E X PIÎ R I ENG ES PERSONNELLES
Vous plaçant à notre point de vue spécial, nous avons voulu nous faire une opinion personnelle sur l’action à distance de la valériane. Vous avons fait quelques tentatives infructueuses sur des sujets à l’état de veille. Nous nous sommes alors livré depuis deux ans à des recherches beaucoup plus complètes sur nos sujets hypnotiques. Vous avons d’abord tenté vingt expériences réparties sur six sujets différents : cinq femmes et un homme, nous avons placé 10 grammes de racines de valériane dans un flacon, fermé par un simple bouchon de liège; nous
(') Bourru <t Burot, Loc. cit., p. 177.
avons placé ce flacon dans un foulard, tantôt à droite, tantôt à gauche du cou du sujet.
Quant à notre sujet, dans quatre expériences il était en léthargie; dans toutes les* a litres il était en somnambulisme.
Le temps d’application de la substance active a été de dix minutes.
Nous avons toujours tenu à opérer seul pour éviter la moindre suggestion, «qui pourrait provenir de l'attitude, des gestes ou des paroles échappées à l'entourage.
Dans ces conditions, dix-neuf de nos expériences ont totalement échoué : le sujet est resté impassible.
Dans la seule expérience où nous ayons observé quelques mouvements ou paroles du sujet, voici ce qui s’est passé: Marguerite B... était en somnambulisme, étendue, immobile, dans son lit. Cinq minutes après l'application de la valériane, elle commence à s’agiter et dit : « Que de papiers, que de papiers! quel monceau de papiers ! » Elle se tourne sur le côté gauche ; le flacon se trouve déplacé, nous voulons le remettre en place, près de la région mastoïdienne ; Marguerite nous égratigne légèrement au bras. Puis elle a une hallucination : « Oh ! les beaux arbres ». Lentement elle se met dans la position genu-pectorale ; par ce mouvement elle fait venir le flacon sous ses narines, elle dit alors : « Que d’eau, que d’eau, je ne veux pas rester au milieu de cette eau. »
Notre sujet se retourne, s’étend sur le dos dans son lit et reste immobile. quoique nous laissions agir la valériane encore pendant cinq minutes.
Deux nouvelles expériences, faites quelques jours plus tard sur Marguerite. furent infructueuses, elles rentrent dans les dix-neuf expériences précédentes.
Nous avons aussi fait quatre expériences sur deux sujets, avec deux grammes d'extrait de valériane, nous n’avons pas eu plus de succès.
Que pouvons-nous conclure de ces expériences ? Que le phénomène signalé par MM. Bourru et Burot repose sur des erreurs dans l’interprétation de faits ? Non pas. Nous nous sommes bien rapproché autant que possible des conditions dans lesquelles opéraient les expérimentateurs de Roche-
fort; mais nous n’avons pas fait nos observations sur les mêmes personnes : chacun sait combien les phénomènes psycho-physiologiques varient avec les individus. Nous pouvons seulement dire que si elle existe réellement , l’action des médicaments à distance doit se faire bien rarement sentir, puisque sur une série de 24 expériences, portant sur 6 sujets différents, nous n’avons pas pu obtenir un seul résultat absolument net.
B) Suggestion mentale. — Certains auteurs ont voulu expliquer, par la suggestion mentale, les faits signalés par MM. Bourru et Burot ; ces expérimentateurs ont objecté qu’ils ont obtenu des résultats qu’ils n’attendaient pas et quelquefois même des résultats absolument contraires à leur attente.
Cette même théorie de la suggestion mentale semble, de prime abord, pouvoir expliquer l’action d’un grand nombre de maléfices : aussi a-t-elle été invoquée dans ce but par quelques auteurs.
Avant d’étudier les faits de suggestion mentale, il est peutêtre bon de préciser les termes que nous aurons à employer, de façon à éviter toute équivoque.
Une suggestion peut être définie « une opération, qui produit un effet quelconque sur un sujet, en passant par son intelligence (4) »; on voit, dès lors, quel abus on fait du mot suggestion, lorsqu’on le met en avant pour expliquer tous les phénomènes de l’hypnotisme. Voici une jeune paysanne qui n’a jamais entendu parler ni du magnétisme, ni d’hypnotisme; nous faisons chez elle la prise du regard ou nous lui pratiquons l’imposition des mains sur le front : elle tombe en hypnose et présente tous les phénomènes de la léthargie, de la catalepsie, du somnambulisme; elle se laisse piquer sans protester, elle est anesthésique; on lui donne des suggestions qu’elle accomplit; on la réveille, on lui
( i) Binet et Féré, Le Magnétisme animal , Paris, 1887.
demande ce qui vient de se passer, elle ne sait pas, elle a tout oublié. Où voit-on de la suggestion en tous ces phénomènes ? L'idée d’associer à notre action hypnotique les phénomènes de sommeil, d’insensibilité, d’oubli, etc., n’a jamais passé par l’intelligence du sujet.
Quant à la suggestion mentale, on peut dire, avec M. Ch. Richet, qu'elle « consiste dans la transmission de la pensée d'un individu à l’autre, en dehors de tout phénomène appréciable à nos sens normaux, à notre perspicacité normale, si vive qu'on la suppose, avec une corrélation telle quele hasard ne suffit pas à l’expliquer». On voit qu’elle diffère considérablement de la suggestion ordinaire ; il eût peut-être été préférable de donner à un tel phénomène le nom d'action mentale à distance ou de télépsychie ; mais, puisque en fait de langage il suffit de s’entendre sur le sens des mots qu’on emploie, conservons le terme défectueux consacré par l'usage, après l’avoir défini.
L’action de la volonté à distance avait été signalée par de nombreux magnétiseurs, mais des recherches précises n’ont été faites que depuis quelques années.
Il faut d’abord mettre hors de la question les liseurs de pensées, qui cherchent un objet caché en se mettant en relation matérielle, appréciable, d’une façon quelconque (par le contact de la main, par l’intermédiaire d’une planche élastique. sur laquelle marchent les deux opérateurs, etc.), avec une personne qui sait où cet objet est caché. MM. Gley et Richet ont démontré que le liseur de pensées était alors guidé vers le but par les mouvements inconscients de l’homme avec lequel il est en contact.
Quant aux expériences de M. Capper, qui aurait deviné la pensée d’une personne, sans se mettre en rapport avec elle, nous ne pouvons en parler, parce que, à notre connaissance, aucune étude scientifique n’a été faite sur cet expérimentateur.
Nous devons dire d’ailleurs que les expériences de ce genre, qu’on ose présenter au public d’un théâtre, nous inspirent peu de confiance.
On sait quelle est l'importance de l'attention dans les observations de psycho-physiologie; tout le monde connaît l’exemple classique du soldat, qui, dans l’ardeur du combat, est grièvement blessé, et cependant ne s’aperçoit point de sa blessure; l’attention de ce brave, en se concentrant tout entière sur les péripéties de la bataille, a augmenté l’étendue du vaste champ de l’inconscient, ou, du moins, du subconscient, dans lequel vient s’enclaver le phénomène douleur, avant d’avoir pu atteindre la conscience nette et précise.
L'action mentale à distance, si elle existe, doit produire des effets assez faibles, qui iront souvent s’engloutir dans l’inconscient, si l’attention du sujet est détournée par une conversation, par des voix ou des bruits divers, comme c’est le cas dans une salle de théâtre. Pour la même raison, il semble bon d’opérer en dehors des services de cliniques dans lesquels le sujet est soumis à des distractions continuelles de la part de ses voisins.
Les meilleurs résultats devront donc se produire lorsqu’on opérera sur un sujet isolé, au moment où on le croira seul, et où on pensera qu’il ne se livre à aucun travail trop absorbant.
C’est dans de telles conditions qu’ont opéré, le plus souvent, les expérimentateurs qui ont obtenu des succès.
Ochorowicz dit être arrivé, en concentrant sa pensée sur un ordre donné, à provoquer des mouvements et même des actes chez certains sujets (*).
M. Richet a pu, par un acte de sa volonté, endormir une malade à distance et la faire venir vers lui.
M. Iléricourt a observé une malade, sur laquelle il exerçait son action « d’une extrémité à l’autre d’une chambre », puis « d’une pièce à une autre pièce », et enfin d’une maison ù une autre maison.
