‹ La SorcièreChapitre 10 sur 25 · U SORTIRAI · texte numérisé non relu

U SORTIRAI

Cela vers août 1609. Les inquisiteurs espagnols qui faisaient à Logrono leur procès n’arrivèrent à l’auto-da-fé qu’au 8 novembre 1610. Ils avaient eu bien plus d’embarras que les nôtres, vu le nombre immense, épouvantable, des accusés. Comment brûler tout un peuple? Ils consultèrent le pape et les plus grands docteurs d’Espagne. La reculade fut décidée. Il fut entendu qu’on ne brûlerait que les obstinés, ceux qui persisteraient à nier, et que ceux qui avoueraient seraient relâchés. C’est la méthode qui déjà sauvait tous les prêtres dans les procès de libertinage. On se contentait de leur aveu, et d’une petite pénitence. (Y, Llorente.)

L’inquisition, exterminatrice pour les hérétiques, cruelle pour les Maures et les Juifs, letait bien moins pour les sorciers. Ceux-ci, bergers en grand nombre, n’étaient nullement en lutte avec l’Église. Les jouissances fort basses, parfois bestiales, des gardeurs de chèvres, inquiétaient peu les ennemis de la liberté de penser.

Le livre de Lancre a été écrit surtout en vue de montrer combien la justice de France, laïque et parlementaire, est meilleure que la justice de prêtres. Il est écrit légèrement et au courant de la plume, fort gai. On y sent la joie d’un homme qui s’est tiré à son honneur d’un grand danger. Joie gasconne et vaniteuse. Il raconte orgueilleusement qu’au sabbat qui suivit la première exécution des sorcières, leurs enfants vinrent en faire des plaintes à Satan. Il répondit que leurs mères

n’étaient pas brûlées, mais vivantes, heureuses. Du fond de la nuée, les enfants crurent en effet entendre les voix des mères, qui se disaient en pleine béatitude. Cependant Satan avait peur. Il s’absenta quatre sabbats, se substituant un diablotin de nulle importance. Il ne reparut qu’au 22 juillet. Lorsque les sorciers lui demandèrent la cause de son absence, il dit : « J’ai été plaider votre cause contre Janicot (Petit- Jean, il nomme ainsi Jésus). J’ai gagné l'affaire. Et celles qui sont encore en prison ne seront pas brûlées. »

Le grand menteur fut démenti. Et le magistrat vainqueur assure qu’à la dernière qu’on brûla on vit une nuée de crapauds sortir de sa tête. Le peuple se rua sur eux à coups de pierres, si bien quelle fut plus lapidée que brûlée. Mais, avec tout cet assaut, ils ne vinrent pas à bout d’un crapaud noir, qui échappa aux flammes, aux bâtons, aux pierres, et se sauva, comme un démon qu’il était, en lieu où on ne sut jamais le trouver.

Quelle que soit l’apparence de fanatisme satanique que gardent encore les sorcières, il ressort du récit de Lancre et autres du dix-septième siècle que le sabbat alors est surtout une affaire d’argent. Elles lèvent des contributions presque forcées, font payer un droit de présence, tirent une amende des absents. A Bruxelles et en Picardie, elles payent, sur un tarif fixe, celui qui amène un membre nouveau à la confrérie.

Aux pays basques, nul mystère. Il y a des assemblées de douze mille âmes, et de personnes de toutes classes, riches et pauvres, prêtres, gentilshommes. Satan, lui-même gentilhomme, pardessus ses trois cornes, porte un chapeau, comme un Monsieur. Il a trouvé trop dur son vieux siège, la pierre druidique ; il s’est donné un bon fauteuil

doré. Es-ce à dire qu’il vieillit? Plus ingambe que dans sa jeunesse, il fait l’espiègle, cabriole, saute du fond d’une grande crucbe ; il officie les pieds en l’air, la tête en bas.

11 veut que tout se passe très honorablement, et fait des frais de mise en scène. Outre les flammes ordinaires, jaunes, rouges, bleues, qui amusent la vue, montrent, cachent de fuyantes ombres, il délecte l’oreille d’une étrange musique, « surtout de certaines clochettes qui chatouillent » les nerfs, à la manière des vibrations pénétrantes de l’harmonica. Pour comble de magnificence, Satan fait apporter de la vaisselle d’argent. Il n’est pas jusqu’à ses crapauds qui n’affectent des prétentions ; ils deviennent élégants, et, comme de petits seigneurs, vont habillés de velours vert.

