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CHAPITRE III

Conséquences de la croyance aux sortilèges.

Sommaire: Chez les peuples sauvages : guerres, sacrifices humains. — Chez les peuples dits civilisés : Autrefois : procès iniques; tortures. Aujourd’hui : folies, haines, crimes. — Affaire du Moulin Grand, — Affaire Jean Fort.

Nous avons vu, que, chez certaines peuplades de l’Afrique, toute maladie est considérée comme l’effet d’un sort et ne peut être guérie que par le meurtre d’un prétendu sorcier ou le sacrifice d’une victime humaine,.

Chez d’autres peuplades de l’Australie la vengeance d’un maléfice amène presque toujours la guerre entre deux tribus.

Chez des peuples qui passaient pour plus civilisés que les nègres, le divorce pouvait être admis pour cause de maléfice; les rois croyaient bon de faire entre eux des traités d’alliance contre les sorciers. C’est alors que plus d’un homme a pu satisfaire sa haine en accusant ses ennemis de se livrer à des pratiques maléfiques.

Les croyances que nousétudions sont tellement enracinées chez les différents peuples de la terre, que toute religion nouvelle, qui a voulu les rejeter, a dû elle-même succomber : l’échec du boudhisme dans l’Inde nous en est une preuve.

Parmi les autres religions, les unes ont accepté ces croyances pour se les incorporer ; les autres ne les oh t'admises que

pour dresser de nombreux bûchers, que de pieux inquisiteurs se chargeaient d'alimenter. Comme le fait remarquer Salverte, grâce à l’épreuve de l’eau, toute personne pouvait paraître coupable ou innocente, au gré de l’inquisiteur : si on mettait beaucoup de cordages l'homme enfonçait et était innocent; si, au contraire, on en mettait peu, l'homme surnageait, il était sorcier et mûr pour le bûcher. Les haines religieuses ou autres n’étaient peut-être pas sans influence sur le poids de la corde employée dans cette épreuve par des fanatiques.

Quant aux malheureux qui, sur la menace d'une prétendue sorcière, ou pour tout autre motif, se croient ensorcelés, ils perdent souvent la raison, finissent par se suicider ou par se livrer à des voies de faits sur les personnes qu’ils considèrent comme les auteurs du maléfice dont ils se croient frappés.

Aujourd’hui, les sacrifices humains et les guerres ne se trouvent plus que chez les sauvages, comme conséquence de sorts jetés. Il n’y a plus d’inquisiteurs; les émules de Bodin et de Boguet sont morts, les bûchers sont éteints. Mais les cas de folie et d’homicides, occasionnés par la croyance au pouvoir des sorciers, ne seraient peut-être pas très rares, si on voulait bien les rechercher. Nous réservant de rapporter plus loin des observations de folie provoquée, nous nous contenterons de citer ici deux observations, comme exemples de crimes commis sous l’influence de la crainte des sortilèges.

Observation I (Inédite)

Affaire du Moulin-Grand.

En 1876, la Cour d’Appel d'Agen avait à juger l'affaire du Moulin- Grand.

«Les époux B... occupent, à Gai..., une maison isolée et d'un difficile accès, située au lieu dit le Moulin-Grand. Anne D..., femme de Charles

B.... habituellement connue sous le nom de Rose B..., a un tempérament ardent, exalté et dominateur. Elle croit ou feint de croire à l'intervention des sorciers et des malins esprits et s'efforce d’accréditer autour d'elle qu’elle a le pouvoir de conjurer les mauvais sorts, à l’aide de manœuvres où l’on voit les pratiques religieuses se confondre avec les plus bizarres conceptions d’une sorcellerie surannée.

» Elle exerce une influence souveraine sur son mari, qu’elle dirige à son gré, et sur Jean D..., son frère, dont l’esprit est ignorant et grossier.

-» L'accusée est en rapport avec un médecin, le docteur Des... et une somnambule de Clair..., récemment condamnés pour escroquerie, par le tribunal de Marmande, et son mari demande des consultations, dans tous les cas graves, aux devins, qui exploitent la crédulité publique, dans les communes voisines.

