CHAPITRE IV
Comment combattre la sorcellerie?
Sommaire : Résultat défectueux des poursuites directes exercées contre les sorciers, par les représentants des principaux cultes et par les autorités civiles. — Faut-il essayer, pour attaquer la sorcellerie par la base, de détruire totalement la croyance an merveilleux ? Répandre l’instruction (?) Diminuer les facteurs étiologiques des névroses, et, en particulier, réprimer l’abus des excito-moteurs. — Poursuivre les sorciers, non pas en tant que sorciers, mais pour escroquerie (Art. 405 C. P.); pour exercice illégal de la médecine (Loi de 1892); pour pratiques de divination (Art. 479-480). — Modifications à apporter à la loi de 1892. — Projet de loi contre l’abus de l’hypnotisme et de la suggestion. — Etudier les faits douteux sur lesquels repose la croyanee au merveilleux.
Après avoir vu les principaux troubles que peut provoquer la crainte des sorciers, tant dans les sociétés que chez les individus, nous devons nécessairement nous demander quelles mesures seraient à prendre pour éviter ces troubles et pour combattre la sorcellerie.
Nous avons retrouvé chez tous les peuples, depuis les temps les plus reculés jusqu’à l'époque actuelle, la crainte des adeptes « de la science maudite » et de leurs maléfices. De telles croyances sont passées de père en fils jusqu’à nos jours, et cette longue tradition, renforcée par une sorte d’atavisme, nous permet de comprendre combien la foi au pouvoir du sorcier est encore puissamment enracinée Chez les habitants de nos campagnes et môme de nos villes.
Avant d'attaquer la sorcellerie, voyons rapidement quels ont été les résultats des différentes mesures prises jusqu’ici pour l’étouffer : l’histoire pourra nous donner de précieux renseignements.
Nous avons vu que les représentants des principaux cultes religieux ont admis l’action réelle des charmes, mais en ont sévèrement prohibé la pratique: nous avons vu qu’il en avait été ainsi, en suivant l’ordre chronologique, chez, les Egyptiens, chez les Hébreux, chez les boudhistes, chez les polythéistes grecs et latins, chez les chrétiens et chez les musulmans. De telles mesures étaient bien faites pour conserver intacte le. croyance au pouvoir surnaturel des sorciers et même pour inciter certaines personnes à la pratique des charmes. « Les prêtres défendent de s’occuper de sorcellerie, c’est donc qu’il y a là quelque chose de réel, mois quoi? » Et c’était suffisant pour piquer la curiosité d’un grand nombre de filles d’Eve et aussi d’un certain nombre de fils d’Adam. On se livrait donc à la pratique des sciences maudites : «Il est si bon de goûter du fruit défendu », seulement on se cachait, on s’entourait de mystère, et ce mystère ne faisait qu’attirer de nouveaux curieux, de nouveaux adeptes.
Un fait sur lequel nous avons insisté dans notre historique montre combien le peuple tenait à ses devins, à ses sorciers et à leurs pratiques mystérieuses : le brahmanisme, un instant vaincu par Çakya-Mouni, n’eut qu’à ouvrir son sein à toutes les superstitions populaires pourexpulser de l’Inde son rival, le boudhisme. Et le culte du Boudha n’a réussi en Chine et au Japon qu’en s’incorporant les superstitions locales.
Des empereurs et des rois ont publié de nombreux édits contre les adeptes de la science occulte ; que s’est-il produit? Les véritables sorciers, ceux q.ui étaient réellement à craindre, se sont cachés et n’ont été que fort rarement atteints. Mais, par contre, un grand nombre de savants, qui passaient pour sorciers près du peuple ignorant, ont été persécutés. De plus, de nombreux lâches et de nombreux escrocs ont profité de ces édits, les uns pour dénoncer comme sorciers
et faire brûler leurs ennemis personnels, politiques ou religieux, les autres pour s'enrichir en menaçant (Tune dénonciation quiconque ne leur faisait pas telle ou telle gratification.
Enfin ces édits ont augmenté partout la crainte qu’on avait du sorcier, ils l’ont mis à la mode et ont contribué à créer ces épidémies de possession, qui amenèrent tant d’hystériques au bûcher.
Le seul édit qui est porté un coup réel au pouvoir du sorcier fut celui par lequel Colbert « défendit aux juges de recevoir les procès de sorcellerie. »
Le scepticisme du xviiir siècle fut également fort défavorable à ce pouvoir : on riait de tout alors, or, le ridicule est le pire ennemi du suggestionneur, il entrave toute son action .
On a pu croire un moment qu’on détruirait la croyance au merveilleux et par là même la croyance aux maléfices à laquelle elle sert de base. Mais c'était là une illusion.
Chaque homme a besoin d’un idéal, idéal qui varie avec son état intellectuel et moral, mais qui doit toujours exister. L’homme instruit qui a perdu au cours de ses études les convictions religieuses, auxquelles il se rattachait pendant son enfance, ne tarde pas à se créer un nouveau culte, il se consacre au « vrai », au « beau », au « bien » ; peut-être irat-il plus loin et voudra-t-il se créer une religion complète : ne voyons-nous pas certains positivistes remplacer l'autel par un bureau de travail, les reliquaires et les statues parles œuvres et par le portrait de Comte ?