M. Gibert et Janet, au Havre, ont pu endormir par sugges-
(Ù Ochorowicz, La Suggestion mentale , Paris, 1887.
tion mentale une malade, Léonie, qui se trouvait a 500 mètres du pavillon où ils opéraient : sur vingt-deux expériences ils ont eu seize succès a précis et complets. »
M. Richet a repris ces expériences sur ce même « sujet » : k La première expérience fut faite avec M. Janet au Havre. Sans que Léonie lesût, nous convînmes de rendormira 3 h. 1/2, étant chez nous. Nous nous rendîmes près d elle à 4 heures et la trouvâmes endormie. Elle s'était endormie a 3 h. 50. Comme c’était à peu près l’heure où on l’endormait d’habitude, nous essayâmes le lendemain de l’endormir plus tôt soit à 2 h. 45. Je me rendis chez la malade à 4 heures; elle dormait depuis 3 h. 5. ■»
A Paris, M. Richet tente neuf expériences sur Léonie et obtient cinq succès.
En parlant des bonnes expériences cet auteur dit :
« Deux hypothèses seules se présentent : il y a eu simple hasard ou action véritable à distance. Il est bien difficile d'admettre la première hypothèse : celle d’un hasard pur et simple. D'autre part, je me suis entouré des précautions les plus minutieuses pour éviter la supercherie, le soupçon, l’éveil de la perspicacité, qui est si grande chez ces malades.
» Reste donc l’action à distance.' Or, ma réussite, dans des conditions aussi sévères que possible d’expérimentation, me force à reconnaître son existence (*). »
De nombreuses recherches ont été faites depuis quelques années non seulement sur l’action mentale quePhypnotiseur peut avoir sur son sujet, mais encore sur la communication de pensée entre deux personnes éloignées, qui n’ont jamais été hypnotisées ni l’une ni l’autre: de nombreuses expériences qui semblent probantes ont été publiées dans les Annales des sciences psychiques.
Qu’il nous soit permis maintenant de rapporter quelquesunes de nos expériences personnelles :
Ô) Ch. Richkt, Hypnotisme à grande distance, communication à la Société de psychologie physiologique {Revue d’Hypnotisme, Ici' janvier 1888).
Observation IV
Suggestion à distance.
Elisabeth M..., vingt ans, hystérique, a été endormie par nous pour la première fois en juin 1894, par fixation du regard pendant quelque8 instants.
Dans deux séances, le 25 juin et le 1er juillet nous faisons diverses expériences classiques; le 3 juillet, nous parlions de suggestion mentale avec un de nos amis, le docteur B..,
Il nous demande de tenter une expérience sur Elisabeth, qui demeurerait à, 1.500 mètres environ du lieu où nous nous trouvions.
Nous y consentons avec plaisir et demandons à notre ami de nous fixer lui-même une heure :
« Pourquoi ne pas opérer dès maintenant?» nous dit-il. Nous nous représentons alors par la pensée l’appartement d'Elisabeth, nous nous voyons près d’elle et lui ordonnons de dormir. Nous concentrons notre pensée sur cet ordre pendant dix minutes, de 1 h. 50 à 2 heures. Puis en terminant nous donnons mentalement l’ordre du réveil.
Nous ne voyons notre sujet que deux jours plus tard. Avant que nous ayons le temps de lui dire un seul mot, Elisabeth nous déclare qu’elle ne veut plus se laisser endormir par nous « parce que cela lui attire des ennuis». Elle nous raconte alors que le mardi 3, vers deux heures après-midi elle avait senti sa tète devenir lourde, comme lorsque nous l’hypnotisions; elle avait essayé de lutter contre le sommeil qui l'envahissait, mais en vain : tout ce qui l'entourait avait disparu, elle n’avait plus vu que nous qui agissions sur elle. Elle s’était réveillée parce que nous Payions voulu, et, à son réveil, elle a eu l'impression qu'elle venait défaire un rêve. Elle avait perdu connaissance pendant un quart d’heure environ.
Nous perdîmes Elisabeth de vue, elle quitta Bordeaux et il ne nous fut pas loisible de répéter sur elle cette première expérience.
En 1895, nous nous promenions dans l'Exposition de Bordeaux, avec
un de nos amis, M. Léon P..., nous aperçûmes Elisabeth qui tenait une petite boutique de verrerie; elle nous reconnut et nous salua de loin.
Nous allâmes nous installer, notre ami et nous, à la terrasse d’un café, situé à 50 mètres environ de notre ancien sujet. M. P — qui avait connaissance de nos expériences antérieures, nous demanda si nous croyions avoir encore conservé quelque pouvoir d’action sur Elisabeth, depuis quatorze mois, que nous ne l’avions pas hypnotisée. Ne pouvant en juger a priori, nous priâmes notre ami de nous aider à en faire l'expérience. Pour éviter les causes d’erreur, qui auraient pu provenir d’une hyperesthésie auditive de notre sujet, nous priâmes M. P... d’écrire sur une carte de visite ce qu'il voulait que nous fassions faire â notre sujet, il écrivit : « Lui faire porter la main à la nuque »; nous regardâmes dans la direction de notre sujet, puis sans faire aucun mouvement sensible, nous concentrâmes notre volonté sur l’ordre donné. Elisabeth, qui tenait un verre à la main, lit passer plusieurs fois ce verre d'une main dans l’autre, comme si cet objet l'eût gênée ou agacée. Elle leva le bras jusqu'à la hauteur de l'épaule, puis le laissa retomber le long de son corps; elle le leva à nouveau, et, avec quelque hésitation, se plaça la main sur la nuque, puis la laissa retomber.
Notre ami nous écrivit encore : « Lui faire prendre entre les doigts le lobule de l’oreille droite. »
L’expérience réussit, mais incomplètement ; le sujet prit le lobule de son oreille gauche.
Observation Y Suggestion à distance.
En septembre 1894 nous avons fait de curieuses expériences avec Marguerite I)..., sur laquelle nous avions produit facilement la fascination. Nous devions passer plusieurs fois par jour, aux heures les plus variées, sous les fenêtres de Marguerite : lorsque nous arrivions à l’extrémité de la rue dans laquelle elle demeurait et que nous nous trouvions alors à plus de quarante mètres de sa maison, nous pouvions rester là un temps indéfini (nous y sommes resté par curiosité jusqu’à un quart d'heure) sans voir Marguerite apparaître à sa fenêtre : dés que
par la pensée nous nous imaginions être près d’elle, lui donnant l’ordre de regarder dans la rue. nous la voyions apparaître. Sur dix expériences nous n’avons eu que deux échecs : l’un, un jour que le sujet était absorbé par une conversation pleine d’intérêt pour lui ; l’autre, un jour qu'il était plongé dans la lecture d’un roman passionnant.
Et il n’y a pas à invoquer le hasard ici; Marguerite ne se mettait presque jamais à sa fenêtre et la coïncidence entre le moment où elle s y mettait, sans savoir pourquoi, presque malgré elle, avec notre présence dans la rue, était tellement frappante, • que notre sujet, auquel nous n’avions naturellement pas parlé des expériences auxquelles nous nous livrions sur elle, nous fit elle-même cette remarque : « C’est vraiment étrange ; depuis quelques jours je me sens, à certains moments, l’envie d'aller regarder par la fenêtre, envie que je n'avais jamais autrefois. et chaque fois, je suis sûre de vous voir passer dans la rue. »
Observation VT
Sommeil cl visions oniriques provoqués par suggestion
à dislance.
Marguerite B..., vingt-six ans, est mise par nous en hypnose superficielle, par prise du regard, le 30 mai 1895. Les suggestions à réalisation post-hypnotique et en particulier les hallucinations réussissent très bien avec ce sujet. Nous avons tenté sur elle des expériences de suggestion mentale à distance ; nous ne saurions mieux faire que de transcrire notre journal d’expériences :
G juin, 2 : heures après-midi. Je verrai Marguerite B... ce soir; je veux essayer de l'endormir à distance (distance approximative: 1.200 mètres/ .Je magnétise un fragment de lettre écrite par elle et je veux, de 1 h. 50 à 1 h. 55 que Marguerite dorme. Vers 2 h. 20 je retire ma suggestion.
7 juin. J’ai vu Marguerite hier soir, à 8 h. 30; je lui demande : « Qu’avez-vous fait cette après-midi », elle me répond: « Après déjeuner j’ai lu un roman ; vers 2 heures ou 2 h. 15, j'ai senti mes yeux qui me piquaient, j'ai senti mes paupières se fermer malgré moi et je me suis
légèrement assoupie, quoique je fasse des efforts pour continuer ma lecture. » »
— Combien de temps avez-vous dormi ?
— Je ne sais pas exactement, mais il y avait déjà assez longtemps que j’étais réveillée, lorsque 3 heures ont sonné.
— Et ensuite, qu'avez-vous fait?
