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CHRÉTIENS, RAPPORTS DU CHRISTIANISME AVEC LA SORCEL- LERIE

Nous avons vu que les Hébreux, les Grecs, les Latins et les Barbares redoutaient les sorciers. Les croyances superstitieuses de ces différents peuples s’étaient mélangées et répandues dans toute l’étendue de l’empire romain, pour la plus grande satisfaction des « Chaldéens »et des « Egyptiens »> qui exploitaient les naïfs.

C’est dans un tel milieu que naquit et se développa le christianisme.

Jésus, qui semble avoir appartenu à la tribu mystique des Esséniens et qui avait passé sa jeunesse en Egypte, ne devait pas ignorer le pouvoir qu’on attribuait autour de lui aux sortilèges. Toutefois, il est impossible de retrouver dans les Evangiles, une allusion directe à cette croyance. Jésus chasse bien les démons, mais nous ne voyons nulle part qu’aucun maléficié soit venu le trouver. Il semble cependant que les possessions pussent être quelquefois l’œuvre de sorciers. Jésus n’était pas seul, en effet, à délivrer les possédés. Lorsque les Juifs lui reprochent de chasser le démon, grâce à l’aide de Beelzebud, Jésus répond : « Par l’intermédiaire de qui vos fils les chassent-ils? (*) ». Il y avait donc des Hébreux qui commandaient aux démons et qui, s’ils avaient le pouvoir de chasser les esprits des ténèbres, pouvaient également envoyer ces esprits où bon leur plaisait et par là même occasionner la possession d’un homme.

Jésus lui-même pratique le transfert de la possession d’un

(fi Evangelium secundum Matthœum, cap. XII, 27.

homme à des animaux, lorsqu’il envoie les esprits posséder des porcs, qui vont se jeter à la mer (*).

Le doux Jésus aurait donc pu user de maléfices ; il se contenta, pour montrer son pouvoir à ses ennemis, de les faire tous tomber ù terre en prononçant une seule parole, lorsque guidés par le traître, ils vinrent s’emparer de sa personne au jardin des Oliviers ("2).

Les apôtres, après- la mort de leur maître, parcoururent le monde, pour prêcher la nouvelle doctrine. Ils faisaient de nombreux miracles; ils voyaient venir à eux un grand nombre de possédés et de maléficiés, ils guérissaient les uns et les autres par la simple imposition des mains ou par une seule parole.

Pendant quelque temps, Apollonius de Thyane, d’une part, Simon le Mage d’autre part firent concurrence aux thaumaturges chrétiens.

Jamais le peuple romain n’avait été aussi convaincu de la puissance des sortilèges : on considérait comme sorciers tous les thaumaturges, qu'ils fussent disciples d’Apollonius, de Simon ou du Christ.

Dans certains cas, les juges eux-mêmes prenaient des précautions pour ne pas être victimes des maléfices des chrétiens qu’ils condamnaient. Ils les faisaient raser et les aspergeaient d'urine, comme nous avons vu qu’ils le firent pour sainte Lucie.

Peu à peu le christianisme fît des progrès et alors Satan tendit à remplacer Hécate, la protectrice des sorcières.

C’est à l’esprit des ténèbres que les chrétiens attribuèrent la plupart des prodiges opérés par les prêtres des anciennes religions. Ces derniers vinrent grossir les rangs des sorciers quand l’édit de Milan (313) eut reconnu le christianisme religion d’Etat.

(») Evangelia secundum Lucam, cap. VI II, 29, 34 ; secundutn Matthœum, cap. VIII, 28, 33.

(*) Evangelium xeeundum Joannem , cap. XVI 11, G.

Alors on redoutait fort les maléfices et, en 337, on vit Constance publier un édit, par lequel il condamnait au bûcher ceux qui « de loin font mourir leurs ennemis. »

Lorsque Julien l’Apostat fît un dernier effort pour ranimer le polythéisme agonisant, il rendit aux anciens mystères leur antique splendeur et partout il encouragea les artisans de l’occulte. On vit alors les sorciers se multiplier.

Les doctrines répandues par les disciples de l’école d’Alexandrie, Plotin (205-270), Porphyre (233-304), Jamblique(325), favorisèrent également la croyance des sortilèges.

Le christianisme n’avait pas échappé aux Dioclétien et aux Néron pour succomber dans cette dernière lutte. Il resta vainqueur. Mais,- à côté de lui, restèrent toujours des ennemis dangereux, les Gnostiques.

Ceux-ci avaient allié les procédés de calcul mystique de la Kabale aux doctrines des écoles philosophiques et à certaines doctrines chrétiennes,

Après une lutte ouverte de peu de durée, les gnostiques, atteints par la persécution, se tinrent dans l’ombre. C’est à peine si, au moyen-ûge, l’Eglise en découvre quelques-uns, qu’elle fait brûler comme hérétiques ; tel fut le cas du chancelier Etienne et de ses compagnons.

Ils se cachèrent alors de plus en plus et contribuèrent à former certaines sociétés secrètes. Leur doctrine est parvenue jusqu’à nous. On rencontre encore dans les sociétés d’occultistes un certain nombre de gnostiques. N’a-t-on pas vu, il y a quelques années, un essai de restauration de la gnose avec Jules Stany Doinel, comme grand-prêtre?

Si nous insistons ici sur ces disciples de Simon le Mage, c’est qu’ils ont contribué à répandre les doctrines cabalistiques, sur lesquelles sont venues se greffer de nombreuses pratiques de sorcellerie.

Nous venons de voir quelle fut l’influence indirecte du christianisme sur l’expansion de la croyance aux sortilèges.

Voyons maintenant comment de l'Eglise même sortirent des adeptes de Satan.

Dès les débuts la religion prêchéepar Jésus-Christ tendit à relever le rôle social de la femme. Aussi ne devons-nous pas nous étonner de voir le 4e œcuménique de Chalcédoine permettre à la femme d’être consacrée.

Tertulien et Atlianase s’en indignèrent. Peut-être avaientils raison. L’amour du merveilleux est en effet commun à toutes les filles d'Eve; aussi avec elles voit-on pénétrer dans l’Eglise des vestiges des vieilles superstitions.

Dès 309, le concile de Laodicéc enleva les droits conférés aux diaconesses par l’œcuménique de Chalcédoine.

Ce concile défendit en même temps les superstitions; voici le texte du 30e canon : « Les prêtres et les clercs ne doivent être ni enchanteurs, ni mathématiciens, ni astrologues; ils ne feront point ce qu'on appelle amulettes, qui sont véritablement des liens des âmes, et tous ceux qui en porteront sur soi seront chassés de l’Eglise (*). »

Lorsque le concile de Carthage, en 391. eut totalement exclu la femme de l’Eglise, celle-ci qui « ne se passera jamais, trompeuse ou trompée, du mystère (2) », se vengea de l’abandon dans lequel on la laissait, en conservant et en transmettant à ses enfants la tradition des prodiges et des merveilles qu’elle tenait de sa grand'mère.

Un jour, affolée, près de son enfant, qui se débattait dans des convulsions, elle essaya une de ces vieilles amulettes dont on lui avait parlé si souvent, elle vit son enfant sauvé et. elle devint guérisseuse. Un autre jour, dans un accès de jalousie motivé par l'infidélité de son mari, elle médita longuement au moyen de quel maléfice elle atteindrait le coupable et sa complice, et elle devint envoùteuse. Plus tard enfin, dans un accès d’hystérie elle prédit des faits dont quelques-uns se réalisèrent, nouvelle Pythonisse, elle devint somnambule.

(') R.-L. Lebrun, Histoire critique des pratiques superstitieuses , Paris, 1750, p. 589.

(*) Bois, Le Satanisme et la Magie, p. 59.

Mais u le miracle hors de la maison des prêtres ne semble pas bon aux prêtres; œuvre de Satan, toute œuvre hors du sanctuaire (1). »

Chassée des autels du Divin, la femme ne put plus être que la prêtresse du Maudit. Ainsi se forma la sorcière, dans l'Eglise même.

Alors la sorcellerie fut fort en honneur. Vers 418, d’après Grégoire de Tours, l’antipape Eulalius, le rival de Benoît Ifir, se croit « lié » par ses concubines.

■Vers l’an 500, Théodoric se plaint d’être victime du même sortilège.

C’est vers cette époque que les Annales d'Angleterre font naître, en Ecosse, le fameux Ambroise Merlin. Cet enchanteur aurait été assez puissant pour donner au roi Uterius la forme de Gorloïde, duc de Cornouaille, afin de lui permettre d’abuser de la femme de ce duc (2).

C’est alors aussi, que avivait, d’après la légende, le fameux magicien écossais, Michel Scott, qui avait à lutter contre des sorcières puissantes. Un jour, ayant eu l’imprudence de laisser tomber sa baguette entre les moins de la sorcière de Falsehope, il se vit changé en lièvre par un coup de sa propre baguette, et il ne put retrouver sa forme naturelle qu’après être rentré chez lui (3).

L’Eglise veut lutter énergiquement contre la sorcellerie. En une centaine d’années quatre conciles se réunissent, tous anathématiscnt les sorciers et les devins : en 50G, le concile d’Agde leur consacre son 42e canon; en 511, celui d’Orléans, son 30e canon; en 578, celui d’Auxerre, son 4e canon; en 630. celui de Reims, son 14e canon.

Dès 578, nous voyons apparaître un premier procès de sorcellerie. Le petit-fils de Childebert mourut sans qu’aucun médecin sût à quoi attribuer cette mort. On accusa le géné-

(0 Bois, Le Satanisme et la Magie, p. 100. (■-) Dklrio, Luco cit., p. 207.

('■>) De Résie, Loc. cit., p. 24.

ral Mummol d’avoir fait rejeter sur cet enfant un sort, dont il était lui-même atteint. Frédégonde fit mettre le général à la torture, puis arrêter les femmes qui avaient dû pratiquer le transfert du maléfice. Celles-ci avouèrent, au milieu des tortures, qu’elles étaient sorcières et qu’elles avaient bien reporté sur l’enfant le sort dont souffrait Mummol (*).

Dans le courant du viic siècle, les mesures répressives prises par l’Eglise ne font point diminuer le nombre des sorciers. Aussi, en 742, voyons-nous le dernier représentant de la race, Childéric III, publier un édit ordonnant aux évêques de veiller, avec l’aide des magistrats, à ce que le peuple ne se livre pas à la pratique des différentes superstitions païennes et en particulier des sortilèges et des incantations.

En dépit de cette ordonnance, les sorciers continuèrent à prospérer, et, sous Pépin-le-Bref, nous voyons le célèbre Zédéclijas faire de nombreux adeptes ; sous l’influence de ce cabaliste, les pratiques de la magie noire se répandirent de plus en plus.

