CHEZ LES MÉDECINS
Suivons maintenant notre malade dans le cabinet de consultation d’un médecin :
Le client se plaint de douleurs vagues, de visions effrayantes qui troublent le repos de ses nuits; il se croit victime d’un sortilège. Le médecin sourit, il se dit: « c’est un malade imaginaire-», ou bien encore :« c'est un neurasthénique», car il est curieux de voir avec quelle facilité certains praticiens attribuent à la maladie de Beard, tous les troubles nerveux dont ils ignorent la nature ou dont ils ne savent pas rechercher l’origine. Trop souvent on laisse entrevoir au malade qu'on le prend pour un halluciné et un naïf : « Ce n’est là qu’un effet de Pimagination, contre lequel il faut lutter. Mangez peu le soir et vous éviterez les cauchemars. De plus, prenez, avant vos repas, un petit verre de quinquina. »
Le maléficié pense qu'un tel traitement ne saurait avoir aucune action contre les tourments mystérieux dont il se plaint; il se dit que le «. médecin n’entend rien à sa maladie» et il court trouver des sorciers.
D’autres clients se plaignent de troubles différents : voici un homme qu’un sorcier a menacé de ses vengeances et qui, peu après, est tombé paralysé ou est devenu impuissant. Voici une femme qui, après une querelle avec une voisine, a rêvé que cette voisine, avec l’aide du diable, la faisait gon-
fier comme un ballon cl a vu ensuite son ventre devenir en réalité considérablement ballonné. Le praticien se dira souvent, que si la paralysieou l’impuissance ont suivi la menace du sorcier, c’est là un effet du hasard. Pour la paralysie, le pronosticestgrave : il n’v a presque rien à faire ; pour l’impuissance, il n’y a qu'à temporiser; quant au ventre de la femme, s'il a pris un développement exagéré, c’est ou bien que cette femme est enceinte, ou bien quelle a une tumeur abdominale, ou bien qu’elle est hydropique et il n'y a qu’à suivre les règles classiques pour chacun de ces cas.
Mais cet homme, mais cette femme, voyant leur maladie s’accentuer, abandonnent la médecine, ils s’adressent à des sorciers, ou bien ils vont faire un pèlerinage et ils sont souvent guéris.
Nous venons de voir ce qui se passe chez la plupart des praticiens, surtout dans les campagnes; mais heureusement il n’en est pas toujours ainsi ; 'Voici, en effet, ce que fait tout médecin sérieux ;
Il écoute gravement les doléances de son malade; il regagne la confiance du maléficié, en lui demandant de nombreux détails sur l’action du sortilège et en entrant complètement, s’il le faut, pour quelques instants, dans ses idées, dans son délire. Il examine ainsi minutieusement l’état mental du malade et recherche attentivement comment l’idée d’un maléfice est entrée dans son esprit. Il passe ensuite à l’examen somatique, il note tous les troubles fonctionnels, et, en particulier, les troubles sensitifs, moteurs ou trophiques qu’il rencontre.
Il peut souvent alors porter un diagnostic et instituer un traitement, qui devra varier suivant les cas.
S’il reconnaît qu'il se trouve en présence d'une maladie qui demande une intervention, par exemple, en présence d'une rétention d'urine, il devra s’empresser d'intervenir, car, en pareil cas, c’est en guérissant le malade qu'il lui enlèvera l'idée du maléfice.
S'il se trouve en présence d'un aliéné, il aura une conduite
variable, suivant la variété d’aliénation : s’agit-il de maladies incurables, telles que la psychose systématique progressive; le malade précise-t-il son délire et veut il absolument se venger du sorcier, il devra çonseiUer l’internement, pour éviter un crime. Le délire ne spécifie-t-il pas encore le nom de l’envoùteur, il faut se garder de dire une seule parole qui puisse amener les moindres soupçons sur telle ou telle personne, ce serait vouer cette personne à la haine du délirant systématique et peut-être à la mort.
Il faudra user de la même précaution vis-à-vis des dégénérés atteints du délire de persécution; si ce délire précise les sorciers, il est bon d’interner momentanément le malade ou du moins de l’éloigner des personnes sur lesquelles il veut exercer ses vengeances, il est bon aussi quelquefois de le faire voyager et se distraire, s’il en a les moyens. On joindra à ces mesures de prudence, un traitement moral, en appliquant la suggestion soit à l’état hypnotique, soit à l’état de veille.
