PREMIÈRE PARTIE
Si les bourgeois avaient eu des parchemins comme les nobles, Jacques Rohrbach l’aubergiste aurait pu marcher de pair avec les plus anciennes familles du pays.
En 1 524, quinze ans par conséquent après la mort du baron et de la baronne de Rittmark, le représentant de cette dynastie d’aubergistes était un grand et beau garçon de vingt-quatre ans, nommé Jacques sur son extrait de baptême, mais que tout le monde appelait Jacquet.
C’était le dernier des Rohrbach. Sa mère, digne et bonne femme, avait depuis longtemps rendu son âme à Dieu. Quant à son père, que dix-huit mois auparavant une attaque de paralysie avait failli emporter, il ne s’était point remis de cette secousse. Ilne pouvait plus prononcer que quelques mots confus, et comme il lui était impossible de se servir de ses mains, il fallait le nourrir et le servir comme un petit enfant. L’intelligence aussi avait presque complètement disparu. 11 passait sa vie dans un grand fauteuil qu’on roulait d’un endroit à l’autre.
Antoine Rohrbach avait été, dans son temps, un rude travailleur et un homme de tête. On lui reprochait bien un peu de vanité et surtout d’entêtement, on ajoutait aussi qu’il était assez avare ; mais qui donc n’a pas ses défauts ?
Le meilleur de son affaire, c’est qu’il avait une fortune fort considérable pour un simple bourgeois, et que son auberge lui rapportait beaucoup d’argent.
La seule faiblesse de ce vieillard avait été pour son fils. Il admirait Jacquet, et, malgré son avarice, il avait pardonné au jeune homme des folies et des prodigalités qui auraient rendu impitoyable le père le plus indulgent.
Élevé en fils unique, c’est-à-dire en enfant gâté, regardé comme un être supérieur par son père et par sa mère dont ses brillantes qualités physiques flattaient l’amour-propre, Jacquet ne s’était guère occupé que de ses plaisirs. Et Dieu sait quels plaisirs il fallait à cette organisation ardente et vigoureuse !
Doué d’une force extraordinaire et d’une adresse remarquable à tous les exercices du corps, brave et querelleur, aussi hardi en paroles qu’en actions, rempli de gaieté et d’entrain, généreux et prodigue, il passait pour le boute-en-train de tous les jeunes gens des environs. Ceuxci le portaient aux nues. Les gens d’un certain âge, au contraire, étaient loin de chanter ses louanges.
« C’est un dissipateur, disaient-ils, un libertin, un vaniteux, un batailleur, qui mangera la fortune de son pauvre père en orgies, et qui se fera casser la tête par quelque gentilhomme. Il est toujours à crier contre la noblesse, et ses insolences lui ont déjà fait perdre bien des pratiques. Il passe sa vie à courir les foires et les cabarets, et ne se préoccupe pas du tout de sa maison, dont
il laisse toute la peine à Marie-Jeanne, sa jolie cousine, qui a autant de vertus qu’il a de vices.
Quant à sa cousine Marie-Jeanne Schoneck, tout le monde s’accordait pour faire son éloge.
Cette jeune fille, privée de bonne heure de ses parents, avait eu une triste enfance, jusqu’au jour où Mme de Geyersberg, qui avait connu sa mère' (la propre sœur d’Antoine Rohrbach), avait recueilli l’orpheline.
Pendant quatre ans, elle fut la suivante ou plutôt la compagne de Marguerite d’Edelsheim, la pupille de Mme de Geyersberg.
De temps en temps, elle allait faire visite à ses parents.
. Son cousin Jacques se prit pour elle d’une belle passion et voulut l’épouser. Comme elle n’avait aucune fortune, ce n’était point la bru qu’il fallait au père Rohrbach, qui formait pour son fils les rêves les plus ambitieux.
Il s’opposa au mariage, et ce fut un grand malheur pour Jacquet, car il se replongea de nouveau dans une * vie de désordres qui finit par alarmer son père lui-même.
Quand le vieil aubergiste se crut sur le point de mourir, les inquiétudes que lui inspirait la conduite de Jacquet l’emportèrent sur toute autre considération.
Les soins et le dévouement de sa nièce, qui était accourue à son chevet comme si rien ne s’était passé entre eux, achevèrent de fléchir l’obstiné vieillard. Non-seulement il consentit au mariage, mais il exigea même que les fiançailles eussent lieu immédiatement, afin que Marie -Jeanne pût venir demeurer près de lui, prendre soin de son vieil oncle ej. diriger le Soleil-d’Or, dont Jacquet, toujours absent, ne s’occupait guère.
Quoique ce fût une chose bien difficile pour une jeune fille comme elle de tenir une hôtellerie si considérable,
Marie-Jeanne consentit à se rendre aux désirs du vieil aubergiste.
La jeune fille adorait son beau cousin avec tout le dévouement et toutes les illusions d’un premier amour. Pour vivre près de lui, elle aurait accepté sans murmurer une place de simple servante.
Jacquet aimait encore Marie-Jeanne, mais la vie de plaisirs et d’orgies qu’il menait depuis quelque temps commençait déjà à vicier son cœur. Son amour n’était plus ce qu’il avait été.
Il se laissa pourtant fiancer avec sa cousine. En dépit de cet engagement, il ne tarda pas à reprendre ses anciennes habitudes et à passer la moitié de ses jours et de ses nuits loin du toit paternel.
Sa cousine, qui était venue demeurer au Soleil-d’Or, pleurait souvent sur ces fréquentes absences. Son cœur indulgent lui suggérait toujours cependant quelque excuse en faveur de son fiancé.
Après tout, se disait-elle, c’est la faute de mon oncle. Si Jacquet s’est lancé dans une vie de dissipation et de plaisirs, c’est pour étourdir le chagrin que lui avait causé l’opposition de son père à notre mariage. Au fond il m’aime toujours, j’en suis sûre, et peu à peu il me reviendra tout à fait.
En attendant, la pauvre fille se mettait en quatre pour maintenir sur un bon pied l’auberge du Soleil-d’Or. La première levée et la dernière couchée, elle veillait à tout; puis elle s’occupait avec une affection vraiment filiale de son vieil oncle, qui n’était plus qu’une masse inerte et qui poussait des grognements pareils à ceux d’un animal, lorsque Marie-Jeanne restait un quart d’heure sans s’approcher de son lauteuil.
Le départ de Marie-Jeanne avait causé un vif chagrin
à Marguerite d’Edelsheim, qui l’aimait beaucoup. Marie- Jeanne allait fréquemment faire visite au château. Chaque fois en outre que Marguerite faisait quelque voyage avec Mme de Geyersberg, elle trouvait moyen de descendre au Soleil-d’Or.
Tout alors était sens dessus dessous dans l’auberge. Jacquet lui-même, quoique détestant la noblesse, professait une grande vénération pour Mme de Geyersberg qui était la providence des pauvres gens du pays.
Située à l’extrémité du village, du côté d’Heilbronn, l’auberge du Soleil-d’Or se composait d’un rez-de-chaussée et d’un étage surmonté de greniers. Au rez-dechaussée se trouvait une vaste salle remplie de tables et de bancs. A droite, deux petites pièces, dont l’une servait de fruitier ; à gauche la cuisine, flanquée d’un côté de la laiterie et de l’autre d’un cabinet obscur dans lequel couchaient les deux servantes.
Entre la porte d’entrée et la grande salle, le grand-père de Jacquet avait fait disposer une sorte de vestibule garni de bancs en pierre sur lesquels les paysans, les marchands et les voyageurs pouvaient déposer leurs fardeaux avant d’entrer dans la maison.
Un escalier débouchant au milieu de la grande salle, conduisait à l’étage supérieur, qui était divisé en deux par un large palier. A droite de ce palier, se trouvait une chambre destinée aux voyageurs, une autre chambre pius petite, et enfin la chambre de Marie-Jeanne, à laquelle aboutissait un escalier dérobé au moyen duquel la jeune fille pouvait descendre dans la cour, et de là gagner la cuisine sans déranger personne. Les appartements de l’autre côté du palier offraient à peu près la même distribution ; seulement il n’y avait pas d’escalier dérobé.
Le tapage et les clameurs des bruyants amis de Jacquet
avaient failli, un moment, chasser du Soleil-d’or les pacifiques bourgeois qui, depuis vingt ans, y venaient chaque jour, ou du moins chaque dimanche, prendre un verre de bière ou de vin.
Grâce à la douceur et à l’esprit de conciliation de Marie- Jeanne, tout s’était arrangé. Seulement, pour éviter les quolibets des jeunes drôles qui ne respectaient rien lorsqu’ils avaient bu plus que de raison, les gens graves se tenaient généralement dans la petite pièce attenant â la cuisine. Quelques-uns même, vieux habitués de la maison ou anciens amis d’Antoine, se rangeaient comme autrefois devant la vaste cheminée de la cuisine, auprès du fauteuil du père Rohrbach. Mais le pauvre vieillard reconnaissait à peine ses meilleurs amis et né pouvait leur parler.
Un soir du mois de janvier, vers dix heures environ, des préparatifs inusités avaient lieu dans la cuisine. Un dindon et un gigot de chevreuil, empalés sur la même broche, tournaient gravement à une certaine distance d’un grand feu. Deux poulets et quatre perdreaux, attendaient, sur la table de la cuisine, le moment de comparaître à leur tour devant le brasier. Deux servantes dont les bras et la figure étaient devenus écarlates, grâce à la chaleur et à l’exercice, se démenaient à qui mieux mieux dans la cuisine.
Enfin, Marie-Jeanne elle-même, les bras nus jusqu’au coude, pétrissait un gâteau auquel ses blanches mains achevaient de donner la dernière forme.
Marie-Jeanne n’avait pas les traits assez réguliers pour qu’on pût la citer comme une beauté, mais, en vérité, c’était une très-jolie fille. Il n’y avait en elle rien qui attirât d’abord l’attention. En revanche, une fois qu’on avait commencé à l’examiner, il était difficile d'eu détacher les regards, tant son sourire étaitaffectueux, ses yeux bruns,
doux et tendres, sa physionomie franche et gracieuse. Elle avait des cheveux blonds magnifiques. Sa seule coquetterie était de se coiffer comme le lui avait montré Marguerite d’Edelsheim, c’est-à-dire d’une manière un peu plus compliquée que ne le faisaient les autres filles de Bœkingen et d’Heilbronn.
Certes, on aurait facilement trouvé des femmes plus jolies que Marie-Jeanne, mais aucune n’aurait pu être plus avenante et plus sympathique.
Au moment où son cousin, qui arrivait du dehors, entra dans la salle, la figure de Marie-Jeanne sembla s’épanouir.
* Enfin te voilà! dit-elle en fixant sur Jacquet un regard rempli de tendresse et d’une sorte de naïve admiration. D’où viens-tu donc ?
— De Heilbronn.
— De Heilbronn? répéta-t-elle avec surprise, en regardant son cousin avec une expression de physionomie qui disait assez qu’elle avait grande envie de le questionner sur le motif de ce voyage et qu’elle n’osait le faire.
— Tiens, dit-il, voilà ce que j’ai rapporté.»
Il posa sur la table de la cuisine le panier qu’il portait au bras et en retira divers petits paquets contenant des fruits secs et des sucreries comme on en servait alors pour dessert aux repas de grande cérémonie.
« Oh ! que c’est joli ! s’écria-t-elle en frappant des mains. Quelle bonne idée tu as eue là!... Comme Marguerite s’amusera à regarder toutes ces figures. Que ce petit mouton est gentil avec sa toison de sucre candi!... et ce cheval en....
— Doucement, doucement, interrompit son cousin avec impatience; tu regarderas cela plus tard. Occupe-toi
d’abord de ta cuisine.... Voyons la broche.... Bien.... Et les perdreaux ?
— Les voilà. On ne les mettra devant le feu que lorsque Mme de Geyersberg et Mme Marguerite 1 seront arrivées.
— Sans doute.... Et le quartier de sanglier que Wilhelm devait apporter?
— Wilhelm n’a rien apporté.
— Il fallait envoyer chez lui, alors! s’écria Jacquet en frappant sur la table avec humeur. Le mets que Mlle Marguerite préfère, justement.
— Tu crois?
— Elle l’a dit ici l’année dernière... Je m’en souviens, moi... Aussi avais-je eu soin de recommander à Wilhelm.... Oh I le chien! que je sois damné si la première fois que je le rencontre je ne lui donne une correction qu’il se rappellera toute sa vie.
— Mais, Jacquet, peut-être n’y a-t-il pas de sa faute, à ce pauvre garçon ?
— Si, répondit-il brusquement.... et de la tienne aussi.... Tu voyais que le sanglier n’arrivait pas et tu pouvais bien envoyer un messager à Wilhelm.
— J’étais si occupée que j’ai oublié....
— Que tu as oublié ce qui pouvait être agréable à Mme Marguerite, qui a été si bonne pour toi. C'est plus que de l’oubli, c’est de l’ingratitude.»