A son arrivée au pouvoir, Charlemagne essaya de chasser les occultistes et les sorciers de ses états. Il prohiba dans ses Capitulaires, la sorcellerie, la magie, la divination et l’enchantement. Il visa d’une façon toute spéciale les noueurs d’aiguillette. Ceux-ci devaient être alors assez nombreux et fort redoutés : l’empereur fut, en effet, obligé de légitimer le divorce pour cause d’impuissance par sortilège.

Dans de tels cas, il fallait avoir recours à l’épreuve du congrès , pour prouver que l’impuissance était bien réelle. Sous les yeux de témoins désignés, l’homme et la femme, mis en présence, devaient essayer d’avoir des rapports sexuels. L’homme qui se croyait « lié » ne pouvait-il entrer en érection ; la femme qui se croyait « chevillée » ne pouvaitelle « admettre le membre viril en son vagin » pour cause de vaginisme ou pour toute autre raison, l’impuissance était considérée comme réelle et le divorce pouvait avoir lieu.

(i) Bodin, La Démonomanie des Sorciers, p. 331.

Cette législation continua ù être appliquée, quoique avec moins de rigueur, sous Louis le Débonnaire.

Les rois n’édictaient d’ailleurs pas de peines corporelles contre les sorciers : ils « laissaient à l’Eglise le soin de faire rougir de honte et de punir par, l'excommunication ceux qui ont recours à des sortilèges, pour se procurer quelque avantage, et qui 11e craignent pas d’attendre les bienfaits du démon (1). »

Dans les siècles qui suivirent, l’école arabe fit sentir son influence sur les sciences occultes et en particulier sur l’alchimie, l’astrologie et la sorcellerie. Les autorités fermèrent les yeux et laissèrent les sorciers se livrer en paix à leurs pratiques et à l'étude de leurs grimoires.

Pendant ce temps « la démonologie néo-platonicienne », que « Michel Psellus avait fait revivre en Grèce ». faisait de nombreux adeptes dans toute LEurope orientale. Là aussi les sorciers se multipliaient, en dépit des lois sévères, qui avaient été édictées dans le Code du Bas-Empire, et qui punissaient de mort les devins et les sorciers.

Dès le début du xive siècle, nous retrouvons de nombreuses poursuites dirigées contre les sorciers.

La crainte des maléfices était alors poussée à tel point que l’on vit les fils de Philippe le Bel faire entre eux «. une association par écrit», et se promettre « un Secours mutuel contre ceux qui voulaient les faire mourir, par le secours de la sorcellerie. »

Ce fut sous le règne de l'un de ces associés, Louis X, que se fit le procès d’Enguerrand de Marigny.

Ce garde du trésor avait été inculpé du crime de concussion et d’altération des monnaies, et, pour ce motif, arrêté. Le roi s’apprêtait à se montrer clément à l’égard de son favori, lorsque les ennemis de celui-ci firent intervenir dans cette affaire une question de sorcellerie.

Le magicien Paviot et sa femme venaient d’être arrêtés, (*)

(*) Capitule XIII, De sôrtilegiis et sortianis.

pour « avoir voulu, au moyen de deux images de cire, faire périr le roi Louis et son oncle, Charles de Valois ». Les ennemis d Enguerrand, parmi lesquels se trouvait le comte de Valois, rejetèrent sur lui tout l’odieux de cette affaire. A les en croire, le nécromant aurait agi, à l'instigation de la sœur et de la femme de l’accusé; il aurait fabriqué « des images de cire, à la ressemblance du roi, du comte Charles et d’autres barons, afin de procurer par sortilège la délivrance d’Enguerrand et de jeter un maléfice sur lesdits roi et seigneurs; lesquelles images maudites étaient en telle manière ouvrées que, si longuement elles eussent duré, lesdits roi, comte et barons n’eussent chaque jour fait qu'amenuiser, sécher et languir jusqu’à la mort(1). »

Louis X, effrayé, laissa condamner son favori, qui fut pendu à Montfaucon.

En 1317, c’est le second pape d’Avignon, Jean XXII, que ses ennemis ont voulu ensorceler : « Les magiciens, Jacques dit Brabançon et Jean d’Amant, médecin, ont préparé des breuvages pour nous empoisonner, nous et quelques cardinaux, nos frères, et n’ayant pas eu la commodité de nous les faire prendre, ils ont fait des images de cire, sous nos propres noms, pour attaquer notre vie, en piquant ces images. Mais Dieu nous a préservés et fait tomber entre nos mains trois de ces images diaboliques (-). »

En 1332, c’est le roi de France Philippe VI, que son cousin Robert d’Artois essaie de faire envoûter. Le procès du comte d’Artois fut porté devant la Chambre des Pairs ; là, parmi les dépositions des témoins, on remarque celle du Père Sagebran, auquel l’accusé avait demandé, avec force supplications, de baptiser une image de cire « de la longueur d’un pied et demi, pour laquelle il y avait tout prêts le parrain et la marraine (3). »

(Û Chronique de Saint-Denis , citée par de Rochas, L'Envoûtement, p. 11-12. (s) Bibl. Arch. hist. de Tarn-et-Garonne, t. IV, trimestre, 187(5.

(;l) L’ Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 20 janvier 1893.

Quinze ans plus tard, un procès semblable était intenté, dans la Lozère, à un prêtre du diocèse de Clermonl-Ferrant, appelé Pépin, accusé de plusieurs crimes de sorcellerie et tout particulièrement d’avoir essayé d’envoûter l’évêque de Mende, au moyen d’une figure de cire.

L’accusé avoua qu’il avait fabriqué cette image de sa main, avec deux, livres de cire. Il « la fabriqua avec de l’eau chaude et sans autre mélange, un vendredi...

» L’ange du jour s’appelait Anhoôl, nom qui est inscrit sur la poitrine de ladite image, en même temps que six autres noms d’anges, qu’il a oubliés, et sur le front de l’image il a inscrit celui de l’évèque, pour se conformer à la science de cette opération. »

Il n’avait pas baptisé la figurine, il croyait cependant que « l’évêque se ressentirait du mal que quelqu'un ferait à cette image. »

Il avait pratiqué cet envoûtement pour plaire au seigneur d’Apeher, qui voulait se débarrasser de l’évêque. Il avait suivi, pour la fabrication de son maléfice, le rituel conseillé par un livre de sorcellerie, qu’il avait copié sur un autre livre dans un château, près de Perpignan, et aussi par un livre intitulé De Naturalibus, que lui avait donné le roi de Majorque. Il avoua qu’il avait étudié, à Cordoue et à Tolède, des livres de magie (1).

Dans ce même siècle, on vit la folie de Charles VI considérée comme le résultat d’un sortilège et ce fut au duc d’Orléans qu’on attribua ce maléfice.

Martin Delrio nous raconte complaisamment comment « le duc d’Orléans tascha premièrement d’éteindre la Lignée royale, par sacrilèges, et s’élever dans le thrône royal, par le moyen du Diable. 11 bailla son espée, son poignard et son anneau à certain moyne renié et à ses compagnons, afin qu'ils fussent consacrés et charmés par prestiges sathaniques et

(p Edmond Falüairollk, Un Envoûtement en Gévoudan en l’année 134? , Nîmes, 189g.

qu'il en put exercer les maléfices qu’il projetait dans son esprit. Ce moyne estant en la tour de Mongeye, près de Lagnysur-Marne, évoca deux démons à soi par ses arts, auxquels il bailla l’espée, le poignard et l’anneau pour les enchanter, puis, les ayant repris, les rendit au duc d’Orléans, lequel charma si subtilement, par iceux, le roi Charles, son cousin, qu’à peine aucun s’en peut apercevoir. Le premier charme fut fait à Beauvais, si contagieux et violent que les ongles et les cheveux en tombèrent au roi; le second, en la ville du Mans, ayant une si grande force, qu’aucun homme du monde n’eust pu juger si le roi vivait ou non, car il était étendu de son long, sans aucun pouls, ni sentiment, qu’on peut apercevoir. Mais, après qu’il eut repris ses sens et fut revenu à soy : je vous prie, dict-il, ostez cette espée, qui me transperce le corps, c’est le duc d’Orléans, mon cousin, qui me procure mal (4). »

Pour traiter le roi, on appela cinq sorciers. Un premier, Arnaud Guillem, qui venait du fond de la Guyenne, avait promis d’obtenir la guérison complète en prononçant une seule parole. Il prononça cette fameuse formule magique, mais l’état du roi, au lieu de s’améliorer, sembla empirér.

Quatre nouveaux magiciens, Pierre, Lancelot, Poinson, Briquet furent appelés; ils prescrivirent des scarifications et des breuvages désagréables, puis firent des incantations. Ils n’obtinrent point la guérison qu’ils avaient promiâe; et, comme la maladie du roi continuait à s’aggraver, on leur trancha la tète.

Le procès du comte d’Artois et la maladie de Charles VI achevèrent de mettre la sorcellerie à la mode. Chaque grand seigneur eut dans son château un magicien, qui, en dehors de ses fonctions d'astrologue et d’alchimiste, remplissait celles de nécromancien et d'envoûteur.

C’est ainsi que le célèbre seigneur de Laval, Gilles de Raiz se laissa ruiner et conduire au crime, par un habile escroc,

(!) Delrio, Loc. cit., p. 391.

Régnault

qui se faisait passer pour un magicien puissant. Finalement ce seigneur fut condamné à être brûlé pour s’être livré « à la sodomie et à la pratique du sortilège. »

Nous ne saurions nous apitoyer sur le sort de ce scélérat, qui avait sacrifié la vie de nombreux enfants à la satisfaction de scs passions. Il n’en est pas de même d’un assez grand nombre de malheureux, qu’on livra ensuite au bûcher sur la simple accusation de sorcellerie.

Il y eut. en effet, après le procès de Raiz, une véritable épidémie de sorcellerie : nombre d’hystériques avouèrent qu’elles avaient fait un pacte avec le diable, qu’elles avaient eu des rapports avec des démons incubes, qu’elles allaient au sabbat et qu’elles pouvaient faire mourir qui elles voulaient. Le récit de ces hallucinations leur valut le bûcher.

Quelquefois aussi on accusa de pratiquer des sortilèges et on brûla, sous ce prétexte, des personnes dont on voulait se débarrasser à tout prix et contre lesquelles on ne pouvait faire valoir d’autres griefs. C’est ainsi que Jeanne, «la bonne Lorraine s> fut condamnée à être « brûlée vive, comme sorcière, relapse.»