» Ces relations ne pouvaient manquer de développer les idées superstitieuses des époux B... et devaient même les déterminer à exercer, pour leur propre compte, le métier de sorcier, plus lucratif et moins pénible que le travail de la terre. Aussi, dans le courant de l'année 187“), son jeune fils ayant été gravement malade (d’une bronchite), Rose B... saisit cette occasion de mettre sa puissance en relief et de chasser le mauvais esprit qui avait ensorcelé son enfant. »

Après avoir essayé, sur les conseils de la somnambule de Clair..., différents traitements qui avaient échoués, elle eut recours à la sorcellerie :

« Elle allume un grand feu près du lit de l’enfant, et consomme dans le foyer vingt-trois fagots en quelques heures. Près de l'Atre incandescent, elle attira un chat, dont elle fit brûler la patte, puis, plaçant cet animal ainsi mutilé sous le lit de l'enfant, elle demeura ù genoux la majeure partie de la nuit (tenant un cierge d’une main, un pot d’eau bénite de l'autre), entremêlant des chants religieux et des imprécations contre le chat et annonçant aux personnes (pii l'entouraient, qu’on ne tarderait pas à voir apparaître la personne qui avait jeté un sort à l'enfant. »

S’adressant d’abord à la sorcière, qu’elle supposait avoir donné le mal, elle s’écriait : « Pour toi le feu et le mal ». puis elle reprenait ses prières et ne s'arrêtait que lorsqu’elle entendait gémir le malheureux

chat ; elle disait alors ; «Sur ma foi, je to lu

urc, eu sera là que tu

mourras. »

A quatre heures du matin, la sorcière devait venir enlever le mal de 1 enfant et le feu de la cheminee : quand 1 horloge sonna quatre heures, les époux 1)..., qui s attendaient a voir paraître la sorcière, «se tenaient de chaque côté de la cheminée, comme dans l’expectative d’un grave événement, et, si a ce moment il était entré quelque personne classée comme sorcière dans leur esprit, ils lui auraient fait un très mauvais parti ». Voyant que personne n’entrait « pour enlever le mal et le feu », Rose B..., de plus en plus surexcitée, dit à l’enfant : « Est-ce à quatre heures du matin ou à quatre heures du soir que le mal doit être enlevé ? »

— « A quatre heures du soir, mère » répondit l’enfant.

— « Alors, il faut combattre de nouveau » dit Rose B...

Le maire de Chai..., prévenu, se hâta d’intervenir, dans l'intérêt du jeune malade, qui, soigné par un médecin expérimenté, ne tarda pas à recouvrer la santé.

« Cet insuccès ne découragea pas Rose B... Le 1er avril 1876. elle se Tendit chez Louise M..., femme de son frère, Jean I)..., qui s était

piquée au doigt quelques jours auparavant, avec une épingle laissée par mégarde dans un coussin, et qui souffrait beaucoup de cette blessure. Pille la dissuada d’exécuter l’ordonnance du médecin qui avait été appelé. « Si tu mets des sangsues, tu seras morte dans trois jours », lui dit-elle, et' elle lui promit de la guérir, si elle voulait se rendre chez elle, pour y recevoir ses soins. Louise M... eut l’imprudence d’y consentir. »

Rose B... commença aussitôt ses cérémonies magiques, pour délivrer sa belle-sœur du sorcillon qu’on lui avait jeté : Pendant qu’elle faisait bouillir, avec du vin blanc, des clous rouillés, un cœur et un foie de veau mâle, ses deux co-accusés allaient demander au curé d’une commune voisine de venir combattre le méchant esprit : ils racontèrent à ce prêtre « que la femme D... avait mal à un bras et qu'ils pensaient que c’était du mal donné, et qu’une parente, Marie M.... lui avait donné ce mal ». Charles B... et Jean I)... échouèrent dans cette démarche près du curé: mais ils obtinrent du carillonneur, qu'il leur remit, non seulement toute l’eau bénite qui était dans l'Eglise, mais

encore la faible quantité qu'il en possédait chez lui. Les deux hommes rentrèrent chez eux chargés d’eau bénite.