Aucun reproche ne pouvait être plus injuste ni plus blessant que celui-là pour la pauvre Marie-Jeanne. Elle vénérait Mme de Geyersberg, et elle éprouvait pour Marguerite une profonde et respectueuse affection. Sauf l’amour de Jacquet qui était la vie, de Marie-Jeanne, elle
l . A cette époque on appelait madame les demoiselles nobles.
eût sacrifié, de bon cœur tout ce qu’elle possédait au monde, et même sa vie au besoin, pour épargner un chagrin à son ancienne amie.
«Tu es injuste, Jacquet, dit-elle avec des larmes dans les yeux et dans la voix. Je suis bien fâchée d’avoir oublié quelque chose qui puisse faire plaisir à Mlle Marguerite ; mais ce n’est pas ma faute si.... »
Jacquet tourna le dos sans écouter Marie-Jeanne, et vint à la porte de la cuisine pour voir quelles étaient les personnes qui se trouvaient en ce momeut dans la salle.
« Pouah ! murmura-t-il, quel tapage font ces mâtinsla !.. . Quelle odeur de pipe, de bière et de vin I . . . Ces dames ne pourront jamais supporter....
— Il faut nous débarrasser de tout ce monde, s’écria-t-il.
— Pourquoi? » demanda timidement Marie-Jeanne.
Il haussa les épaules.
« Mme Marguerite et sa mère auront besoin de repos, dit-il, et le tapage que font ces gens ennuierait les nobles dames. •
Marie-Jeanne le regarda avec surprise; rien n’était plus contraire aux habitudes de Jacquet que ce qu’il venait de dire. Non-seulement il ne se fût jamais exposé à mécontenter des habitués de son hôtellerie pour ménager le repos des gentilshommes qu’il hébergeait, mais le plus souvent, au contraire, il affectait d’exciter ses bruyants compagnons à redoubler leur tapage.
« Si les gentilshommes qui logent là-haut ne sont pas contents, disait- il en pareille circonstance à ses amis, qu’ils aillent chercher une autre hôtellerie. Dieu merci, Jacques Rohrbach peut se passer de leurs écns. »
Le regard étonné de sa cousine sembla embarrasser • l’aubergiste.
« Tu vois bien que ces hommes-là sont ivres, » dit-il
avec vivacité, en montrant sept ou huit paysans qui, groupés autour d’une table , causaient d’un air fort animé.
A une autre table, celle qui se trouvait au coin le plus sombre de la salle, se tenaient deux hommes habillés comme des marchands ou de petits bourgeois. La tête couverte d’un large chapeau qui leur descendait jusqu’aux yeux, ils s’étaient placés de manière à ce qu’on ne pût voir leur figure, et s’entretenaient à voix basse. Enfin, dans le coin opposé, un paysan était assis tout seul en face d’une bouteille de vin. Comme il avait les coudes plantés sur la table, et la tête appuyée sur une de ses mains, il était impossible de distinguer ses traits.
Au moment où Jacques semblait hésiter sur ce qu’il avait à faire, un des paysans dit à voix basse en levant son verre :
«A la résurrection du Bundscliuh, chers amis, quel que soit le nom qu’on lui donne. »
Le bundschuh, ou soulier fédératif, était le nom donné à la première ligue que les paysans formèrent contre la noblesse. On l’avait appelée ainsi parce qu’à cette époque les paysans n’avaient pas le droit de porter d’autres chaussures que des souliers, les bottes et les brodequins étant réservés aux gens nobles.
Jacques ne put distinguer les paroles du vieux paysan, mais il n’entendit que trop les témoignages d’approbation de ses camarades, qui applaudirent en criant et en frappant sur la table avec leurs verres.
« Vous faites trop de bruit, mes maîtres, dit l’aubergiste en s’approchant d eux. •
— Du moment qu’on paye, répondit un des buveurs ...
— On a le droit de boire et non de faire du tapage, interrompit Jacquet, qui s’animait promptement.
— Ton père n’avait pas l’oreille si délicate que toi, mon gars, murmurèrent les autres paysans.
— Mon père faisait comme il l’entendait, et moi de même. Aussi bien, il est tard, vous avez tous de la route à faire et je vous conseille de partir.
— Monte-nous encore deux bouteilles de ce petit rudeisheimer.
— Non! J’attends des voyageurs, et il faut que vous vous en alliez.
— Nous nous en irons quand ça nous conviendra, répondit un des paysans qui était légèrement ivre. Cette maison est une auberge, n’est-ce pas? eh bien, quand on paye honnêtement ce qu’on doit
— Pardieu! firent les autres; nous avons le droit de rester ici tant que nous voudrons, et à ta barbe encore, mon Jacquet.
— Eh bien, moi je vous dis que je suis le maître ici et que vous allez partir tout de suite! s’écria Jacques furieux.
— Ce sera-t-y toi qui nous mettras à la porte ? demanda un gros paysan qui devait peser au moins deux cents livres et qui paraissait extrêmement vigoureux.
— Ce sera moi, repartit Jacques, et je commencerai par toi, mon homme. Ouvre la porte, Gertrude, » cria-t-il à l’une des servantes, qui obéit en tremblant.
Marie -Jeanne voulut s’interposer, mais cela ne fit qu’augmenter l’irritation de Jacquet.
Dès que la porte fut ouverte, il renouvela aux paysans son invitation de sortir. Ils ne répondirent que par des injures et des quolibets qui achevèrent d’exaspérer l’aubergiste. Il s’élança sur le gros paysan qui venait de le défier et le saisit par le collet de sa jaquette et par la ceinture de son pantalon; puis il l’enleva de terre malgré sa
résistance désespérée, et le traîna jusqu’à la porte, d’où il le jeta dans la rue.
Dans la bagarre, Jacquet avait reçu quelques horions et son pourpoint quelques avaries.
Il paraît que Jacquet tenait beaucoup à sa toilette ce jour-là, car il pria aussitôt Marie-Jeanne de recoudre la manche déchirée.
« Toi, Franz, dit-il à son domestique, renvoie les gens qui restent encore dans la salle.
— Attends un moment, je vais moi-même leur parler, fit Marie-Jeanne, qui se méfiait, et pour cause, des talents de Franz comme ambassadeur.
— Tu m’as entendu, Franz? dit Jacquet.
— Oui, maître, » répondit le valet en grimaçant un sourire.
En cette occasion, au lieu de se conformer à la recommandation de Marie-Jeanne, qui lui avait dit de parler courtoisement aux voyageurs, il ne trouva rien de mieux que de renchérir encore sur l’air insolent qu’il avait vu prendre à son maître. A la première phrase qu’il prononça, le plus âgé des deux voyageurs, qui paraissait avoir une cinquantaine d’années au moins, lui jeta un tel regard que Franz resta tout déconcerté. L’autre étranger se mit à rire, et bientôt son compagnon suivit son exemple.
« Cette salle est retenue, reprit Franz furieux. Allezvous-en.
— Par qui est-elle retenue? demanda l’un des étrangers.
— Par Mme de Geyersberg et sa suite. *
Les deux voyageurs échangèrent un regard.
« Nous ne pouvons partir sans souper, reprit le plus âgé. Dans ce coin nous ne gênerons personne. Servez-nous à manger.
— Non, dit Franz, qni ne connaissait que sa consigne. Le maître a dit de vous mettre dehors, et dehors vous irez. »
Le vieil étranger, que son compagnon appelait Waldemar Schlosser, sourit de nouveau avec un calme railleur qui exaspéra Franz.
« Eh bienl dit Jacquet de loin.
— Allons, debout! » reprit Franz en posant la main sur l’épaule du vieux marchand.
Celui-ci se redressa l’œil étincelant, et repoussa si rudement le domestique qu’il l’envoya tomber à l’autre bout de la salle.
Franz trébucha contre le chaudron d’eau chaude qu’on avait apporté pour laver une boiserie et tomba dedans. La tête, les pieds et les mains échappèrent seuls à ce bain inattendu. Heureusement pour le domestique, il portait un pantalon de drap épais qui l’empêcha d’être trop échaudé.
Franz s’arracha au plus vite de cette baignoire improvisée et s’avança les poings fermés vers l’étranger.
« Prenez garde, mon garçon, lui dit tranquillement le voyageur, il y a là une très-jolie mare, et, cette fois, je vous ferai prendre le bain complet. »
Cette menace arrêta l’élan de maître Franz. Sa poltronnerie fâcha Jacquet, qui s’avança vers les deux marchands.
Malgré la hardiesse bien connue de l’aubergiste, qui ne respectait aucune autorité, pas même celle du bourgmestre de son village, il ne put soutenir le regard calme et fier du vieil étranger.
« Holàl mes maîtres, s’écria-t-il, n’avez-vous pas entendu ce que mon domestique vient de vous dire?
— Parfaitement, répondit un des voyageurs.
— Alors, payez votre écot et partez.
— Nous voulons manger.
— Je n’ai rien à vous donner.
— Par mon saint patron, je voudrais bien savoir alors quel est ce parfum qui nous arrive de la cuisine, et ce que ce beau gigot de chevreuil fait là devant le feu.
— Tout cela est retenu.
— Oui, tout, tout, répéta Franz, qui se tenait derrière son maître.
— Excepté le chaudron, j’espère, » reprit Waldemar en riant.
Malgré l’âge de cet homme, sa figure, grave et sévère au repos, prenait une expression gaie et bienveillante qui lui donnait un charme singulier.
Désarmé par ce sourire, mais trop entêté pour abandonner son idée, Jacquet allait renouveler aux étrangers son invitation de déguerpir, lorsque Waldemar lui dit du même ton de bonne humeur :
« Mon cher hôte, si Mme de Geyersberg est une bonne chrétienne, comme je n’en doute point, elle ne voudra pas être cause que deux pauvres marchands, tels que mon compère et moi,, nous passions la nuit à la belle étoile et sans souper. »
Jacquet insista et finit par s’animer de nouveau. Soit qu’il voulût recourir à la violence, soit qu’il eût seulement le dessein d’intimider les marchands, il saisit un grand sabre accroché au-dessus de la cheminée.
De son côté, un des voyageurs commençait aussi à se fâcher. Il avait déjà fait un mouvement pour dégaîner le couteau de chasse d’une longueur démesurée qu’il portait sous sa robe, lorsque son compagnon lui dit tout bas à l’oreille quelques mots qui semblèrent le faire réfléchir.
« Au fait, murmura-t-il, que m’importe l’insolence de ce drôle? Par mon saint patron, dit-il à haute voix, en s’a-
dressant à Jacquet, vous avez, mon jeune maître, une singulière façon d’achalander votre auberge. Rengainez ce vieux sabre, qui doit remonter au temps de Charlemagne, et veuillez m’écouter. Mon compère et moi nous avons été mandés ici par Mme de Geyersberg. ‘
— Vous? murmura Jacquet en le regardant d’un air souçonneux.
— Nous-mêmes.
— La preuve?
— La voici , répondit Waldemar en tirant de sa poche une lettre qu’il déplia. Vous connaissez le sceau de cette dame ?
— Certainement.
— Eh bien 1 regardez au bas de ce papier. »
C’était bien en effet le sceau de Mme de Geyersberg.
Jacquet aurait bien voulu voir ce que contenait la lettre,
mais le marchand l’avait pliée de façon à ce que l'aubergiste ne pût apercevoir que la signature et le sceau.
« Que Satan vous étouffe, s’écria Jacquet avec colère , pourquoi ne m’avoir pas dit cela tout de suite ?
— Vous ne nous en avez pas donné le temps. Et quant à votre ambassadeur, je doute qu’il ait assez d’intelligence pour comprendre ce que nous aurions pu lui expliquer. »
Quoique le marchand s’expliquât d’un ton de bonne humeur, il y avait dans sa manière de parler je ne sais quel accent de raillerie et en même temps de dignité qui embarrassait l’aubergiste. La crainte d’offenser les dames de Geyersberg l’empêchant de répondre par quelque impertinence, comme il l’eût certainement fait sans cela, Jacquet tourna les talons et s’en alla trouver le paysan qui buvait tout seul dans l’autre coin de la salle, et qui avait assisté fort tranquillement à cette petite scène.
Le nez tourné vers la muraille et son bonnet enfoncé
jusqu’aux yeux, cet homme semblait peu désireux de montrer sa figure.
Heureux de trouver quelqu’un sur qui épancher sa mauvaise humeur, Jacquet lui frappa sur l’épaule et lui signifia rudement qu’il eût à déguerpir.
Le paysan ne répondit pas. Il se contenta de reculer son banc et de regarder Jacquet bien en face.
« Conrad! murmura ce dernier, Conrad !
— Chut donc ! dit l’autre en rabattant son bonnet comme s’il craignait d’être reconnu par les deux marchands, auxquels pourtant il tournait le dos.
— Depuis quand es-tu de retour?
— Depuis hier. J’ai visité tous les cercles voisins ; partout j’ai trouvé des frères disposés à nous seconder. Et toi, Jacquet, pouvons-nous encore te compter parmi les membres du pauvre Conrad ?