L’aspect, en général, est d’un grand champ de foire, d'un vaste bal masqué, à déguisements fort transparents. Satan, qui sait son monde, ouvre le bal avec l’évêque du sabbat, ou le roi et la reine. Dignités constituées pour flatter les gros personnages, riches ou nobles, qui honorent l’assemblée de leur présence.

Ce n’est plus là la sombee fête de révolte, sinistre orgie des serfs, des Jacques, communiant la nuit dans l’amour, et le jour dans la mort. La violente ronde du sabbat n’est plus l’unique danse. On y joint les danses Moresques , vives ou languissantes, amoureuses, obscènes, où des filles, dressées à cela, comme la Murgui, la Lisalda, simulaient, paradaient les choses les plus provocantes. Ces danses étaient, dit-on, l’irrésistible attrait

qui, chez les Basques, précipitait au sabbat tout le monde fémiuiu, femmes, tilles, veuves (celles-ci en grand nombre).

Sans ces amusements et le repas, on s’expliquerait peu cette fureur du sabbat. C’est l’amour sans l’amour. La fête était expressément celle de la stérilité. Boguet l’établit à merveille.

Lancre varie dans un passage pour éloigner les femmes et leur faire craindre d’être enceintes. Mais généralement plus sincère, il est d’accord avec Boguet. Le cruel et sale examen qu’il fait même du corps des sorcières dit très bien qu’il les croit stériles, et que l’amour stérile, passif, est le fond du sabbat.

Cela eût dû bien assombrir la fête, si les hommes avaient eu du coeur.

Les folles qui y venaient danser, manger, elles étaient victimes au total. Elles se résignaient, ne désirant que de ne pas revenir enceintes. Elles portaient, il est vrai, bien plus que l’homme le poids de la misère. Sprenger nous dit le triste cri qui déjà, de son temps, échappait dans l’amour : « Le fruit en soit au Diable ! » Or, en ce temps-là (1500), on vivait pour dqux sous par jour, et en ce temps-ci (1000), sous Henri IV, on vit à peine avec vingt sous. Dans tout ce siècle, va croissant le désir, le besoin de la stérilité.

Cette triste réserve, cette crainte de l’amour partagé, eût rendu le sabbat froid, ennuyeux, si les habiles directrices n’en eussent augmenté le burlesque, ne l’eussent égayé d’intermèdes risibles. Ainsi le début du sabbat, cette scène antique,

grossièrement naïve, la fécondation simulée de la sorcière par Satan (jadis par Priape), était suivi d’un autre jeu, un lavabo, une froide purification (pour glacer et stériliser), quelle recevait non sans grimaces de frisson, d’horripilation. Comédie à la Pourceaugnac 1 où la sorcière se substituait ordinairement une agréable figure, la reine du sabbat, jeune et jolie mariée.

Une facétie non moins choquante était celle de la noire hostie, la rave noire, dont on faisait mille sales plaisanteries dès l’antiquité, dès la Grèce, où on l’infligeait à l’homme-femme, au jeune efféminé qui courait les femmes d’autrui. Satan la découpait en rondelettes qu’il avalait gravement.

La finale était, selon Lancre (sans doute selon les deux effrontées qui lui font croire tout), une chose bien étonnante dans des assemblées si nombreuses. On y eût généralisé publiquement, affiché l’inceste, la vieille condition satanique pour produire la sorcière, à savoir, que la mère conçût do son fils. Chose fort inutile alors où la sorcellerie est héréditaire dans des familles régulières et complètes. Peut-être on en faisait la comédie, celle d’une grotesque Sémiramis, d’un Ninus imbécile.

Ce qui peut-être était plus sérieux, une comédie

• L’instrument décrit autorise ce mot. Dans Boguet, p. Gît, il est froid, dur, très mince, long d’un peu plus d'un doigt (visiblement une canule). Dans Lancre, 224, 225, 226, il est mieux entendu, risque moins de blesser; il est long d’une aulne et sinueux une partie est métallique, une autre souple, etc. C’est déjà le clysoir.

probablement réelle , et qui indique fortement la présence d’une haute société libertine, c’était une mystification odieuse, barbare.