Que se passa-t-il alors ? Nul ne le sait, mais Rose B . .. déclara dès la

nuit suivante « qu’elle avait découvert le nom des personnes qui avaient ensorcelé Louise M... » et elle parvint à persuader à son frère et à son mari que « le mal dont souffrait cette jeune femme lui avait été donné par sa mère, Jeanne M..., et par une de ses tantes, Marie M.... »

Le lendemain, la mère de Louise M... étant allée la voir, l’accusée lui dit : « Maintenant nous savons qui a donné le mal. »

Charles B... s’empressa d’ajouter: « C’est vous, malheureuse! qui avez donné le mal. »

Il lui réclama l’épingle qui avait piqué sa tille, et, comme elle disait l'avoir perdue, il s’écria d’un ton menaçant : « Oh ! si j’avais cette épingle ! »

« Pendant. les jours qui suivirent* la maladie fit des progrès alarmants, et les trois accusés, dominés par la pensée du sortilège, ne la combattirent par aucun moyen sensé.

» Le mercredi, 5 avril, à quatre heures du matin, le D1' Des... arriva pour donner des soins à Louise M..., dont la tante l'avait accompagné.

» Marie M..., âgée de soixante-seize ans, habitant dans une commune voisine, avait appris la maladie de sa nièce, et, désirant la voir, elle avait sollicité du médecin une place dans sa voiture, pour se rendre au Moulin-Grand, où elle aurait été empêchée de se rendre à pied à cause de son grand âge.

» Le docteur examina la malade et rédigea une ordonnanceront on ne tint pas compte. Dès qu’il fut sorti, Rose B.. . congédia brusquement les voisins qui étaient chez elle, puis elle ferma intérieurement les portes et les fenêtres et se précipitant sur Marie M..., elle lui dit : « C’est toi qui lui as donné le mal! misérable ! sors lui le sorcillon ou nous te tuons ». Marie M... protesta vainement contre ces imputations; l’accusée voyant qu’elle ne voulait pas guérir le mal, la frappa violemment avec une pelle à feu. Charles B... lui porta des coups de poing et des coups de bâton. Jean D... lui fit subir aussi les plus mauvais traitements. Pour l’empêcher de crier et d’appeler au secours, ils lui fermèrent la bouche avec un mouchoir. Ils la menaçaient à chaque instant de la tuer, si elle ne délivrait pas la malade du mal qu’elle lui avait donné.

» Charles B..., furieux de voir que leurs excès ne déterminaient pas Marie M... à opérer une guérison impossible, prit un fusil et, après l'avoir chargé devant elle, il la coucha en joue, en criant : « Guérissez la vite, ou je vous tue. »

Ces violences et ces menaces furent exercées sur la pauvre vieille 'pendant plusieurs heures. Enfin Rose B... saisit Marie M... par le bras gauche et avec une épingle lui fit au poignet une incision en forme de croix « dans laquelle elle introduisit du pus emprunté à la plaie de la malade. »

Rose B... n'était pas satisfaite, il lui fallait une autre victime. Jeanne M... qui avait contribué à jeter le sort; elle l’envoya chercher.

Quand celle-ci arriva au Moulin-Grand, avec une autre femme et son petit-fils, elle trouva la porte close; elle frappa; on refusa d’ouvrir avant de savoir qui demandait à entrer et lorsqu'on l’eut reconnue à sa voix, on la laissa pénétrer à l'intérieur, mais on ne voulut point recevoir les personnes qui l’accompagnaient.

Dès qu’elle entra dans la chambre de la malade, elle fut injuriée et frappée par Rose B... qui s’écria : « Maintenant nous les tenons à toutes deux. »

On l’accusa d’avoir jeté un sort sur sa fille, et on lui ordonna de l'en délivrer : « Misérable ! criait Rose B..., ôte-lui donc le mal que tu lui as donné! » Jean D... ajoutait : « Cruelle mère! ôtes-lui donc le mal qui la fait tant souffrir. »

Effravée de ces menaces, Jeanne M... voulut s’enfuir, mais Jean D... s'emparant du fusil, s’écria : « Si elle sort, je lui f. .. un coup de fusil ». Elle se voit donc obligée de rester, et c’est alors seulement, qu’elle aperçut Marie M... qui était accroupie dans un coin de l’appartement, le visage caché dans ses mains et n’osant se plaindre.

Elle rompit cependant le silence presqu’ aussitôt et demanda la permission de sortir, pour satisfaire un pressant besoin. Mais Charles B... et Jean D... refusèrent d’y consentir, « ils lui dirent qu'elle ne sortirait pas, tant qu’elle n’aurait pas enlevé le sorcillon. »

Marie M... urina dans la chambre sur les conseils de sa belle-sœur, Jeanne M... « Voyez-vous, s’empressa de dire Rose B..., comme elle lui fait faire tout ce qu’elle veut; si elle n’était passi méchante,elle pourrait de même guérir sa fille »; et, après avoir prononcé ces paroles, elle

se jeta sur Marie M lui « saisit violemment le visage et le plongea

dans l'urine, pour la contraindre à en boire.»