— J’ai continué la lecture de mon roman jusqu’à 5 heures; alors je me suis endormie pendant une heure, mais sans sentir mes paupières s’alourdir, et se fermer malgré moi, comme à 2 heures.
D'ailleurs, il ne s’agissait pas du même sommeil : la seconde fois, j'ai dormi beaucoup plus profondément et naturellement que la première fois.
— Etes-vous sujette à vous endormir ainsi, en lisant?
— Nullement, cela ne m’arrive presque jamais.
.Te mets Marguerite en hypnose, elle me déclare que le sommeil dans lequel elle se trouvait à 2 heures était beaucoup « plus léger » que celui dans lequel elle se trouve actuellement.
.Te réveille le sujet, je puis lui donner des hallucinations par suggestion à l’état de veille : Je fais apparaître un petit chien, je me rends invisible. Je produis à volonté, d’un geste, mutité, paraplégie, hémiplégie. contracture.
Je remets mon sujet en hypnose : j’essaie de suggérer mentalement une pensée, puis la vue d’une personne : pas de résultat. Il m'est difficile de fixer mon attention sur une idée ou une image fixe ; c’est ce que me fait remarquer le sujet.
Je tente la suggestion mentale d’un mouvement: levez le bras gauche, Marguerite lève aussitôt le bras gauche; mais elle n'a pas conscience de la suggestion, elle croit agir librement.
Le 11 juin. Vers 2 heures après-midi, j’ai pensé faiblement à endormir Marguerite, mais j'ai chassé cette idée, voulant remettre l’expérience à plus tard. A 11 h. 15 du soir je veux qu’elle dorme et qu’elle me voie, je m’endors avec cette idée.
Le 13 juin, à 1 h. 15, j’essaie d’endormir mon sujet par suggestion à distance. J’y pense une seconde fois, moins fortement, vers 3 h. 45.
Le 13, 8 h. 30 du soir. Marguerite nr apprend qu’elle est devenue très
paresseuse. Mardi (1 1), entre 2 heures et 2 h. 15, elle a senti ses paupières s’alourdir et elle s'est endormie malgré elle. Aujourd’hui (15), après son déjeuner, elle a lu pendant une heure, après quoi elle a travaillé jusque vers 4 heures; alors elle s’est endormie de sommeil hypnotique.
Mais ee qui l'a le plus frappée, c’est que mardi (11), après s’être couchée vers 1) h. 30, elle s'était endormie paisiblement : « Entre 11 heures et minuit, vers 11 h. 30 je crois, dit-elle, j’ai rêvé de vous, je
vous ai vu , vous êtes resté cinq minutes près de moi ; quand vous
êtes parti, je n’ai pas pu m’empêcher de dire : vous partez déjà, tant je croyais que mon rêve était la réalité ; cela m'a même tellement frappé, à cause de la netteté de l’apparition, que je me suis réveillée à demi, juste assez pour avoir l’idée d’allumer une bougie afin de vérifier qu’il n'y avait bien personne dans ma chambre, mais je n’ai pas*eu le courage de me soulever sur mon oreiller, je me suis rendormie profondément. »
— Comment savez-vous qu’il était 11 h. 30?
— C’est que j’avais entendu sonner 11 heures et que j'ai été éveillée lorsque l'horloge a sonné minuit.
J’insistais pour faire préciser l’heure, car j'étais persuadé que je n’avais tenté l’expérience qu’après minuit. Je fus fort étonné de constater sur mon journal d’expériences que j’avais bien opéré à 11 h. 15. c’està-dire entre 11 heures et minuit.
Observation VII.
Hallucinations provoquées à distance.
Berthe G... appartient à une famille de névropathes ; l'une de ces tantes s’est suicidée dans un accès de folie ; sa nièce a des crises d'hystérie ; elle même n’a aucun stigmate d’hystérie. Elle prétend jouir du don de prévisions dans son sommeil.
Elle a été très souvent placée par nous, en hypnose, sans qu'elle le sache. Elle n’est pas très suggestible : cependant on produit assez facile-
ment chez elle des hallucinations à l’état de veille, par suggestion, à réalisation post-hypnotique.
On peut également lui donner des hallucinations par suggestion à l’état de veille, nous avons pu lui faire apparaître différents objets ou différentes personnes soit dans des glaces, soit à l’exemple des marabouts et des magiciens, dans un miroir magique formé par un verre d’eau.
Nous avons essayé de lui donner des hallucinations par suggestion à distance. Nous opérions, lorsque nous la croyions couchée et endormie.
Nous avons pu lui apparaître ainsi à l'heure voulue, à l’endroit de son appartement déterminé par notre suggestion ; elle nous a vu, alors qu'elle était dans une sorte d’état hypnagogique ; l’impression fut tellement vive, que le réveil complet s’en suivit.
Une autrefois nous lui avons donné aussi une hallucination onirique, qui lui déplut ; l’impression produite par ce demi-rêve fut telle que notre sujet resta quelque temps fâché contre nous,
Dans une troisième et une quatrième expériences, nous voulûmes donner à Berthe des hallucinations auditives, lui faire entendre certains bruits, comme des coups frappés. L’expérience réussit si bien que le sujet se réveilla, crut entendre les bruits, alors qu'il était parfaitement à l’état de veille, et il fut fort effrayé.
Deux expériences ont totalement échoué.
En dehors de nos expériences, Berthe ne se rappelle nous avoir vu mêlé à ses rêves que deux ou trois fois, Mais alors il s’agissait de rêves ordinaires, se passant dans un milieu imaginaire, en dehors du lieu où se trouvait le sujet, et l'impression produite n’a pas été comparable à celle qui, dans nos expériences, allait jusqu’à provoquer le réveil et à faire continuer l'hallucination à l'état de veille.
De tels résultats nous obligent à adopter la conclusion de M. Richet : la suggestion mentale existe.
Mais il faudrait se demander maintenant si les sujets, préalablement hypnotisés, y sont seuls sensibles ; plusieurs savants, M. Boirac(1) entr’autres, ont fait des expériences sur
(p U0111A.C, Une nouvelle méthode d’expérimentation pour vérifier l’action nerveuse à distance (Annales de psychiatrie, novembre 18Ü5, p. 324-33U) .
ce sujet et pensent que l'hypnose préalable n'est pas nécessaire. Nous-même avons fait quelques recherches dans ce sens, mais il nous paraît bon de faire de nouvelles séries d'expériences avant de nous créer une opinion ferme sur cette question.
Quant aux théories mises en avant pour expliquer l’action de la volonté à distance, elles sont légion.
Pour les spiritualistes et les spirites, il est facile d'admettre que la communication de pensée immatérielle se fasse d’un esprit à un autre directement.
Maisily a des théories plusscientifîques:voici uneexplication qui pourra satisfaire ceux qui admettent que la pensée n'est qu’une vibration des cellules cérébrales, ou du moins, qu'à toute pensée correspond un mouvement vibratoire déterminé. Il faut d’abord se rappeler une expérience de physique:
Plaçons, non loin les uns des autres, toute une série de diapasons, donnant des nombres variables de vibrations.
Supposons que parmi tous ces diapasons il y en ait deux à donner le même nombre de vibrations; si on fait vibrer l’un d’eux, l’autre se mettra à vibrer également, et pendant ce temps tous les autres diapasons, qui pourront être interposés entre ceux-ci, resteront immobiles et silencieux.
Si nous trouvons deux hommes dont les cellules cérébrales vivent harmoniquement, soit par le fait du hasard, soit parce que l’un d’eux, le magnétiseur, a su imposer son rythme à l'autre, au magnétisé ; leurs cerveaux pourront peut-être se trouver vis-à-vis l’un de l’autre, dans les mêmes conditions que nos deux diapasons : toute pensée vive qui fera vibrer l’un d’eux pourra faire vibrer l’autre sans impressionner les différents cerveaux qui se trouveront sur le parcours de la vibration.
C'est ainsi qu’ « une vibration s’échapperait d'un cerveau,
pour aller, sans intermédiaire visible, impressionner un
autre cerveau, et cette vibration transmettrait avec elle la
pensée Q). »
(<) Bourru ktBurot, Lor. rit., p. 158-159,
G) Force neurique rayonnante. — La suggestion mentale rentrerait, d’après les explications précédentes, dans la théorie de la force neurique rayonnante. C’était à cette dernière théorie que MM. Bourru et Burot donnaient la préférence, pour expliquer l'action des médicaments qu’ils avaient observée. Cette théorie a déjà servi à expliquer d'autres actions à distance, elle a été soutenue par Bailly (4) et par Baréty (“2), dont les expériences ont été, en partie, vérifiées par M. Dumontpalier.