On tâchait d’attirer- quelque imprudent mari que l’on grisait du funeste breuvage (datura, belladone), de sorte qu 'enchanté il perdît le mouvement, la voix, mais non la faculté de voir. Sa femme, autrement enchantée de breuvages érotiques, tristement absente d’elle-même, apparaissait dans un déplorable état de nature, se laissant patiemment caresser sous les yeux indignés de celui qui n’en pouvait mais.

Son désespoir visible, ses efforts inutiles pour délier sa langue, dénouer ses membres immobiles, ses muettes fureurs , ses roulements d’yeux, donnaient aux regardants un cruel plaisir, analogue, du reste, à celui de telles comédies de Molière. Celle-ci était poignante de réalité, et elle pouvait être poussée aux dernières hontes. Hontes stériles, il est vrai, comme le sabbat l’était toujours, et le lendemain bien obscurcies dans le souvenir des deux victimes dégrisées. Mais ceux qui avaient vu, agi, oubliaient-ils?

Ces actes punissables sentent déjà l’aristocratie. Ils ne rappellent en rien l’antique fraternité des serfs, le primitif sabbat, impie, souillé sans doute, mais libre et sans surprise, où tout était voulu et consenti.

Visiblement Satan, de tout temps corrompu, va se gâtant encore. Il devient un Satan poli, rusé, douceâtre, d’autant plus perfide et immonde. Quelle chose nouvelle, étrange, au sabbat, que son accord

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avec les prêtres? Qu’est-ce que ce curé qui amène sa Bénédicte, sa sacristine, qui tripote des choses d’église, dit le matin la messe blanche, la nuit la messe noire? Satan, dit Lancre, lui recommande de faire l’amour à ses filles spirituelles, de corrompre ses pénitentes. Innocent magistrat! Il a l’air d’ignorer que depuis un siècle déjà Satan a compris, exploité les bénéfices de l’Église. Il s’est fait directeur. Ou, si vous l’aimez mieux, le directeur s’est fait Satan.

Rappelez -vous donc, mon cher Lancre, les procès qui commencent dès 1491, et qui peut-être contribuent à rendre tolérant le Parlement de Paris. Il ne brûle plus guère Satan, n’y voyant plus qu’un masque.

Nombre de nonnes cèdent à sa ruse nouvelle d’emprunter le visage d’un confesseur aimé. Exemple cette Jeanne Pothierre, religieuse du Quesnoy, mûre, de quarante-cinq ans, mais, hélas ! trop sensible. Elle déclare ses feux à son pater, qui n’a garde de l’écouter, et fuit à Falempin , à quelques lieues de là. Le diable, qui ne dort jamais, comprend son avantage, et la voyant (dit l'annaliste) « piquée d’épines de Vénus , il prit subtilement la forme dudit Père, et, chaque nuit revenu au couvent, il réussit près d’elle, la trompant tellement, quelle déclare y avoir été prise, de compte fait, quatre cent trente-quatre fois ’... » On eut grande pitié de son repentir, et elle fut subitement dis-

1 Massée, Chronique du monde (1540), et les chroniqueurs du Hainaut, Yinehant, etc.

LA S0RC1ÉUE.

pensée de rougir, car on bâtit une bonne fosse murée près de là, au château de Selles, où elle mourut en quelques jours, mais d’une très bonne mort catholique... Quoi de plus touchant?... Mais tout ceci n’est rien en présence de la belle affaire de Gauffridi, qui a lieu à Marseille pendant que Lancre instrumente à Bayonne.

Le Parlement de Provence n’eut rien à envier . aux succès du Parlement de Bordeaux. La juridiction laïque saisit de nouveau l’occasion d’un procès de sorcellerie pour se faire la réformatrice des mœurs ecclésiastiques. Elle jeta un regard sévère dans le monde fermé des couvents. Rare occasion. Il y fallut un concours singulier de circonstances, des jalousies furieuses, des vengeances de prêtre à prêtre. Sans ces passions indiscrètes, que nous verrons plus tard encore éclater de moments en moments, nous n’aurions nulle connaissance de la destinée réelle de ce grand peuple de femmes qui meurt dans ces tristes maisons, pas un mot de ce qui se passe derrière ces grilles et ces grands murs que le confesseur franchit seul.