— Je suis toujours le même, répondit Jacquet en évitant le regard inquisiteur du paysan.
— Ah ! vraiment ? eh bien ! je ne m’en serais pas douté tout à l’heure. Der Teufell mon fils, tu as une singulière manière de prouver ton affection aux paysans, ajouta- t-il en faisant le geste de donner des coups de bâton.
— Chacun est maître chez soi, dit Jacquet. J’avais bien le droit de renvoyer des buveurs qui me gênaient par leur tapage.
— Dis-donc, Jacquet, Mme Marguerite d’Edelsheim , la pupille de Mme de Geyersberg, est donc bien belle?
— Mais.... oui.... oui.... murmura Jacquet visiblement embarrassé. Pourquoi cette question ? »
Conrad le regarda fixement.
« Pour rien, répliqua-t-il enfin. Je ne suis pas venu ici pour causer de pareilles folies. Ecoute-moi : en ce mo-
ment plusieurs de nos amis, de nos principaux chefs, sont réunis chez Wilhelm.
— Frédéric Wilhem?
— Oui; dans la maison qui louche la tienne, enfin. Nous comptions nous rassembler chez toi, mais je vois qu’il faut y renoncer. Nos frères désirent te parler et savoir de ta bouche quels sont les jeunes gens que tu as enrôlés.
— Je ne puis m’absenter maintenant... . Demain....
— Demain, nous serons tous dispersés et en train de poursuivre notre tâche.
— J’ai complètement rempli la mienne, dit Jacquet avec orgueil ; toute la jeunesse du pays est prête à se soulever avec moi.
— Viens alors.
— Plus tard.
— J’oubliais de te dire que Sarah a quelque chose à te révéler sur un sujet qui te tient plus au cœur, je crois, que la liberté même de ton pays.
— Quel sujet?
— Ta rougeur me dit assez que tu le devines.
— La sorcière noire est donc de retour, elle aussi ?
— Depuis trois jours. En apprenant de Wilhelm que tu attendais Mme de Geyersberg et la belle Marguerite, elle a déclaré qu’elle voulait te parler à l’instant. Il paraît que ton rival est de retour, mon fils.
— Mon rival?... s’écria Jacquet dont les yeux étincelèrent, mon rival ?
— Pauvre fou ! murmura le paysan, pauvre fou qui veut aimer une noble damoiselle et qui s’étonne d’avoir un rival!
— Qui t’a dit que j’aimais une noble damoiselle? Ce n’est pas vrai !
— Alors, c’est prabablement pour étudier l’architecture
du château que tu vas si souvent te promener autour de Geyersberg, que tu apportes si fréquemment à la châtelaine les plus beaux poissons, le plus fin gibier et les meilleurs fruits de la vallée ?
— Ce sont des témoignages de reconnaissance que ma cousine Marie-Jeanne envoie à ces nobles dames, qui se sont montrées si bonnes pour elle.
— Est-ce aussi Marie-Jeanne qui te dit d’aller toi-même porter ces présents?Ah ! pauvre fille, pauvre Marie-Jeanne, elle qui t’aime tant !
— Assez! interrompit brusquement l’aubergiste. Je n’aime point qu’on se mêle de mes affaires, et si tout autre que toi m’eût parlé comme tu viens de le faire....
— Eh bien ?
— Je l’aurais tué, répondit Jacquet d’une voix sourde, oui, tué 1 II y a des moments où je tuerais mon frère , vois -tu, s’il pouvait lire dans mon cœur.... Je sais que tu es discret et de bon conseil, Conrad, mais tu railles trop volontiers. Si tu veux que nous restions amis, évite de me parler de certain sujet, car, par tous les démons de l’enfer, je te ferais payer cher.tes paroles!
— Yeux-tu venir avec moi, oui ou non ? demanda tranquillement Conrad.
— Qui t’a dit que je rôdais autour du château ?
— Sarah.
— Comment le sait-elle ?
— Comment sait-elle tant de choses ?
— Elle me le dira, dit Jacquet en prenant son chapeau et en passant une sorte de couteau de chasse à sa ceinture de cuir.
— Où vas-tu donc? lui demanda Marie-Jeanne étonnée de le voir s’éloigner au moment où leurs hôtes allaient arriver.
— Je sors un instant avec cet homme. Dans un quart d’heure je serai ici.
— Pauvre Allemagne ! murmura Conrad en suivant le bouillant jeune homme, c’est une rude tâche que d’entreprendre ta délivrance avec de tels chefs. Mais quand Dieu protège une cause, elle réussit malgré tout. »
D’après ce que nous venons de raconter, on voit que maître Jacquet n’était pas un aubergiste des plus aimables. Aussi était-il fort heureux pour le Soleil-d’Or que son propriétaire passât les trois quarts de la journée hors de la maison. Toujours occupée de réparer autant que possible les sottises de son cousin, Marie-Jeanne s’empressa d’accourir auprès des deux voyageurs. Sous prétexte de leur demander s’ils n’avaient pas besoin de quelque chose , elle fit de son mieux pour effacer le souvenir de la violence de Jacquet.
« Ne parlons plus de tout cela, dit celui des voyageurs qui répondait au nom de Waldemar Schlosser; vous avez le sourire et les yeux trop doux, ma jolie fille , pour qu'on puisse garder rancune h votre hôtellerie. Il paraît que vous attendez unenoble dame qui est fort aimée dans le pays?»
En parlant ainsi, il s’était levé et il avait emmené Marie- Jeanne un peu à l’écart, de façon h ce que son compagnon ne pût les entendre.
« Oh ! oui, raessire !... et elle le mérite bien, je vous jure. C’est la providence des pauvres et des malheureux. Si vous saviez tout le bien que font Mme de Geyersberg et Mme Marguerite.... Je puis en parler mieux que personne, moi qui ai passé huit ans près d’elles.
— Comment cela?
— Mon père avait été au service de M. de Geyersberg. Quand je suis restée orpheline, Mme de Geyersberl» m'a prise au château et m’a fait élever.
— Elle est fort riche, je crois ?
— Pas autant qu’elle devrait l’être. Son mari était comme elle, trop bon et trop confiant. Il était tombé entre les mains de méchantes gens qui s’entendaient avec son intendant et qui lui ont volé une partie de sa fortune. En ce moment Mme de Geyersberg est en procès avec un de ces fripons; si elle perd, il lui faudra vendre une partie de ses terres.
— Elle a deux enfants, je crois.
— Un seul, monsieur, le chevalier Florian, qui est aussi bon que sa mère, et aussi brave que son père. Il est parti il y a deux ans, pour aller guerroyer contre les Turcs, et on dit qu’il s’est couvert de gloire. On l’attend de jour en jour au pays.
— Mme Marguerite n’est donc pas la fille de Mme de Geyersberg ?
— Non, messire, c’est la fille d’une de ses cousines qui est morte en pays étranger ; mais quand Mme de Geyersberg aurait porté Mme Marguerite dans son sein, elle ne pourrait l’aimer plus tendrement qu’elle ne le fait. •
— Vous me paraissez leur être fort attachée ?
— Oh ! oui ! s’écria-t-elle avec élan ; je donnerais ma vie de bon cœur pour Mme de Geyersberg et pour Mme Marguerite. »
Gomme elle achevait ces paroles, le vieux marchand que cette conversation semblait intéresser singulièrement , tourna brusquement la tête vers son compagnon par un mouvement instinctif. Il surprit les yeux de Georg braqués sur Marie-Jeanne et sur lui avec cette fixité qui révèle une attention fortement concentrée.
Waldemar fronça légèrement les sourcils et s’éloigna de quelques pas. Au moment où il se disposait à adresser de nouvelles questions à la jeune fille, celle-ci fut obligée de
le quitter pour aller au-devant d’un étranger qui venait d’entrer.
Ce dernier portait un justaucorps de buffle fort usé, recouvert en partie d'un vêtement de drap commun aussi court qu'un pourpoint, mais plus large, que serrait à la taille une large ceinture en cuir jaune garnie d’une longue épée et d’une sorte de couteau de chasse. Le tout était couvert de poussière ainsi que ses longues bottes en cuir fauve , et n’annonçait pas une brillante fortune.
Le nouveau venu devait être un de ces aventuriers comme on en rencontrait continuellement à cette époque, qui s’en allaient proposer leurs services aux seigneurs à même de les payer.
« On est donc sourd dans cette hôtellerie, dit-il d’un ton qui exprimait à la fois une bienveillance naturelle et une impatience momentanée. Voilà un quart d’heure que je frappe, et personne ne vient m’ouvrir ni prendre mon cheval. Un peu plus, et je le faisais entrer ici avec moi. »
Au son de cette voix, qui n’avait rien de la rudesse de la voix d’un routier, Georg, le plus jeune des deux marchands, fit un geste de surprise et se redressa sur son banc.
« Qu’y a-t-il? demanda le vieux marchand.
— Rien, monseigneur..., rien, messire, » reprit-il précipitamment, en voyant que son compagnon avait froncé les sourcils au mot de monseigneur.
Mais en même temps, il ne quittait pas des yeux le nouveau venu.
Pendant que les deux marchands échangeaient ces paroles, Marie-Jeanne expliquait au cavalier qu’elle ne pouvait lui donner l’hospitalité pour cette nuit.
Tout en parlant, elle examinait la figure de l’étranger, comme si elle cherchait à éclaircir quelque doute. Le ca-
valier s’en aperçut, et, se plaçant de manière à tourner le dos aux deux marchands, il souleva un peu le capuchon qui empêchait de distinguer ses traits.
Marie-Jeanne aperçut alors une belle figure aux traits nobles et réguliers, deux grands yeux bleu-clair singulièrement brillants et expressifs, et des dents étincelantes de blancheur, qui donnaient un charme extrême au sourire du chevalier.
La jeune fille s’arrêta tout h coup au milieu de la phrase qu’elle avait commencée.
« Seigneur comte ! murmura-t-elle.
— Silence! lui dit-il vivement; ne prononce pas mon nom.... Si ma présence en ce lieu était connue, je ne sortirais de cette auberge que pour marcher au supplice. »
Marie-Jeanne joignit les mains avec terreur.
« Mais, ne parlons pas de moi, reprit-il ; parlons d’elle, parlons de celle que j’aimerai jusqu’à mon dernier soupir. Est-il vrai que Marguerite va venir ce soir même?
— Qui vous a dit cela, monseigneur? demanda Marie- Jeanne, qui semblait extrêmement embarrassée.
— Je savais que le sort de Marguerite devait se décider prochainement, puisque c’est dans ce mois qu’elle atteint sa dix-huitième année. Je n’ai pu supporter l’idée d’être loin d’elle à ce moment. Au péril de ma vie, je suis revenu. J’ai voulu la revoir, lui dire que je l’aimais toujours, lui demander si elle m’aimait encore.
« Pendant deux jours, j’ai rôdé autour de Geyersberg sans apercevoir Marguerite. Enfin, un paysan que j’ai envoyé questionner les gens du château m’a dit que ces dames étaient allées à Wurtzbourg pour le procès de Mme de Geyersberg et qu’elles devaient, en revenant, coucher à ton hôtellerie. Je suis accouru ici. Maintenant
que tu m’as reconnu, Marie-Jeanne, toi, notre douce et fidèle confidente, j’espère que tu ne me diras plus de partir.
— Hélas! monseigneur, je ne puis faire autrement, murmura- t-elle. Je ne suis pas la maîtresse ici, et mon cousin m’a défendu de recevoir aujourd’hui aucun voyageur.
— Que le ciel m’écrase, si je pars ! dit-il avec énergie. Ma pauvre escarcelle est bien plate en ce moment, mais n’importe. Dis à ton cousin que je suis prêt à payer tout ce qu’il voudra pour le moindre coin dans cette auberge. Dussé-je donner jusqu’à mon dernier florin et vendre mes armes, s’il le faut, je veux revoir Marguerite.
— Je crains que Mme Marguerite ne consente pas à vous parler, monseigneur. Elle est si irritée contre vous. Partir ainsi sans la prévenir, sans lui écrire, sans lui expliquer le motif de votre absence.
— Je lui ai écrit trois longues lettres.
— Elle n’en a reçu aucune, monseigneur, elle me l’eût dit bien certainement.
— Je te jure que je lui ai écrit, s’écria-t-il avec un accent de sincérité, auquel il était impossible de se méprendre.
— Je vous crois, monseigneur ; mais cette absence de deux ans....
— Hélas ! Marie-Jeanne, si tu savais la fatalité qui pèse sur moi.... si tu savais combien j’ai souffert loin d’elle.
— Mme Marguerite aussi a bien pleuré, monseigneur, murmura la jeune fille d’un ton de reproche.