Pendant que de tels faits se passaient en France, les sorcières écossaises, dont la célébrité était déjà connue d’Ausone au ivc siècle, ne restaient pas en retard :

Le roi d’Ecosse, Dufas, tombait en langueur; il se desséchait peu à peu et se plaignait d’avoir de grandes sueurs nocturnes. Les médecins consultés n’v entendaient rien, mais a en croire les rumeurs populaires le roi aurait été envoûté. Cette nouvelle fut confirmée par des messagers, qui avaient été envoyés au château de Forres en Moravie. La fille d’une sorcière, qui était la maîtresse d’un soldat du château, connaissait les maléfices et les avait révélés à son amant. Ce dernier les répéta à ses amis et la nouvelle arriva enfin aux oreilles du capitaine Doneval et des ambassadeurs. Ceux-ci se rendent chez les sorcières, les trouvent l’une faisant fondre une image du roi devant le feu, l'autre récitant des charmes et versant un liquide sur l’image en fusion.

— Ot) —

Les \ ieil les dirent être payées par les principaux de Moravie pour faire ce maléfice.

On brisa 1 image et dès cette nuit même le roi était guéri. Telle est, en résumé, l'histoire qu’a rapporté Boëcc et que Hierosme Cardan considère comme un conte (i).

En Angleterre, on vit également, sous Henri VI, se dérou-

ler, à la cour, un procès intéressant, nous voulons parler de l'affaire de la duchesse de Gloccster, qui fut jugée en 1439.

« L’orgueil, l’avarice et les déréglements d’Eléonore Cobham, qui, après avoir été la maîtresse de plusieurs seigneurs de la cour, avait fini par devenir l’épouse légitime de l’héritier présomptif de la couronne, lui avaient attiré la haine publique et la conduisirent enfin à sa ruine.

» Un des chapelains du duc, Roger Bolingbrooke, fut accusé de nécromancie et de s’être montré avec les instruments de son art à la populace admiratrice devant Saint-Paul : « Il était merveilleusement équipé, portant une épée dans sa main droite, dans sa gauche un sceptre, assis dans une chaise aux quatre coins de laquelle étaient fixées quatre épées, dont la pointe se dirigeait vers quatre images de cuivre » (Will-Wyrcester, 461).

» Dans la seconde nuit qui suivit, Dame Eléonore (c'est ainsi qu’on appelait la duchesse) entra secrètement dans le sanctuaire de Westminster, ce qui naturellement excita les soupçons. Elle fut confrontée avec Bolingbrooke qui déclara que c'était à son instigation qu’il s’était adonné à l'étude de la magie. Les informations qui suivirent prouvèrent qu'Eléonore croyait fermement à cet art, que pour s’assurer les affections du duc elle avaitemployé des philtres fournis par Majory Jourdemain, célèbre sorcière d’Eye, et que pour apprendre sa fortune à venir (son mari devant hériter de la couronne) elle avait chargé Bolingbrooke de découvrir combien durerait la vie du roi.

» Bientôt après on accusa de trahison Bolingbrooke et

fi) Boeck, Cité par Vier, loc. rit. livre III, p. 341.

Southwell, chanoine de Saint-Paul, comme auteurs du crime et la duchesse comme complice.

» On dit que Bolingbrooke et Southwell avaient, à la sollicitation d’Eléonore, fabriqué une image de cire, l’avaient exposée à une certaine chaleur, persuadés que la santé du roi s’affaiblirait ù mesure que la cire fondrait.

» Les deux femmes cependant furent citées devant la cour ecclésiastique : Jourdemain, comme sorcière relapse, fut condamnée à être brûlée; Eléonore avoua quelques-uns des vingt-huit articles de raccusation portée contre elle et nia les autres; mais quand elle eut entendu la déposition des témoins, elle cessa de se défendre et se recommanda à la miséricorde de la cour.

» Elle fut forcée, pendant trois jours delà semaine, de parcourir nu-tête, un cierge allumé à la main, les rues de la capitale et ensuite renfermée pour sa vie dans un château de Pile de Man.

» Southwel mourut avantd'être jugé ; deux autres complices obtinrent leur pardon, mais Bolingbrooke fut convaincu et exécuté, avouant le crime de nécromancie, mais niant celui de trahison (4). »

On a prétendu que tout ce procès avait été dirigé par le cardinal de Winchester; jaloux de la confiance que le roi accordait au duc de Glocester, ce cardinal aurait suborné des témoins pour déclarer que la duchesse avait de fréquentes entrevues avec le prêtre nécromancien et la sorcière.

Cela devint la mode d’ailleurs, d’accuser de sorcellerie toute personne dont on désirait se défaire. C’est ainsi que, sous le protectorat de Richard III, la reine douairière Elisabeth Woodwill et ses parents furent accusés de se livrer à la pratique des sciences maudites; de même l’évêque d’Ely, Morton, fut accusé de sorcellerie, par le meurtrier des enfants d’Edouard.

Sous Louis XI, en France, les sorciers purent se livrer en

(i) De Résie, Loc . cit., tome. II, p. 380.

paix à toutes leurs pratiques: le roi, très superstitieux, les craignait et, pour se les attacher, les favorisait. Après la mort de ce protecteur, les poursuites ne tardèrent pas à recommencer.

Sous Charles VIII, des sorciers pénétrèrent à la cour et eurent un assez grand succès près des courtisans qui venaient les consulter dans l’espoir d’obtenir la bienveillance du roi. Celui-ci, informé de ces intrigues, rendit une ordonnance prescrivant de poursuivre les enchanteurs, les devins et les nécromanciens.

C'est vers cette époque également que Henri Institor et Jacques Sprenger dirigèrent activement les poursuites contre

les sorciers dans les provinces du Rhin ; ces moines dominicains avaient été envoyés, comme inquisiteurs, après qu’innocent VIII eut lancé en 1484 une bulle « contre ceux des deux sexes qui avaient commerce avec le démon et qui tourmentaient par leurs sorcelleries les hommes et les animaux. »

Dans l'ouvrage qu’ils publièrènt sous le titre Maliens maleficorum (*), les inquisiteurs nous apprennent que les sorciers faisaient bouillir dans des chaudières la chair d’enfants mort-nés. Le bouillon était conservé dans des outres de peau de bouc. Ceux qui demandaient à entrer au service du diable en buvaient et aussitôt ils comprenaient tout l’art des sortilèges.

Ils nous racontent également qu’à Chypre un soldat anglais fut changé en âne et rendu à sa forme trois ans après.

Nous venons de voir que le xvesiècle fut riche en procès de sorcellerie, aussi bien en France que dans les autres « pays de la chrétienté ».

Ce fut dans ce siècle qu’on fît de la sorcellerie un crime sui generis; on la considéra comme une ligue avec Satan et un abandon de Dieu.

Il était admis que tous ceux qui s’adonnaient à la pratique

(i) Sprenger, Mnlleus maleficorum.

des sciences occultes étaient les serviteurs du Maudit ; les uns lui avaient été consacrés dès leur naissance ; les autres

avaient conclu avec lui un pacte, par lequel, ils lui avaient vendu leur Ame, en échange d'un pouvoir magique, dont ils pouvaient user pendant leur vie.

G est ainsi que les sorciers acquéraient le pouvoir de se transformer en tel ou tel animal, le plus souvent en loup ; le pouvoir de nuire par leurs enchantements aux hommes et «aux animaux et aussi d’envoyer des démons tourmenter leurs ennemis ou séduire les femmes qu’ils désiraient.

Dans le xvie siècle ces croyances ne firent que s’accréditer; quelques procès célèbres sont là pour nous le prouver.

Un arrêt du Parlement de Besançon, daté du mois de décembre 1522, condamne à être brûlés vifs, Pierre Burget et Michel Verdun « pour avoir fait danses et sacrifices au diable, s’être changés en loups, avoir eu commerce avec des louves et avoir dévoré des enfants (1). »

Le Parlement de Dole, par un arrêt du 28 janvier 1573, condamne « à être bruslé vif », Gilles Garnier, Lyonnais, lequel « le jour Saint-Michel, étant en forme de loup-garou, print une jeune fille de l’Age de dix à douze ans, près du bois de la Serre, en une vigne, au vignoble de Chatenoy, près Dole, un quart de lieue et illec l’avait tuée et occise tant avec ses mains semblant pattes qu’avec ses dents et mangé la chair des cuisses et bras d’icelle et en avait porté à sa femme. Et pour avoir en même forme, un mois après, pris une autre fille et icelle tuée pour la manger, s’il n’eust été empesché par trois personnes, comme il l’a confessé, et, quinze jours après, avoir étranglé un jeune enfant de dix ans, au vignoble de Gredissans et mangé la chair des cuisses, jambes et ventre d’iceluy, et pour avoir en forme d’homme et non de loup, tué un autre garçon de treize ans, en intention de le manger, si

(i) Dk Rksik, Loro citcito , t. 11, p. 256.

on ne l'en enst empêchée, comme il le confessa sans force ni contrainte (1). »

Un an plus tard, en 1574, lorsque Coconas et La Mole furent exécutés en place de Grève, on trouva sur ce dernier une figure de cire, qui avait été fabriquée par Cosme Ruggieri, le magicien préféré de Catherine de Médicis.

On pensa tout d’abord qu’il s’agissait là d’une tentative d'envoûtement, dirigée contre Charles IX. Mais La Mole soutint toujours que cette figure avait ôté faite « pour obtenir l’amour d'une grande princesse, » c’est-à-dire l’amour de la reine Marguerite.

Cosme fut condamné aux galères, mais, grâce à la protection de Catherine de Médicis, l’arrêt ne fut point exécuté.

C’est dans le même siècle que fut brûlée Barbe Doré, qui « avoit guari quelques-uns, qu’elle avait ensorcelés (2) ». Pour obtenir ce résultat, elle avait fendu un pigeon et l’avait mis sur l'estomac du patient, en disant ces mots, qui sont rapportés par son procès: « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, de Monsieur saint Anthoine et de Monsieur saint Michel, tu puisses guarir du mal ». De plus, elle avait ordonné de faire « une neuvaine par chacun jour, à l’église du village. »

Nous ne citons ici que les faits les plus notables ; il y eut, en effet, à cette époque, de nombreux procès de sorcellerie. Cosme Ruggieri et les autres magiciens, que protégeait la reine, avaient fait de nombreux adeptes. Les sorciers avaient afflué à Paris, et, en 1572, Pierre de l'Estoi le pouvait écrire que « par suite des troubles religieux, on avait relevé le chiffre de trente mille sorciers, tant les croyances à l’occultisme étaient répandues, tant les creusets étaient interrogés, les pierres précieuses broyées, tant l’étude de la toxicologie était approfondie (3). »

Parmi ces « adeptes », on retrouvait assez fréquemment

(i) Cité par Bodin, La dêmonomanie des sorciers, p. 256.