Le prêtre basque que Lancre montre si léger, si mondain, allant, l’épée au côté, danser la nuit au sabbat, où il conduit sa sacristine, n 'était pas un exemple à craindre. Ce n 'était pas celui-là que l’Inquisition d’Espagne prenait tant de peine à couvrir, et pour qui ce corps si sévère se montrait si indulgent. On entrevoit fort bien chez Lancre, au milieu de ses réticences, qu’il y a encore autre chose. Et les États-généraux de 1614, quand ils disent qu’il ne faut pas que le prêtre juge le prê-

tre, pensent aussi à autre chose. C’est précisément ce mystère qui se trouve déchiré par le Parlement de Provence. Le directeur de religieuses , maître d’elles, et disposant de leur corps et de leur âme, les ensorcelant : voilà ce qui apparut au procès de Gauffridi, plus tard aux affaires terribles de Loudun et de Louviers, dans celles que Llorente, que Ricci et autres nous ont fait connaître.

La tactique fut la même pour atténuer le scandale, désorienter le public, l’occuper de la forme en cachant le fond. Au procès d’un prêtre sorcier, on mit en saillie le sorcier, et l’on escamota le prêtre, de manière à tout rejeter sur les arts magiques et faire oublier la fascination naturelle d’un homme maître d’un troupeau de femmes qui lui sont abandonnées.

Il n’y avait aucun moyen d’étouffer la première affaire. Elle avait éclaté en pleine Provence, dans ce pays de lumière où le soleil perce tout à jour. Le théâtre principal fut non seulement Aix et Marseille, mais le lieu célèbre de la Sainte-Baume, pèlerinage fréquenté où une foule de curieux vinrent de toute la France assister au duel à mort de deux religieuses possédées et de leurs démons. Les Dominicains , qui entamèrent la chose comme inquisiteurs , s’y compromirent fort par l’éclat qu’ils lui donnèrent par leur partialité pour telle de ces religieuses. Quelque soin que le Parlement mît ensuite à brusquer la conclusion , ces moines eurent grand besoin de s’expliquer et de l’excuser. De là le livre important du moine Michaëlis, mêlé de vérités, de fables, où il érige Gauffridi, le prêtre

qu’il fit brûler, en Prince des magiciens, non seulement de France, mais d’Espagne, d’Allemagne, d’Angleterre et de Turquie, de toute la terre habitée.

Gauffridi semble avoir été un homme agréable et de mérite. Né aux montagnes de Provence, il avait beaucoup voyagé dans les Pays-Bas et dans l’Orient. Il avait la meilleure réputation à Marseille, où il était prêtre à l’église des Acoules. Son évêque en faisait cas, et les dames les plus dévotes le préféraient pour confesseur. Il avait, dit-on, un don singulier pour se faire aimer de toutes. Néanmoins il aurait gardé une bonne réputation si une dame noble de Provence, aveugle et passionnée, qu’il avait déjà corrompue, n’eût poussé l’infatuation jusqu’à lui confier (peut-être pour son éducation religieuse) une charmante enfant de douze ans, Madeleine de la Palud, blonde et d’un caractère doux. Gauffridi y perdit l’esprit, et ne respecta pas l’àge ni la sainte ignorance , l’abandon de son élève.

Elle grandit cependant, et la jeune demoiselle noble s’aperçut de son malheur, de cet amour inférieur et sans espoir de mariage. Gauffridi, pour la retenir, dit qu’il pouvait l’épouser devant le Diable, s’il ne le pouvait devant Dieu. Il caressa son orgueil en lui disant qu’il était le Prince des magiciens, et quelle en deviendrait la reine. Il lui mit au doigt un anneau d’argent, marqué de caractères magiques. La mena-t-il au sabbat ou lui fit-il croire qu’elle y avait été, en la troublant par des breuvages, des fascinations magnétiques? Ce

qui est sûr, c’est que l’enfant, tiraillée entre deux croyances, pleine d’agitation et de peur, fut dès lors par moments folle, et certains accès la jetaient dans l’épilepsie. Sa peur était d’être enlevée vivante par le Diable. Elle n’osa plus rester dans la maison do son père, et se réfugia au couvent des Ursulines de Marseille.

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GÀUFFRIDI. 1610

L’ordre des Ursulines semblait le plus calme des ordres, le moins déraisonnable. Elles n’étaient pas oisives, s’occupant un peu à élever des petites filles. La réaction catholique, qui avait commencé avec une haute ambition espagnole d’extase, impossible alors, qui avait follement bâti force couvents de Carmélites, Feuillantines et Capucines, s’était vue bientôt au bout de ses forces. Les filles qu’on murait là si durement pour s’en délivrer mouraient tout de suite, et, par ces morts si promptes, accusaient horriblement l’inhumanité des familles. Ce qui les tuait, ce n’étaient pas les mortifications, mais l’ennui et le désespoir. Après le premier moment de ferveur la terrible maladie des cloîtres (décrite dès le cinquième siècle par Cassien), l’ennui pesant, l’ennui mélancolique des après-midi,

GAUFF1UDI. 1610.