On s’est plu à comparer le système nerveux à une pile, etee qu'on appelle l'influx nerveux à des courants fluidiques ou vibratoires. Les phénomènes électriques, qui se passent dans les membres en contraction, sont bien faits pour corroborer cette opinion. On a bientôt comparé l’homme à un aimant ou à un solénoïde, et nombreux sont les auteurs qui pensent avoir "démontré d’une façon convaincante la polarité humaine.
Autour de chaque homme, comme autour de chaque aimant, il doit exister un champ magnétique , ce serait là une sorte d’atmosphère nerveuse que l’homme emporterait avec lui partout. Chaque personne serait influencée par tout objet ou toute autre personne qui se trouverait assez près d'elle pour modifier son champ magnétique. C’est par une telle modification que s'expliquerait l’action des médicaments à distance et aussi la sympathie ou l’antipathie de telle personne pour telle ou telle autre personne.
Pour démontrer la probabilité de l’existence d’un champ magnétique autour de chaque homme, on peut invoquer différents faits.
Un hystérique est paralysé du côté droit; on approche de lui, à son insu, un aimant, et la paralysie est transférée du côté gauche.
0) Bailly, Thèse, 1868.
(*) Baréty, (de Nice), Des propriétés d’une force particulière du corps humain (force neurique rayonnante) connue vulgairement sous le nom de magnétisme animal, Paris 1887.
On suggère à un individu hypnotisé d’accomplir tels ou tels actes en se servant de son bras droit; si on le laisse agir, il accomplit bien la suggestion, mois-si on approche de lui un aimant, il y a transfert : il accomplira la suggestion en se servant de son bras gauche'. La modification qui se produit ici, dans la répartition de l'influx nerveux, n’est-elle pas analogue è la modification que produirait l’aimant dans un champ magnétique quelconque ?
Mais voici des expériences qui semblent tout d'abord plus difficiles à expliquer; elles sont tellement délicates, que nous ne saurions les résumer : nous les rapporterons donc en détail :
Transferts d’une personne à une autre.
Il se présente un jour à la consultation de M. le docteur Charcot, à la Salpêtrière, une jeune fille, qui venait des environs de Paris et qui n’était jamais entrée dans l’hospice. M. Charcot l’examine et porte le diagnostic d’hémiplégie hystérique. Séance tenante, on la fait asseoir sur une chaise et on dissimule sa présence au moyen d’un écran, puis on va chercher dans la salle des malades une hystérique hypnotisable. On la place derrière l’écran, de telle sorte qu’il lui soit impossible de savoir quelle est la personne assise de l’autre côté de l’écran, et on l’hypnotise. Au bout d’une minute au plus, la malade hypnotisée était hémiplégique à son tour. Notons d’autre part que cette expérience a été répétée plusieurs jours de suite et que la malade, au bout de quatre jours, a été complètement débarrassée de l’hémiplégie dont elle était atteinte depuis plus d’un an.
Voici encore quelques expériences, qui sont peut-être plus saisissantes. Une jeune fille, indemne jusqu’alors, sauf une hémianesthésie, de toute manifestation hystérique, et qui n’avait jamais été endormie, est hypnotisée un jour. Le lendemain, M. Babinski cherche à lui faire reproduire par transfert, en se plaçant dans les conditions sus-énoncées, des manifestations hystériques, soit produites par suggestion, soit spontanées. Toutes ces expériences réussissent d’une façon parfaite. Or, ce qu’il y a de particulièrement remarquable c’est que la malade a repro-
duit ainsi, et cela avec la plus grande exactitude, des accidents hystériques, entre autres le mutisme et l’hémispasme glosso-labié, dont elle
n'avait jamais été atteinte autrefois, à aucune période de sa vie, et dont les caractères sont assez complexes pour nécessiter, môme de la part d’un médecin, qui veut les connaître, une étude approfondie.
Il est de toute évidence, pour M. Babinski, qu'il ne peut être question dans de pareilles expériences de suggestion ou de simulation ; mais l'auteur se contente, pour le moment, de constater les faits, sans en donner l'interprétation (1). »
Ne dirait-on pas, avec quelque raison, qu’il se produit dans ces faits, qui rappellent les transferts des sorciers, une sorte de phénomène d’induction ?
M. Luys a pu faire des transferts au moyen de ses couronnes aimantées : il a remarqué que si l’aimant agissait sur un individu, cet individu réagissait aussi sur l’aimant.
Expériences sur V action des couronnes aimantées .
Voici « ce qui se passe dans l’application de couronnes magnétiques sur les êtres vivants non hypnotisés.
« La couronne étant placée sur la tète d’un sujet frappé d’hémiplégie, un échange magnétique s’opère, ipso facto , entre les effluves radiants de son cerveau et la couronne aimantée. Celle-ci emmagasine l’état magnétique du cerveau sous-jacent, si bien que, après l'avoir laissée en place, pendant quelques minutes, si on prend cette couronne et si on la place sur la tète d’un sujet en état hypnotique, il y a un véritable transfert à distance de cet état cérébral hémiplégique communiqué à la couronne, et, au bout de quelques minutes d'application, le sujet récepteur, (pii doit être en léthargie, par changement de personnalité devient hémiplégique du même côté que le véritable malade, se plaint, parle de la même façon que lui et présente une identité complète de symptômes.
(i) Paul Richkr et Gilles de la Tourettk, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, art. « Hypnotisme », p. 115-116, Dechambre-Lereboullet, Paris 1889.
Régnault
Au réveil, toutes traces de cette hémiplégie accidentelle disparaissent instantanément.
Des états cérébraux extra-physiologiques* des troubles encéphaliques variés, tels que vertiges, étourdissements, sensation d’épuisement, de dépression générale, des terreurs vagues liées à la neurasthénie, peuvent être ainsi dérivés à l’aide de couronnes magnétiques et transférés sur des sujets en état hypnotique...
Ce que j’ai dit de la possibilité du transfert de certains états encéphaliques, paralysies, vertiges, céphalalgie, se répète, avec la même fidélité, pour le transfert des états psychiques (1). »
La couronne aimantée emmagasinerait donc les vibrations cérébrales du malade; elle pourrait être influencée par un homme, comme elle le serait par un champ magnétique puissant.
Ces dernières expériences ont une grande importance pour expliquer les faits réels produits par les sorciers.
Il ne faut pas oublier que le sorcier, homme généralement très nerveux, doit se représenter d’une façon très vive l’effet qu'il veut produire (hallucination d'un ennemi, guérison d’un malade); il se sert très souvent de charmes, dans lesquels entrent de la poudre d'aimant; il pourrait se faire ainsi, que le charme qu’il place près de son ennemi, que l’amulette qu’il remet au malade, seraient chargés de sa suggestion. L'on comprendrait aussi quelle action réelle aurait une amulette chargée de la suggestion de nombreux opérateurs, de nombreux croyants.
Il faudrait pouvoir vérifier directement l'existence du champ magnétique humain; certains sujets hypnotiques, qui prétendent distinguer les deux pôles d’un aimant, grâce à la couleur bleue ou rouge qu’ils voient se dégager de chaque pôle, déclarent bien voir des effluves se dégager du corps
(i) Docteur J. Luys, De l’action des couronnes aimantées dans le traitement des maladies mentales et nerveuses {Annales de Psychiatrie et d’Rypnologie , 1893, p. 289-203).
humain, bleus à gauche, rouges à droite (1). Mais les affirmations des sujets entraînent difficilement la conviction des savants.
On aurait bien observé quelques sujets, comme Angélique Cottin, dont la présence aurait pu faire dévier une aiguille aimantée; mais de tels cas sont rares.
Grâce à ses procédés électro-biographiques, M. Narkievicz lodko, dè Xad-Niemen, pense avoir démontré que la force nerveuse peut s’extérioriser, ou du moins qu’un homme possède un champ magnétique réel. Cet expérimentateur a, en effet, observé sur ses photographies de doigts d’individus, des radiations variables avec l’état de santé de ces individus, mais toujours très nettes. Il n’observe de radiations analogues qu’autour des aimants, et non autour d’objets dépourvus de pouvoir magnétique (-).
M. le docteur Baraduc a fait aussi diverses expériences, dans lesquelles il a vu la force nerveuse ou force vitale extériorisée impressionner des plaques photographiques.
Pour les théoriciens qui admettent l’existence du champ magnétique humain, il est assez facile d’expliquer l’action attribuée à certains charmes.