(*) Bodin, Loco cit ., p. 364.

(■■< ) Cité par le docteur Légué, Médecins et empoisonneurs au X VIL siècle, Paris 1896, p . 1 i I .

des prêtres. On ne doit donc pas s’étonner de voir an certain nombre de prêtres ligueurs faire des tentatives d’envoûtement pour venger l’assassinat du duc et du cardinal de Guise.

Ils « poussèrent la méchanceté et la superstition jusqu’à faire de petites images de cire représentant Henri lll et le roi de Navarre, qu’ils plaçaient sur l’autel et les perçaient pendant la messe et durant quarante jours consécutifs, avec des aiguilles. Puis, le quarantième jour, ils les perçaient au cœur, espérant provoquer par là la mort de ces princes (*). »

Ce n’était là, somme toute, avec un certain mélange des pratiques de la sorcellerie vulgaire, que la réédition des fameuses messes votives, qu’on avait célébrées assez souvent, en Espagne, « pour la mort des ennemis ».

Pendant que ces faits se passaient en France, il y avait aussi des procès de sorcellerie en Ecosse, en Angleterre et en Allemagne.

En Ecosse, le roi Jacques redoutait fort les maléfices. Il fit mettre à mort son frère, le comte de Mar, parce qu'il le soupçonnait de s’entendre avec des sorcières, dans le dessein d’abréger ses jours.

En 1537, ce fut le tour de la comtesse de Glammis, Jeanne Douglas, d’être accusée, en même temps que son fils et son second mari, « d'avoir attenté, par maléfices et sortilèges », aux jours de ce même roi, dans l’intention de rétablir par ce moyen, la puissance de la maison de Douglas, représentée alors par Angus, frère de lady Glammis. Les accusés furent condamnés à mort.

En Angleterre, Henri VIII avait recours à des accusations de sorcellerie contre Buckingham, en 1521, et contre Hungerford, en 1528.

En 15U, une loi fut publiée contre les actes de conjuration et de sorcellerie. On fit de ces actes un délit spécial, qui pouvait être puni de la peine capitale, sans être accompagnés,

P) Journal del’ Etoile, cité par de Résie, loco rit., t. II, p. 20.

comme auparavant, de circonstances, qui le rendait criminel.

Cette loi avait surtout un but religieux et politique. Il était d’autant plus facile deperdreson ennemi, en l’accusant de sorcellerie, que. dans de tels cas, on acceptait le témoignage des enfants et des hallucinés. Il suffisait que quelqu'un eût été vu par un halluciné, « dans ses propres formes et figures », pour être considéré comme sorcier et condamnable.

De même qu’en France les catholiques avaient souvent poursuivis les Albigeois et les Vaudois, comme serviteurs de Satan, de même, sous Jacques Ier, les protestants expulsèrent les catholiques sous prétexte qu’ils avaient passé un pacte avec le démon et qu’ils se livraient à la pratique des sortilèges.

Il est d’ailleurs probable que certains prêtres se sont livrés, vers cette époque, à l’étude des « sciences maudites ». En 157(8, par exemple, « un prêtre sorcier qui s’appelle Instincton, demye lieue, près de Londres, a été trouvé saisi, au mois de septembre, de 3 images de cire conjurées pour faire mourir la reine d’Angleterre (1). »

Vers la fin du xvie siècle, nous trouvons l’histoire d’un envoûtement qui eut une certaine célébrité. Catherine Munro, baronne de Fowlis, avait eu « une querelle de bellemère » avec Robert le fils aîné de son mari; elle voulut le faire mourir sous l’influence d’un maléfice, puis faire épouser sa veuve par son propre fils, Georges Munro.

Pendant ce temps-là, un autre beau-fils de la baronne, Hector, était malade. Il avait consulté une sorcière et fait transférer sa maladie sur Georges. C'était la sorcière Marion-Mac Ingarah qui avait opéré : elle avait d’abord fait faire lesimulacre de l’inhumation d’Hector, elle avait fait une évocation sur sa tombe pour le rappeler à la vie, puis elle avait fait le simulacre de l’inhumation de Georges.

I lector guérit, Georges mourut, et la baronne, désolée, recon-

fi) Bodin, Loro rit p. 29.

mit qu’elle avait eu affaire à une sorcière plus forte qu’elle.

Cette histoire se répandit et ne contribua pas peu à accréditer la foi en la puissance des sortilèges.

D'ailleurs, la pratique des maléfices était fort répandue à cette époque, aussi voyons-nous Shakespeare (4) nous présenter dans Macbeth une scène de sorcellerie, très conforme aux rites prescrits par les vieux grimoires de l’époque.

L'une des sorcières veut envoûter un matelot dont la femme l'a insulté : elle le fera maigrir, elle le rendra sec comme foin. — « I loill drain himdry as hay », dit-elle. Plus tard, nous la voyons mettre dans son chaudron, pour faire son maléfice, plusieurs ingrédients, parmi lesquels nous remarquons : une dent de loup, le « doigt d’un enfant étranglé dès sa naissance », et un élément qu'elle « witclie'smummy ».

En Allemagne, de 1550 à 1560, il y eut une épidémie de possession démoniaque qui fut, en partie, attribuée à l’influence de certains magiciens.

La principale possession fut celle des <a nonnains » . Ces religieuses voyaient le diable sous forme de chien, se cachant sous elles et « v faisant des choses honteuses » ; sous forme de chats, sous les traits de leur mère et de leur frère.

Au couvent de Nazareth, nous retrouvons l'hallucination génésique nocturne, si fréquente chez les hystériques : la sœur Gertrude croyait partager sa couche avec un incube (-).

Les sorcières de Westphalie furent alors célèbres, ce fut pour elles qu’en 1560 on vit renaître les « épreuves judiciaires » et en particulier, « l’épreuve de l’eau», qui avait été employée autrefois, pour découvrir les vols et les crimes, mais qui avait été abolie, en 1215, comme superstitieuse, par le quatrième concile de Latran.

On attachait la sorcière en lui fixant le bras droit à la jambe gauche, et le bras gauche à la jambe droite, puis on la

(1) Shakespeare, Macbeth, acte I, scène 111 ; aclo IV, scène I.

(1 2) Paul Richkr, Etudes sur la grande hystérie.

jetait dans l’eau. Ou bien elle surnageait, alors elle était sorcière. et on la retirait de l’eau pour la faire monter sur le bûcher; ou bien elle allait au fond et souvent se noyait; alors : « Dieu soit béni ! elle n’était pas sorcière ! »

Cette épreuve fut réintroduiteen France parfelivre de Bodin, La démonomanie des Sorciers. Celivre contribua à répandre la crainte des sortilèges et à fixer la jurisprudence de la sorcellerie ; cette œuvre fut continuée en 1599 par les Controverses

et recherches magiques de Martin Delrio, et au début du

xviic siècle par les livres de Boguet et de Pierre de Lancre.

Voici d’après ces «maîtres boucliers », ainsi que les appelle Wier, dans quelles circonstances une femme était arretée et condamnée comme sorcière :

Un homme venait se plaindre qu’un sort avait frappé sa femme, ses enfants, ses bestiaux ou ses récoltes. Il s’agissait de trouver l’auteur du maléfice. On avait d’abord pour se guider des présomptions : c’était sans doute une femme qui avait causé le mal, car les sorcières sont infiniment plus nombreuses que les sorciers; ce pouvait être une vieille femme ayant la réputation de commercer avec le diable ; ce pouvait être aussi une jeune femme, belle, brune, à longs cheveux, car le diable aime les belles femmes et les longs cheveux noirs.

Le nom de la personne soupçonnée pouvait ne pas être sans importance : « Sorcellerie damnable que de s’appeler Verdelet, Joly-Bois, Saute-Buisson, Verdure, Esprit familier, Blanc démon, tous noms maudits, qui sont ceux du diable (*). »

On .devait soupçonner, plus que tout autre, les filles de sorcières, car elles sont « communément sorcières » et « présumées criminelles comme leurs mères (-). »

N’avait-on pas de présomptions. On pouvait avoir recours à différents procédés pour trouver la criminelle. On pouvait,

(P Gh. Richet, L’ Homme et l’ Intelligence, p. 320. Voir V ioie, Inc. rit .

(*) Bodin, Démonomanie, p. 117,451-45:2.

comme on le faisait en Allemagne, tenir à la main un tamis, qui se mettait à trembler en présence de la sorcière. On pouvait aussi « faire prendre des souliers'neul's, graissés d’oing de porc, aux jeunes enfants, qui vont à l’église, de laquelle les sorcières ne peuvent sortir, s’il ne plaît à ceux qui ont les souliers graissés (]). »

En pareille matière, les affirmations d’un seul témoin, même d’un enfant, étaient considérées comme suffisantes pour emprisonner un accusé et même le livrer au bourreau. C’est ainsi que, sur le témoignage d’une fillette de huit ans, ((impotente de tous ses membres», qui disait qu’on lui avait introduit dans le corps, au moyen d'une croûte de pain, cinq démons (Loup, Chat, Chien, Joly, Griffon), Boguet fit jeter en prison Françoise Secrétain. Il aurait même livré cette prétendue sorcière au bûcher, si elle n’avait échappé à ce supplice par le suicide.

Pour s’emparer de la malheureuse, sur laquelle étaient tombés les soupçons, on devait pénétrer chez elle, « en tournant le dos », pour éviter le mauvais œil. Il fallait ensuite empêcher la sorcière de frapper le sol du talon, car elle aurait pu s’enfuir ainsi, en s’enlevant dans les airs. Lorsqu’on l’avait bien garottée, on la conduisait dans une de ces prisons qu’Axenfeld a justement appelées des « pourrissoirs ».

Les juges et leurs sbires pouvaient désormais dormir en paix, car les sorciers « ne peuvent se délivrer des mains de la justice », et ils <*• ne peuvent nuire à ceux qui les persécutent (2). »

Malgré cette dernière assertion de Bodin, beaucoup de juges prenaient terreur et se trouvaient mal sous le regard fixe et égaré de quelques-uns des pauvres fous qu’ils condamnaient. « S’ils allaient faiblir, succomber sous le satanique influx? Aussi ne permettaient-ils pas que le sorcier ou

(B Bodin, Loc.cit.

(2) Bodin, Loco oit., p. 344-345.

la sorcière les regardât le premier. Touchés, vaincus peutêtre, ils auraient risqué d’être compatissants : à la barre on introduisait le fascinateur le dos tourné (1). »

On interrogeait l’accusé ; s’il refusait de répondre môme au milieu des tortures, on* pensait qu’il avait conservé sur lui le « maléfice de taciturnité » et on lui faisait raser tout le

corps, car ce fameux maléfice devait être caché dans les cheveux et dans les poils.