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l’ennui tendre qui égare en d’indéfinissables langueurs, les minait rapidement. D’autres étaient comme furieuses ; le sang trop fort les étouffait.

Une religieuse, pour mourir décemment sans laisser trop de remords à ses proches , doit y mettre environ dix ans (c’est la vie moyenne de cloître). Il fallut donc en rabattre, et des hommes de bon sens et d’expérience sentirent que, pour les prolonger , il fallait les occuper quelque peu , ne pas les tenir trop seules. Saint François de Sales fonda les Visitandines, qui devaient, deux à deux, visiter les malades. César do Bus et Romillion, qui avaient créé les Prêtres de la doctrine (en rapport avec l’Oratoire), fondèrent ce qu’on eût pu appeler les filles de la Doctrine, les Ursulines, religieuses enseignantes, que ces prêtres dirigeaient. Le tout sous la haute inspection des évêques, et peu, très peu monastique ; elles n’étaient pas cloîtrées encore. Les Visitandines sortaient; les Ursulines recevaient (au moins les parents des élèves). Les unes et les autres étaient en rapport avec le monde, sous des directeurs estimés. L’écueil de tout cela, c’était la médiocrité. Quoique les Oratoriens et Doctrinaires aient eu des gens de grand mérite, l’esprit général de l’ordre était systématiquement moyen, modéré, attentif à ne pas prendre un vol trop haut. Le fondateur des Ursulines, Romillion, était un homme dage, un protestant converti, qui avait tout traversé, et était revenu de tout. Il croyait ses jeunes Provençales déjà aussi sages ,. et comptait tenir ses petites ouailles dans les maigres pâturages d’une religion oratorienne ,

monotone et raisonnable. C’est par là que l’ennui rentrait. Un matin, tout échappa.

Le montagnard provençal, le voyageur, le mystique, l’homme de trouble et de passion, Gauffridi, qui venait là comme directeur de Madeleine, eut une bien autre action. Elles sentirent une puissance, et, sans doute par les échappées de la jeune folle amoureuse, elles surent que ce n’était rien moins qu’une puissance diabolique. Toutes sont saisies de peur, et plus d’une aussi d’amour. Les imaginations s’exaltent ; les têtes tournent. En voilà cinq ou six qui pleurent, qui crient et qui hurlent, qui se sentent saisies du démon.

Si les Ursulines eussent été cloîtrées, murées, Gauffridi, leur seul directeur, eût pu les mettre d’accord de manière ou d’autre. Il aurait pu arriver, comme au cloître du Quesnoy en 1491, que le Diable, qui prend volontiers la figure de celui qu’on aime, se fût constitué, sous la figure de Gauffridi , amant commun des religieuses. Ou bien, comme dans ces cloîtres espagnols dont parle Llorente , il leur eût persuadé que le prêtre sacre de prêtrise celles à qui il fait l’amour, et que le péché avec lui est une sanctification. Opinion répandue en France, et à Paris même, où ces maîtresses de prêtres étaient dites « les consacrées » (Lestoile, édit. Michaud, p. 561).

Gauffridi, maître de toutes, s’en tint-il à Madeleine? Ne passa-t-il pas de l’amour au libertinage? On ne sait. L’arrêt indique une religieuse qu’on ne montra pas au procès, mais qui reparaît à la fin, comme s’étant donnée au Diable et à lui.

Les Ursulines étaient une maison toute à jour, où chacun venait, voyait. Elles étaient sous la garde de leurs Doctrinaires, honnêtes, et d’ailleurs jaloux. Le fondateur même était là, indigné et désespéré. Quel malheur pour l’ordre naissant, qui; à ce moment même, prospérait, s’étendait partout en France ! Sa prétention était la sagesse , le bon sens , le calme. Et tout à coup il délire ! Romillion eût voulu étouffer la chose. Il fit secrètement exorciser ces filles par un de ses prêtres. Mais les diables ne tenaient compte d’exorcistes doctrinaires. Celui de la petite blonde, diable noble, qui était Belzébub, démon de l’orgueil, ne daigna desserrer les dents.