Un fragment d’aiguille aimantée devient lui-même un petit aimant, lorsqu'il est séparé de l’aiguille; de même un fragment de corps humain pourrait conserver quelque temps ses propriétés magnétiques. Si on modifiait par différents procédés le champ de ce fragment, et si on le plaçait en un endroit tel que la personne à laquelle il appartient passe tout près assez fréquemment, chaque fois que cette personne passerait,
(•) Dr Luys a De la visibilité directe des effluves cérébraux» ( Annales de Psychiatrie, 1893, ]>. 224-229).
De Rochas, Extériorisation de la Sensibilité , Paris, 1895. Les forces non définies.
(*) Journal de Magnétisme , mars 1896 (Expérience de M. le docteur Narkievicz lodko).
Decrespe, L’extériorisation de la force nerveuse et les travaux de M. Xarhievicz lodko, Paris, 1890.
elle verrait son propre champ magnétique modifié par l’influence du fragment.
Enfin, si un morceau de fer doux est placé près d’un aimant, il acquiert lui-même, momentanément, la propriété d'un aimant, il a lui-même son champ magnétique, qui ne saurait être modifié sans que le champ de l’aimant se modifie à son tour. Certaines substances joueraient vis-à-vis du corps humain le même rôle que le fer doux vis-à-vis de l’aimant; parmi ces substances se trouveraien t celles qui sembleraient absorber la force nerveuse des sujets, telles seraient l'eau, le lait, le sang, les corps gras.
Avec une telle théorie il serait facile d’admettre l’action réelle de la charge , c’est-à-dire de ce charme dans lequel entrent de la cire, des cheveux et des ongles de la victime, souvent aussi des toxiques et de la poudre d’aimant, et que le sorcier enterrait dans un endroit fréquenté par le maléficié.
La charge aurait un champ magnétique qui modifierait désavantageusement le champ magnétique du maléficié, chaque fois qu’il passerait en cet endroit.
Jusqu’à ces derniers temps, il n’y avait là que des théories; actuellement, on prétend pouvoir donner une preuve expérimentale de l’envoûtement ainsi compris.
Le colonel de Rochas reconnaît, après Reichenbach et d’autres auteurs, l’existence de la polarité magnétique du corps humain et l’existence réelle d’effluves se dégageant de ce corps (1). Il reconnaît ensuite qu’au moyen de passes répétées, faites chez un sujet hypnotisé, on peut déterminer des états spéciaux, qu’il appelle états profonds de l’hypnose (2). Il reconnaît plus tard que, dans certains de ces états, tandis que l’anesthésie persiste au niveau de la peau du sujet, comme dans la léthargie, il se produit une véritable extériorisation de la sensibilité : si le magnétiseur fait le geste de
(!) De Rochas, Les forces non définies , 1887,
(2) De Rochas, Etats profonds de l'hypnose, Paris, 1892.
pincer le sujet, à une .certaine distance de la peau, celui-ci se plaint de douleur. Un sensitif peut voir alors une couche brillante très mince « suivant, à 3 ou 4 centimètres en dehors de la peau, tous les contours du corps ». Si on continue la magnétisation, le sensitif « voit se former autour du sujet une série de couches équidistantes séparées par un intervalle de G à 7 centimètres (le douille de la distance de la première couche à la peau) et le sujet ne sent les attouchements, les piqûres et les brûlures, que sur ces couches, qui se succèdent parfois jusqu’à 2 ou 3 mètres, en se pénétrant et en s’entrecroisant, sans se modifier, au moins d’une façon appréciable, leur sensibilité diminuant proportionnellement à l’éloignement du corps (4). »
Si on place dans le champ sensitif du sujet certaines substances telles que de l’eau, de la gélatine, de la cire, des corps gras, ces substances se chargent de sensibilité, « comme le sulfure de calcium se charge de lumière», et elles rayonnent « jusqu’à ce que l’énergie qui leur a été communiquée soit épuisée ». Si nous éloignons ensuite la substance sensibilisée et lui faisons subir une certaine modification, le sujet peut se ressentir de cette modification si nous sommes dans les conditions régies par la loi suivante : « Si, pour une action mécanique d’intensité i, le rayon du champ du sujet est R et celui de la substance sensibilisée R’, le sujet percevra les actions mécaniques d’intensité égale à i exercées soit sur la substance elle-même, soit sur un 'point quelconque du champ de cette substance, tant que la distance entre le sujet A et la substance B sera inférieure ou égale à R -j- R’; mais, quand cette distance sera supérieure à R-f- R’, il y aura un espace où l’agent sera en quantité insuffisante pour transmettre les vibrations d’intensité égale ou inférieure à i, et la sensation ne se transmettra plus. La communication se rétablira dès qne les deux champs, définis comme ci-dessus, se toucheront de nouveau. »
P) Dr Rochas, Extériorisation de la sensibilité , Paris, 1895, p. 54.
Habituellement la sensation est perdue par le sujet dans le point de son corps le plus rapproché de l’objet sensibilisé; mais M. de Hochas a pu obtenir des localisations beaucoup plus exactes : il a implanté, dans la tête d’une statuette de cire sensibilisée, une mèche de cheveux coupée sur la nuque du sujet pendant le sommeil; quand il «tire les cheveux fixés dans la cire », après s’être « placé hors de la vue » du sujet, celui-ci se retourne en disant : « Mais, qui est-ce qui me tire les cheveux ? »
Il photographie un sujet extériorisé, Mme Lux, avec une plaque au gélatino-bromure, préalablement chargée de la sensibilité du sujet; il « donne un coup d’épingle sur l’image de Lune des mains, Mme Lux s’évanouit ». Revenue à elle, cette dame se plaint de s’être sentie piquée à la main : «deux ou trois minutes après, apparaît une raie rouge avec légère dépression de la peau à l’endroit sensible. »
M. de Rochas endort un sujet en faisant des passes sur une effigie de cire sensibilisée; il réveille le sujet en soufflant sur cette même figurine; il fait toutes ces opérations à l’insu de ce sujet.
L’extériorisation de la sensibilité a été vérifiée parle docteur Luys C1) et aussi par le docteur Encausse. Ce dernier a obtenu une cloque en approchant un fer rouge d’une zone de sensibilité située à cinquante centimètres du corps physique du sujet. Personnellement, dans seize expériences tentées sur huit sujets différents, nous avons essayé de sensibiliser soit un verre d’eau, soit de la stéarine : nous n’avons eu à • noter que des échecs.
M. de Rochas avait observé l’extériorisation de la sensibilité chez certains sujets à l’état de veille. M. Durville prétend pouvoir, au moyen de procédés qu’il n'indique pas, extérioriser la sensibilité d’un individu sans le faire entrer en hyp-
(p Jüsi-Sicaki) de Plauzoles, Les expériences du Dr Luys et deM. de Rochas sur l’extériorisation de la sensibilité ( Annales de Psychiatrie, 1893, p. 51-57).
nose. lin fin M. Boii*ac a observé l’extériorisa lion de la sensibilité chez des sujets à l’état de veille.
On peut rapprocher de ces phénomènes un cas de « réviviscence de la sensibilité du membre amputé chez un sujet en état hypnotique » cité par M. le docteur Luys. Il s’agit d’un homme de vingt-huit ans, menuisier, auquel on a fait, il y a cinq ans, une désarticulation complète du petit doigt de la main droite. Les piqûres et les pincements pratiqués là où était le doigt amènent des douleurs (1 *).
M. Mawroukakis (*) a reproduit les expériences de M. de Rochas au moyen de la suggestion, mois de telles expériences ne prouvent rien, car de ce que, parsuggestion, on puisse reproduire un phénomène, il ne s’ensuit pas que ce phénomène ne puisse pas exister réellement.
M. le docteur Crocq (3), de Bruxelles, prétend qu’il n’y a, dans « la pseudo-extériorisation », « qu’un phénomène physique très simple, tel que : vibrations de l’air, température de l'objet approché du corps. »
M. le docteur Joire, de Lille, avait décrit, dès 1892, dans le Précis de neuro-hypnologie . un phénomène analogue aux faits signalés par M. de Rochas. Pour lui il y a hyperesthésie du sujet et aussi « intervention active de l’agent transmetteur » :
« Cette intervention de la part de l’expérimentateur, nous dit-il, peut être involontaire et inconsciente; elle consiste en une influence nerveuse, qui agit à distance, mais dont nous ne connaissons ni la nature, ni le mécanisme. C’est pourquoi je tiens à ne pas la désigner sous un autre nom que l’énoncé même du fait : influence nerveuse à distance. »
En invoquant cette explication, M. Joire nous ramène à la théorie d’après laquelle le sorcier agirait réellement sur sa victime, non pas tant par les moyens physiques qu’il emploie
(i) Revue d’hypnotisme, août 1894.