Un tel idéal peut satisfaire un intellectuel, mais il laissera très froid un manœuvre et un paysan chez lequel la sensibilité et l’imagination ont le premier pas. A ceux-ci il faut quelque chose qui parle davantage à leur sens: si on veut qu'ils aient un autre idéal que celui de l’or et des basses satisfactions, il faut leur laisser les jolies légendes, qui parlent à leur imagination, qui satisfont leur goût du merveilleux et dont le souvenir souvent les console.
Il ne faudrait donc pas, pour détruire certaines superstitions, avoir la prétention de chasser de l’imagination populaire toute croyance au merveilleux. Ce serait là d’ailleurs une entreprise irréalisable : chaque homme ne nous, ^tcrait-il pas un fait mystérieux qu'il a observé: prévision, lucidité. communication de pensées, etc. ?
En supposant (c’est une pure hypothèse) qu’on puisse détruire la croyance au merveilleux, avant de le faire, il serait bon de se demander si les résultats auxquelson aboutirait ne seraient pasplus déplorables que le mal qu’on aurait
voulu combattre.
Dans son « discours de rentrée », prononcé à Riom le 16 octobre 1896, M. Béclion, substitut du procureur, est bien plus optimiste que nous : «La superstition fondée sur l'ignorance ne saurait être invincible», dit-il, et il ajouteplus loin : « L’instruction répandue, largement prodiguée, est le seul remède efficace que nous puissions opposer aux superstitions populaires. »
Nous reconnaissons que l’instruction a affaibli dans les campagnes la croyance au pouvoir des sorciers, mais elle ne l’a pas fait disparaître ; elle n'a même pas pu la faire disparaître dans les villes : la clientèle de nos sorcières actuelles comprend autant de gens instruits que d’ignorants. On peut rencontrer dans les antichambres des somnambules des personnes appartenant à toutes les classes de la société.
La superstition n’est pas seulement fondée surl’ignorance, elle est surtout fondée sur le goût inné de la plupart des hommes pour le merveilleux ; elle se développe corrélativement avec le mysticisme et les névroses.
C’est là ce qu’a très bien vu M. le docteur Corre :
« Les civilisés les plus affinés, dit-il, doivent tourner leurs regards sur eux-mêmes. Ils découvriront au sein de leurs agglomérations des ferments singuliers de retour isolés ou épidémiques des plus mauvaises superstitions: ferments qui» à la manière de leurs analogues pathogènes, ne demandent qu’une modalité accidentelle du milieu pour le contaminer
tout entier à nouveau. Or, l'Europe, à l’heure actuelle, semble recommencer hère troublante et troublée du xvic siècle. Nous revoyons les débordements de l’hystéricisme, de l'érotisme et des brutalités personnelles, avec cette condition aggra- ■p vante que le fonds des populations est grandement transformé par l’alcoolisme et s'accuse comme une tendance dégénérative par la multiplication de l’aliénation mentale
C'est comme un détraquement général. Il faudrait .pour empêcher la débâcle imminente, d'autres guides, c’est-à-dire d'autres principes, dans l’éducation collective, que ceux légués- à nos générations par des traditions séculaires aujourd'hui incompatibles avec les aspirations des masses. Sans doute une révolution sera nécessaire, pour déblayer le terrain de toutes ses iniquités et pourritures accumulées. Au moins serait-il possible d’opposer une barrière aux dérèglements dangereux des esprits, en montrant plus de vigilance vis-à-vis des catégories dont les enseignements trahissent les ■ visées suspectes, surtout en diminuant la réceptivité des cerveaux vis-à-vis .des sollicitations perturbatrices, par la régression de V alcoolisme et une éducation plus positive des individus (*) .»
La répression de l’alcoolisme et de l’abus de tous les cxcito-moteurs serait certainement un excellent moyen de diminuer et la suggesbilité de l’individu et la dégénérescence de la race. Nous avons vu en effet que l’abus des excito-moteurs était, avec la fatigue, un des principaux facteurs de l’augmentation de la suggestibilité et des névroses.
Mais, comme nous l’avons déjà dit, il serait inutile, sinon dangereux, d’essayer de détruire totalement la croyance au merveilleux, il en sera ainsi tant que nous ne pourrons préciser les « principes compatibles avec l’aspiration des masses. »
Ce qui nous reste à faire, c’est d’étudier les faits qui donnent naissance à cette croyance : le jour où ces faits seront
0) A. Corre, Le meurtre et le cannibalisme rituels, 1893, p. 43-41.
rattachés à des lois scientifiques précises, ils cesseront peutêtre d'inspirer des craintes superstitieuses.
Si nous ne pouvons attaquer fermement la sorcellerie par sa base, nous pourrions au moins restreindre son expansion.