• Quant à la plupart des aliénés dont le délire ou les accidents sont curables, tels que les mélancoliques, les hystériques, etc., on pourra leur appliquer un traitement méthodique approprié à leur cas(purgations, diète lactée, douches, bromures, etc.), grâce auquel on modifiera la cause première du délire; on retirera aussi un grand avantage de l’influence morale qu’on pourra prendre près de ces malades ; on aura même, dans certains cas, recours à l’hypnose, si c’est, possible.
On ne doit pas oublier que très souvent on ne peut hypnotiser certains vésaniques, parce qu’on ne peut attirer suffisamment leur attention. Il en est ainsi des neurasthéniques : nous avons fait, sous la direction de notre maître, M. le Dr Régis, plusieurs expériences à ce sujet, sur trois malades différents, une femme et deux hommes. Sur chacun de ces individus nous avons tenté six expériences, tantôt par la fixation du regard, tantôt par l’imposition des mains, pendant vingt minutes, sans obtenir aucun succès.
M. Bérillon est arrivé à un résultat tout différent : il a eu de nombreux succès hypnotiques chez des neurasthéniques.
Peut-être cet opérateur a-t-il eu plus de patience que nous et a- t-il fait de plus longues expériences sur chacun de ses malades ; peut-être aussi a-t-il opéré sur des malades chez lesquels la neurasthénie s'était développée sur un terrain hystérique.
Quoi qu’il en soit, si la plupart de ces malades ne sont pas accessibles à l’hypnose, un grand nombre d’entre eux sont accessibles à la suggestion à l’état de veille, accompagnée de passes ou de l’imposition des mains.
Quand le médecin se trouve en présence d’un sujet victime d’une' auto-suggestion ou d'une suggestion réelle, il doit se rappeller que l’effet produit dépend de l’imagination et qu’il faut combattre l’imagination par ses propres armes.
Il devra donc avoir recours soit à la suggestion hypnotique, soit à la suggestion à l’état de veille-
L’hypnose peut être produite de cent façons différentes; on peut avoir recours soit à la fixation du regard, soit à la fixation d’un objet plus ou moins brillant, placé de telle façon que les yeux du sujet qui le fixent se trouvent placés .en strabisme convergent supérieur ; on peut aussi quelquefois hypnotiser une personne par la parole en lui ordonnant de dormir.
Mais les procédés qui fatiguent le moins le sujet sont les passes et l’imposition des mains sur le front.
On a fait à l’emploi thérapeutique de l’hypnotisme plusieurs objections :
A) Une personne fréquemment hypnotisée présente des dispositions à s’endormir, soit en présence d’un objet brillant, soit sous l’influence du çegard fixe de la première personne venue; cela peut la mettre dans un état de passivité absolue vis-à-vis des personnes qui l’entourent, lesquelles pourraient en profiter pour abuser d’elle.
Cette objection est de nulle valeur si l’hypnotiseur a soin
de prendre des précautions : un malade endormi par des passes ou par l’imposition des mains n’est guère plus sensible à l’influence du regard ou d’un objet brillant que s'il n’avait, jamais été hypnotisé.
D’ailleurs le médecin peut, lorsqu’il n obtenu une première fois l’hypnose, suggérer à son sujet :
1° De ne se laisser endormir par personne autre que lui ;
2° De ne s’endormir qu’au moment où lui-même lui pressera sur tel ou tel point du corps. On crée ainsi un point hypnogène, qui permettra à l’avenir d’endormir le malade sans avoir besoin de recourir à de nouvelles pratiques hypnotiques.
Mais comme le malade pourrait peut-être s’endormir, soit sous l’influence d’un choc accidentel au niveau de ce point hypnogène, soit sous la pression exercée sur ce point parune autre personne, nous croyons bon par surcroît de précaution de suggérer à notre sujet qu’il ne s’endormira, lorsque nous presserons ce point, que si nous prononçons tel ou tel mot, et nous choisissons un mot qui ne soit pas courant. Nous avons ainsi le sésam de l’état second de notre sujet et personne ne pourra pénétrer dans sa vie hypnotique, à moins d’avoir recours à des artifices assez compliqués, qui ne sont connus que des hypnotiseurs très expérimentés.
B) La pratique de l’hypnotisme est immorale, parce qu’elle livre le sujet sans défense à son hypnotiseur.
