‹ La sorcellerieChapitre 34 sur 35 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

Si on nous demande le traitement que nous prescririons à un homme qui serait réellement victime des atteintes directes d’un sorcier si l’extériorisation de la force nerveuse venait à être démontrée, nous répondrons : l’étude qui sera faite de la force nerveuse extériorisée, le jour où l’existence de l’extériorisation sera indubitablement prouvée, permettra peut-être de déterminer, en même temps que la façon dont un homme peut émettre cette force, les moyens auxquels on pourraii avoir recours pour l’empêcher d’être nuisible.

Mais, en attendant de telles recherches, s’il existait actuellement de véritables malëflciés (c’est une pure hypothèse), ils pourraient bénéficier du traitement suggestif. Par simple suggestion, ne pouvons-nous pas supprimer pour notre sujet telle ou telle sensation ? Ne pouvons-nous même pas nous rendre invisible ?

Ne pouvons-nous pas aussi supprimer des douleurs horribles ? Qu'il nous soit permis de rapporter ici, à titre d’exemple typique, le résumé d’une observation personnelle.

Au mois d’août, cette année, nous avons observé avec M. le docteur Mongour, dans le service du docteur Mandillon, une femme atteinte de péristaltisme douloureux ; entre ses deux droits de l’abdomen, écartés par de nombreuses grossesses, on voyait les intestins animés de contractions et d’ondulations perpétuelles, on aurait cru voir une anguille s'agiter sous la peau de l’abdomen. La malheureuse souffrait horriblement depuis un mois, trois centigrammes de morphine par jour n’apaisaient ni les douleurs, ni les mouvements péristaltiques; l’anorexie était complète, la malade ne prenait plus que du lait et du bouillon. Nous faisons cesser tout traitement, nous imposons les mains gravement sur le. ventre de la malade, les douleurs disparaissent et les mouvements péristaltiques s’arrêtent : nous répétons de semblables séances pendant deux ou trois minutes, deux fois par jour : notre malade avait vu disparaître ses douleurs dès le premier jour, elle avait senti revenir l’appétit peu à peu, et le troisième jour elle suivait le régime commun et faisait un copieux repas de lentilles.

Si la suggestion peut calmer des douleurs rebelles à la morphine, ne peut-elle pas rendre un sujet aveugle, sourd, insensible pour les visions, les voix, les contacts dont le sorcier poursuivrait sa victime?

11 n’y aurait là qu’un problème de dynamique : il faudrait trouver une suggestion assez forte pour contrebalancer et anéantir la suggestion ou l’action à distance du sorcier.

Nous conclurons donc que la thérapeutique médicamenteuse devra être renforcée chez la plupart des maléficiés, encore plus que chez les autres malades, par la psychothérapie;

(tue la suggestion pourra être donnée sous toutes formes possibles; qu’en dernière analyse, dans chaque cas particulier, elle devra affecter la forme lamieuxappropriée aux idées préconçues du malade.

Jourdan, dans un article remarquable sur le pouvoir de l’imagination, avait le courage de déclarer, dès 1818, qu’il était légitime, dans les cas désespérés, d'avoir recours à tout traitement auquel le malade ait foi, quelque bizarre que ce traitement puisse paraître.

« Supposons, dit-il, un raisonneur qui vienne dire à un malade gravement atteint : votre mal est évidemment incurable, toutes les probabilités sont pour la mort. Homme barbare ! ne voyez-vous pas que vous enfoncez le poignard ? Or, si la vérité affreuse tue par l’imagination, vous qui voulez sauver la vie, recourez à l’amulette ou à l’erreur et, puisqu’on y croit, vous pouvez guérir...

» Osons-donc revendiquer, à cet égard, la permission de mentir que Platon accorde aux seuls médecins dans sa République (1). »

Que de malades considérés par les médecins comme perdus ont recouvré la santé en se livrant à des pratiques superstitieuses qui n’étaient efficaces que parce que le malade v avait une confiance absolue. Si les médecins donnaient une

plus grande importance à la psychothérapie, il est probable

(i) Platon, République , livre III.

que les sorciers de toute espèce verrait leur clientèle diminuer rapidement. Ce serait peut-être là l’un des meilleurs moyens de lutter contre l’expansion de la thaumaturgie.

Peut-être nous accusera-t-on de faire ici l’apologie des charlatans, mais nous nous empresserons de répondre : autre chose est préconiser une panacée, un remède efficace contre toutes les maladies; autre chose est préconiser l’usage scientifique de la psychothérapie ; tandis que le charlatan préconise un seul et unique remède contre toutes les maladies, quelles qu’elles soient, le » psychiatre » a pour principes :

Les médicaments peuvent agir par eux-mêmes, mais il faut toujours tenir compte d’un certain élément imaginatif, « psychique », qui peut augmenter ou diminuer l’action médicamenteuse ; si le malade a confiance dans l’action d’une potion, cette action est augmentée ; si, au contraire, il n’a aucune confiance dans un remède, on voit l’action de ce remède diminuée, quelquefois même anéantie.

Si, au contraire, le malade n’a foi qu’en un traitement par lui-même inactif, il ne faut pas négliger de prescrire ce traitement qui pourra avoir une action réellement efficace sur le croyant.

En un mot, il ne s'agit pas de préconiser, à l’exemple des charlatans, un remède inactif, comme propre à guérir toute personne malade : il faut étudier chaque sujet en particulier et prescrire un traitement approprié à l’état mental de ce sujet. C’est là d’ailleurs ce qu’avait parfaitement vu Jourdan, lorsqu’il soutenait, au point de vue de la thérapeutique générale, ce que nous soutenons ici au point de vue de la thérapeutique spéciale des maléficiés. Nous ne saurions mieux faire, que de laisser, en terminant, la plaidoirie de notre cause à cet habile avocat :

« Préjugés! Stratagèmes indignes! Charlatanerie ! Que de voix s’élèvent pour notre condamnation ! s’écrie-t-il. Je le sais et n’en suis point ému. Je ne proposerai point de pliilactèresaujuif Spinosa, ni de sentences du Coran à un Pari-

sien, pour les guérir. Je ne suspendrai point une araignée ou du vif-argent, ou de la poudre de crapaud au col d’un Lavoisier ou d’un Voltaire, ni môme d’aucune personne, tant (lue le quinquina ou des médicaments pourront suffire. Mais il peut arriver un moment décisif où toute puissance matérielle manquant, il est de mon devoir d’employer l’effort moral, par tous les moyens permis pour le susciter. Dolus an virius, quin in lioste requirat ? Pourvu que je vainque le mal, je remplis mon but ; tandis que votre philosophie laisse mourir. Or, lequel de nous est le plus médecin ? Est-ce ma faute, quand on ne peut rien produire autrement que par ces procédés? Est-ce dol et tromperie que ce qui vous retire du précipice? L’événement heureux ou malheureux décide si l’amulette, le periape, le seing, le charactère, etc., sont une superstition ou un vrai remède. »

Nous savons que sous de tels prétextes : « Mundus cuit decipi , decipiatur », ou « Valenti non fit injuria », on pourrait abuser étrangement de ces principes et de ces moyens. Mais la médecine est un véritable sacerdoce qui ne doit être confié qu’à des hommes honnêtes et incapables d'abuser des immenses pouvoirs qu’ils tiennent de leur état.

Page 1