— Oh ! la revoir, la revoir un instant, dit le cavalier ; voir la joie renaître dans ses beaux yeux, lui jurer à genoux qu’elle a toujours été ma seule pensée!... Ne me
renvoie pas de cette auberge avant l’arrivée de Marguerite, Marie-Jeanne, ou je croirai que tu n’as plus le coeur bon et compatissant que tu avais autrefois, et que tu ne sais pas ce que c’est que d’aimer.
— Je ne le sais que trop, dit-elle en souriant avec tristesse; mais que puis-je faire? Quand mon cousin arrivera, il vous renverra bon gré mal gré.
— Nous verrons bien, dit fièrement le gentilhomme, en portant la main à la garde de son épée.
— Je vous en conjure, seigneur comte, ne recourez pas à la violence. Mon cousin est mon fiancé, d’ailleurs ; je l’aime, et sa vie est plus chère que la mienne.
— Eh bien, reprit le comte avec feu, suppose un instant que vous soyez séparés depuis deux ans et qu’il te faille' repartir sans le voir, comprends-tu combien tu souffrirais ?
— C’est vrai, murmura la jeune fille comme se parlant à elle-même; Mme Marguerite aussi souffre bien.
— Aie pitié de nous deux, Marie-Jeanne. Tiens, prends cette bague et laisse-moi....
— Non, interrompit vivement la jeune fille en repoussant la main du chevalier; non, monseigneur, reprenez votre bague. Ce que je ferai, ce sera pour l’amour de: Mme Marguerite et parce que je ne puis supporter l’idée de vous voir tous deux malheureux.
— Bonne Marie -Jeanne !
— Écoutez, monseigneur, vous allez sortir comme si vous n’aviez pu obtenir déplacé en cette auberge.... Où avez- vous laissé votre cheval ?
— A la porte de la cour, attaché à un poteau.
— Eh bien, conduisez-le dans un champ qui est à deus pas d’ici, le premier à droite en sortant de la cour. Au milieu, se trouve un grand hangar où sont des charrues el
des brouettes ; attachez là votre cheval. Vous reviendrez ensuite; mais, au lieu d’entrer par la grande porte, vous prendrez un petit escalier en pierre, qui donne sur la cour et qui vous conduira au premier étage. Là, vous trouverez ma chambre ; en voici la clef. Enfermez-vous et attendez-moi. Si Mme Marguerite peut et veut vous parler, j’irai vous prévenir.
— Combien je te remercie, Marie-Jeanne ! dit le cavalier avec reconnaissance.
— Vous pouvez bien me remercier, en effet, murmura telle, car Dieu sait à quoi je m'expose pour Mme Marguerite et pour vousl Voyons, vous avez bien compris mes indications, n'est-ce pas?
— Oui, mais pour plus de sûreté, répète-les moi. »
Elle obéit.
« Maintenant, partez bien vite, lui dit-elle, car je tremble que Jacquet vous trouve ici. Que Dieu veille sur vous, monseigneur!
— Puisque vous refusez de me loger, je m’en vais, dit-il en élevant la voix de manière à être entendu des deux marchands et des servantes. .. . Quels sont ces deux hommes? demanda-t-il tout bas à Marie-Jeanne, qui le conduisait à la porte. Us restent ici, eux, cependant.
— Us viennent pour parler à Mme de Geyersberg, qui leur a donné rendez-vous. Ce sont des marchands. Ils le disent du moins, mais je trouve qu’ils n’en ont pas la tournure.
— U me semble que j’ai vu quelque part une de ces figures, murmura le comte.
— Raison de plus pour partir bien vite , monseigneur.
— Tu as raison. Dis à Mme Marguerite que je l’aime de toute mon âme et que si elle refuse de me voir, je n’y survivrai pas.»
Marie-Jeanne referma la porte sur le comte.
Il traversa l’espèce de vestibule dont nous avons parlé, et se trouva dans la cour. Il faisait nuit, et l’obscurité parut d’autant plus profonde au jeune homme qu’il sortait d’un appartement éclairé.
Il prit le cheval par la bride, et le conduisit à l’endroit que lui avait indiqué Marie-Jeanne. Puis il revint à l’auberge, traversa de nouveau la cour et monta au premier étage par le petit escalier qui conduisait à la chambre de la jeune aubergiste.
Il gravit l’escalier avec précaution et pénétra dans la chambre de Marie- Jeanne. Il ferma la porte à clef et se mit à la fenêtre qui donnait sur la cour, au moment même où Mme de G-eyersberg et sa suite entraient dans l’hôteilerie.
Pendant que tout le personnel du Soleil-d’Or s'empressait autour des nobles dames, Georg s’approcha de son compagnon. Ce dernier, qui paraissait singulièrement ému et agité, fit le geste impatient d’un homme qui est contrarié qu’on l’observe.
« Pardonnez-moi de vous troubler, monseigneur, dit Georg d’un ton patelin, mais, ou je me trompe fort, ou l’homme d’armes qui vient de sortir n’est autre que le comte Louis de Helfenstein.
— Louis de Helfenstein , répéta l’autre, comme un homme qui cherche dans sa mémoire. Louis de Helfenstein 1 dit-il encore, mais cette fois d’un ton courroucé qui prouvait assez que les souvenirs évoqués par ce nom n’étaient pas favorables. Comment ! ce traître aurait osé reparaître dans le pays !
— Si je prévenais le bourgmestre de Bœkingen et celui d’Heilbronn, dit Georg, on pourrait peut-être retrouver cet homme et vérifier la chose.
— Tu as raison, répliqua Waldemar, va trouver le bourgmestre. Prends les hommes de notre escorte pour les joindre aux siens, et qu’on s’empare de ce misérable. S’il le faut absolument, fais-toi connaître, mais, quoi qu’il arrive, ne me nomme pas. En ce moment, je veux que ma présence à Bœkingen reste inconnue. »
Gomme il achevait ces paroles, la porte s'ouvrit pour livrer passage à Mme de Geyersberg et à sa fille adoptive.
Georg se mit dans le coin le plus obscur, jusqu’à ce qu’elles fussent entrées; puis il sortit précipitamment.
il y avait chez Mme Mathilda de Geyersberg deux choses qui vous frappaient au premier abord : une grande dignité dans la démarche et le maintien, et une extrême bonté dans le regard et le sourire.
Elle était d’une taille au-dessus de la moyenne. Ses traits calmes, réguliers, un peu graves peut-être au repos, prenaient une expression indulgente et bienveillante dès qu’elle parlait. Sa voix douce et lente avait, ainsi que son regard, une sorte de persuasion impérieuse, qu’elle devait à la tendresse naturelle de son cœur et à l’autorité que lui donnaient, presque à son insu, l’estime et l’affection de tous ceux qui la connaissaient.
Quoiqu’elle n’eût encore que quarante-huit aus tout au plus, ses cheveux étaient déjà tout blancs.
Cette chevelure argentée formait un contraste assez
étrange, mais non sans charme,, avec les traits de Mathilda, qni étaient restés jeunes, et surtout avec l’éclat de ses grands yeux bruns.
Bien que Marguerite ne fût nullement sa parente, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, la jeune fille avait une certaine ressemblance avec sa mère adoptive.
Elle était fort belle, plus belle évidemment que ne i’avait jamais été Mme de Geyesberg. Sa démarche, ses gestes et les intonations de sa voix avaient la même dignité chaste et gracieuse que ceux de sa protectrice.
Ses cheveux, d’un blond charmant, semblaient former un cadre d’or autour de son front blanc et pur.
L’azur de ses yeux rappelait celui du ciel sur une tiède soirée d’été. La lèvre inférieure, avançant un peu sur la lèvre supérieure, donnait parfois à la jeune fille une expression de hauteur, que démentaient un regard et un sourire d’une grâce infinie.
Subissant comme tout le monde le sentiment de respect qu’inspirait la figure imposante de Mme de Geyersberg, et cédant à la profonde vénération qu’elle éprouvait pour sa protectrice, Marie-Jeanne fit un mouvement pour s’agenouiller devant sa bienfaitrice. Celle-ci la releva promptement et lui mit sur le front un baiser presque maternel.
Quant à Marguerite, oubliant la distance qui séparait la grande dame de la pauvre aubergiste, elle embrassa affectueusement l’ancienne compagne de ses jeux et de ses études.
Cédant à une attraction irrésistible, le vieux marchand s’était levé et s’était rapproché des deux femmes; les yeux fixés sur Marguerite, il la contemplait avec une admiration et une émotion si profondes, quo Mme de Geyersberg en fut frappée.
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« Quel est cet homme? demanda- t-elle à Marie-Jeanne.
— C’est un marchand, madame, répondit la jeune fille. Il a dit que vous lui aviez donné rendez-vous ici. »
Une expression de surprise pénible se peignit sur les traits de Mme de Geyersberg.
« Comment, murmura-t-elle, ce serait un simple marchand qui.... oh! non, c’est impossible !... »
Elle fit signe à Schlosser d’approcher, en même temps qu’elle congédiait d’un geste bienveillant Marie-Jeanne qui se hâta de rejoindre Marguerite.
Le marchand s’approcha en s’inclinant respectueusement, mais avec une aisance qui sentait singulièrement son gentilhomme, et que Mme de Geyersberg remarqua aussitôt.
« Est-il vrai, messire, que je vous aie mandé ici? lui demanda-t-elle en l’examinant attentivement.
— Oui, ma noble dame, et voici la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire et à laquelle était jointe une autre lettre écrite par une main bien chère que la mort a glacée.
— En effet, dit Mme de Geyersberg, qui reconnut son écriture ; mais comment cette lettre se trouve-t-elle entre vos mains?
— Parce qu’elle était adressée au chevalier Gérard de Bruck, et que le chevalier Gérard de Bruck, c’est moi.
— Mais ce costume de marchand qui contraste si singulièrement avec la courtoisie de votre langage....
— C’est un déguisement, madame. »
Mme de Geyesberg poussa un soupir de soulagement.
« Veuillez me suivre dans cette pièce, dit-elle en montrant au prétendu marchand la chambre attenant à la grande salle. Nous pourrons y causer plus tranquillement.»
Il fit un mouvement comme pour offrir la main à ma-
dame de Geyersberg, mais il se retint aussitôt et se contenta de s’incliner de nouveau.
Dès qu’ils furent entrés dans le petit salon, et que Waldemar en eut refermé la porte, il prit une chaise et s’assit à côté de Mme de Geyersberg.
« Cette jeune fille qui vous accompagne, demanda-t-il d’une voix émue, c’est ma fille, n’est-ce pas? »
Mme de Geyersberg hésita.
« Ne craignez rien, lui dit-il, je suis bien le cavalier qui adorait votre malheureuse amie, et à qui elle avait donné son cœur et sa vie. Oh ! vous n’avez pas besoin de répondre, je sens là quelque chose qui me dit que cette belle et noble jeune fille est l’enfant que je croyais à jamais perdue pour moi, et dont la lettre d’Edwige vient de me révéler l’existence. Marguerite vous ressemble à toutes deux, comme si Dieu avait voulu réunir vos traits en elle, comme il a réuni vos cœurs.
— C’est la fille d’Edwige, en effet, murmura Mme de Geyersberg , touchée de la sincère émotion de Gérard.
— Gomment Dieu a-t-il permis que cette pauvre enfant échappât au baron et parvînt jusqu’à vous. »
Mme de Geyersberg lui raconta alors ce qui suit en y ajoutant quelques détails que nous supprimons comme n’étant pas indispensables.
Au moment où Philippe, le page de Mme de Rittmark, descendait le long de la corde avec son précieux fardeau, on tira sur lui. Dangereusement blessé, il lâcha la corde et il tomba ainsi que la nourrice dans l’eau profonde des larges fossés du château.
Embarrassée par ses vêtements et ne sachant probablement pas nager, Martha se noya. Philippe parvint à se sauver et à regagner le bord. Plusieurs chevaux tout sellés
se trouvaient, là. Il sauta sur l’un d’eux en tenant toujours l’enfant dans ses bras et partit au galop.
Arrivé à quelques lieues de Rittmark, il s’arrêta pour panser tant bipn que mal sa blessure, mais sans descendre de cheval pourtant, car il sentait qu’il lui eût été impossible de remonter. Puis il reprit sa course.
Le lendemain matin, un ouvrier qui se rendait au château de Geyersberg, raconta d’un air tout effaré qu’il avait trouvé non loin du parc le cadavre d’un page à côté duquel était une petite fille à demi morte de terreur et de froid.
Mme de Geyersberg réunit aussitôt quelques serviteurs et courut à l’endroit désigné par l’ouvrier qui, dans sa stupide frayeur, n’avait pas songé à emporter l’enfant. Le page n’était pas complètement mort, comme le supposait cet homme, mais il n’en valait guère mieux.
Il est probable que lorsqu’il avait voulu descendre de cheval, en arrivant auprès du parc, ce mouvement avait dérangé le bandage de sa blessure ; le froid de la nuit et la fatigue avaient achevé d’épuiser le peu de forces qui soutenaient encore le pauvre garçon. Il expira dans la journée malgré tous les soins qui lui furent prodigués.