Nous ferons remarquer tout d’abord qu’il n’est nullement prouvé qu’une personne très morale obéisse à une suggestion criminelle sans réagir,
D’ailleurs, pour se mettre à couvert de toute suspicion, le médecin devra opérer en présence de témoins, choisis parmi les personnes qui sont chargées socialement de veiller sur le sujet, si celui-ci est mineur, et en présence d’un parent ou d’un ami du sujet si celui-ci est majeur.
En prenant ces diverses précautions, le médecin est toujours en droit de tenter une cure hypnotique, après avoir averti le sujet qu’il va l’endormir et avoir obtenu son consentement.
Mais il ne suffit pas d'avoir endormi un sujet pour avoir sur lui une grande action suggestive. Il faut avant de pratiquer l’iiypnose, tûter le terrain; il faut étudier son sujet, pour déterminer dans quelle catégorie il faut le classer au point de vue suggestif.
Adoptant ici la classification de M. le docteur Tissié, nous diviserons les sujets en trois catégories :
Les « passifs » sont ceux-là qui obéissent à une « suggestion impérative »; les « affectifs » sont ceux qui obéissent à une «suggestion persuasive »; les « affirmatifs » sont ceux qui ne réagissent que devant une « suggestion dubitative » : il faut les prendre par le point d’honneur, il suffit de mettre en doute qu’ils puissent faire telle ou telle chose, pour qu’ils s’empressent de la faire.
Que M. le docteur Tissié nous permette de créer une quatrième catégorie pour les neutres ou apathiques, qui font le désespoir du suggestionneur. Ces sujets ne réagissent jamais, tout leur est indifférent.
Il est précieux de suivre cette classification pour donner des suggestions à l’état de veille; mais il est bon de la suivre aussi pour donner des suggestions hypnotiques.
Quelquefois il est nécessaire de faire subir au sujet un véritable entrainement. Pour lui donner une haute idée de son pouvoir, l’hypnotiseur peut lui immobiliser momentanément un bras, une jambe; il prouve au malade qu’il est nécessaire de lui obéir; il l’empêche d’un geste, d’un mot, de quitter sa chaise, de marcher, de parler, etc. C'est seulement lorsqu’il est bien maître du sujet qu’il lui donne la suggestion qui devra détruire l’idée délirante ou faire cesser le trouble pathologique.
S'il s’agit de lutter contre une obsession ou une phobie, il sera bon de renforcer la suggestion. Pour cela M. le docteur Tissié, de Bordeaux, a recours aux odeurs, il fait respirer à son malade, pendant qu'il est en hypnose, un parfum déterminé; il fait mettre de ce parfum dans un mouchoir du sujet, et celui-ci, revenu à l’état de veille, n’aura, pour chas-
ser le trouble pathologique dès qu’il tendra à se reproduire, qu'à respirer l’odeur du parfum : la sensation qu'il éprouvera alors rappellera ët fera revivre la suggestion à laquelle elle a été associée une première fois. Nous avons vu M. Tis-
sié faire disparaître ainsi une agoraphobie datant de plusieurs années et jusque-là rebelle à tout traitement.
11 est évident qu’une amulette ou tout autre objet dont l'idée aurait été associée à la suggestion pourrait remplacer
les parfums.
On peut aussi donner à une suggestion un renforcement onirique, en suggérant aux malades des rêves capables d’appuyer la suggestion.
Avant d’avoir recours à l’hypnose, il est bon d’essayer de la suggestion à l’état de veille; on est d’ailleurs obligé d'y avoir recours dans tous les cas, où, pour une raison ou pourune autre, on ne peut pratiquer l’hypnotisme.
La pratique de la suggestion à l’état de veille est des plus délicates, elle soulève d’ailleurs des problèmes intéressants.
Pour guérir un malade, maléficié ou autre, il ne suffit pas de lui affirmer qu’il est guéri : l’affirmation du médecin est peu de chose, la confiance du malade dans le pouvoir du médecin et dans l’efficacité des pratiques qu’il prescrit est l’élément actif de la guérison.
Si un thaumaturge guérit un malade d'une seule parole, d’un seul geste, c’est que ce malade a la foi la plus absolue dans la puissance du guérisseur.
