le docteur Brémaud (*), de Brest, n’agit qu’en plaçant le sujet dans une sorte d’hypnose superficielle. M. Brémaud prend un individu sain, un jeune homme, une jeune fille, il fait la prise du regard et aussitôt il peut faire de son sujet ce qu’il veut. Il lui dit : « Mange cette orange », et le sujet mange avec une satisfaction évidente la pomme de terre crue qu’on vient de lui donner et qu’il prend pour une orange; il lui dit encore, en lui tendant sa main vide : « Regarde ce beau bouquet de de fleurs », et le sujet voit une belle gerbe de fleurs dont il veut s’emparer.

Depuis quelques années tout le monde a pu voir Donato ou

Pickmann faire des expériences analogues sur les scènes de différents théâtres.

Personnellement nous avons fait quelques recherches de ce côté. Nous avons pu expérimenter pendant une quinzaine

(') Brémaud, Société de Biologie , 1883, p. 537 ot. 635.

de jours sur un excellent sujet, Marguerite D...; nous faisions la prise du regard tout en parlant avec notre sujet, qui n’était naturellement pas prévenu de ce que nous voulions faire : tout d’un coup Marguerite nous dit : « Ne me regardez pas ainsi, je ne sais pas ce que j’ai, mais j’ai mon regard rivé au vôtre ». La fascination était produite.

Nous avons pu reproduire, avec ce sujet, très accessible à la suggestion, la plupart des prouesses attribuées aux sorciers ; nous lui avons fait voir des chats et des chiens qui sortaient des murs; nous lui avons fait apparaître un de nos camarades qu’elle savait à- Paris; nous nous sommes rendu invisible; puis nous nous sommes dédoublé; elle nous voyait en deux endroits- de la chambre à la fois ; à la fin nous sommes apparu avec une auréole de feu autour de la tête, puis, décapité, tenant notre tête à notre main; dans la séance où nous avons fait cette dernière expérience, le sujet, blême de frayeur, a failli avoir une crise de nerfs.

Nous ne pûmes continuer longtemps ces expériences ; en effet, le sujet ne tarda pas à prendre l’habitude de « brûler les étapes » et de tomber directement en somnambulisme, sans s’arrêter à la période de fascination.

La suggestion hypnotique est habituellement la plus active. D’un mot, d’un geste, on peut souvent rendre un sujet amnésique, paralytique (1), muet, sourd, aveugle. On lui donne un verre d’eau simple, si on lui affirme que c’est de l’eau de Sedlitz, l’effet purgatif se produira ; si on lui dit que c'est de la chartreuse ou toute autre liqueur alcoolique, il la prendra avec plaisir ou en faisantlagrimace, suivant ses habitudes alcooliques ou non, et si on lui fait trop boire de cette pseudo chartreuse, il s’enivre !

On peut produire, chez certains sujets, des troubles plus étranges. Des épistaxis ont pu être provoquées, à heure fixe, par MM. Bourru et Burot, à Rochcfort; par M. Liégeois, à Nancy. MM. Bolirru, Burot. Habille écrivent avec un stylet

(') Hinkt et Fkré, Le tum piétisme animal , Paris 1887, p. 123.

mousse un nom sur le brns d’un sujet et quelque temps nprès, à heure déterminée, ils voient apparaître sur le bras du malade, au niveau des lettres qu’ils avaient écrites, des traces rouges et même de véritables hémorrhagies. L’urine, le lait, la sueur, les larmes, peuvent être accrues; les règles peuvent être avancées, retardées, augmentées, régularisées.

Des expériences de Focachon (*), il résulte qu’on peut produire la vésication, par suggestion, sans vésicatoire. Des expériences de Bernheim et de Gibier il résulte que l’action d un vésicatoire peut être annulée par suggestion et ces expériences ont été confirmées par MM. Liébault, Brulard et Liégeois.

De tels faits avaient été constatés depuis longtemps : Ilelmont avait constaté que l’influence de l’imagination pouvait s’opposer à l'action d'un émétique, d’un cathartique ou d’un vésicatoire (2).