On pouvait ensuite soumettre l’inculpé, soit à l’épreuve de l’eau, dont nous avons déjà parlé, soit aux épreuves de la balance et du stylet.

L'épreuve de la balance consistait à mettre la sorcière dans un plateau, et une Bible d’église dans l’autre; il était admis que toute personne plus légère qu’une Bible d’église était adepte de Satan (“2).

Dans l’épreuve du stylet, on recherchait les marques ou stigmates du diable.

Ces marques étaient des zones d’anesthésie qui occupaient des points variables de la peau et quelquefois tout un côté du corps. Ces zones siégeaient aussi bien sur les muqueuses que sur la peau : « J‘ay sceu, en effet, d’un gentilhomme de Valois, nous dit Bodin, qu’il y en a de marqués parle diable, sous la paupière de l’œil, sous la lèvre et même au fondement... l’endroit était insensible, encore qu’on y mist une aiguille jusqu’aux os (3). »

Si la malheureuse niait toujours le crime dont on l’accusait on la mettait à la « question ». Les tortures ne manquaient pas: après l 'estrapade, dans laquelle on lui disloquait les jambes, la victime subissait le collier, sorte de garot, formé de cordes neuves, qu’on lui seirait graduellement autour du cou. On se gardait bien d’étrangler la patiente, il fallait la réserver pour d’autres supplices : il

(fi Bois, Le- Satanisme et la Magie, p. 80. (*) Leloyer, Loco citato .

(») Bodin, Loco cit.

fallait encore lui marteler les jambes, les lui lier fortement 1 une confie 1 au lie et entre les tibias enfoncer des coi ns.

Pendant ce temps on demandait à l’accusée si elle n’était pas allée au sabbat, si elle n’avait pas jeté un sort à telle ou telle voisine ; on lui promettait de lui pardonner, si elle avouait. Il était, en effet, permis aux juges de fa ire de fausses piomesses pour faire parler leurs victimes: le moine inquisiteur Sprenger ne l’avait-il pas conseillé lui-même?

Trompé par ces fallacieuses promesses, l’accusée criait : « confession ». On suspendait la torture, et un scribe s’empressait de recueillir les aveux : Oui! je suis sorcière; le diable m'est apparu, il y a une quinzaine d’années, il m'a donné une pommade dont il m'a suffi de me frotter pour me trouver transportée au sabbat, à cheval sur un balai. D'autres femmes arrivaient en même temps que moi, montées sur des boucs ou des béliers.

Au milieu de rassemblée le diable trônait sur une grande chaise dorée, c’était un grand bouc qui avait trois cornes, une de chaque côté de la tête et au milieu une troisième, qui éclairait. Il avait une poitrine de vieille femme, avec des mamelles flasques et pendantes, et entre ses cuisses de bouc il exhibait sa virilité maudite, un organe démesuré, entortillé, sinueux, couvert d’écailles et trifide.

Je fus présenté à ce nouveau maître, je dus lui rendre les honneurs habituels qui consistent à lui « baiser le cul », et dès lors je compris l’art des maléfices.

Je suis retournée maintes et maintes fois au sabbat, là j'ai revu mon petit maître, et Lui, d'autre part, est venu quelquefois visiter ma couche : grâce à son membre trifurqué il a pu pratiquer avec moi dans le môme temps le triple coït * des incubes.

Plus d’une fois j’ai tressailli de douleur, car son membre semble hérissé de piquants, il semble parfois aussi de bois, de corne ou de fer rouge. D'autres fois j’ai tressailli, au contact de son sperme, froid comme de la glace. Mais toujours il est resté mon maître, et c’est grâce à lui que j’ai pu me

changer on louve, l'an dernier, et jeter un sort à mon voisin qui m’avait insultée.

A peine une telle confession était-elle terminée que la malheureuses entendait condamner au hucher. Se voyant perdue par la confession, grâce à laquelle elle avait espéré se sauver, la sorcière s'empressait de tirer une dernière vengeance de tous ses ennemis, de ceux qui l’avaient méprisée, de ceux qu’elle soupçonnait de l’avoir fait accuser.

« Oui, elle était allée au sabbat, mais elle n’y était pas seule; elle avait parfaitement reconnu telle et telle personne » et c’étaient là de nouvelles victimes pour les inquisiteurs.

Arrivée au pied du bûcher, la condamnée se démentait, mais il était trop tard et personne n’écoutait plus ses dires.

Voilà ce qu’était devenue la jurisprudence de la sorcellerie avec les inquisiteurs. Partout les victimes étaient nombreuses ; c’est ainsi qu’en Savoie, en la seule ville de Valéry, plus de quatre-vingts sorciers furent brûlés en un an (x).

Vers la fin du xvic siècle, les poursuites en matières de sortilèges furent confiées à des magistrats étrangers au clergé. La jurisprudence ne devint pas plus douce pour cela. Nous voyons en effet Nicolas Remi, qui, de 1580 à 1595 avait été chargé de rechercher les sorciers en Lorraine, publier un livre de cf Démonolaterie, d’après les jugements, suivis de mort, d’environ neuf cents personnes, qui pendant l’espace de quinze ans, en Lorraine, payèrent de leur vie le crime de sortilège. »

Bodin n’avait pas montré beaucoup de douceur à Laon. Au xvne siècle, Boguet dans le Jura et de Lancre dans le Labourd ne se montrèrent pas moins féroces.

A la suite d’un décret du Parlement de Paris, en date du ler*septembre 1601, un arrêt de La Tournelle défendit de fairel’épreuve par l’eau « en accusation de sortilège. »

Cela ne diminua en rien la gravité de l’accusation de sorcellerie et, dès 1603, nous voyons l’infortuné maréchal de

0) L.vmber-Danea.ü, cité pai* Richet, L’Homme et V Intelliijsncs, p. 550.

Biron essayer de perdre son dénonciateur Lafin, en prétendant que celui-ci lui avait fait voir le diable : « Kh quoi ! s écria-t-il, après quon lui eut lu sa sentence, on me fait donc mourir sur la déposition d’un sorcier et le plus grand « negromancien » du monde, qui s’est servi à la malheur de mon ambition, m’ayant souvent faict voir le diable en particulier et môme parlant par une image de cire, qui aurait bien articulément prononcé ces mots : Rex impie, peribis, et, sicut cera liquescit morieris (]) ».

Vers 1610, « le bruit se répandait partout, qu’on avait fait une grande capture, un prêtre, roi des magiciens, le Prince de la Magie pour tous les pays (1 2) ». Il s’agissait de Gauffridi, que les tilles de sainte Ursule, à Aix, venaient de dénoncer comme le roi des sorciers et comme l’auteur des crises d’érotisme et de possession auxquelles elles se livraient.

Les deux premières possédées qui avaient porté contre ce prêtre l’accusation de les avoir ensorcelées, étaient une « petite blonde », Madeleine de Mandol, fille du sieur de la Pallud, et une « jolie brune », Louise Gapeau, toutes deux jalouses du directeur de Madeleine, Gauffridi.

Le procès, au milieu de péripéties très émouvantes, que Michelet nous a admirablement retracées, fut conduit par l’inquisiteur Michaëlis et jugé par le Parlement de Provence.

Le dénouement était fatal : le 30 avril 1611, Louis Gauffridi « fut brûlé vif à Aix, sur la place dite des Prêcheurs, et ses cendres lancées au vent. »

D’après de Lancre, « cet insigne magicien et sorcier confessa avoir charmé Victoire du Combien, par le soufflement, qu’il avait faict sur elle, d’un aspect des yeux ». Faut-il voir là une allusion à une sorte de pratique hypnotique employée par ce prêtre ?

Il est certain qu’un simple souffle peut avoir une action

(1) De Rézie, Loco cit., t. II, p. 22.

(2) Michelet, La Sorcière, Paris 1867, p. 226.

réelle sur une hystérique. Et, d’outre part, on trouve, dans les récits de Michaëlis, de nombreux détails permettant d’affirmer que les possédées d’Aix étaient bien des hystériques On a pu constater, chez ces Ursulines, des hallucinations, des mouvements impulsifs, des convulsions, de l’érotomanie et enfin l’influence de l’imitation (1).

En 1632, les diables d’Aix se retrouvent chez les Ursulines de Loudun. Les religieuses accusent un prêtre libertin de la ville, Urbain Grandier, de les avoir maléficiées. Un tribunal spécial, composé de moines, dirigé par le fameux Laubardemont, chercha à établir contre Urbain Grandier des preuves de sorcellerie et condamna ce malheureux à monter sur le bûcher. La sentence fut exécutée le 18 août 1634.

« Ghassés du Poitou, les diables passent en Normandie » et s’installent chez les religieuses de Louviers (2). Pendant six ans, on exorcisa les religieuses possédées (au nombre de 18), afin de découvrir les sorciers auteurs de la possession.

Les démons étaient censés parler par la bouche des possédées. Us désignèrent le P. Picard, qui était directeur spirituel de la communauté et qui versait dans Y illuminisme, Thomas Boullé, curé au Mesnil-Jourdain, et l’une des religieuses, Magdeleine Bavent.

Celle-ci accusa les deux prêtres et s’avoua coupable des plus grands crimes de démonialité. Une enquête fut ouverte; elle fut intelligemment conduite par le chirurgien de la reine, Yvelin. Celui-ci vit que les possédées étaient des filles « agitées du mal des cloîtres »; c’étaient des filles « hystériques » et « dévoyées d’esprit » que « la contagion nerveuse avaient perdues. »

Certaines d’entre elles disaient : « On trouvera un charme en tel point du jardin ». On cherchait et on trouvait. Mais un magistrat sceptique, ami d’Yvelin. s’avisa de ne pas perdre de vue un seul instant l’une des actrices principales, la sœur

(P Richkr, Loc. cit.

(>) Michelet, La Sorcière, p. 265,

Régnault

Anne. « Au bord même d’un trou que l'on venait d’ouvrir, il serre sa main, et, la rouvrant, y trouve le charme (un petit (il noir qu'elle allait jeter dans la terre. (*)• »

Les exorcistes furent couverts de confusion, et ils s'empressèrent de faire disgracier Yvclin par la reine.

On confia alors l’expertise à « un vieux sot en enfance, un Diaforus, de Rouen, et à son neveu, deux clients du clergé», qui ne manquèrent pas de faire jouer un grand rôle au surnaturel dans l’affaire de Louviers.