Marguerite fut très-malade, mais c’était une enfant saine et robuste qui reprit bientôt le dessus.
Le paquet apporté par le page à Mme de Geyersberg contenait trois lettres.
L’une d’elles portait pour suscription : « A ma fille Marguerite, qui ne doit l’ouvrir que le jour de sa dix-huitième année. »
La seconde était adressée au chevalier Gérard de Bruck, hôtel de l’Aigle-Noir, à Augsbourg.
Enfin , la troisième était pour Mme de Geyersberg.
Mme de Riltmark lui avouait sa faute et le mystère de la naissance de Marguerite.
« J’ai plusieurs raisons pour supposer que le vrai nom de Gérard n’est pas celui qu’il porte, écrivait la malheureuse femme-; lui-même me l'a presque avoué, mais en me suppliant de ne pas le questionner à cet égard. Je suis certaine qu’il n’a aucun motif honteux pour se cacher ainsi, et pourtant le mystère dont il s’entoure m’effraye pour Marguerite. Qui sait, d’ailleurs, si à l’heure où je vous écris, Gérard lui-même n’a pas déjà succombé au piège qu’on lui tendait?
« Si Dieu me fait la grâce que vous consentiez à élever ma fille, je vous supplie de la conserver près de vous jusqu’à l’âge de dix -huit ans, et de ne pas la laisser se marier auparavant.
« A cet âge elle sera à même de distinguer le bien du mal et de choisir, avec l’aide de vos conseils, le parti quelle devra prendre.
« Un mois environ avant le jour où elle entrera dans sa dix-neuvième année, je vous prie d’envoyer la lettre suivante à Gérard de Bruck.il m’a dit qu’en la lui envoyant à cette adresse, fût-ce dans dix ans, malettrelui parviendrait.
« Si cela se peut, je voudrais qu’il vît sa fille quelques jours avant celui où elle atteindra dix-huit ans, afin qu’il eût le temps de réfléchir à ce qu’il pourrait faire pour elle. Gomme il ne faut pas, néanmoins, laisser concevoir à la pauvre Marguerite des espérances dont la déception l’affligerait peut-être cruellement, il serait à désirer qu’elle ignorât que son père est devant elle. Tout cela sera bien difficile, je le sais, mais faites pour le mieux. En envoyant ma lettre à Gérard, vous pourriez vous-même lui indiquer un rendez-vous. »
La lettre contenait, en outre, diverses recommandations et le récit des événements que nous connaissons déjà.
« Je vous confie ce que j’ai de plus cher au monde, disait Edwige en terminant, le seul espoir qui avait soutenu jusqu’à présent ma triste existence. Dans quelques heures j’aurai comparu devant Dieu : pourra-t-il me pardonner ma laute en faveur de ce que j’ai souffert? Lui seul a connu ma vie, lui seul a vu couler mes larmes de repentir, et celles presque aussi amères que j’ai versées le jour où j’ai juré de ne plus revoir Gérard. Priez Dieu pour moi, ma noble et sainte amie ; priez-le surtout pour ma fille. Demandez au ciel qu’elle vous ressemble et aimez-la bien pour l’amour de votre malheureuse amie.
« Edwige. »
Mme de Geyersberg avait suivi ponctuellement les instructions de Mme de Rittmarck.
Elle avait fait pour son ancienne amie ce que certainement elle n’aurait jamais fait pour elle-même, c’est-à-dire un mensonge, et présenté partout Marguerite comme la fille d’une de ses cousines.
Mme de Geyersberg garda Marguerite auprès d’elle et la fit élever sous ses yeux. Jamais enfant ne fut l’objet de soins plus tendres et surtout plus intelligents.
Aucune femme peut-être ne pouvait déplorer plus amèrement au fond du cœur la faute de Mme de Rittmark que Mathilda ; mais aucune n’aurait fait plus d’efforts pour trouver quelque raison d’excuser son amie, aucune surtout n’aurait témoigné plus de tendresse et de dévouement à la petite orpheline que le ciel lui envoyait.
Mme de Geyersberg ne dit pas tout cela au chevalier, mais rien qu’à l’attendrissemeut avec lequel elle parlait
d’Edwige et de la petite Marguerite, il était aisé de sentir combien elle chérissait l’enfant de son amie.
Tout son cœur passait dans ses yeux quand elle parlait de Marguerite.
Profondément touché du dévouement de Mme de Geyersberg, le chevalier l’en remercia avec effusion.
« Soyez bénie pour votre sainte bonté I s’écria-t-il, et que Dieu vous en récompense, car lui seul peut le faire dignement.
— Ah ! quelle plus douce récompense puis-je désirer que l’aflection de cette chère enfant? Depuis que Dieu me l’a mise entre les mains, elle ne m’a donné que des sujets de satisfaction. Quant à vous, messire, si vous croyez me devoir quelque reconnaissance, il est un moyen de me la prouver.
— Lequel?
— Laissez-moi Marguerite. Je suis tellement habituée à la voir près de moi, qu’il m’est arrivé bien souvent de pleurer amèrement en songeant au moment où vous viendriez me la reprendre.
— Vous prévenez le plus cher de mes désirs, dit le chevalier. Ma position.... que vous connaîtrez plus tard.... ne me permet pas de garder Marguerite auprès de moi. Ce me sera un grand bonheur de la savoir sous votre protection jusqu’au moment de son mariage.
— Et peut-être même après son mariage, si vous consentiez à un projet pour la réalisation duquel je prie Dieu chaque jour.
— Quel projet, madame?
— J’ai un fils. Bien qu’il ne compte encore que vingttrois ans, il s’est déjà acquis la renommée d’un vaillant chevalier.
— C’est vrai, interrompit Gérard, et ce n’est pas seule-
ment par sa bravoure que Florian de Geyersberg s’ost illustré, c’est encore par sa loyauté ainsi que par une sagesse et des talents militaires au-dessus de son âge.
— N'est-ce pas, messire? reprit Mme de Geyersberg, heureuse et fière d’entendre cet éloge de son fils. Et si vous saviez comme il est bon, dévoué, affectueux! En le voyant auprès de Marguerite, que de fois me suis-je dit que Dieu semblait les avoir créés l’un pour l’autre.
— Ainsi, demanda le chevalier, vous consentiriez h leur mariage?
— C’est mon vœu le plus cher.
— Vous consentiriez à ce que votre fils épousât une orpheline sans fortune et sans nom?
— De tout cœur, messire, et le jour de cet hymen qui unirait les deux êtres que j’aime le plus au monde, ce jour-là serait le plus heureux de ma vie.
— Vous êtes un noble cœur, murmura le chevalier avec émotion, et pour mon compte c’est avec autant de reconnaissance que de joie que je souscris à cette union. Mais votre fils?
— Il aime Marguerite, messire, et depuis longtemps. Il y aura bientôt quatre ans que je me suis aperçu de cet amour. Marguerite avait alors quatorze ans et Florian entrait dans sa vingtième année. Si Marguerite avait été libre, je n’aurais pas hésité, mais les recommandations de la pauvre Edwige étaient formelles. D’après sa lettre, Marguerite ne pouvait disposer de son sort avant d’avoir atteint ses dix-huit ans, et sans consulter la volonté de son père. Je fis venir Florian dans ma chambre, et je lui racontai tout.
— Marguerite est ici sous la sauvegarde de notre honneur, lui dis-je. Il serait déloyal à toi d’abuser de sa jeunesse et de son inexpérience pour t’emparer de son cœur
et pour lui faire partager un amouT qui, plus tard, ne serait peut-être pas agréé par son père. »
Florian soupira, mais il avoua que j’avais raison.
Quelques jours après, il revint me trouver.
« Ma mère, me dit-il, je sens que je n’aurai pas le courage de rester auprès de Marguerite sans lui dire combien je l’aime. A chaque instant, je suis sur le point de me trahir. Il vaut mieux que je parte. Le comte de Zollern, qui commande l’armée chrétienne envoyée contre les Turcs, était un ami de mon père ; je vais le rejoindre et le prier de me mettre à même de gagner mes éperons de chevalier. Si Dieu me seconde, je me ferai un nom assez illustre pour qu’à mon retour le père de Marguerite, quel qu’il soit, ne rougisse pas de m’accepter pour gendre.
— Brave cœurl digne fils de sa mère! murmura le chevalier.... Et vous l’avez laissé partir? demanda-t-il.
— Dieu sait ce qu’il m’en a coûté de douleurs et de larmes, répondit-elle en passant son mouchoir sur ses yeux humides, mais pour un gentilhomme il est quelque chose de plus sacré même que les larmes d’une mère, c’est l’honneur.
« Le devoir de Florian exigeait qu’il s’éloignât, et je fus la première à l’engager à partir. C’était mon fils unique, messire, mon fils bien aimé. Je n’essayerai pas de vous dire ce que j’ai souffert de son absence. Mais Dieu soit béni, me- tourments sont à leur fin. La guerre est finie, et mon Florian est en route pour revenir près de moi.
— Et Marguerite ? demanda le chevalier.
— Marguerite n’était encore qu’une enfant quand Florian nous a quittées. Je crois pourtant qu’elle l’aimait aussi, car un an s’était à peine écoulé depuis le départ de. mon fils, qu’elle a commencé à devenir triste, préoccupée,
De nobles seigneurs du pays ont voulu lui faire la cour. Elle les a tous repoussés. Elle aime, j’en suis certaine, et je ne vois personnne autre que Florian qu’elle puisse aimer.
— L’avez-vous questionnée sur le motif de sa tristesse?
— Oui, mais elle a toujours évité de me répondre. J’ai vu que je l’affligeais et j’ai cessé de l’interroger.
— Je comprends sa réserve, dit le chevalier. Orpheline, pauvre et sans nom, elle aura considéré comme un rêve coupable l’idée d’épouser l’héritier des Geyersberg.
— C’est ce que j’ai supposé. Plusieurs fois j’ai été sur le point de lui avouer la vérité, mais j’ai pensé que, si, plus tard, notre rêve devait être brisé par la volonté de son père, il valait mieux ne pas encourager Marguerite à le former.
— Vous avez agi comme toujours en femme prudente et sage, dit-il, et ces deux enfants vous devront leur bonheur. Oh! si ma pauvre Edwige avait pu en être témoin ! »
Tandis que Mme de Geyersberg s’entretenait ainsi avec le chevalier Gérard, Marguerite était allée retrouver Marie- Jeanne.
« Viens donc dans ma chambre que nous causions toutes deux, » lui dit-elle.
Dès que les deux jeunes filles furent entrées dans la chambre , dont Marie-Jeanne referma soigneusement la porte, Marguerite prit les deux mains de son ancienne compagne et lui demanda affectueusement si elle était heureuse de son nouveau sort.
« Oui, certainement, madame, répondit Marie-Jeanne en étouffant un soupir.
— Tu ne dis pas cela d’un ton bien assuré. Voyons, parle-moi franchement.
— Je ne sais pas si je suis heureuse, reprit Marie- Jeanne, mais ce que je puis vous jurer, c’est que je ne quitterais pas cette auberge pour tout l’or du monde.
— Je crois plutôt que c’est le propriétaire de l’auberge que tu ne quitterais pas pour tout l’or du monde , reprit gaiement Marguerite. Ainsi tu aimes toujours ton cousin ?
— Oh ! oui, et je sens bien que je l’aimerai toujours.
— A quand votre mariage ?
— Je ne sais , dit Marie-Jeanne , dont la figure s’attrista.
— Ne deviez-vous pas vous marier cette année ?
— En effet, mais....
— Eh bien ?
— Eh bien, Jacquet n’a point fixé le jour, et je n’ai pas osé lui en parler.
— On dirait que tu as peur de lui.
— J’ai si peur de lui déplaire.... Je l’aime tant.... »
Marguerite fronça ses jolis sourcils.
« C’est mal de sa part, dit-elle, bien mal. Il est toujours le même pour toi, cependant ?
— Oui, oui, murmura fca jeune fille, avec une hésitation qui ne put échapper au regard anxieux de son amie.
— Tu me trompes, dit Marguerite en serrant avec force la main de la jeune fille, qui baissait les yeux. Tu me trompes, Marie-Jeanne. En qui donc auras-tu confiance, pourtant? Ne t’ai-je pas tout confié, moi? Voyons, ne pleure pas, et dis-moi la vérité. Jacquet n’est plus le même pour toi, n'est- ce pas? Je m’en doutais.
— Gomment cela?
— On m’en avait prévenue, répondit Marguerite avec une nuance d’emabrras. On m’avait dit qu’il était d’une
violence extrême et qu’il ne semblait guère comprendre la valeur du trésor que Dieu avait placé près de lui.
— Ne le jugez pas trop sévèrement, madame, interrompit vivement Marie-Jeanne; Jacquet est vif, mais il a bon cœur.... puis il est si beau et si brave ! »
Marguerite ouvrit la bouche pour répondre, mais elle s’arrêta.
« Je ne veux pas te faire de peine en disant du mal de celui que lu aimes, reprit -elle; mais enfin, répondsmoi franchement, crois-tu que tu sois heureuse avec loi?