Enfin, on peut faire croire au sujet qu’il est transformé en animal : « On voit des gens marcher ù quatre pattes, aboyer comme des chiens, d’autres miauler comme des chats, parce qu’on leur a suggéré qu’ils étaient chien ou chat, et cela avec un sérieux qui défie toute idée d’imitation et de supercherie (3). »

D’ailleurs il est assez facile de vérifierla bonne foi dusujet: qu’on lui suggère la présence d’un objet quelconque, qu’on interpose entre cet objet et son œil un appareil d’optique dont il ne connaisse pas l’action d’avance, il signalera le déplacement, le grossissement ou la déformation de l’objet, suivant que notre appareil d’optique sera un prisme, une loupe ou un verre cylindrique, comme si cet objet existait réellement dans l’espace.

Si nous suggérons la présence d’un point rouge sur une feuille de papier blanc et si nous enlevons rapidement

(p Faba.rt, Histoire de V Occulte , p. 332-337.

pj Helmont, De Lithiasi, c. 9. 102. Ephem. nat. cur ., dec ., 1, an II., obs. 70.

0) Dr Gibikr, Fakirisme occidental, Introduction XI.

cette feuille de papier, le sujet dénonce la présence d'un point vert sur la feuille blanche <[ui se trouvait au-dessous de la première et qui reste sous ses yeux.

Ce sont là des phénomènes d’optique peu connus du public et que notre sujet 11e saurait évidemment pas préciser, s’il n’avait pas une sensation réelle, s’il 11e faisait que jouer la comédie en notre présence.

Et les suggestions peuvent être données, non seulement pour être réalisées maintenant devant no ns. mais aussi, pour se réaliser dans dix heures, dans dix jours, dans cent jours peut-être. Le sujet ignore tout ; il a oublié au réveil tout ce qu’on lui a suggéré, et à l’heure dite, au jour fixé, la suggestion se réveillera dans son inconscient et se réalisera sous forme d’action ou d’hallucination.

Nous voyons immédiatement quel rôle l’hypnotisme a pu jouer dans la sorcellerie, car il ne faut pas s’imaginer que l'hypnose soit une découverte récente : n’avons-nous pas vu les fakirs, les sorciers annamites, les mandjebs,les sorcières arabes et les marabouts avoir recours aux pratiques de l’hypnotisme ?

N’oublions pas que l’hypnotisé est le plus souvent à la merci du magnétiseur; n’oublions pas, non plus, que telle femme qui, à l’état de veille, n'a aucune sympathie pour son magnétiseur, se trouve éprise de lui, en état second, et va jusqu’à lui faire des déclarations passionnées.

Nous verrons alors que tout n’est pas aussi vain qu’on pourrait le croire, dans les insanités, que contient le Petit- Albert : « Fixer une jeune fille dans les yeux », sous un prétexte quelconque, pendant le temps nécessaire pour dire un Ave Maria , ce peut être, dans certains-cas, parfaitement suffisant soit pour fasciner, soit pour hypnotiser complètement une personne. Nous avons remarqué que, chez deux de nos sujets, Marguerite D... et Elisabeth M..., il nous a fallu, pour obtenir une première fois, chez l’une l’état de charme, chez l’autre l’hypnose complète, moins de temps qu’il n’en faut pour dire un Ave Maria.

D ailleurs, AI. le docteur Brémaud ne dit-il pas qu’il a pu obtenir la fascination sur des sujets sains, «dans une période de temps, qui varie de quelques secondes à trois minutes?^) »

4° Actions à distance. — Les phénomènes de suggestion et d’hypnotisme que nous venons d’étudier semblent étranges au premier abord. 11 s'agit là de faits que nous n’aurions pu avancer, il y a moins d’un demi-siècle, sans nous faire traiter de fou par les savants des Académies. Aujourd’hui, grâce au courage de quelques chercheurs, de M. Bernheim, de M. Charcot et de leurs élèves, ces faits sont enfin entrés dans le domaine classique, dans la science officielle.