û) Revue d’ Hypnotisme, novembre 1893.
(■') Revue d’ Hypnotisme, janvier 1894.
que par une action réelle qu’il pourrait exercer lui-même , à distance, sur le maléfleië.
Paracelse préconisait bien une semblable théorie lorsqu'il disait : « La volonté ferme et déterminée engendre l’esprit malfaisant. »
Mais la théorie de l’intervention active du sorcier ne prit un aspect scientifique que le jour où Reichenbach prétendit avoir démontré l’existence de l’od. On fit alors jouer un grand rôle à ce qu’on appelle le grand agent magique, à ce qu’on a désigné sous le nom de matière radiante et à ce que les physiciens appellent l’éther.
Pour le maître magiste, Eliphas Lévy : « L’instrument des envoûtements n’est autre que le grand agent magique luimême qui, sous V influence d’une volonté mauvaise, devient alors réellement et positivement le démon.
- « Le maléfice proprement dit, c’est-à-dire l’opération cérémonielle en vue de l’envoûtement, n’agit que sur l’opérateur et sert à fixer et à confirmer sa volonté, en la formulant avec persévérance et effort, les deux conditions qui rendent la volonté efficace.
» Plus l’opération est difficile ou horrible, plus elle est efficace, parce qu’elle agit davantage sur l’imagination et confirme l’effort en raison directe de la résistance (l). »
« Les envoûtements des sorciers peuvent être comparés à de véritables empoisonnements d'un courant de lumière astrale. Ils exaltent leur volonté par des cérémonies, au point de la rendre venimeuse à distance, mais ils s’exposent le plus souvent à être tués les premiers par leurs machines infernales (2). »
Il est intéressant de rapprocher de cette théorie les idées de Théophile Gautier : « La pensée, dit cet auteur, est une force qui peut tuer comme l’acide prussique, comme l'étincelle de la bouteille de Leyde, quoique la trace de ses ravages
(fi Eliphas Lévy, Loc. cit., t. I, p. 297.
(-) Eliphas Lévy, Logo citato, tome II, p. 241.
ne soit pas saisissable aux faibles moyens dont la science vulgaire dispose (1). »
Henri Rivière, dans son roman, La Possédée, fait énoncer par son héros, le docteur Horace Vermond, une théorie analogue aux précédentes : « L’envoûtement n’était qu’une image matérielle de l'hostilité cérébrale et systématique dont le sorcier poursuivait sa victime. Les sorciers étaient des gens éminemment nerveux. Avant d’entrer en crise, ils avaient la ferme volonté d’agir contre leur ennemi ; alors leur cerveau obéissant, bien qu’il ne fût plus contrôlé par 1 intelligence, à la direction qu'elle lui avait imprimée et qui subsistait plus ou moins longtemps, se servait de l’odyle comme d’un instrument de mort Ç2). »
Les spirites ont prétendu que c’était un méchant esprit préalablement évoqué qui dirigeait le périsprit du sorcier vers sa victime.
Certains occultistes ont fait intervenir l’action d’un être embryonnaire, d’une larve, d’un élémental ; ce ne seraient guère là que des sortes dé centre de force dans la matière radiante (3).
Mais laissons là ces esprits et ces larves hypothétiques et revenons aux théories purement physiques.
On a expliqué de la façon suivante, comment la force nerveuse du sorcier, extérorisée, pouvait atteindre le maléflcié ; tout être, tout objet qui se déplace laisse derrière lui une traînée de particules matérielles qui lui appartiennent; c’est grâce à de telles particules qu’un chien peut retrouver les traces laissées par son maître quelques heures plus tôt. Si nous avons des cheveux, des ongles, des morceaux de vêtement d’un individu, nous sommes reliés à cet individu par une traînée de particules organiques, laissés d’une part, par la relique que nous possédons, sur le chemin qu’elle a par-
ti) Théophile Gautier, Avatar, Paris 1882.
(*) Henri Rivière, La Possédée, Paris 1863, p. 164-165.
(*) Marius Decrespe, Les Microbes de V Astral, Paris 1895.
couru pour venir jusqu’à nous, d’autre part, par le propriétaire de cette relique, sur le chemin qu’il a parcouru depuis qu’il est séparé de l'objet que nous possédons. C'est en suivant une telle traînée, un tel fil conducteur, que la force nerveuse du sorcier irait frapper le maléficié (*). Ce serait également par la voie d’un tel conducteur que les somnambules pourraient quelquefois voir les personnes dont elles possèdent des cheveux, et que les sorciers pourraient guérir à distance les personnes dont ils possèdent quelques reliques.
Jusqu’à ces dernières années, ces théories d’action à distance ne reposaient que sur un petit nombre de faits dont l’authenticité était mise en doute. Aujourd’hui il en va tout différemment ; de nombreuses expériences ont été faites par Grookes et par le docteur Gibier; enfin actuellement de nombreux savants multiplient leurs expériences sur Eusapia Paladino.
En 1854, le comte Gasparin avait observé des soulèvements d’objets sans contact; en 1869, la Société dialectique de Londres avait étudié les faits spirites et reconnu l'existence de mouvements d’objets sans contact.
On avait reproché à la plupart des observateurs de s’être laissé halluciner : Crookes prit de nombreuses précautions et employa des appareils enregistreurs; il eut des résultats positifs; c’est ainsi que Home pouvait modifier le poids d’un objet placé dans une balance, tout en se tenant à une certaine distance, sans entrer en contact, en aucune façon, avec cette balance.
Des phénomènes, beaucoup plus nets ont pu être observés depuis quelques années sur Eusapia Paladino : dans une demi-obscurité ce « médium » italien appuie sa main sur une table; on voit bientôt la table s'élever rapidement à « 0m,30 au moins au-dessus du sol, horizontalement , les
(i) Mariu.s Decrespk, On peut envoûter, Paris 1893. La matière des œuvres magiques, Paris 1894.
quatre pieds étant simultanément détachés du sol ». Le sujet lui-même est élevé en Pair et transporté sur la table, avec sa chaise, sans qu’il ait fait aucun mouvement capable de produire ce transport : c’est là un cas de lévitation qui rappelle les phénomènes analogues produits autrefois par Simon le Mage, de nos jours par Home.
Pendant qu’on maintient immobiles les bras et les jambes d’Eusapia, « un petit piano, jouet d’enfant, du poids de 903 grammes, et dont le clavier comprend douze notes », se transporte seul dans l’espace, d’un endroit à un autre. Pendant que ce même piano joue un air, « on voit les touches s’agiter sans qu’une main paraisse agir sur elles. »
Une main apparaît, fait sentir son contact à plusieurs expérimentateurs, elle laisse des traces de doigts sur un papier couvert de noir de fumée, elle imprime sa forme dans de la terre glaise; pendant tout ce temps, deux expérimentateurs n’ont lâché ni les mains, ni les pieds du médium, qui gémit et est en « transe ».
Le moulage de cette main mystérieuse, fluidique, qu’Eusapia appelle « la main de John », n’est pas comparable au moulage de la main du médium. La main de John est beaucoup plus petite que celle d’Eusapia.
Pendant que le médium fait de telles expériences, un observateur peut quelquefois avoir « l’impression nette d’un courant froid s’échappant des cheveux du médium et qui est semblable à celui qu’on ressent près d’une machine électrostatique à influence. »
Tels sont les principaux phénomènes que pourrait produire Eusapia.
M. Cesare Lombroso est le premier savant qui oiteu le courage d’étudier officiellement le médium italien. Ce professeur était un incrédule qui avait fort malmené les spirites dans plusieurs de ses ouvrages, et en particulier dans Pazzi ad Anomcili (les Fous et les Anormaux). Voici comment il fut amené à étudier les faits spirites.
« Après avoir entendu quelques savants nier dos faits d'hypnotisme, comme la transmission de la pensée, la transposition des sens, qui. pour être rares, n’en sont pas moins positifs, et que j’avais constatés de visu je fus amené à me demander si mon septicisine à l’égard des faits spirites
n était pas de même nature que celui des autres savants pour les phénomènes hypnotiques (1). »
Des expériences convaincantes furent faites à Naples en présence de MM. Lombroso et Tamburini en 1891.