Ces violences durèrent plusieurs heures, et ne furent interrompues que

par l'arrivée du docteur Des qui revenait voir la malade. Les deux

victimes se plaignirent vivement au docteur d'avoir été maltraitées, et elles profitèrent de sa présence pour s’enfuir.

’ Le lendemain, Marie M... se rendit ù Gai..., pour y déposer sa plainte entre les mains de l'autorité. Elle était tellement accablée que, ne pouvant regagner son domicile, elle dut demander l'hospitalité au sieur ("art.... chez lequel elle mourait deux jours plus tard.

Le médecin, qui a fait l'autopsie « a constaté, sur Marie M..., vingtdeux contusions, produites par les coups que lui ont portés les trois accusés ». Il a déclaré la mort produite par « résorption de pus» à la suite de l'introduction d’un liquide purulent dans la plaie faite au poignet.

L'acte d’accusation rend les époux B... et Jean D... responsables «de coups et blessures volontaires, ayant été portés sans intention de donner la mort, et l'ayant pourtant occasionnée », car «l’état mental d’aucun de ces prévenus ne saurait diminuer sa responsabilité. »

C’est ainsi que Rose, «la plus surexcitée et la plus fanatique des trois accusés », est «pleinement responsable de ses actes », telle est du moinsl’opinion de «tous ceux qui la connaissent» et notamment de la femme S..., (une voisine), du docteur Cab..., du maire et du curé de la commune.

Quant au docteur Goux «ex-interne des hôpitaux de Paris, chargé par M. le Juge d'instruction d’examiner la prévenue », on le cite en dernier lieu, pour dire qu’il « est arrivé à la même conviction. »

Voici un extrait du rapport du docteur Goux : «Anne B... (Rose) est bien constituée et dans la force de l’âge, elle ne se rappelle pas avoir été malade, sauf de spasmes nerveux , qui, à diverses reprises, la privaient de tout mouvement, mais sans perte de conscience, en sorte qu’elle se rappelait tout ce qui s’était passé autour d’elle pendant la crise nerveuse.

» Les renseignements fournis à l’instruction la montrent, dès son enfance, adonnée à la superstition : sa belle-mère refuse, pendant deux ans, son consentement, parce qu’il lui semblait que cette fille était simple, ayant des idées absurdes et superstitieuses :« Je n’avais, dit-

elle, rien à lui reprocher sous lu rapport -du. caractère et de la conduite: mais elle avait une manière d'être que je ne sais définir et qui fait qu'elle n’était pas comme les jeunes personnes de son âge. »

» Le. maire, le notaire, les voisins la dépeignent sous les mêmes traits

d’une femme crédule, orgueilleuse, superstitieuse; mais sa conduite est irréprochable.

» En prison, clic fait des prières d'une longueur exagérée (pendant l'audience, elle garde l'attitude de l’inspiration ou de la prière)...

» Nous n'avons pu deviner, dans ses réponses, aucune apparence de monomanie ou d'idée fixe. »

Le docteur Goux conclut de l’examen des faits que la malade a agi avec fanatisme et conviction. 11 ajoute : «Une personne, qui agit sous l'impulsion de croyance à la sorcellerie, est-elle irresponsable, est-elle folle? Nous ne le croyons pas et, de tout temps, on a pensé que les prétendus sorciers étaient punissables de leurs actes. Si la pratique prolongée de la sorcellerie, comme celle des fanatiques et des spirites, peut porter à la folie, il n’en est pas moins vrai que ces croyances et les actes qui en découlent ne peuvent être attribués à la folie que dans le cas où l’auteur de ces actes présenterait des signes d’aliénation mentale se rapportant à d'autres objets. Or, Anne B..., en dehors de ses pratiques de sorcellerie, jouit et a toujours joui d’une intelligence saine et rien jusqu’ici ne peut y faire découvrir la folie. Son état hystérique même ne revêt pas la forme qui marque- le début de la folie de ce nom. Il y a, dans ces diverses formes de folie, des actes, des paroles, des symptômes physiques et physiologiques, qui concordent entre eux, qui rentrent dans des cadres bien connus.