Yvelin, disgracié par la reine, fut méprisé par les médecins de Rouen, « asncs à grand bonnet », « qui traitaient de haut en bas ce chirurgien, ce barbier, ce frater ». 11 accepte, au nom de la science, le duel contre le clergé, il publie une brochure et déclare « que le vrai juge en ces choses n’est pas le prêtre, mais l’homme de science. »

Il eut beaucoup de peine à trouver quelqu’un qui osât imprimer sa brochure, et ne trouva personne qui voulût la vendre : c’est alors que ce vaillant champion de la vérité se posta sur le Pont-Neuf, au pied de la statue de Henri IV, et distribua son œuvre aux passants.

Grâce au courage d’Yvelin, grâce aussi à la liberté avec laquelle un oratorien a écrit, en 1652, une « Histoire de Magdeleine Bavent », nous pouvons reconstituer les faits; nous retrouvons ici la trilogie décrite par Michelet ((i) 2), « le prêtre libertin », « le moine jaloux », « la nonne furieuse »:

Il y eut ici plusieurs prêtres libertins, le premier fut le vieux David qui avait possédé Magdeleine, alors qu’elle n'avait que quatorze ans, qui l’avait fait entrer au couvent, et là, l’avait absolument dominée en lui prêchant les doctrines molinistes, en lui disant que le péché se rachète par le péché, etc.

Lorsque le vieux David mourut, le curé Picart prit sa succession près de la jeune nonne, il la fit sa sacristine et la rendit enceinte; il la prostitua « dans un sabbat à quatre,

(i) Michelet, Lor. rit., p. 274.

(s) Michelet, La Sorcière, p. 252.

avec son vicaire Boulé et une autre femme ». « Il se servait d'elle, pour gagner les autres religieuses, par un charme magique. Une hostie, trempée du sang de Magdeleine, enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l'esprit. »

Enfin craignant qu'a elle ne convolât quelque matin à quelqu'autre confesseur à qui elle dirait ses remords », il voulut se l’attacher, sans retour, en lui faisant écrire une sorte de pacte dans lequel elle s’engageait « à mourir quand il mourrait et d’être où il serait. »

Les nonnes furieuses, ce furent les différentes possédées, qui accusèrent Magdeleine, dont elles enviaient le malheureux sort.

Quant aux moines jaloux, nous les voyons diriger les exorcismes et les enquêtes. Ils firent si bel et si bien que, en 1647, un arrêt du Parlement de Rouen condamna au bûcher Thomas Boullé et le cadavre de Picart qui était mort dès 1643.

Magdeleine Bavent, dépouillée du « saint voile », fut condamnée à « être confinée à perpétuité, tant qu’il plairait à Dieu de prolonger ses jours, dans la basse-fosse ou dans l’un des cachots de l’officialité, à jeûner au pain et à l’eau les mercredi, vendredi et samedi de chaque semaine. »

Quant aux autres religieuses, elles furent dispersées, envoyées soit chez leurs parents, soit dans d’autres établissements.

Dans ces conditions d'isolement relatif elles ne tardèrent pas à guérir de leur possession.

A côté de ces grands procès amenés par les épidémies de possession démoniaque, nous en retrouvons une foule d’autres, moins connus, dans lesquels la croyance aux maléfices joua un grand rôle.

Dès le début du xvne siècle, nous voyons un jeune homme, qui mis en jugement à Besançon, pour crime de lycanthropie, déclare qu’il est le piqueur d’une personne qu’il appelle le seigneur de la forêt et que c'est cette personne qui le transforme en loup. Les juges crurent tous à la véracité de cette histoire et pensèrent que le seigneur de la forêt n’était autre que le diable.

Un procès, qui est resté des plus célèbres, fut celui de la maréchale d’Ancre, Léonora Galigaï. Après l’assassinat de Concini, en 1017, Léonora fut jetée à Ja Bastille et appelée à comparaître devant une commission extraordinaire, sous prévention de sortilèges.

On l’accusa d’avoir fait pratiquer des cérémonies magi-

ques, dans lesquelles elle mangeait, pour se rendre puissante près de la reine, les crêtes des coqs sacrifiés et des rognons de bélier, qu’elle faisait charmer auparavant. Elle nia s’être livrée à de telles pratiques, et quand on lui demanda « par quoi elle avait si bien maîtrisé la reine-mère », elle se contenta de répondre : « Par l’ascendant d’une âme forte sur un esprit faible. »

Les ennemies de la maréchale n’en continuèrent pas moins de soutenir leurs accusations, et la maréchale fut décapitée, puis brûlée, en 1617.

Deux ans plus tard, on vit commencer dans le Sud-Ouest de la France toute une série de procès iniques.

En 1019, un conseiller du Parlement de Bordeaux, De Lancre, fut, en effet, chargé de présider une Commission destinée à poursuivre les sorciers. En une seule année, ce farouche magistrat fit conduire au supplice cinq cents prétendus sorciers.

Ces poursuites atteignirent souvent des innocents, accusés par leursennemis, ou des hystériques, qui s’accusaient ellesmêmes; mais elles atteignirent aussi quelquefois de méchantes empoisonneuses.

On employait alors des toxiques très subtils. Vacqua loffana, qui n’était qu’une solution concentrée d’arsines et de diverses ptomaïnes, et la poudre d’Exili commencèrent à être employées par les Locuste de ce siècle.

Aussi, en 1631, on crut prudent de .publier une ordonnance prescrivant aux apothicaires de garder sous clef les poisons et d’inscrire les noms des personnes qui en achetaient.

Ce décret n’entrava que fort peu l’action des sorcières empoisonneuses. Celles-ci allaient elles-mêmes, la nuit, cueillir

la mandragore et autres plantes semblables sous les gibets ou dans les cimetières, suivant le rite prescrit par les grimoires.

A côté des empoisonneurs, il. y avait toujours des sorciers fidèles aux vieilles pratiques: c’estainsi que Nicolas Gargant et Adrien Bouchard firent une tentative d’envoûtement contre Richelieu (*)

Deux décrets, qui furent publiés dans la dernière partie du xviie siècle, portèrent une rude atteinte à la sorcellerie.

Le premier de ces décrets, publié par Richelieu, supprimait le traitement des exorcistes. Dès lors, le nombre des possédés diminua de plus de moitié. Ce fait n’a pas besoin de commentaires.

Le second de ces décrets, publié par Colbert, en 1682, interdisait aux tribunaux de recevoir les procès de sorcellerie.

C’est vers cette époque que se jugeait, à Rouen « l’affaire de la Haye-du-Puits » : cinq cents villageois étaient compromis dans un procès de sorcellerie; dix-sept furent condamnés à mort. Le roi cassa l'arrêt. C’est alors que le Parlement de Rouen adressa ses fameuses remontrances au roi, pour prouver que la pratique de la sorcellerie constituait un crime réel qui devait être poursuivi d’une façon spéciale (2).

On avait déjà commencé, en haut lieu, à attacher peu d’importance aux accusations de sorcellerie; c’est ainsi que Louvois avait répondu à un officier, d'un génie médiocre, qui, jaloux de son capitaine, l’avait accusé d’être sorcier : « Monsieur, j’ai fait part au roi de l’avis que vous m’avez donné de la sorcellerie du capitaine en question. Sa Majesté m’a répondu qu’elle ignorait s’il était sorcier, mais qu’elle savait parfaitement que vous ne l’étiez pas (3). »

p) Mémoires de Richelieu, II, p. 526, cité par « Le Voile d’Isis », 30 jan vier 1895.

(*) Galmeil, De la Folie, 1845, t. II.

(a) Migne, Loco cit.

Cependant, vers la fin du siècle, on vit de nouveau se dérouler à la Cour des procès et des drames dans lesquels la sorcellerie joua un grand rôle.

Un certain nombre de grandes dames telles que Mm,‘ de Saint-Martin, la marquise de Brinvilliers, Mmo de Montespan étaient en relation avec des empoisonneuses qui se faisaient passer pour sorcières, la Voisin, la Bosse, la Vigouroux et aussi avec le fameux abbé Guibourg.

En 1075, Mrae de Saint-Martin succombait à la suite de manœuvres abortives pratiquées chez la Voisin. C’était elle qui s’était engagée à introduire Guibourg au Palais Royal, pour y célébrer « une messe contre Monsieur (4). »

L’année suivante vit le procès de la Brinvilliers qui avait tué « en artiste, en dilettante passionnée (1 2) » son père, ses deux frères, sa sœur et plusieurs autres personnes.

Cette femme usait de poisons subtils, préparés d’après des recettes qu’elle tenait de son amant, Gaudin de Ste-Croix, lequel, pendant un court séjour à la Bastille, avait appris les secrets d’Exili.

En 1680 on instruisit le procès de la Voisin. On apprit alors qu’en dehors d’avortements et d’empoisonnements nombreux dont elle s’était rendue coupable, cette femme s’était livrée à la pratique de la magie. Elle avait reçu chez elle de grands seigneurs qui venaient chercher le moyen dè faire des maléfices; on citait, entre autres, Luxembourg, qui, comme le raconte Voltaire, était accusé « d’avoir fait des sortilèges pour faire mourir plus d’une personne (3). »

Avec l’aide de son acolyte, l’abbé Guibourg, elle avait célé bré plusieurs « messes noires » parmi lesquelles la messe dite pour conserver à Mmft de Montespan l’amour du roi est restée célèbre.

(1) Lett.ro de La Reyaie à Louvois, du 16 novembre 1680. Bibl. nationale, fonds français. 7(508 ; cité le par I)'' Légué, Médecins et Empoisonneurs au XVII* siècle , Paris, 1896, p. 224.

(2) Dr Légué, Loco cit.

(3) Voi.taire, Louis XIV , 26.

Le Sage, l’amont de la Voisin, avait célébré le « mystère de la quarantaine ». Pendant quarante jours il était monté chaque soir à un autel, qu’on avait improvisé chez sa maitresse et qu’on avait orné d’une croix. Il avait mouillé des branches de lauriers dans des verres de cristal ; puis, prenant l’un de ces verres, il s’en était servi en guise de calice, pour célébrer un simulacre de consécration, qu’il terminait en disant : « Seigneur, je vous offre cet holocauste, en attendant, comme je vous le promets, qu’il vous soit offert par les mains des prêtres (1). »

Le quarantième jour, l’abbé Guibourg vint opérer le « mystère infâme », rue Beaurcgard, « non loin de Notre-Dame-dela-Bonne-Nouvelle ». Un pavillon tendu d'étoffe noire sert de chapelle; un matelas recouvert d’un drap mortuaire sert d'autel. Une femme masquée entre dans ce funèbre sanctuaire ; elle se déshabille et s’étend nue sur l’autel, en disant: « Malheur à Lui s'il résiste.... mort à Elle.... Je serai reine (2). »

La Voisin étend une nappe blanche sur cet autel vivant, place une croix entre les seins et un calice entre les cuisses de la. femme.