Depuis lors Eusapia a opéré en présence de plusieurs réunions de savants : elle a été observée en particulier à Milan, en 1892, par MM. Aksakoff, le docteur en physique Ermacora, le professeur Richet, le professeur Césare Lombroso;
A Naples, en 1893, parM. Wagner, professeur de zoologie à Llnstitut anatomique de Saint-Pétersbourg;
A Varsovie, en 1893-94, dans 40 séances, par M. Ochorowicz, plusieurs médecins et un ingénieur électricien;
A Carqueirane et à Vile Roubaud , par M. Ségard, médecin principal de la Marine, par MM. Lodge, Ochorowicz et Myers ;
A Cambridge, en 1895, par MM. Myers, Sidwig et Hodgson.
A VAgnelas, par MM. le colonel de Rochas, le professeur Sabatier, le docteur Dariex, Maxwell, deGramontet de Watteville.
A Cambridge, Eusapia, malade, n’eut guère que des insuccès, dans toutes les autres réunions, elle produisit des effets analogues ou identiques à ceux dont nous avons parlé» d’après les termes mêmes du compte rendu des expériences de l’Agnelas.
De son côté le docteur Paul Joire a fait des expériences sur plusieurs sujets, et, en 1895, il est arrivé à considérer, comme démontré, qu’un homme peut extérioriser sa force nerveuse, pour agir à distance, soit sur les objets, soit sur
(9 Récit deM. Lombroso (Annales des sciences physiques, cité par M. de Rochat, L’ extériorisation de la motricité, p. 34.
les personnes qui l’entourent, et aussi pour provoquer, par suggestion mentale, des hallucinations sur des personnes qui se trouvent près de lui c1) .
De tels phénomènes avaient été signalés depuis longtemps par les magnétiseurs et les occultistes; quelques femmes qui possédaient la propriété d’exercer une action répulsive ou attractive sur les objets qui les entouraient, avaient même été observées par des savants, nous pouvons citer entre autres : en 1846, Angélique Cottin, de Bouvigny (Orne), (lui fut observée par les docteurs Tanchou, Lemonier, Beaumont-Chardon, puis par Arago, au moment où les phénomènes qu'elle présentait, tout en restant encore parfaitement sensibles, commençaient déjà à diminuer.
En 1858, Honorine Séguin, dont les propriétés furent étutucliées par le docteur Pineau; en 1884, un sujet qui a été observé par M. Ch. Féré et dont les doigts « attiraient les corps légers, tels que fragments de papier, rubans, etc. (2). »
On a rapproché de ces différents phénomènes les faits que certaines personnes prétendent avoir observés dans les maisons dites hantées : coups .frappés, mouvements d’objets sans contact apparent, bris d’objets mobiliers; et on a pu penser que de tels effets pouvaient être produits par un médium extériorisant sa force nerveuse, soit involontairement, soit volontairement, c’est-à-dire par un sorcier.
Des groupes ésotériques divers se sont organisés pour étudier les phénomènes occultes : ils n'ont peut-être pas fait avancer la question autant qu’on aurait pu le présumer. Il y a à cela plusieurs raisons : des questions d’ambition et de doctrines ont fait se séparer les membres dirigeants de l’un de ces principaux groupes, et un certain nombre de groupes plus ou moins rivaux se sont trouvés créés.
Cette division n’est pas faite pour amener la coordination
(i) Expériences du docteur Paul Joire ( Reçue d’hypnotisme, octobre 1895).
(*) Propres médical , 1893, cité par de Rochas, Extériorisation de ia sensibilité, p. 447.
d’un grand nombre d’expériences et faire avancer l’étude de la question.
Déplus, ces groupes, peu difficiles sur le choix de leur correspondants ou de leurs adhérents, ont reçu dans leur sein des mystiques, qui font des recherches, non pas par
curiosité scientifique, mais dans le but de prouver l’exactitude de telle ou telle croyance à laquelle ils se rattachent par avance. G est ainsi qu’on est étonné de trouver dans certains de ces groupes, à côté d’hommes tels que Crookes, Y\ allace, Edison, Hartmann, des dégénérés mystiques, qui compromettent les groupes dont ils font partie, par leurs idées plus ou moins délirantes.
Joignons à cela que tous ces occultistes cachent sous des formules bizarres des faits ou des théories souvent fort sim-
ples : c’est qu’en effet ils emploient des expressions empruntées, soit à l’antiquité païenne, soit aux illuminés et aux cabalistes du moyen-âge. Cette façon de faire, a, selon eux, un avantage, c’est d’empêcher les connaissances positives qu’ils possèdent de tomber entre les mains de « profanes », qui pourraient peut-être en abuser : ils n’ont pas complètement tort; il est probable par exemple, que, si la formule de la préparation de la dynamite n’était pas tombée dans le domaine public, il n’y aurait pas tant de dynamiteurs; il est certain également que si les pratiques du magnétisme et de l’hypnotisme n’étaient pas vulgarisées à outrance, comme elles le sont, les neurologistes ne trouveraient pas aussi souvent,parmileurs clients, des malades atteints d’hypnophobie, ou rendus aliénés par les manœuvres de magnétiseurs inexperts et imprudents.
Mais cette façon mystérieuse qu’ont les ésotériques de présenter les faits, jette le discrédit sur leurs recherches : nombreux sont les savants qui n’ont que quelques heures à consacrer aux études d’occultisme, ils se trouvent dès le premier jour en présence de formules qu'ils ne comprennent pas, parce qu’ils n’en ont pas la « clef ». Les théologiens du moyen-âge considéraient comme œuvre de Satan
toutes les formules qu’ils ne pouvaient déchiffrer; certains positivistes de nos jours considèrent comme œuvre de fous les formules qu’ils ne peuvent comprendre, faute d’études préliminaires, études qui sont toujours très longues.
Les occultistes nous diront peut-être qu’il faut avoir la patience de briser l’os pour en goûter la « substantiflque moelle »; mais il n’y a souvent rien ou presque rien sous les enveloppes résistantes qu’ils nous présentent : l’os est trop souvent sec et creux.
Pour ces différentes causes réunies, les ésotériques ont été généralement considérés jusqu’à nos jours comme étant tous des « illuminés », des « hallucinés », des « dégénérés ». Il en a été de même des rares savants qui ont eu le courage de s’occuper d’occultisme. Il est vrai que les uns et les autres peuvent facilement se consoler des jolies épithètes qu’on leur donne : ils se trouvent en excellente compagnie; tous les novateurs n’ont-ils pas été traités de fous? De plus, M. Max Nordau ne dit-il pas que les « dix mille «Français « supé- . rieurs » sont des dégénérés ? (4)
Avant déjuger un savant, il serait peut-être bon d’examiner si les faits qu’il prétend avoir observés sont exacts ou erronés; or c'est ce qu’on ne fait pas, ne dit-on pas couramment, en parlant des phénomènes occultes : « Il faut être fou a priori pour s’occuper de telles questions ?
En présence d’un tel parti pris de juger, sans examen préalable, il est difficile de ne pas passer pour aliéné. Si un homme se contente de suivre les sentiers battus, d’imiter ce que font les autres hommes, de répéter ce qu’ils disent, d’accepter ce qui passe pour être de sens commun, n’est-il pas un esprit faible ou un dégénéré, qui n’a guère su s’élever au-dessus de l’état mental de son ancêtre, le singe, ou de son cousin le perroquet ?
Si, au contraire, un homme se lance dans la brousse scien-
fi) Max Nordau, Dégénérescence , traduction Dielrich, t. I, p. 5, note,
tifique, ou seulement dans les sentiers peu frayés, n’est-il pas un excentrique, un original, un fou ?
Si nous nous laissions prendre par ce dilemme, ne faudrait-il pas conclure avec Pascal (encore un fou, celui-là); « les hommes sont si généralement fous, que ce serait être fou par un autre tour de folie que de ne pas être fou. »
Il nous faut donc être plus large d’esprit; examinons les fai/s qu’on nous présente, sous le couvert de quelque théorie que ce soit; laissons de côté, pour un instant, les théories quelles qu’elles soient; examinons le fait en lui-même, observons, expérimentons et voyons, quel qu’absurde qu’il puisse paraître, si ce fait existe réellement.
N’oublions jamais cet excellent conseil de M. Liébault : « On doit, avant de parler sur des choses que l’on ignore, les soumettre à l’examen, quand même elles paraîtraient contradictoires avec les connaissances acquises : on ne doit rejeter que ce qui est mathématiquement absurde (4). »
Retenons aussi cette excellente pensée du docteur Julien Pioger : « 11 ne faut jamais oublier que la théorie, l’idée, doit toujours se plier aux faits et non les faits à la théorie ou à l’idée que nous nous en faisons (2). »
Nous aurions voulu pouvoir faire de multiples expériences sur les transferts, sur l’extériorisation de la sensibilité et de la motricité, en attendant le jour où un voyage dans l’Inde nous permettrait de faire des expériences sur l’extériorisation de la trophicité et constater s’il est vrai que les fakirs puissent, en tombanten transe devant la graine d’une plante, faire germer cette plante et lui faire atteindre, en quelques heures, des dimensions qu’elle n’atteindrait normalement qu’en un grand nombre de jours.