Nous allons être obligé de mettre maintenant le pied sur un terrain moins ferme, terrain qui n’avait été foulé jusqu'à ces dernières années que par quelques-uns de ces courageux pionniers de la science, de ces aventuriers, qui osent s’écarter des chemins battus, au risque de passer pour des originaux, des excentriques, sinon des hallucinés. Nous procéderons avec la plus grande circonspection ; nous n’oublierons pas les sages leçons que nous donne l'histoire des sciences ; nous nous rappellerons le sort de tous les novateurs ; les sorcières et les barbiers furent persécutés, bafoués parles doctes Purgons, cela n’a pas empêché le triomphe de la médecine, qui tire aujourd’hui un si bon parti des toxiques, et le succès parfait de la chirurgie: Galilée fut raillé, emprisonné, traité de fou, pour avoir dit que la terre tournait : « Et cependant elle tourne » ; le magnétisme rejeté, méprisé par toutes les Académies, rentre triomphalement dans la science sous le nom d’hypnotisme ; « un fou» a l’idée de faire marcher sans chevaux, en se servant d’eau bouillante, une immense file de voitures sur des gros barreaux de fer ; une commission de gens sérieux, après un simulacre d'examen, déclare le projet scientifiquement impossible à réaliser ; et cependant les chemins de fer sillonnent le monde

(>) Dr Bremaud, Comptes rendus de la Société de Biologie 1883, p. 635.

entier ; c'est aussi ce malheureux Burcq, qui a retrouvé Faction des métaux appliqués à l'extérieur ; on le traite de fou et de charlatan; et cependant la métalloseopie acte reconnue réelle; et bon nombre de talismans métalliques du moyen-âge n'agissaient peut-être pas autrement que les plaques de Bureq ; enfin, pour nous mettre en garde contre le défaut de juger a priori, rappelons-nous l'aventure ridicule de ce pauvre Bouillaud qui niait la possibilité du phonographe, refusait d’écouter et allait jusqu’à prendre entre ses doigts le nez de celui qui présentait l’appareil, parce qu'il pensait qu'il ne pouvait y avoir là qu’un effet de ventriloquie.

Nous nous séparerons donc complètement de ceux-là qui, ayant la fatuité de connaître tous les phénomènes de la nature, rejettent a priori tout fait qui ne cadre pas avec leur théorie. Nous nous rappellerons avec Claude Bernard que les théories ne sont que des liens qui servent à unir des faits communs, des hypothèses passagères qui expliquent dix faits, en font découvrir dix autres et tombent enfin devant dix nouveaux faits, pour faire place à de nouvelles théories.

Nous ne voulons donc rien nier a priori, mais nous ne voulons rien affirmer sans preuves; nous nous contenterons donc, le plus souvent, d’étudier d’une façon tout à fait impartiale les théories et les faits mis en avant par les divers savants qui explorent le domaine de l'occulte.

A coté des moines et des inquisiteurs qui voyaient le diable partout, à côté des médecins qui rapportaient tout à la folie du maléficié et du sorcier, à côté d’autres médecins plus modernes qui invoquent l'hallucination et la suggestion, il y a toujours eu des hommes, des savants qui ont soutenu que dans certains casle sorcier avait une action réelle, àdistance, sur le maléficié.

Paracelse prétendait que l’esprit du maléficié était fixé dans l’image qui le représentait, par la volonté du sorcier, et là, « obligé de subir » tout ce qui plaisait à son ennemi de lui infliger : puis l’esprit reportait ces tourments à son corps.

Déplus, l’auteur admettait que la volonté de nuire pouvait réellement atteindre un ennemi. « Cette volonté ferme et . déterminée est la mère qui engendre l’esprit malfaisant^).»

Paracelse avait connu la théorie de l’influence des astres sur les hommes; Van Ilelmont et un grand nombre d'astrologues et d’illuminés invoquèrent, bien avant Mesmer et ses disciples, l’influence astrale pour expliquer l'action des sor-

tilèges.

Il se trouva également, au temps de Delrio, des auteurs qui comparèrent l’action du toucher des sorciers, à l’action de la torpille et du fer aimanté ; Delrio s’empressa de combattre des théories -aussi subversives, qui ne laissaient plusde place pour ce pauvre Satan ((i) 2).

Mais ce furent surtout les disciples de Mesmer qui prétendirent expliquer l’action des maléfices : pour les uns, le sorcier fut un magnétiseur qui faisait passer son fluide à travers des substances toxiques ; pour d’autres, les maléfices n'agissaient que parce que le sorcier modifiait le champ magnétique du maléficié, au moyen de plantes ou d’animaux chargés de fluides, tel^que le chat et le crapaud.