— Je ne sais, répliqua Marie-Jeanne, mais ce que je
sais bien, c’est que j’aime mieux être malheureuse près de lui qu’heureuse auprès d’un autre. *• *
En achevant ces paroles, elle ne put retenir ses larmes. Marguerite l’attira tendrement vers elle, jusqu’à ce que Marie-Jeanne eut appuyé la tête sur l’épaule de son amie.
■ Vous devez me trouver bien folle ? murmura Marie- Jeanne.
— Hélas ! ma pauvre Marie-Jeanne, je n’ai guère le droit de te blâmer, répondit Marguerite, car ma folie est pire encore que la tienne. Toi, du moins, tu aimes un homme que tu dois épouser, qui est là, près de toi, que tu vois chaque jour.... Et moi je conserve encore le souvenir de celui que je ne reverrai probablement jamais et dont la conduite ne mérite que ma haine et mon mépris.
— Ainsi , madame , vous aimez toujours le comte Louis ?
— Hélas ! oui, Marie-Jeanne ; c’est à toi seule que je puis l’avouer, à toi, qui fus notre fidèle confidente et le témoin indulgent de nos entrevues. Tu sais combien j’ai pleuré lorsque, sans m’avoir dit un seul mot, pour m'a-
vertir de son départ, il a cessé de venir à notre rendezvous habituel et n’a plus reparu.
« Tu sais si j’ai juré d’oublier l’ingrat qui n’avait même pas eu la pensée d’écrire un mot d’adieu et d’explication à celle qui l’avait tant aimé.
« Eh bien ! Marie-Jeanne, vaines larmes, vains serments 1 Quand je suis seule, je pense à lui, toujours à lui, je le revois à genoux près de moi, me jurant qu’il m’aimait.... Il le disait pourtant d’un ton si sincère !
« Parfois je songe qu’il n’a pu m’abandonner ainsi, qu’il
lui sera arrivé quelque accident, quelque malheur et
alors je ne sais plus si je dois demander qu’il soit mort en me gardant sa foi, ou qu’il vive pour une autre femme. »
Ces dernières paroles s’éteignirent dans les larmes.
Marie-Jeanne ne put résister à la vue de cette douleur.
« Le comte vit, dit-elle , en étreignant fortement les deux mains de Marguerite dans les siennes. Il vit et il vous aime toujours.
— Tu l’as vu 1 s’écria Marguerite qui devint toute pâle de saisissement.
— Oui, madame.
— Où est-il? Que t’a-t-il dit?
— H est à Bœkingen.
— Dans cette maison, peut-être ?
— Eh bien ! oui ; il m’a dit qu’il risquait sa vie pour vous revoir, et qu’il ne repartirait pas sans vous avoir parlé.
— Mais cette absence, ce silence inexplicable....
— Le comte est là, madame ; une chambre seulement le sépare de nous. Dois-je lui ouvrir?
— Non, non, murmura Marguerite. Je ne dois pas le voir. Gomment, d’ailleuis, pourrait-il justifier sa conduite ? Non. »
Mais l'expression de joie qui brillait dans ses yeux et l’accent attendri de sa voix disaient oui trop clairement pour que Marie-Jeanne pût s’y méprendre.
Elle hésitait encore cependant.
« Si pourtant il n’était pas coupable, » reprit tout bas Marguerite dont le regard suppliant compléta la pensée.
Puis , honteuse de sa faiblesse, elle couvrit de ses deux mains sa figure baignée de larmes.
Pendant ce temps, Marie -Jeanne courait ouvrir la porte de communication qui donnait sur la seconde chambre. Elle se préparait à traverser cette pièce pour passer dans celle où devait se tenir le comte Louis, mais avant qu’elle eût fait deux pas, le comte se précipita aux pieds de Marguerite.
La jeune fille poussa un cri, dans lequel la surprise se confondait avec tant d’autres sentiments que personne au monde n’aurait été capable de l’analyser.
« J'étais dans la chambre voisine, et j’ai tout entendu, s’écria-t-il. Oh! merci, Marguerite, merci de m’avoir conservé votre amour, alors que tout se réunissait pour m’accuser !
— C’est une trahison, seigneur comte! s’écria Marguerite, honteuse d’avoir trahi le secret de sa faiblesse. Vous vous trompez d’ailleurs; je n’ai pas dit...
— Oh! je vous en supplie, interrompit Louis d’une voix suppliante et profondément émue, je vous en supplie , Marguerite , ne me ravissez pas le seul rayon de lumière qui éclaire ma triste existence. Je suis bien malheureux, Marguerite, si malheureux que, je vous le jure, je n’aurais plus d’autre pensée que de me faire tuer le plus vite possible si vous m’enleviez votre amour.
« Une fatalité crue le et non méritée, j’en atteste le ciel, m’a ravi ma fortune mon honneur, et menace ma vie,
Marguerite. En reparaissant dans ce pays, je savais que je risquais ma tête.... Et pourtant me voilà.
— Quelle imprudence 1 s’écria Marguerite. Il faut partir, partir bien vite.
— J’ai trop souffert loin de vous ; je n’ai plus le courage de m’éloigner.
— Il y a deux ans, vous l’avez eu cependant, ce courage, murmura Marguerite d’un ton douloureux.
— Hélas 1 il le fallait, je vous jure ; une heure de plus , et je tombais entre les mains de mes ennemis.
— Vous pouviez m’écrire au moins.
— Je l’ai fait.
— Vous m’avez écrit î
— Plusieurs fois.
— Je n’ai rien#eçu. Que sont devenues vos lettres, mon Dieu ? s’écria Marguerite avec anxiété. Par qui me les avez-vous envoyées ?
— Les premières je les ai confiées à mon domestique Johann, un brave garçon sur la fidélité duquel je pouvais compter aveuglément. Il les a déposées dans le vieux chêne qui se trouve à l’extrémité de votre parc, ainsi que nous le faisions vous et moi, dans des temps plus heureux.
— Chaque jour j’allais visiter cet arbre ; jamais je n’y ai rien trouvé.
— Deux fois Johann est revenu sans me .rapporter de réponse, quoiqu’il eût attendu longtemps. Au troisième voyage, il n’a plus reparu.
— Qu’est-il devenu ?
— Dieu le sait. J’ai cru d’abord que, las de suivre la destinée d’un malheureux, il m’avait enfin abandonné. Maintenant, je crains qu’on n’ait assassiné mon fidèle serviteur.
— Fasse le ciel que vous vous trompiez ! dit Marguerite en joignant les mains. Mais les autres lettres?
■ B i gfead by t î nngl e
— Je les ai envoyées par divers messagers. Quelques-uns devaient les déposer, comme Johann, à l’endroit convenu . D’autres avaient ordre de tout faire pour parvenir jusqu’à vous.
— Eh bien ?
— Eh bien, les premiers sont revenus sans me rapporter de réponse; les autres n’ont pas reparu....
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Marguerite, que veut dire tout cela? Qui donc pourrait avoir intérêt à nous séparer l’un de l’autre ?
— Parmi les seigneurs qui vous ont courtisée, et dont vous avez repoussé les hommages, vous ne voyez personne ?...
— Personne... non, personne, répéta-t-elle après un moment de réflexion... Aucun des gentilshommes qui ont paru s’occuper de moi ne peut être assez lâche, assez infâme pour commettre de pareilles actions.
— Pour que Johann ne soit pas revenu près de moi, il faut qu’on l’ait assassiné, reprit le comte.
— Attendez, dit-elle; je me souviens qu’il y a un an... non... pas tout à fait un an, mais bien près... au mois de novembre... on trouva des traces de sang dans le parc-... oui, au pied du mur, et non loin du vieux chêne. On fit quelques recherches, maisJe jardinier prétendit que c’était le sang d’un oiseau qui avait été dévoré par les renards.
— Mon pauvre Johann 1 murmura le comte, c’est justement au mois de novembre qu’il a fait ce voyage dont il n’est pas revenu. Je lui avais dit qu’à tout prix il fallait qu’il vous parlât, qu’il remît ma lettre entre vos mains. Il aura attendu que vous vinssiez dans le parc, et quelque meurtrier... Oh! mon bon et fidèle serviteur, quel que soit celui qui t’a assassiné, malheur à lui !
— Je me rappelle encore, reprit Marguerite, que deux
ou trois fois j’ai remarqué des paysans qui me suivaient avec une singulière attention. J’ai cru d’abord que c’étaient des curieux comme il y en a tant parmi les villageois, ou bien des pauvres gens qui attendaient que je me fusse éloignée pour voler quelque morceau de bois ou quelques épis de blé... Maintenant, j’en suis sûre, c’étaient des espions.
— Probablement, dit le comte.
— Dans quel but m’espionner, cependant ? reprit-elle ; je n’ai pas d’ennemis, moi... Mais les vôtres, Louis, ceux qui vous poursuivent de leur haine, croyez-vous qu’ils aient quelque intérêt?...
— Hélas ! je ne les connais pas, interrompit le comte en se frappant le front avec désespoir; c’est là ce qu’il y a de plus affreux dans ma destinée. Depuis quatre ans je suis poursuivi par une haine mystérieuse qui s’est attaquée à ma vie d’abord et plus tard à mon honneur. Mais je ne vois que les effets de cette haine et je ne puis remonter jusqu’à sa source.
— Qui vous oblige à fuir, à vous cacher? Qui avez- vous offensé? Quel crime vous reproche-t-on?»
Le comte hésita. Une angoisse profonde se peignit sur sa physionomie.
« Ne me le demandez pas, reprit-il enfin, car je ne pourrais vous le dire. C’est un crime affreux... Oh! Marguerite, par le ciel qui nous éclaire, par le Dieu qui nous entend et nous juge par mon salut éternel, par notre amour pur et saint, je vous jure que je ne suis pas coupable ! »
C’était bien le cri de la vérité qui sortait de la bouche du comte. Lors même qu’elle n’eût pas aimé Louis, Marguerite n'aurait pu se méprendre sur cet accent énergique et sincère.
« Dieu m’est témoin que jamais je n’ai douté de vous sous ce rapport, mon ami. Depuis le premier jour où je vous ai vu, lorsque Marie-Janne et moi nous vous avons trouvé un matin, baigné dans votre sang, tout près du moulin de la petite prairie, ai-je jamais eu l’air de me méfier de vous, Louis ?
— Non, non, s’écria-t-il. Oh! je vous vois encore toutes deux, vous arrêtant près de moi ; je vous vois étanchant le sang qui couvrait mon visage, et pansant mes blessures. Et plus tard, quand vous veniez me voir presque chaque jour dans la chaumière de la vieille Lisbeth..., avec quelle impatience j’attendais votre visite! Quelle joie quand j’entendais votre pas ! Quelle ivresse quand votre main s’appuyait sur mon front pour voir si j’avais la fièvre! Vous m’avez accueilli, soigné comme un frère, et pourtant vous ignoriez jusqu’à mon nom. Avec quel bonheur je me rappelle encore les premiers pas que j’ai faits le soir, dans le parc, appuyé sur votre bras, encouragé par votre voix si douce et si chère! Oh! Marguerite, mon bon ange au cœur noble et confiant, que je vous aime! que je vous aime!
— Bien vrai ! murmura tendrement la jeune fille, dont le corsage ému se soulevait précipitamment, bien vrai ?
— Oh ! oui, sur mon âme !
— Moi aussi je vous aime bien, croyez-le, mon ami; car il a fallu que mon amour fût bien puissant pour me donner le courage de cacher notre secret à ma bienfaitrice, à ma seconde mère. Que de fois j’ai rougi quand elle parlait de ma franchise! Combien de nuits j’ai passées à pleurer, tourmentée que j’étais par mes remords !
— Oh! ne prononcez pas ce mot, Marguerite! Quels remords pour riez- vous donc avoir? Votre naïve confiance et votre angélique pureté vous ont protégée mieux que la
sufveillance d’une. mère... Vienne le jour béni où je pourrai enfin relever la tête et demander votre main à Mme de Geyersberg, et de tout ce qui s’est passé entre nous, il n’est pas une heure dont vous soyez obligée de lui cacher l’emploi, pas un de nos entretiens dont le récit vous fasse rougir.
— C’est vrai, Louis, et c’est pour cela que je vous aime... Oh! si vous saviez combien j’ai souffert, combien j’ai pleuré pendant les deux longues années de votre absence ! Au fond du cœur, pourtant, j’espérais toujours. Il me semblait que si vous en aimiez une autre, Dieu serait assez bon pour me faire mourir auparavant.
— En aimer une autre que vous ! s’écria Louis avec effusion. Oh ! non, Marguerite ! Vous seule m’avez fait comprendre ce que c’est que l’amour, .le n’aime et je p’ai jamais aimé que vous...
— Et Zilda Marianni? dit tout à coup une voix d’tine intonation étrange. »
Marguerite et Louis se retournèrent brusquement, ainsi que Marie-Jeanne qui faisait le guet à la porte du grand escalier.