Le vieux Guibourg a revêtu l’aube, l’étole et le manipule; sur ses vêtements sacerdotaux brille une croix renversée. « La messe commence, la lèvre torse du pontife baise l’autel frissonnant ». Au moment de la consécration, le prêtre place dans le calice du vin et de la poudre d’os d’enfants morts sans baptême; puis il prend un canif et demande « la victime ». Aussitôt, la Des Œillets entre avec un jeune enfant dans ses bras. Le pauvre petit crie, se débat, s'accroche aux vêtements de l'officiant. Celui-ci chuchotte : « Votre Seigneur Jésus-Christ laissait venir à lui les petits enfants. Aussi j’ai voulu que tu viennes, car je suis son prêtre, et lu vas, par ma main que tu dois bénir, t'incorporer à ton Dieu. »

P) Bois, Loc. cit ., p. 218.

(2) Bois, Loc. rit p. 221.

Alors, d’un coup de canif, il frappe l’enfant à la nuque et fait couler le sang dans le calice. Il remet ensuite l’enfant à la Des Œillets, laquelle arrache les entrailles de la victime,

pour les faire servira de nouveaux maléfices.

Pendant ce temps, le prêtre, qui a consacré l’hostie, la divise en plusieurs fragments, qu’il jette dans le mélange épais de vin, de sang et de poudre magique que contient le calice. Alors il communie et fait communier l’autel vivant de cet ignoble mélange.

Pendant que la courtisane se rhabille, le prêtre ajoute à ce qui reste dans le calice « du rut masculin et féminin, du sang menstruel et de la farine (l) ». Il forma ainsi une pâte conjuratoire, que Mme de Montespan emporta avec elle.

Le lendemain de cette messe, la courtisane, qui était en disgrâce depuis quelque temps, regagnait le cœur de Louis XIV. Elle ne manqua pas d’attribuer à la messe noire cet heureux succès ; toutefois son ambition fut déçue, car, si elle reconquit le roi, elle ne put obtenir le diadème.

L’abbé Guibourg n’était pas le seul prêtre qui officiât ainsi. L’évêque Gille- Lefranc, Davot, Mariette était également connus comme pontifes de la messe noire.

Il y avait alors des Eglises, celle du Saint-Esprit, sur la place de Grève, par exemple, où l’on entendait des messes pour causer la mort des personnes détestées.

Ces cérémonies nous rappellent des messes qu’on disait en Espagne « pour la mort des ennemis », et aussi certaines pratiques de sorcellerie, que nous rapporte Michelet et que nous n’avons pas eu l’occasion de rencontrer dans les procès que nous avons étudiés. Nous voulons parler de la confarreato. Pour fabriquer le gâteau ainsi nommé, la'sorcière fait mettre à nu la châtelaine qui vient lui demander un charme : « Sur ses reins elle établit une planchette, un petit fourneau, et là, fait cuire le gâteau (2) » auquel elle a

p) Bois, Loco cit., p. 224.

(2) Michelet, La Sorcière , p. 138.

souvent mêlé du snng des règles delà noble dame. L’homme qui mangera de ce gâteau doit devenir fortement épris de la personne qui l‘a fait faire.

Ce fut seulement dans le courant des xv° et xvi° siècles, alors qu’on commençait à baptiser et à faire communier des crapauds, pour les envoûtements, que ces cérémonies primitives se modifièrent peu à peu et, en passant entre les mains de prêtres apostats, prirent la forme de messes noires.

Notons toutefois que la messe dite pour Mme de Montespan ne fut pas tout à fait complète. En raison de la situation de la courtisane, on avait choisi le vieux Gui bourg, afin qu’il ne soit pas tenté de suivre le rite le plus courant qui consisterait à placer, après la consécration, l’hostie dans le vagin de la femme, en guise d’hymen, et à pratiquer le coït dans ces conditions.

Les révélations qui furent faites au cours du procès de la Voisin attirèrent l’attention de Louis XIV sur les sorciers. Par une ordonnance, datée de Versailles, juillet 1682, le grand roi prescrivit de poursuivre sévèrement ceux qui se disent, devins, magiciens, enchanteurs. .

Les crimes de sorcellerie diminuèrent après cet édit. Cependant trois années plus tard l’affaire des sorciers de Brie fit assez de bruit.

D’après les pièces du procès, étudiées par de Résie i1), il s’était formé, dans la Brie, une association de bergers, qui « par le moyen d’infâmes sortilèges » s’étaient rendus redoutables dans la province. « Ils attentaient à la vie des hommes, à la pudicité des femmes et des filles et avaient fait mourir, dans l’espace de quatre ans, pour plus de cent mille écus de bestiaux ». La « haute justice » dePacy les condamna le 2 septembre 1687, à être pendus et brûlés.

Cette sentence fut infirmée par le Parlement de Paris, qui condamna les bergers aux galères, « croyant que ces bergers

(i) Dp: Résie, Lono. cit.

no s’étaient servis que de poisons pour faire mourir les bestiaux. »

Une série de faits, qui se passèrent dans la suite et qu'ont relatés la plupart des auteurs qui ont -écrit sur la sorcellerie, contribuèrent à répandre la croyance a une intervention surnaturelle dans les maléfices de ces bergers.

Plusieurs de ces prétendus sorciers « avaient avoué, pendant le cours du procès, que les sortes de poisons dont ils s’étaient servis consistaient dons une composition qu’ils nommaient les neuf conjurements , mélange de blasphèmes, d abominations et d’horreurs. Ils les plaçaient dans un pot de terre, et l’enterraient sous le seuil de la porte des étables ou dans le chemin par où passaient les bestiaux; et tant que le sort demeurait en ce lieu, ou que celui qui l'avait posé était en vie, la mortalité ne cessait point. Cependant aucun

des misérables ne voulut découvrir le lieu où le pot était

enterré, parce qu’ils étaient assurés, que, s’ils indiquaient ce lieu, et qu’on levât le sort, celui qui l’avait placé mourrait aussitôt.

» Cependant un des bergers nommé Hocque, qui était resté dans les prisons de la Tournelle,’ avait pour camarade de * chaîne un nommé Beatrix avec lequel il buvait ordinairement. Ce dernier, auquel on avait fait passer de l’argent, enivra Hocque et lui ht avouer les moyens dont il s’était servi pour faire mourir les bestiaux du seigneur de Pacy. Celui-ci, espérant obtenir une récompense, fit part au commandant de la Tournelle de ce qu’il venait d’apprendre et, d’après les conseils de cet officier, il enivra à nouveau son compagnon et l’engagea fortement à lever le sort qu’il avait posé, et qui causait un mal dont il ne lui revenait aucun profit. Hocque répondit qu’il ne pouvait le faire dans l’état où il se trouvait, mais qu’il avait un ami nommé Bras-de-Fer, demeurant près de Sens, en Bourgogne, qui était le seul qui put, par ses conjurations, lever le sort; en son absence. Beatrix, profitant de cette confidence, engagea Hocque à écrire une lettre à son fils Nicolas, par laquelle il lui man-

doit d’aller trouver Bras-de-Fer pour le prier de lever ce sort et lui défendait surtout de dire qu’il fût condamné et emprisonné, ni que c’était lui, Ilocque, qui avait posé le sort.

» Cette lettre étant partie et les fumées du vin étant dissipées, Ilocque réfléchissant sur ce qu’il venait de faire semit à pousser des cris et des hurlements épouvantables, se plaignant que Beatrix l’avait trompé et qu’il serait cause de sa mort, puisqu’il fallait qu'il mourût à l’instant où Bras-de- Fer lèverait le sort qu’il avait posé à Pacy. »

Cependant Bras-de-Fer avait reçu la lettre de son ami. Il s'était rendu dans les écuries du seigneur de Pacy. Il avait fait « des figures et des évocations ». Il avait trouvé le sort et l’avait jeté au feu, en présence du fermier. « A l’instant un grand changement s'opéra dans toute sa personne; il parut chagrin et témoigna un grand regret de ce qu'il venait de faire, disant que V esprit venait de lui révéler que c’était I-Iocque, son ami, qui avait posé le sort et qu’il était mort à G lieues de Pacy, au moment où ce sort avait été levé, sans savoir qu’il fût à Paris, en prison. »

« Il fut prouvé, tant par l’inquisition faite û la Tournelle par le commissaire Lemarié, que par celle faite par le juge de Pacy, qu’au même jour et à la même heure que Bras-de- Fer avait commencé ù lever le sort, Hocque, qui était un homme des plus forts et des plus robustes, était mort, en un instant, dans des convulsions étranges. »

On demanda à Bras-de-Fer de lever les autres sorts qui se trouvaient aux environs, il refusa positivement parce que ces sorts avaient été posés par les enfants de Ilocque et « qu'il ne voulait pas les faire mourir comme leur père. »

Ce refus amena l’arrestation de Bras-de-Fer et de deux autres bergers qui furent condamnés à être pendus et brûlés. Quant aux trois enfants de Ilocque, ils furent bannis pour neuf ans.

Après ces exécutions, le mal ne cessa point; on fit alors de nouvelles recherches et on trouva des sorciers qui prati-

( 1 1 la i e 1 1 1 le « beau-cicl-Dieu », maléfice qui se faisait avec des parties d hostie consacrée, des excréments d'animaux et un parchemin, sur lequel on écrivait certains mots avec le sang de ces mêmes animaux.

Pendant que les tribunaux français étaient encombrés de ces sortes de procès, des faits analogues se passaient dans d’autres pays :

A Liège on condamnait, en 1610, deux sorcières accusées de s’être changées en loups-garous.

Sous le règne de Soliman, en 1642, on avait vu des loups rôder aux environs de Constantinople . On avait pensé que c’étaient des loups-garous et partout on racontait que le sultan avait été obligé de se mettre à la tète de ses janissaires pour détruire ces lycanthropes.

L'Amérique, elle aussi, avait ses sorciers. A Salem (Amérique du Nord), plusieurs personnes se plaignaient de voir des spectres, d’autres avaient des* convulsions. On attribua le tout à la sorcellerie; plusieurs femmes furent pendues comme « accusées et convaincues d’avoir fait apparaître des fantômes et donné des convulsions ». Du 10 juin au 22 septembre 1692 on pendit dix-neuf accusés (}).