Malheureusement le temps nous a manqué pour faire de si longues recherches; nous avons dû nous contenter de faire
(') L)r Liébault, Thérapeutique suggestive ( Revue d’hypnotisme, janvier 1894).
(s) Dr Julien Piocer, La Vie et la Pensée , 1894.
les quelques expériences que nous avons relatées, sur la fascination, l'hypnose, l’action des médicaments à distance, la suggestion mentale et l’extériorisation de la sensibilité.
Nous sommes allé aussi, depuis trois ans, dans un certain nombre de réunions spirites, pour observer des faits tels que la lévitation, les mouvements imprimés à distance à des objets divers, sans contact apparent. Nous n’avons pu observer que des faits vulgaires de « médianimisme inférieur », relevant soit de la suggestion, soit de l’automatisme du médium.
Nous avons donc dû nous contenter le plus souvent de résumer d'une façon impartiale les expériences et les théories de différents auteurs. Nous n’avons guère fait qu’essayer de mettre la question au point. Nous pouvons conclure de notre étude sur les maléfices, que nous pouvons diviser actuellement ces malades en trois grandes catégories.
Dans une première catégorie, nous classerons les maléficiés qui n’ont, en rien, subi l’action du sorcier : ce sont des malades dont la nature du trouble pathologique a été méconnue. ce sont des aliénés, ce sont des intoxiqués, ou bien encore des victimes de l’auto-suggestion.
Dans une seconde catégorie, nous classerons les malades qui ont subi une action indirecte de la part du sorcier : ce sont les victimes d’une intoxication, d’une suggestion à l’état de veille, d'une suggestion hypnotique, d’une suggestion mentale. Dans cette catégorie devrait rentrer plus tard, si le transfert parles couronnes aimantées, l’action des médicaments à distance ou l'extériorisation de la sensibilité venaient ù être définitivement démontrés, tous les malades dont on aurait modifié le champ magnétique.
Dans une troisième catégorie, nous placerions les malades que le sorcier aurait atteint par son activité propre, en extériorisant sa force nerveuse, si l’exactitude des expériences faites sur des sujets, comme Eusapia, venait à être confirmée d’une façon certaine.
Régnault
0) RESPONSABIEI l’É DES MALÉFICIÉS
Maintenant, que nous avons passé en revue toutes les espèces de maléflciés, nous devons nous demander quelle peut être la responsabilité d’un homme, qui, se croyant victime d’un sortilège, se livre à des voies de fait sur le prétendu sorcier auquel il attribue son mal.
Voyons quels raisonnements se fait ce malheureux : il se voit maigrir, ou bien il se sent perpétuellement tourmenté, ce sont des visions fantastiques qui passent devant ses yeux, c’est une oppression, ce sont des contacts étranges qu'il éprouve la nuit. Il est persuadé que c’est tel ou tel ennemi qui le fait souffrir ; il sait qu’il est inutile de porter plainte aux magistrats de son pays, on ne l’écoutera pas ; il en a peut-être fait l’expérience d’ailleurs.
Que lui reste-t-il à faire? Se défendre lui-même, c’est là le parti qu’il prend. Ne se trouve-t il pas en cas de légitime défense : on l’attaque par des moyens aussi lâches que mystérieux, il se défendra avec toutes les armes qu’il aura sous sa main : il maltraitera le prétendu sorcier, il le brûlera, peut-être même le tuera-t-il. Cet homme est logique.
Mais, dira-t-on, le point de départ de tous ces raisonnements est faux. Parfaitement, notre malade a des hallucinations, notre malade délire, c’est un aliéné et nous ne pouvons le rendre responsable des actes délictueux auxquels il peut se livrer dans sa folie.
Un autre malade se dit maléficié parce qu’un sorcier l’a menacé ou parce qu’une somnambule ou une sorcière lui a désigné, lui a peut-être même fait voir dans un miroir la personne qui lui a jeté un sort. La suggestion est entrée dans son esprit; le malade a naturellement l’idée de se venger ou du moins de se défendre, il voit bientôt cette idée de vengeance se développer jusqu’à l’obsession : il cède alors et se livre à des voies de fait. 11 est évident qu’en un tel cas
la responsabilité est considérablement atténuée sinon complètement abolie.
Le véritable coupable n’est-il pas le sorcier ou la somnambule qui, par ses prétendues révélations, a conduit son client au crime? Mais souvent la sorcière et la somnambule ne sont, elles aussi, que des malades, des hallucinées, qui s’illusionnent sur leurs facultés divinatoires ou thérapeutiques. Elles devraient, elles aussi, échapper au magistrat pour tomber entre les mains du médecin.
C'est ainsi que Rose B..., dans l’affaire du Moulin-Grand, n’aurait pas dû être considérée comme entièrement responsable : c’était une dégénérée et une hystérique.
En pareil cas, sur qui donc retombe la responsabilité?
Elle retombe d’une part sur certains médecins, qui, n’ayant pas étudié les maladies mentales, croient que tous les prétendus maléficiés sont des « malades imaginaires », qu’on ne doit traiter qu’en se raillant de leurs maladies. Non ! il n’y a pas de malades imaginaires , il y a bien des malades par imagination, mais ce n’est pas la même chose. Ces derniers souffrent, en effet, réellement, et si un médecin vient leur direqu’ilsne ressentent rien, ilsquittentce médecin en se disant qu’il est un «âne» et qu’il « ne connaît pas leur maladie » ; puis ils vont tomber entre les mains de sorciers et de somnambules, qui quelquefois les guériront, mais souvent aussi ne contribueront qu’à faire empirer le mal.
Elle retombe, cette responsabilité, sur tous ceux-là qui favorisent la multiplication et l’expansion des sorciers, en laissant exhiber en public, par des charlatans, des scènes de somnambulisme réel ou simulé, en laissant les Pythies modernes s’installer partout librement.
Elle retombe enfin sur tous ces auteurs qui font actuellement réimprimer, en des éditions de vulgarisation, des grimoires, qu’ils livrent au public, soit sans commentaire, soit avec une préface destinée, par des comparaisons plus ou moins scientifiques, à faire ressortir l’efficacité des principales formules du grimoire.
On peut faire à ces auteurs cette objection :
Ou bien toutes vos recettes sont sans action, alors vous ôtes un escroc qui exploitez la naïveté publique;
Ou bien vos recettes peuvent avoir* une action réelle : elles troublent souvent l’intelligence de ceux qui y ont recours; elles intoxiquent, elles rendent fous, elles livrent à leur merci ceux contre qui ils les ont employées ;
Vous avez fait œuvre de scélérats, vous ôtes aussi répréhensibles, sinon plus, que si vous aviez lancé librement dans le commerce de l’arsenic ou de l’acide prussique.
Quoi qu’il en soit, ce sera toujours le médecin aliéniste qu’on devra appeler pour déterminer la responsabilité d’un homme qui se prétendra maléficié. Dans l’état actuel de la question, le médecin devra étudier attentivement le malade, déterminer s’il est aliéné et par là môme irresponsable; il devra également déterminer, suivant les cas, dans quelle mesure l’influence d’une intoxication passagère, d’une autosuggestion ou d’une suggestion réelle a pu atténuer la responsabilité, si elle ne l’a pas totalement abolie.
Quant aux cas dans lesquels le maléficié subirait une action réelle à distance, de la part du sorcier, nous ne pouvons nous y arrêter ici : la possibité de tels cas n’est pas absolument démontrée, et la médecine légale ne peut tenir compte que de faits parfaitement positifs.
Actuellement, de tels cas, s'ils existaient , se confondraient le plus souvent avec les cas de mélancolie aiguë, de délires systématisés ou d’hystérie; le médecin conclurait le plus souvent à l’irresponsabilité.
En admettant, pour un instant, que les actions nerveuses à distance viennent à être absolument démontrées, le maléficié pourrait être considéré comme un homme intoxiqué par la suggestion mentale, par la charge maléfique ou par l’influx nerveux du sorcier ; il rentrerait ainsi dans la catégorie des intoxiqués dont la responsabilité est toujours atténuée, quand elle n’est pas nulle.