Il y avait, parmi ces possédées, une fille, particulièrement adoptée de Romillion , fille de vingt .à vingt-cinq ans, fort cultivée et nourrie dans la controverse, née protestante, mais qui, n’ayant ni père ni mère , était tombée aux mains du Père , comme elle, protestant converti. Son nom do Louise Capeau semble roturier. C’était , comme il parut trop, une fille d’un prodigieux esprit, d’uno passion enragée. Ajoutez-y une épouvantable force. Elle soutint trois mois , outre son orage infernal , une lutte désespérée qui eût tué l’homme le plus fort en huit jours.

Elle dit quelle avait trois diables : Verriue, bon diable catholique, léger, un des démons de l’air; Léviathan , mauvais diable , raisonneur et protestant ; enfin un autre quelle avoue être celui de l’impureté. Mais elle en oublie un, le démon de la jalousie.

U S0KC1ÈKE.

Elle haïssait cruelle utent la petite, la blonde, la préférée, l’orgueilleuse demoiselle noble. Celle-ci, dans ses accès , avait dit quelle avait été au sabbat, et quelle y avait été reine, et qu’on l’y avait adorée, et quelle s’y était livrée, mais au Prince... — Quel prince? — Louis Gauffridi , le prince des magiciens.

Cette Louise, à qui une telle révélation avait enfoncé un poignard, était trop furieuse pour en douter. Folle, elle crut la folle, afin de la perdre. Son démon fut soutenu de tous les démons des jalouses. Toutes crièrent que Gauffridi était bien le roi des sorciers. Le bruit se répandait partout qu’on avait fait une grande capture, un prétre-roi des magiciens , le Prince do la magie, pour tous les pays. Tel fut l’affreux diadème de fer et de feu que ces démons femelles lui enfoncèrent au front.

Tout le monde perdit la tête et le vieux Romillion même. Soit haine de Gauffridi, soit peur do l’Inquisition, il sortit l’affaire des mains de l’évêque, et mena ses deux possédées, Louise et Madeleine, au couvent de la Sainte-Baume, dont le prieur dominicain était le Père Michaëlis, inquisiteur du pape en terre papale d’Avignon et qui prétendait l’être pour toute la Provence. Il s’agissait uniquement d’exorcismes. Mais, comme les deux filles devaient accuser Gauffridi, celui-ci allait par là le faire tomber aux mains de l’Inquisition.

Michaëlis devait prêcher l’Advent à Aix, devant le Parlement. Il sentit combien cette affaire dramatique le relèverait. Il la saisit avec l'empressement de nos avocats de Cours d’assises quand il

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CAUFPRIDI. 1C10.

leur vient un meurtre dramatique ou quelque cas curieux de Conversation criminelle.

Le beau, dans ce genre d'affaires, c’était de mener le drame pendant l’Advent, Noël et le carême, et de ne brûler qu’à la Semaine sainte, la veille du grand moment de Pâques. Michaëlis se réserva pour le dernier acte, et confia le gros de la besogne à un Dominicain flamand qu’il avait, le docteur Dompt, qui venait de Louvain, qui avait déjà exorcisé, était ferré en ces sottises

Ce que le Flamand d’ailleurs avait à faire de mieux, c’était de ne rien faire. On lui donnait en Louise un auxiliaire terrible, trois fois plus zélé que l’Inquisition, d’une inextinguible fureur, d’une brûlante éloquence , bizarre , baroque parfois , mais à faire frémir, une vraie torche infernale.

La chose fut réduite à un duel entre les deux diables, entre Louise et Madeleine, par devant le peuple.

Des simples qui venaient là au pèlerinage de la Sainte-Baume, un bon orfèvre par exemple et un drapier, gens de Troyes en Champagne, étaient ravis de voir le démon de Louise battre si cruellement les démons et fustiger les magiciens. Ils en pleuraient de joie, et s’en allaient en remerciant Dieu.

Spectacle bien terrible cependant (même dans la lourde rédaction des procès-verbaux du Flamand) de voir ce combat inégal; cette fille, plus âgée et si forte, robuste Provençale, vraie race des cailloux de la Crau, chaque jour lapider, assommer, écraser cette victime, jeune et presque enfant ,

déjà suppliciée par son mal, perdue d’amour et de honte, dans les crises de l’épilepsie...