» Ici, .rien de pareil : Anne B... est un type de fanatisme et decroyance à la sorcellerie. On voit déjà sa vocation dès son enfance qui ne se dément jamais, qui va toujours en grandissant, et cela, avec une aptitude au travail et une régularité de conduite qui n’existent jamais chez les monomanes hystériques.

» Nous concluons donc qu’Anne B... n’est pas folle et qu elle est responsable de ses actes, tout en étant sincère dans ses convictions supers-

titieuses. »

Observation II

(Due à l’obligeance de M. le professeur Pitres.)

Affaire Jean Fort.

« Le 3 septembre 1892, dit l'acte d’accusation, vers sept heures trente du soir, le sieur Coutreau, demeurant à Lemian, commune de Queyrac, se rendait au village de la Chappe, en suivant un sentier qui passe au milieu d'une région couverte de vignes. Il avait parcouru à peu près la moitié de la route et il était arrivé à un endroit éloigné de toute habitation, lorsqu’il aperçut le corps inanimé d’une femme étendu sur le chemin. Coutreau courut au village voisin et revint bientôt avec le nommé Ballade, qui reconnut le cadavre de la nommée Mélanie Chardavoine, veuve Fort, âgée de soixante-huit ans, demeurant au village de la Chappe.

» Le parquet de Lesparre fut immédiatement avisé et il fit procéder aux premières constatations. Le corps de la veuve Fort était étendu, la poitrine contre terre, en travers du chemin, la tête était fracassée et ne présentait qu’un amas informe de chairs sanglantes et d’os broyés. La pression qu’elle avait subie l’avait aplatie et allongée ; la cervelle avait jailli sur la victime et autour d’elle. Sous la tète, on trouva le tonnerre du canon gauche d’un fusil. Les soupçons ne tardèrent pas à se porter sur les membres de la famille du sieur Antoine Fort, dont la maison est située à deux cents mètres environ de celle de la victime. La fille de cette dernière fit connaître que Jean Fort fils était malade et que, dans la famille de celui-ci, on accusait sa mère d’être sorcière et d’avoir donné du mal à ce jeune homme. Elle ajoutait que des menaces avaient été proférées à l’adresse de sa mère.

» Une première perquisition, aux résultats infructueux, fut faite aussitôt, dans la nuit, au domicile du sieur Fort. Le père, la mère et le fils Fort déclarèrent ignorer tout ce qui s’était passé et nièrent toute participation à l’assassinat de la veuve Fort. xMais le lendemain, la gendarmerie, qui s’était livrée sur le lieu du crime à des l’echerches minutieu-

ses, découvrit un fragment de bois, qui fui reconnu comme ayant fait partie du fusil appartenant à Fort fils. Les gendarmes se rendirent immédiatement au domicile de celui-ci, qui fut de nouveau interrogé et avoua sa culpabilité. Il déclara que seul, il avait commis le crime, et, sur ses indications on retrouva enfouis, près de la maison, les débris de son fusil et les sabots qu'il portait au moment où il avait assassiné la veuve Fort.

» L’accusé est atteint d’une maladie dont il attribue la cause à l'influence de la veuve Fort; depuis plusieurs mois, il méditait d'attenter à la vie de cette femme, et deux ou trois jours avant l'exécution, il avait arrêté le projet de son crime. Et c’est ainsi, que le 3 septembre, vers trois heures de l’après-midi, il alla cacher son fusil dans un boisde pins, voisin de la route que suivait chaque soir la veuve Fort, en revenant de chercher du lait, au village de Larnac; puis il rentra chez lui. Vers cinq heures et demie du soir, il quitta la maison et ses parents; vers sept heures, il alla reprendre son arme à l’endroit où il l'avait cachée, il se blottit dans la vigne à six mètres environ du bord du chemin, attendant la veuve Fort. Lorsque celle-ci passa devant lui, il fit feu dans sa direction. La victime s’étant affaissée sur la route, l'accusé se précipita sur elle et s'acharna à la frapper, à l’aide de son fusil, avec une violence telle que son arme se brisa entre ses mains. »