Le médecin peut obtenir, dans certaines maladies fonctionnelles et même organiques, des résultats merveilleux en prescrivant des pilules de « mica panis » et de « bleu de méthylène » ou des lotions « d’aqua fontis ». Il peut remarquer que la plupart des médicaments qu’il prescrit n'agissent qu’en raison de la confiance plus ou moins grande attachée par les malades à l’action de ces drogues. Il peut aussi remarquer qu’un médicament qui, donné en potion, n’agit pas, donné à la même dose par gouttes a une action efficace: c'est qu’alors l’imagination du malade est vivement
frappée, c’est que r&ttention est plus vivement appelée sur l'efficacité d’un médicament qu’il faut doser goutte par goutte.
Dans bon nombre de cas, le médecin obtient également d’excellents résultats de certaines actions physiques, telles que celles de l’aimant, de l’électricité ou des métaux.
Mais, dans la plupart de ces cas, le malade est persuadé que l’affection dont il est atteint peut disparaître sous l’influence de tels traitements.
Lorsqu’il n’en est pas ainsi, lorsque le malade, victime d’une puissante suggestion, se croit atteint d’un mal mystérieux, il pense que les drogues sont sans action sur lui ; il est donc presque inutile de lui en prescrire en dehors des cas, dans lesquels on espère modifier la cause première du .délire (intoxication, etc.).
Après avoir constaté l’échec d’une première suggestion par le traitement au « bleu »; après avoir inutilement tâté le terrain, d'une façon prudente, pour savoir s’il ne pourrait pas guérir son malade en lui faisant considérer comme ridicules ses idées superstitieuses, le médecin, s’il ne peut recourir à l’hypnose, n’a plus qu’un moyen à sa disposition, c’est de combattre l’effet désastreux produit par la croyance au merveilleux par cette même croyance au merveilleux, il étudiera d’une façon attentive l’état psychique du malade; il essaiera de déterminer dans quel sens la crédulité de celui-ci est le plus développée et il agira de ce côté-là.
Lorsqu’i l sera bien persuadé que la guérison d’un malade ne peut être obtenue par des procédés médicaux classiques, le médecin ne devra pas hésiter, selon nous, à avoir recours aux pratiques les plus étranges dès lors qu’il croira que la santé du malade peut en bénéficier, il se guidera alors, pour agir, non pas sur ses connaissance acquises, mais sur les croyances superstitieuses ou autres auxquelles se rattachera le malade.
Il devra mettre de côté, pour un instant, tout l’échafaudage des belles théories auxquelles il se rattache; il ne devra
voir qu'une chose : il y a là un homme qui souffre, un homme dont la maladie met peut-être dans la misère toute une famille; il n’y a pas à hésiter au point de vue humanitaire et social, il faut guérir cet homme si c’est possible, et pour cela tout procédé qui ne portera* de préjudice à personne peut être employé.
Si, malgré tout ce qu’il peut faire, le médecin n’obtient pas un succès, si le malade est fermement persuadé qu’il ne sera guéri que le jour où il ira trouver tel sorcier, tel prêtre ou tel mage, ou lorsqu’il fera tel pèlerinage, le médecin n’a pas le droit, moralement, de détourner son malade d’avoir recours aux pratiques sur l'efficacité desquelles celui-ci compte pour sa guérison. Il devra se contenter de surveiller le malade, de façon à ce que si ses pratiques venaient à aggraver les troubles pathologiques, il pût s’en apercevoir et alors seulement les déconseiller.
Avant d’opérer un exorcisme ou d’envoyer un malade en pèlerinage, un prêtre fera peut-être demander au médecin un certificat, constatant que la maladie n’est pas naturelle et n'est pas accessible à la thérapeutique médicale. La situation du médecin est alors très délicate; cependant, selon nous, dans l’état actuel des recherches psycho-physiologiques, il devra toujours refuser un tel certificat. Il pourra répondre au prêtre : Il s’agit, non pas d’une maladie développée sous une influence surnaturelle, mais d’un cas de névrose, dans lequel une suggestion a produit un état pathologique. Ce trouble pathologique peut parfaitement disparaître sous rinfluence d’une suggestion plus forte, suggestion qui pourra très bien se produire en s’appuyant sur la foi religieuse du malade, surtout dans l’état de suggestibilité que pourra provoquer un long voyage et un séjour au milieu d’une grande réunion de croyants.
Actuellement, un certain nombre de prêtres sont suffisamment au courant des recherches récentes sur le pouvoir de la suggestion pour comprendre l’exactitude d’une telle réponse.