Le volume du Flamand, avec l’addition de Michaëlis, en tout quatre cents pages, est un court extrait des invectives, injures et menaces que cette fille vomit cinq mois, et de ses sermons aussi, car elle prêchait sur toutes choses, sur les sacrements, sur la vue prochaine de l’Antichrist, sur la fragilité des femmes, etc., etc. De là, au nom de ses Diables, elle revenait à la fureur, et deux fois par jour reprenait l’exécution de la petite, sans respirer, sans suspendre une minute l’affreux torrent, à moins que l’autre, éperdue, « un pied en enfer, » dit-elle elle-même, ne tombât en convulsion, et ne frappât les dalles de ses genoux, de son corps, de sa tête évanouie.

Louise est bien au quart folle, il faut l’avouer; nulle fourberie n’eût suffi à tenir cette longue gageure. Mais sa jalousie lui donne, sur chaque endroit où elle peut crever le cœur à la patiente et y faire entrer l’aiguille, une horrible lucidité.

C’est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable, communie tant qu’elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des Ursulines, vient voir cette merveille, l’interroge, et tout d’abord la surprend en flagrant délit d’erreur, de sottise. L’autre, impudente, en est quitte pour dire, au nom de son Diable : « Le Diable est le père du mensonge. »

Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit : « Alors tu mens. » Et aux exor-

GAU FJ^Iil DI. 1010.

cistes : « Que ne faites-vous taire cette femme? » Il leur cite l’histoire d’une Marthe, une fausse possédée de Paris. — Pour réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait... 11 s’humilie devant l’Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus un mot.

Un des moyens de Louise, c’est de terrifier l’assistance, disant : « Je vois des magiciens... » Chacun tremble pour soi-même.

Victorieuse, de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu’à Marseille. Son exorciste flamand, réduit à l’étrange rôle de secrétaire et confident du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres :

• Aux Capucins de Marseille pour qu’ils somment Gauffridi de se convertir ; — aux mômes Capucins pour qu’ils arrêtent Gauffridi, le garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison quelle indique ; — plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de France, aux Prêtres de la Doctrine, qui eux- mêmes se déclaraient contre elle. — Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre supérieure : « Vous m’avez dit au départ d’être humble et obéissante... Je vous rends votre conseil. »

Verrine, le Diable de Louise, démon de l’air et du vent, lui soufflait des paroles folles, légères et d’orgueil insensé, blessant amis et ennemis, l’Inquisition même. Un jour elle se mit à rire de Michaëlis, qui se morfondait à Aix à prêcher dans le désert tandis que tout le monde venait l’écouter à la Sainte-Baume. « Tu prêches, ô Michaëlis, tu

dis vrai, mais avances peu... Et Louise, sans étudier, a atteint, compris le sommaire de la perfection. »

Cette joie sauvage lui venait surtout d’avoir brisé Madeleine. Un mot y avait fait plus que cent ' sermons. Mot barbare : « Tu seras brûlée ! » (17 décembre.) La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce quelle voulait et la soutint bassement.

Elle s’humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur Romillion, à l’assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la peureuse la prit à part, la pria d’avoir pitié d’elle, de ne pas trop la châtier.

L’autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit quelle était à elle, pour en faire ce quelle voudrait. Elle la prit, l’enveloppa, l’étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d’âme. Second ensorcellement, mais à l’envers de Gauffridi, une possession par la terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d’exquise douleur d’accuser, d’assassiner celui quelle aimait encore.

Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le. monde était contre Louise.

Michaëlis mémo, à Aix, éclipsé par elle dans ses prédications, traité d’elle si légèrement, eût tout arrêté plutôt que d’en laisser l’honneur à cette fille.

Marseille défendait Gauffridi, étant effrayée de voir l’inquisition d’Avignon pousser jusqu’à elle, et chez elle prendre un Marseillais.

L’évêque surtout et le chapitre défendaient leur

GAUFFfUDI. 1 G 1 0.

prêtre. Ils soutenaient qu’il n’y avait rien en tout cela qu’une jalousie de confesseurs, la haine ordinaire des moines contre les prêtres séculiers.

Les Doctrinaires auraient voulu tout finir. Ils étaient désolés du bruit. Plusieurs en eurent tant do chagrin, qu’ils étaient près de tout laisser et de quitter leur maison.

Les dames étaient indignées, surtout madame Libertat, la dame du chef des royalistes, qui avait rendu Marseille au roi. Toutes pleuraient pour Gautfridi et disaient que le démon seul pouvait attaquer cet agneau de Dieu.