Voici ce que l’interrogatoire apprit : Jean Fort, affecté d’idées liypochondriaques, après s’être adressé à des médecins, « qui ne connaissaient pas ce qu’il avait », avait eu recours à un empirique, Martin Perriche. Celui-ci n’avait pas pu lui procurer de soulagement, malgré le nombre considérable de « bains gras avec des ventres de mouton » qu'il lui avait prescrit. Désespéré, le malheureux Fort s’était- adressé, sur le conseil de l'une de ses voisines, à une somnambule de Bordeaux, Mme Braconi; celle-ci, lui ayant pris la main, lui dit qu’il était très malade et que « le mal lui avait été donné par une femme de sa commune, coiffée en l’air qui passait souvent derrière sa maison. »

L'accusé n’avait vu qu’une femme qui répondit quelque peu à ce signalement, c’était la veuve Fort ; et, comme d’après les traditions de sorcellerie répandues dans la Gironde, il faut écraser la tête de la sorcière pour rompre le maléfice qu’elle a causé, il n’avait pas hésité à commettre le crime qui l’amène devant les tribunaux. Il n’avait pas.

d'ailleurs, à se repentir de ce qu'il avait fait, car depuis la mort de la sorcière, il se trouvait beaucoup mieux.

MM. les docteurs Lande, Pitres et Régis furent commis pour examiner l’état mental de l'accusé. Ils constatèrent que Fort était un « dégénéré. dans toute l'acception du mot. » Dès que la somnambule lui a déclaré qu'il est atteint de mal donné., c'en est fini : « dans cet esprit obtus et larvé, l’idée de sortilège est entrée; elle va gagner du terrain, s'enfoncer de plus en plus, étouffer peu à peu ce qui peut exister de sentiment et de raison et aboutir, par un lent travail psychologique, à l'idée du meurtre, comme moyen unique et légitime de préservation et de vengeance. »

Les experts concluent :

« 1° Jean Fort est un aliéné, atteint de débilité mentale, compliquée, depuis environ deux ans, d’idées délirantes d’hypochondrie et de persécution ;

» 2° Le meurtre qu’il a commis est la conséquence de son état d’aliénation et plus particulièrement de ses idées délirantes de persécution.

» 3° Le meurtre est donc un acte morbide, dont l’accusé ne saurait être rendu à aucun degré responsable. »

L’avocat général demande au docteur Régis si Fort n'a pu avoir, ne fut-ce qu’un moment, un sentiment humain, raisonnable, sentiment de haine et de vengeance.

M. Régis répond qu’il ne le croit pas.

— « A-t-il voulu commettre son crime ? » insiste le ministère public.

— « Oui, répond le docteur Régis, il l’a voulu, parce que ce crime était nécessaire, dans sa pensée, pour le sauver du mal qui l’étreignait. »

M. le substitut du procureur général Cumenge exprime « le regret qu'il éprouve, connaissant toute la science des trois savants experts qu’on vient d’entendre, de ne pouvoir s’associer à leurs conclusions ». Il ne peut, car pour lui «Fort fils est coupable, bien coupable, et comme tel il doit être condamné. »

M. Cumenge rappelle (que, neuf ans plus tôt, un crime fut commis, dans cette même commune de Queyrac, par un nommé Ruprat, qui se croyait aussi ensorcelé, et qui tua. d'un coup de fusil, le sieur Bernard,

es-

qu’il considérait comme l’un des auteurs de son mal. Dans cej^ÊÊti trois experts nommés pour examiner l’accusé avaient conclu à F ponsabilité ; cependant l’accusé fut condamné.

» Ce n’est pas, ajoute le magistrat, qu’il soit à dire que la justice doit être rendue par imitation; mais on admettra bien que la similitude des deux affaires est si grande, si probante, qu’un même dénouement devra intervenir. »

Le jury se laissa convaincre par cet argument, et Fort fut condamné à cinq ans de réclusion ! (*)

(i) Nous avions d’abord rédigé cette observation, en rapportant tout au long l’interrogatoire de l’accusé, le rapport médico-légal des experts et la plaidoirie de l’avocat, qui n’étaient pas sans intérêt. Mais, pendant que nous terminions notre thèse, notre camarade, le docteur de Perry, a publié en détail cette même observation, dans sa thèse sur Les somnambules extra-lucides , pour» montrer l’influence néfaste qu’avaient eue sur Jean Fort les révélations faites par la somnambule dp Bordeaux. Dès lors, nous avons cru bon d’abréger notre observation et de la résumer ainsi que nous l’avons fait.

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