Pour d’autres, enfin, il ne fallait faire intervenir que la volonté du magnétiseur qui agissait, soit directement au moyen du fluide, soit par l’intermédiaire d’objets magnétisés.

A) Action des médicaments cl distance. — La plupart de ces théories commençaient à tomber dans l’oubli lorsque MM. Bourru et Burot observèrent, à Rochefort, sur plusieurs malades, l’action des médicaments à distance. Un tube fermé contenant une substance médicamenteuse, dont la nature est ignorée du sujet et de l’expérimentateur, est approché d un sujet, qui tantôt est endormi, tantôt est éveillé, suivant la sensibilité plus ou moins grande qu’il peut présenter. Les

(i) Paracelse, De ente spiritum, chap. V.

(*.) Delrio, Logo citoAo, p. 46-47.

médicaments dans de telles conditions produisent leur effet spécifique. C’est ainsi que l’ipéca donne des nausées et des vomissements (*). Des expériences multiples et variées sont faites à Rochefort en présence d'un grand nombre de médecins : MM. Luys (“2), Dècle, Chazarain, de Paris; Dut'our, de Saint-Robert (Isère); de Rochas, reproduisent les mêmes expériences sur des sujets divers.

Au point de vue spécial qui nous occupe, nous devons noter l’action de l’eau de laurier-cerise, qui mettait le sujet en extase et lui donnait des hallucinations religieuses, et surtout l’action de la valériane, qui donnait au sujet l’hallucination qu’il était changé en chat ou du moins lui faisait prendre les allures de cetanimal. Cet effet avait été observé par MM. Bourru etBurot sur leurs deux principaux sujets et par M. de Rochas sur son sujet Benoît; mais c’est le docteur Dufour qui a observé le résultat le plus net : « Un paquet de racines de valériane, placé sur la tête, sous un fort bonnet de laine, pour éviter d’agir sur l’odorat, produit des actions mentales absolument inconcevables. Au bout de peu d’instants, T... prend un air étonné, il a le regard fixe, il paraît guetter quelque chose; si une mouche passe, il la suit des yeux. Il quitte même sa chaise pour la poursuivre. « Qu’avezvous? lui demande-t-on. — Rien, mais je suis tout drôle, je ne comprends rien à ce qui se passe, ne bougez pas les pieds, nous dit-il, il me vient une idée de les prendre ». Ses épaules se soulèvent, il fait le gros dos, ses doigts forment la griffe par moments, puis il se laisse aller à terre, marche à quatre pattes, court sous les lits et les tables, joue comme un chat avec un bouchon ou tout autre objet mobile à sa portée. »

Ces phénomènes semblaient pouvoir expliquer ces prétendues métamorphoses en bêtes, ces maléfices variés que, d’après la légende, les sorciers pratiqueraient en plaçant

(Ç Bourru et Burot, La suggestion mentale et l’action à distance des substances toxiques et médicamenteuses, Paris 1887.

(2) Luys, Les émotions dans l’état d’hypnotisme et V action à distance des substances médicamenteuses ou toxiques , Paris 1890.

Régnault

clans les vêtements ou sous le lit du maléflcié des plantes diverses. Les conséquences pouvaient être graves, car les cantharides semblaient agir à distance et donner une excitation génitale intense : la noix vomique produisait ses effets toxiques, et on aurait pu se croire à la veille du jour où on pourrait empoisonner un homme sans faire pénétrer les toxiques dans son organisme.

Les expériences sur l’action des médicaments à distance furent reprises par différents médecins et entre autres par M. Jules Voisin, lequel opéra sur V..., le malade qui avait servi de premier sujet. à MM. Bourru et Burot.

On n’obtint aucun résultat; il est vrai que le sujet avait été pris par M. Voisin dans les conditions où les opérateurs de Rochefort, eux non plus, n’obtenaient pas de succès : à Rochefort le sujet restait éveillé ; à Paris il était préalablement endormi par M. Voisin; à Rochefort le sujet n'a été trouvé sensible û l’action des médicaments que lorsqu’il avait une hémiplégie droite; à Paris le sujet n’avait plus qu’une anesthésie droite (4).

La plupart des médecins parisiens admirent que le sujet avait été suggestionné inconsciemment par les opérateurs de Rochefort et leurs partisans.

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