.En Angleterre, on fit une chasse acharnée aux sorciers. Cela ne doit pas nous étonner : dès le début du xvne siècle, en effet, le roi d’Angleterre lui-même, Jacques Ier, n’avait-il pas écrit son livre de Démonologie pour diriger et activer les poursuites.

« Maître Jacques » (comme l’appelait plaisamment Henri IV) était bien convaincu de la puissance des sortilèges, lorsqu’il écrivait : « On a vu, de nos jours, des magiciens fabriquer des figures de terre ou de cire, et enseigner la manière de s’en servir pour tourmenter les hommes, de manière qu’en faisant rôtir ces figures à petit feu, les personnes dont elles portent le nom et à l’intention desquelles elles ont été faites,

0) Abbé Migne, Loco citato.

se fondent et se dessèchent peu à peu par une maladie lente et continuelle (*). »

Comme preuves de sorcellerie, le roi admettait fort bien celles que préconisait en sa présence, dans un sermon, le ministre du saint Evangile, John Bell : « Heureusement la Providence nous a donné deux moyens infaillibles de découvrir ce crime ; d’abord toute sorcière arrêtée s’écrie invariablement : « Kyrie Eleison ! Seigneur, oyez pitié de moi ». Ensuite les sorcières ne peuvent verser que trois larmes et cela de l’œil gauche (*). »

A ce point de vue, la procédure anglaise différait notablement de la procédure française, dans laquelle on admettait qu’habituellement les sorcières ne peuvent pas pleurer (3).

En 1613, on put suivre aux assises de Lancastre, présidées par sir James Atthani et sir Edouard Bromley, barons de l’Echiquier, les débats d’un singulier procès, dans lequel il y avait vingt et une accusées, Elisabeth Southam, fort connue et redoutée comme sorcière sous le nom de Demdike, dixhuit autres prétendues sorcières et «. deux démons femelles, Fancy et Tib. »

Les dix-neuf femmess’assirent au banc des accusés; quand aux deux démons, . personne ne les vit et ils figurèrent au procès, commes contumaces !

Tant que durèrent les débats, un grand nombre de personnes purent craindre pour leur vie, « c’est que plusieurs de ces malheureuses femmes, ayant essayé de faire retomber une partie de l’accusation, dont elles était l’objet, sur des personnes pour lesquelles elles avaient de vieilles inimitiés, leurs aveux, en' cette occasion, furent considérés non seulement comme une preuve suffisante de leur propre culpabilité, mais encore de la culpabilité de celles qu’elles réclamaient comme complices (4). »

(9 Jacques 1er, Dêmonologie , édition 1603, II, chap.IV, p. 44. (*) Abbé Migne, Loc. cit.

p) Bodin, Loc. cit. p. 345.

(+) De Résie, Loc. cit ., tome II, page 394.

La vieille Dembdikc fut assez heureuse pour mourir en prisonetéviter le bûcher, auquel furent condamnées la plupartde ses prétendues complices.

Une vingtaine d’années plus tard, la terreur régnait à nouveau dans le comté de Lancastre. Un, jeune garçon, Edmond Robinson, racontait avoir vu, dans la forêt de Pendle, une de ses voisines, la femme Dickerison, se transformer de lévrier en femme, puis d’un lévrier faire un enfant et de cet enfant un cheval.

Cette femme avait bien voulu le conduire dans une grange où il avait vu « six ou sept personnes occupées à tirer des cordes, d’où descendaient, à mesure qu’elles le tiraient, de gros morceaux de beurre, des vases remplis de lait, enfin tout ce qui pouvait, dans l’imagination de cet enfant des champs, constituer un bon repas (1). »

On chargea l’enfant d’aller dans les églises du voisinage rechercher les personnes qu’il avait vues et qu’il pourrait reconnaître. Ces recherches furent faites sous la direction du père Robinson, qui autrefois avait servi de témoin dans le procès de Dembdike. Celui-ci sut exploiter la situation : « guidé par les conseils paternels, l’enfant eut soin de ne pas reconnaître les personnes qui pouvaient lui prouver leur reconnaissance pour un si grand service. »

Vingt personnes furent cependant reconnues sorcières et condamnées.

Quelque temps après la mort de ces malheureuses victimes, l’enfant reconnut qu’ « il avait été instruit et suborné par son père (*). »

La chasse aux sorcières redoubla d'activité, lorsque Matthew Hopkins, qu’on a surnommé « Witch-finder », fut chargé de diriger les recherches. A Essex il fit pendre, en une seule année, soixante femmes.

Comme preuve de culpabilité, Hopkins recherchait surtout

(i) De Résie, Loc. cit., tome II, page 394.

(-’) Webster, cité par de Résie.

— ni —

le signe de la sorcière (tlic icitch-marlij , qui consistait en la présence d'une ou de plusieurs zones d'anesthésie.

Il avait également une grande confiance dans l'épreuve de Veau. Le roi Jacques n’avait-il pas dit : « Comme quelques personnes avaient renoncées aux avantages de leur baptême par l’eau, de même l'eau refusait à son tour de les recevoir dans son sein (r). »

Le plus curieux c'est que, en 164-4, Hopkins fut soumis à cette épreuve, en laquelle il avait une confiance illimitée: saisi par des gentlemen, il fut jeté à l’eau, il surnagea ! Dès lors il fut convaincu de sorcellerie et traité en conséquence.

Le métier de chercheur de sorcières était assez lucratif : toute exécution rapportait, en effet, 20 schelling à celui qui avait dénoncé la victime. Il n'est donc pas étonnant que Hopkins ait eu un assez grand nombre de successeurs. Ceuxci durent s’enrichir, cor, d’après Grey, de 1643 jusqu’à la restauration (1660), plus de trois mille personnes furent mises à mort pour crime de sorcellerie (-).

On pouvait alors être mis en accusation pour des motifs assez futiles : c’est ainsi que l’an 1659, Susannah Loannokes fut accusée d’avoir ensorcelé un rouet; son mari la sauva en réclamant pour elle « l’épreuve de la Bible » ; l’inculpée placée dans une balance, fut trouvée plus lourde que l’exemplaire du livre saint conservé dans l’église de sa paroisse; dès lors elle ne pouvait être considérée comme sorcière et devait être relâchée.

Vers la fin du xvu° siècle les poursuites contre la sorcellerie diminuèrent de plus en plus en Angleterre.

Il n’en alla pas de même en Écosse ; nous voyons, en effet, que le 29 juillet 1699 il y avait dans les prisons de ce pays cinquante-deux sorcières « dont quelques-unes l'étaient assez peu pour s’avouer coupables »

Le rire de Molière et de Voltaire, le doute de Descartes

(•) Démonologis .

(*) Grey," cité par l’abbé Migno, Lor . cit.

{■') Migne, Loc. rit.

associés au mépris de ce Colbert, qui avait défendu aux juges de recevoir les procès de sorcellerie, étaient bien faits pour diminuer le prestige de Satan.

Mais, « toucher à l’éternel vaincu, n’est-ce pas toucher au vainqueur ? Douter des actes du premier, cela mène à douter des actes du second, des miracles qu’il fit précisément pour combattre le diable. Les colonnes du ciel ont leur pied dans l’abîme. L’étourdi qui remue cette base infernale peut lézarder le Paradis (*). »

Les prêtres virent le danger ; nombre d’entre eux exploitèrent la sorcellerie mourante. « Ils ne parlaient que d’ensorcellement, en répandaient la crainte et se chargeaient de chasser les diables par leurs exorcismes (2). »

Plusieurs môme imitent Guibourg et ses acolytes; sachant que les bûchers sont éteints, ils font les sorciers.

Malgré leurs efforts, ils ne purent provoquer aucun fait de sorcellerie qui soit resté célèbre.

En 1730, dans le procès de la Cad 1ère (3) dont les héros étaient une jeune hystérique, un prêtre libertin, le P. Girard, coupable de détournement de mineure et d’avortement, et des nonnes dévergondées et névropathes, les jésuites essayèrent, pour sauver l’honneur de leur corporation de prouver que le Père avait été le jouet d’un enchantement.

La malheureuse Cadière fut condamnée à être pendue et étranglée à Toulon, sur la place des Prêcheurs. La sentence aurait été exécutée si la population de Toulon ne s’était révoltée. On dut reprendre le procès. Ce fut le tour de Girard d’ètre accusé de sorcellerie; douze des membres du jury étaient contre lui, douze pour lui; le président Lebret se prononça pour le Père, qui fut ainsi acquitté et qui s’enfuit en chaise fermée, pour éviter la mort que lui réservait la population.

(1) Michelet, Loc. cit. Introduction XXI.

(2) Michelet, Loc. cit., p. 88.

(a) Michelet, Le Procès cle la Cadière.

Quant à la Cadière, on ne sut jamais ce qu'elle devint; on l'enferma sans doute dans quelque « in pace », jusqu’à la fin de ses jours.

On commençait à rire, en haut lieu, de Satan et de ses adeptes, mais le peuple continuait à craindre les sorcières et leurs acolytes, les bergers. La législation se ressentit de ces craintes : une loi de 1751 condamne, en effet, les bergers à neuf ans de galère, pour simple menace de lancer un sort (1).

On ne découvrit plus guère de sorciers célèbres, et nous ne trouvons qu’une tentative d’envoûtement, faite à Livourne contre les rois de France et d’Espagne, qui mérite d’être signalée (-) .

Mais certains prêtres s’empressèrent de faire, à tout propos, des exorcismes et contribuèrent ainsi à maintenir dans le peuple la crainte des démons et des sorciers. Ces exorcismes répétés amenèrent quelquefois, dans les populations, des troubles, qui les firent interdire par les autorités locales. C'est ce qui arriva, par exemple, à Estables, en 1792 (3).

En Angleterre, dès 1735, sous Georges II, l’édit de Jacques Ier avait été rapporté; la peine de mort avait été remplacée par de simples peines correctionnelles. Mais la foule continua à faire des exécutions: c’est ainsi que dans le comté de Stafford, au village deTing,.le 30 juillet 1751, un vieillard nommé Osborne et sa femme furent saisis par la populace, et malgré l’intervention des magistrats, traînés à une mare et noyés. Un des misérables parcourut ensuite la foule, réclamant une rétribution pécuniaire pour le spectacle qu’il avait contribué à donner.

Vers la même époque on put voir un enfant de cinq ans et même un chien condamnés et exécutés pour sorcellerie,

A Wurtbzourg , les bûchers n’étaient pas encore éteints:

(!) Dkcha.mbre, Dictionnaire de médecine .

{*) Amusements des eaux de Spa, l. IV, 1782, cité par de Rochas, Extériorisation de la sensibilité , p. 90-91.

(3) FàLGAirolle, Les exorcismes en Lozère en 1792, Paris 1894.

Régnault

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