Les Capucins, à qui Louise si impérieusement ordonnait de le prendre au corps, étaient (comme tous les ordres de Saint- François) ennemis des Dominicains. Ils furent jaloux du relief que ceux-ci tiraient de leur possédée. La vie errante d’ailleurs qui mettait les Capucins en rapport continuel avec les femmes leur faisait souvent des affaires de mœurs. Ils n’aimaient pas qu’on se mît à regarder de si près la vie des ecclésiastiques. Ils prirent parti pour Gauffridi. Les possédés netaient pas chose si rare qu’on ne pût s’en procurer ; ils en eurent un à point nommé. Son diable, sous l’influence du cordon de saint François, dit tout le contraire du diable de Saint-Dominique, il dit, et ils écrivirent en son nom : « Que Gauffridi n’était nullement magicien, qu’on ne pouvait l’arrêter. »

On ne s’attendait pas à cela, à la Sainte-Baume. Louise parut interdite. Elle trouva à dire seulement qu’apparemment les Capucins n’avaient pas fait jurer à leur diable de dire vrai. Pauvre ré-

ponse, qui fut pourtant appuyée par la tremblante Madeleine.

Celle-ci, comme un chien battu et qui craint do l’être encore, était capable de tout, même de mordre et de déchirer. C’est par elle qu’en cette crise Louise horriblement mordit.

Elle-même dit seulement que l’évêque, sans le savoir, offensait Dieu. Elle cria « contre les sorciers de Marseille, » sans nommer personne. Mais le mot cruel et fatal, elle le fit dire par Madeleine. Une femme qui depuis deux ans avait perdu son enfant fut désignée par celle-ci comme l’ayant étranglé. La femme, craignant les tortures, s’enfuit ou se tint cachée. Son mari, son père, en larmes, vinrent à la Sainte-Baume, sans doute pour fléchir les inquisiteurs. Mais Madeleine n’eût jamais osé se dédire; elle répéta l’accusation.

Qui était en sûreté? Personne. Du moment quo le Diable était pris pour vengeur de Dieu, du moment qu’on écrivait sous sa dictée les noms do ceux qui pouvaient passer par les flammes, chacun eut de nuit et de jour le cauchemar affreux du bûcher.

Marseille, contre une telle audace de l’Inquisition papale, eût dû s’appuyer du Parlement d’Aix. Malheureusement elle savait qu’elle notait pas aimée à Aix. Celle-ci, la petite ville officielle de magistrature et de noblesse, a toujours été jalouse de l’opulente splendeur de Marseille, cette reine du Midi. Ce fut tout au contraire l’adversaire de Marseille, l’inquisiteur papal, qui, pour prévenir l’appel de Gauffridi au Parlement, y eut recours le

premier. C’était un corps très fanatique dont les grosses tètes étaient des nobles enrichis dans l’autre siècle au massacre des Vaudois. Comme juges laïques, d’ailleurs, ils furent ravis de voir un inquisiteur du pape créer un tel précédent, avouer que, dans l’affaire d’un prêtre, dans une affaire de sortilège, l’Inquisition ne pouvait procéder que pour l’instruction préparatoire. C’était comme une démission que donnaient les inquisiteurs de toutes leurs vieilles prétentions. Un côté flatteur aussi où mordirent ceux d’Aix, comme avaient fait ceux de Bordeaux, c’était qu’eux laïques, ils fussent érigés par l'Eglise elle-même en censeurs et réformateurs des moeurs ecclésiastiques.

Dans cette affaire, où tout devait être étrange et miraculeux, ce ne fut pas la moindre merveille de voir un démon si furieux devenir tout à coup flatteur pour le Parlement, politique et diplomate. Louise charma les gens du roi par un éloge du feu roi. Henri IV (qui l’aurait cru?) fut canonisé par le Diable. Un matin, sans à-propos, il éclata en éloges « de ce pieux et saint roi qui venait de monter au ciel. »

Un tel accord des deux anciens ennemis, le Parlement et l’Inquisition, celle-ci désormais sûre du bras séculier, des soldats et du bourreau, une commission parlementaire envoyée à la Sainte- Baume pour examiner les possédées, écouter leurs dépositions , leurs accusations , et dresser des listes, c’était chose vraiment effrayante. Louise, sans ménagement, désigna les Capucins, défenseurs de Gauffridi, et annonça « qu'ils seraient

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