Pour cela, il faudrait poursuivre les sorciers, non pas directement en tant que sorciers, mais pour escroquerie, pour exercice illégal de la médecine.
Le plus souvent, les sorciers ne se font-ils pas « remettre, ou délivrer des fonds », pour des opérations de nature à faire croire au client à « l'existence d’un crédit ou d’un pouvoir imaginaire », ou à faire naître « l’espoir ou la crainte d’un succès, d'un accident ou de tout autre élément chimérique ? Q) »
Conséquemment, en vertu de l’article 405 (C. P), ils peuvent être punis « d’emprisonnement d’un an au moins et de cinq ans au plus. »
« Le coupable pourra être, en outre, à compter du jour où • il aura subi sa peine, interdit, pendant cinq ans au moins et dix ans au plus, des droits mentionnés en l’article 42 du présent Code; le tout, sauf les peines les plus graves, s’il y a eu crime de faux » (Article 405 C. P.).
Il est vrai que les escrocs éludent facilement le Code. Pour qu’une condamnation puisse être prononcée, il doit exister, en effet, un lien direct entre la remise des fonds et les opérations qui l’ont précédée ou suivie, et il faut que ces opérations soient la cause déterminante du versement. Souvent, les sorciers semblent opérer gratis, ils ne reçoivent de gratifications qu a titre de cadeaux et en dehors des heures où ils opèrent.
Quant aux sorciers qui prescrivent des drogues, ils tombent sous le coup de la loi de 1892 contre l’exercice illégal de la médecine. Mais ces empiriques échappent encore facilement; il n’y a pas poursuite, en effet, s’il n’est pas prouvé
(i) Code Pénal, article 405.
que l'accusé « prend port habituellement, ou par une direction suivie, au traitement des maladies, etc. ». Or, il est difficile de prouver Y habitude , surtout avec des témoins qui redoutent la vengeance du sorcier. La loi manque ainsi presque toujours son effet. 11 ne faudrait cependant pas prendre de demi-mesures, dès lors qu’il est admis que l'exercice de la médecine n'est pas libre en France. Il ne serait pas inutile de modifier le texte de la loi, de telle façon qu’elle atteigne quiconque « prescrit l’apposition ou Vdbsorption de remèdes, breuvages , potions ou médicaments de quelque nature qu'ils soient è1). »
Telle est la modification queM. le docteur de Perry propose d’introduire dans la loi de 1892.
Contre les somnambules ou les sorcières qui ne donnent pas prise aux articles précédents, on pourrait avoir recours aux articles 479 et 480 du Code pénal :
« Article 479. — Seront punis d’une amende de il à 15 fr. inclusivement...; 7° ceux qui font métier de deviner, de pronostiquer ou d’expliquer les songes.
» Article 1-80. — Pourra, selon les circonstances, être prononcée la peine d’emprisonnement pendant cinq jours au plus...; 4° contre les interprètes des songes. »
On peut ainsi atteindre les sorciers de campagne et aussi toutes ces somnambules, qui parcourent les bourgades, dans leurs voitures bariolées, et ravivent partout, sur leur passage, la croyance aux maléfices. On éviterait ainsi une cause de contagion : combien de petites paysannes se sont révélées somnambules ou guérisseuses, au retour d’une foire, où elles avaient admiré Mme Lucia ou Mmc Pépita?
Dans les grandes villes, ce qui a pu prédisposer, depuis quelques années, certains jeunes gens à devenir des fascinateurs, puis des magétiseurs, et enfin médiums guérisseurs, ce qui a contribué à rendre un certain nombre de sujets
(9 î)r dk Pkrry, Les Somnambules extra-lucides ( Thèse do Bordeaux 1896, 1>. 180). '
hypnotisables, facilement suggestibles; ce qui crée enfin un certain nombre d’hypnophobes, ce sont les séances d’hypnotisme ou de fascination qui ont été données par Donato, Pickinann et leurs nombreux imitateurs. En vulgarisant les procédés d’hypnotisation, en augmentant la suggestibilité de la plupart de leurs spectateurs, ces expérimentateurs ont fait inconsciemment une mauvaise œuvre.
On peut s’étonner que dans un pays comme la France, où l’exercice de la médecine n’est pas libre, où un homme peut être traduit devant les tribunaux pour avoir prescrit, d’une façon « habituelle», des pilules de mie de pain, on n'ait pas encore réglementé la pratique de l’hypnotisme. On pourrait peut-être cependant, par de sages mesures, obtenir d'excellents résultats. On pourrait d’abord supprimer ces séances théâtrales, dont nous venons de voir les inconvénients. On pourrait aussi atteindre toutes les somnambules qui s’exhibent en présence de nombreux spectateurs. On pourrait enfin édicter des peines contre les sorciers, magnétiseurs et autres qui abuseraient de l’hypnose pour porter préjudice à un individu.
Les Belges nous ont devancé dans cette voie et nous ne saurions mieux faire que de rapporter ici, comme modèle du genre, la loi qu’ils ont promulguée.