Une femme de haute taille, enveloppée d’une longue mante noire, se tenait à côté des deux amants. Un capuchon de même étoffe que sa mante lui cachait presque entièrement la figure. Une sorte de masque noir extrêmement fin et collé à la peau, modelait ses traits, tout en les rendant néanmoins complètement méconnaissables.
« La sorcière noire ! s’écrièrent en même temps Marguerite et Marie-Janne, qui se laissèrent tomber à genoux, d’autant plus effrayées de cette apparition qu’elles ne pouvaient comprendre comment la sorcière était entrée dans l’appartement. »
Par un mouvement instinctif, le comte porta la main à son épée.
A cette époque, plus d’un vaillant chevalier aurait mieux aimé trouver sur sa route dix soudards ennemis qu'une sorcière ou un magicien.
«Que veut cette femme? s’écria-t-il d’un ton menaçant en s'avançant vers Sarali qui restait immobile.
— Que veut cette femme ? répéta lentement la sorcière..; elle veut d’abord empêcher cette jeune fille d’ajouter foi à des serments d’amour qui seront bientôt oubliés comme tant d'autres.
— Jamais! s’écria le comte.
— N’en disais-tu pas autant à Zilda Marianni?
— Tu mens 1 Jamais aucune femme ne m’a inspiré l’amour saint et profond que j'éprouve pour Marguerite.
— Oserais-tu attester sur ton honneur de gentilhomme que jamais tu n’as juré à une autre femme que tu l’aimais? »
Le Comte hésita.
Marguerite fit un geste de douleur et des larmes brillèrent dans ses yeux.
« Sorcière maudite ! s’écria Louis furieux, que viens-tu faire ici? Delivre-nous à l’instant de ton odieuse présence, ou, par le Dieu vivant! je t’envoie en enfer rejoindre ton patron.
— Garde ta colère et tes menaces pour tes ennemis, répondit tranquillement la sorcière. Laisse ta dague au fourreau. Quelque ingrats que soient les hommes, peutêtre te repentirais-tu d’avoir si mal récompensé celle qui venait te sauver.
— Me sauver.
— Oui, te sauver. Au moment où tu entrais dans cette auberge, quelqu’un t’a reconnu et a couru prévenir le bourgmestre ainsi que plusieurs hommes d'armes qui
attendaient à une demi-lieue d’ici. Déjà l’auberge est cernée... Ecoute : entends-tu le pas des chevaux et le bruit des armes?
— Oui, oui, s’écria Marguerite; fuyez, Louis, fuyez. »
Il fit un geste de désespoir.
« Eh bien ! soit ! s’écria le comte, vaincu par les supplications de la jeune fille; mais auparavant, Marguerite, dites-moi que vous me permettrez de vous revoir et de me justifier.
— Jamais! fit-elle avec énergie.
— C’est bien, murmura le comte d’une voix sourde ; j e reste.
— J’entends les soldats, dit Marie-Jeanne.
— Eh bien, qu’ils viennent! Mieux vaut la mort qu’une vie comme celle que je mène!
— Oui, dit la sorcière, oui, je comprends que tu braves la mort sur un chatnp de bataille, cette mort glorieuse qui ne laisse après elle que de nobles souvenirs; mais as-tu songé à la mort qui t’est réservée ici !
— Oui, répondit fièrement le comte... Crois-tu donc que je vais l’attendre, cette mort?... Ils ne m’auront pas vivant, je le jure !
— Louis, Louis, au nom du ciel, partez, dit Marguerite dont le sang se glaça dans les veines.
— Vous reverrai-je?
— Jamais.
— Je reste alors.
— Eh bien ! oui ! Mais partez. »
Marie-Jeanne, qui avait couru regarder dans la cour par la fenêtre de sa chambre, revint précipitamment.
« Tout est perdu ! dit-elle ; il y a des homçaes d’armes dans le petit escalier et dans la cour. »
Au même instant, on entendit les pas pesants de plu-
sieurs hommes qui montaient le grand escalier, pt qui s’arrêtèrent sur le palier.
Sur un signe de la sorcière, les deux autres femmes et Louis se sauvèrent dans la chambre du milieu.
« Tu vois qu'il ne te reste aucun espoir de fuir, dit la sorcière au comte... En ce moment tes ennemis visitent les chambres qui se trouvent de l’autre côté de l’escalier. Avant deux minutes, ils seront ici. Tout est cerné. Seule je puis te sauver.
— Gomment?
— Tu le verras; mais à une condition.
— Laquelle?
• — Tu vas jurer sur ton honneur que tu renonceras pour toujours à Marguerite.
— Plutôt mourir 1 s’écria le comte avec tant d’énergie et de passion, que Marguerite bouleversée faillit s’élancer vers lui.
En ce moment, on frappa à la porte de la première chambre.
« Ouvrez, ouvrez, s’écria une voix rude.
— Tu entends, dit tout bas la sorcière au comte qui restait immobile : la vie ou la mort : choisis !
— Vivre pour elle ou mourir, » répondit Louis les yeux fixés sur Marguerite.
Le masque noir de la sorcière empêchait de distinguer la contraction de ses traits, mais on la voyait se tordre les mains par un geste de colère impuissante.
« Ouvrez donc! » cria-t-on du dehors.
Marguerite et Marie-Jeanne se jetèrent aux genoux de Louis pour le supplier de faire la promesse que demandait la sorcière. Il les releva en souriant tristement.
« Non, leur dit-il. La parole d’un gentilhomme est sa-
crée et je ne promettrai jamais ce que je ne puis ni ne veux tenir.
— Allons, dit Sarah en faisant un effort pour contenir sa colère, je vois qu’il faut que je sois plus raisonnable que toi et que je te sauve malgré ton entêtement. Je ne te demande plus qu’une seule promesse ; celle-ci, du moins, sera facile à tenir. Jure-moi que dans dix jours tu viendras me parler.
— Où te trouverai-je?
— Dans ma hutte, au milieu des grands marais. Il n’est pas un paysan de la contrée qui ne puisse t’y conduire.
— C’est bien. J’irai. »
En ce moment les autres hommes d’armes qui étaient montés par le petit escalier commençaient aussi à frapper h tours de bras à la porte de la chambre de Marie- Jeanne.
« Que chacune de vous aille à l’une des portes et parle aux soldats pour les faire attendre une minute seulement sous n’importe quel prétexte. *
Marie-Jeanne courut à la porte de sa chambre ; Marguerite à celle du grand escalier.
Quand elles se retournèrent après avoir parlé aux solsoldats, Louis avait disparu.
* Il est sauvé, dit Sarah aux deux jeunes filles qui la regardaient avec autant de surprise que de frayeur. Écoutez-moi, Marguerite ; si vous l’aimez véritablement, c’està dire assez pour sacrifier votre amour à sa vie, il faut que vous renonciez à lui pour toujours. Vous êtes jeune, belle, riche et honorée. Les plus brillants seigneurs se disputeront votre main. Jurez-moi d’oublier le comte Louis, et je vous jure, moi, que bientôt tous ses malheurs seront terminés.
— Comment cela? demanda Marguerite.
— Que vous importe?... Voyons, hâtez-vous, hâtez-vous donc ! Vous voyez bien qu’ils vont enfoncer la porte.... Le sort du comte Louis est entre vos mains. C’est à vous de décider g’il doit mourir ou parvenir à la plus haute fortune que puisse rêver l’imagination d’un homme. Choisissez, »
Marguerite hésita. Elle allait enfin répondre lorsque la porte qui donnait sur le grand escalier, arrachée de ses gonds par les eflorts réunis des soldats, s’abattit avec un fracas épouvantable.
Marguerite et Marie-Jeanne poussèrent un cri de frayeur et se couvrirent la figure de leurs mains.
Au même instant, la porte de l’autre chambre céda à son tour. Les soldats s’élancèrent des deux côtés h la fois dans la chambre où se tenaient les deux jeunes filles.
En relevant la tête, celles-ci cherchèrent instinctivement la sorcière.
Elle n’était plus là.
Toutes deux se regardèrent en joignant les mains avec terreur.
Rassurée désormais sur le compte de Louis, Marguerite reprit bientôt toute sa fierté.
Elle s’avança vers les hommes d’armes qui fouillaient inutilement les trois chambres et leur dit avec hauteur:
« De quel droit entrez-vous ici? Qui vous a donné l’audace de pénétrer de force dans mon appartement?
— Noble dame, répondit un des soudards, nous obéissons aux ordres qui nous ont été donnés ; nous cherchons un cavalier qu’on nous avait dit être ici.
— Maintenant que vous êtes convaincus qu’il ne s’y trouve pas, reprit Marguerite, retirez-vous. »
A ce moment, Gérard, suivi de Mme de Geyersberg, parut sur le seuil. A sa vue, le chef des soudards fut frappé de stupeur, et, sur un geste qui intimait à la fois la
retraite et la discrétion, il disparut avec ses hommes étonnés.
Les gens de Bœkingen ne savaient trop que penser de tout cela. Us se regardaient d’un air surpris, et ils se demandaient quel pouvait être ce marchand qui maniait les armes mieux que n’importe quel chevalier des environs, et qui se faisait si bien respecter par des hommes d’armes.
Pendant ce temps, Waldemar, ou plutôt Gérard, pour lui donner son nouveau nom, s’approchait de Marguerite, qui s'était réfugiée dans les bras de Mme de Geyersberg.
« J’espère, madame, que maintenant votre frayeur est dissipée? » dit le marchand en prenani la main de la jeune fille.
Surprise de cette familiarité, Marguerite retira précipitamment sa main en regardant tour à tour Gérard et Mme de Geyersberg, qu’elle s’étonnait de ne pas voir intervenir.
« Il ne faut pas toujours juger les gens sur leur costume, reprit Gérard en souriant. Peut-être ne suis-je pas tout à fait ce que je parais. J’ai plus de droit que vous ne le croyez à presser ainsi votre main entre les miennes. Je suis un des amis de votre père, noble'dame.
— Vous connaissez mon père? s’écria Marguerite.
— Mme de Geyersberg pourra vous l’attester. »
Celle-ci fit un signe affirmatif.
Puis, obéissant à la muette prière des yeux de Gérard, elle s'éloigna un peu et se mit à causer avec Marie- Jeanne.
« Ne verrai-je donc jamais mon père? demanda tristement Marguerite.
— Si, mon enfant.... Pardonnez-moi de vous appeler ainsi, reprit-il vivement; mais mon âge m’y autorise, et votre père serait le premier à me le permettre. Il vous aime sans vous connaître, et son plus cher désir est de vous embrasser et de vous nommer sa fille.
— Pourquoi ne vient-il pas près de moi, alors ?
— Hélas 1 il n’est pas libre.
— Eh bien! qu’il m’écrive, j’irai le trouver, moi.
— Généreuse enfant!... Ah! qu’il sera heureux de vous voir si belle et si digne de son affection.
— De grâce, messire, dites-moi quand je le verrai. Mme de Geyersberg est un ange de bonté, et je l’aime de toute mon âme ; mais, enfin, il me semble qu’il doit être si doux d’embrasser son père! Gomment a-t-il pu rester si longtemps sans penser à moi !
— Il vous croyait morte. Redoutant pour vous et pour lui la vengeance d’un ennemi cruel, votre mère avait recommandé à Mme de Geyersberg de cacher votre existence au monde entier. Votre père même ne devait en être informé que quelques jours avant le moment où vous atteindriez votre dix-huitième année. Dans quelques jours vous aurez dix-huit ans. On vous remettra une lettre de votre mère, qui vous apprendra le triste secret de votre naissance. Quant à votre père, qui vous croyait à jamais perdue pour lui, il vient seulement d’apprendre que vous existiez encore. Ne pouvant venir lui-même au rendezvous fixé par Mme de Geyersberg, il m’a prié de le remplacer, mais je vous donne ma parole de gentilhomme que d’ici à quelques jours il accourra près de vous, et qu’il
sera bien ber et bien heureux de proclamer partout que vous êtes sa fille bien-aimée.
— Que le ciel vous entende, messire, et qu’il vous récompense pour toutes les bonnes paroles que vous venez de me dire! » murmura- t-elle avec une profonde émotion.
Vivement ému lui-même, le vieillard attira doucement à lui Marguerite et déposa on baiser paternel sur le front de la jeune fille, qui ne fit aucune résistance.
Au même instant, quelqu’un ouvrit la porte qui donnait sur le grand escalier.
C’était Jacquet qui arrivait en courant.
Il resta stupéfait en voyant Marguerite dans les bras du prétendu marchand.
Pâle de colère et de saisissement, il porta la main à sa dague et fit un pas vers Gérard avec un regard si menaçant, que Marie-Jeanne se jeta au-devant de lui.
« Enfin, te voilà ! dit-elle ; si tu savais tout ce qui s’est passé durant....
— Quel est cet homme ? demanda Jacquet en montrant à sa cousine Gérard qui saluait respectueusement les deux dames comme pour prendre congé d’elles.... Voyons, réponds, réponds donc...! »
Il dit cela d’une voix si dure et si impatiente que la pauvre Marie-Jeanne, interdite et froissée, ne put retenir ses larmes.
« Quel est cet homme ? répéta Jacquet les yeux toujours fixés sur le vieillard.
— Je crois que c’est un ami de la famille de Mme Marguerite, » répondit Marie-Jeanne en faisant de vains efforts pour se calmer.
Le tremblement de sa voix frappa Jacquet, qui regarda enfin la pauvre fille et s’aperçut qu’elle avait les yeux remplis de larmes.
« Qu’as-tu encore à pleurer ? lui denianda-t-il en coutenant un geste d’impatience.
— Rien.
. — Mais si.... voyons.
— Tu me parles si brusquement, dit-elle tout bas. Je fais pourtant tout au monde pour te plaire, et toi ...
— Voyons, ne pleure pas ainsi, interrompit Jacquet avec un mélange d’impatience et d’affection. Je suis souvent trop vif et trop brusque, mais c’est mon caractère ; je ne puis me changer.
— Eh bien ! jeunes gens, à quand la noce? » demanda Mme de Geyersberg, qui connaissait Jacquet depuis son enfance, alors qu’il venait jouer dans la cour du château avec Florian.
Les deux cousins rougirent tous deux, mais pour des motifs bien différents.
Marie- Jeanne jeta un regard timide sur Jacquet comme pour attendre sa réponse.
Visiblement embarrassé, l’aubergiste balbutia quelques mots d’où il semblait résulter que le mariage ne pouvait encore avoir lieu à cause de certaines affaires qu’il fallait terminer auparavant.
« Je ne vois pas trop quel genre d’affaires pourrait retarder votre union, dit Mme de Geyersberg en examinant Jacquet, dont le trouble ne lui avait pas échappé. Croyezmoi, Jacquet, quand on a le bonheur sous la main, il ne faut pas le laisser échapper. Vous ne trouverez jamais une aussi bonne ménagère, une femme aussi capable et surtout aussi dévouée que Marie-Jeanne.
— Oh ! je le sais bien, madame, s’écria-t-il, je le sais. Nul mieux que moi n’apprécie Marie-Jeanne, et je pense souvent qu’elle méritait mieux qu’un écervelé comme moi.
— Il y a bien des choses à dire sur votre conduite, en effet, reprit Mme de Geyersberg avec un accent d’autorité affectueuse que justifiait l’intérêt qu’elle avait toujours porté à la famille du jeune hôtelier, mais vos défauts sont de ceux que l’âge et la raison font disparaître. Croyezmoi, Jacquet, restez un peu plus chez vous; occupez-vous davantage de vos affaires, un peu moins de plaisirs qui vous mettent en rapport avec des gens au-dessus de votre condition, et finiraient par vous rendre envieux et querelleur. Contentez-vous de votre sort et ne regardez pas toujours au-dessus de vous.
— Hélas, madame, dit Jacquet, c’est le malheur de mon caractère. Pourquoi Dieu a-t-il mis les étoiles au-dessus de ma tête, s’il ne m’est pas permis de les regarder?
— Croyez-vous qu’un homme qui marcherait les yeux toujours fixés sur les étoiles pourrait aller bien loin sans se casser le cou ? » dit Mme de Geyersberg.
Un domestique, qui vint annoncer que le souper était prêt, évita à Jacquet l’embarras de répondre à ces paroles.
Il baissa la tête et suivit silencieusement les deux nobles dames.
Tandis que Marguerite et sa mère adoptive prenaient place devant une table chargée d’une abondance de plats suffisante pour nourrir trente personnes, Jacquet alla s’asseoir sous le manteau de l’énorme cheminée de la cuisine.
Il resta là toute la soirée.
L’air sombre et les sourcils froncés, il ne répondait que par monosyllabes aux gens qui lui parlaient.
Protégé par l’obscurité de la cuisine, il ne quittait pas des yeux Marguerite.
« Dieu a mis les étoiles du ciel trop haut pour que je puisse les atteindre, murmurait-il, mais il en est d’autres
qu’il a placées sur cette terre, non loin de moi. Si mes projets réussissent, je m’élèverai jusqu’à elles, ou, par Satan, elles descendront jusqu’à moi.
Quant à ce vieillard, ce prétendu marchand qui tenait tout à l’heure Marguerite dans ses bras, il faudra qu’il me dise la vérité. Devant ces dames, je ne puis rien lui dire, mais quand elles seront rentrées dans leur appartement, j’irai le trouver, lui et son compagnon, et je les forcerai bien de tout m’avouer.
Tandis que Mme de Geyersberg et sa pupille soupaient dans la grande salle, les deux marchands s’étaient retirés dans la petite chambre que leur avait fait donner Marie- Jeanne, et qui était située au-dessus des écuries.
Malheureusement pour Jacquet, soit qu’ils eussent deviné ses intentions, soit qu'ils eussent quelque autre motif pour partir à l’improviste. Rohrbach trouva la chambre vide lorsqu’il s’y présenta.
Les marchands avaient laissé un écu sur la cheminée pour payer leur dépense à l'auberge.
Se voyant ainsi frustré du moyen sur lequel il comptait pour satisfaire sa curiosité, Jacquet entra dans une colère épouvantable dont toute la maison eut à souffrir. Marie-Jeanne alla se coucher tout en pleurs. Franz Ibell, convaincu d’avoir furtivement ramassé l’écu que Jacquet avait jeté avec colère sur le fumier, re.çut une grêle de coups à laquelle il ne put se soustraire qu’en fuyant à toutes jambes.
Jacquet, en effet, était terrible dans ses fureurs. Plus d’une fois il lui était arrivé de battre des gens de façon à les laisser presque morts sur le carreau.
Mme de Geyersberg et sa pupille partirent le lendemain au lever du soleil.
Jacquet les suivit de loin à cheval.
Quand elles furent arrivées tout près de leur château, il tourna bride et revint sur ses pas. Mais au lieu de retourner à son auberge, il se dirigea vers un vaste marais situé à quelques lieues d’Heilbronn, non loin de la route qui conduit à Masbach. C’était au milieu de ce marais, connu dans le pays sous le nom de marais du Grand- Loup, que demeurait Sarah, la fameuse Sorcière noire, que les paysans venaient consulter de plus de vingt lieues à la ronde.
Parmi toute la noblesse de Souabe et de Franconie, il était peu de familles plus aisées et plus respectées que celle des Geyer de Geyersberg. Si leur générosité et leur dévouement à. leur pays durant toutes les guerres avaient fait de larges brèches à leur fortune, leur honneur du moins était toujours resté pur et intact. Aimés des paysans et des bourgeois, à cause de leur bonté et leurs manières affables envers tous ceux qui les approchaient, ils jouissaient d’une grande considération parmi tous les seigneurs allemands. Le courage et la loyauté des Geyersberg étaient passés presque en proverbe.
Mathilda de Revers, la mère de Florian, était digne d’entrer dans cette noble famille. Sa conduite l’avait bien prouvé.
Veuve de bonne heure avec de lourdes charges, un grand nom à porter et une fortune relativement minime
que menaçait encore un injuste procès, Mathilda avait courageusement fait face à tout.
N’ayant besoin de rien pour elle-même, elle ne dépensait que le strict nécessaire afin de soutenir son rang. Elle n’oubliait son économie forcée que lorsqu’il s’agissait de son fils ou de quelque bonne action.
L’arrivée de Marguerite fut un grand évènement pour Mme de Geyersberg.
Sa bonté naturelle et le souvenir d’Edwige ne lui permirent pas d’hésiter à accepter le legs de sa pauvre amie, mais elle ne se dissimula aucune des charges qu’elle s’imposait.
Ainsi que nous l’avons dit, Marguerite fut élevée avec autant de soins et d’affection que si elle avait été la fille de Mathilda. Douce et caressante, l’enfant n’eut pas de peine à se faire adorer de sa mère adoptive.
Bientôt d’ailleurs Florian, obligé d’apprendre l’escrime, le manège, le maniement des armes et les autres exercices du corps, qui formaient une partie importante de l’éducation des jeunes seigneurs, fut naturellement séparé de sa mère.
Marguerite, au contraire, tenait fidèle compagnie à Mme de Geyersberg.
En avançant en âge , elle ne tarda pas à devenir le ministre des charités de sa mère adoptive. Lorsque celle-ci était retenue au château par ses nombreuses occupations, Marguerite, escortée de Marie-Jeanne, allait visiter les pauvres et les malades et leur porter des secours et de bonnes paroles. Aussi était-elle adorée dans tout le pays.
Un soir que les deux jeunes filles revenaient de porter quelque argent à une pauvre femme qui demeurait tout près du parc, elles aperçurent en travers du sentier le
corps d’un homme qui gisait au milieu d’une mare de sang.
Leur premier mouvement fut de s’enfuir, mais la pitié l’emporta sur la frayeur. Elles s’approchèrent de l’inconnu. S'agenouillant près de lui, Marguerite posa la main sur le cœur du blessé.
« Eh bien? demanda Marie-Jeanne, au bout d’un instant de silence.
— Il me semble que son cœur bat eûcore, répondit Marguerite, mais le mouvement est si faible que je crains de me tromper. »
Tandis qu’elle soulevait la tête du blessé en l’appuyant sur ses genoux, Marie-Jeanne étanchait le sang qui couvrait la figure de ce dernier.
« Sainte Vierge 1 murmura Marie-Jeanne, ne dirait-on pas qu’il a fait un mouvement ?
— Oui, son cœur batl s’écria Marguerite au même instant. Dieu soit béni, il respire encore ! Prends mon mouchoir, Marie-Jeanne, et vas le tremper dans le ruisseau de la petite fontaine. »
La nièce de l’aubergiste partit en courant, et Marguerite resta seule auprès du blessé. ’
Ce dernier était un jeune homme d’environ vingtcinq ans. D’après son costume et ses armes, il était aisé de voir qu’il appartenait à la noblesse allemande. La pâleur mortelle qui couvrait son visage rendait plus saisissante encore la distinction de ses traits. Il était vraiment d’une admirable beauté. Cette beauté frappait d’autant plus vivement, qu’il avait un type de physionomie asèez rare parmi les Allemands.
Une abondante chevelure noire, fine et soyeuse comme celle d’une femme, des sourcis de la même couleur et d’une régularité parfaite, une fine moustache, un nez pa-
reil à celui d’une statue antique, une bouche admirablement dessinée et de grands yeux d’un noir de velours, tel était le portrait de l’inconnu.
A cet attrait naturel de la jeunesse et de la beauté, joignez l’intérêt que ne pouvaient manquer d’exciter sa situation et la mort qui planait sur sa tête, et vous comprendrez sans peine l’impression que le blessé dut produire sur une jeune fille comme Marguerite.
Quand il entr’ouvrit les yeux et fixa sur Mlle d’Edelsheim son regard vague et indécis, elle éprouva un sentiment indéfinissable. On eût dit qu’un frisson partait du cœur de la jeune fille et parcourait tout son corps.
« Où suis-je? murmura-t-il, que m’est-il arrivé?...
— Chut ! dit Marguerite, en lui faisant signe de se taire. Ne parlez pas encore. »
Il fixa les yeux sur la physionomie de la jeune fille. Bientôt son regard devint plus clair et sembla percer le voile que les approches de la mort avaient étendu devant lui.
« Dieu m’a sans doute envoyé un de ses anges, murmura-t-il d’une voix douce et affaiblie, dont chaque accent allait au cœur de Marguerite. Soyez bénie pour votre charité, noble dame ; mais si vous avez quelque pitié pour moi, n’essayez pas de me ramener à la vie. Je vous jure que, dans ma situation, la mort est le plus grand bonheur qui puisse m’arriver.
— Ne parlez pas ainsi, messire , interrompit vivement la jeune fille. C’est offenser Dieu que de douter ainsi de sa bonté.
— Hélas! répondit-il, si vous connaissiez la fatalité qui pèse sur moi, vous comprendriez que la vie n’est pour moi désormais qu’un cruel fardeau.
— Pourquoi désespérer? Vous avez encore bien des
LA SORCIÈRE NOIUE.
années devant vous. Peut-être Dieu vous réserve-t-il une compensation pour vous dédommager de tout ce que vous avez souffert. *
Il contempla silencieusement la ravissante physionomie de la jeune fille, et poussa un profond soupir.
« Que le ciel vous entende ! » murmura-t-il.
Puis, épuisé par les efforts qu’il venait de faire pour parler, il ferma les yeux et perdit de nouveau connaissance.
Au même instant, Marie-Jeanne revint de la fontaine.
A sa vue, le blessé tressaillit et fit un violent effort pour se lever, mais il ne put y parvenir.
« Ne craignez rien, lui dit Marguerite ; c’est une amie, et vous pouvez compter sur sa discrétion comme sur la mienne. »
A cette époque, où les guerres étaient fréquentes, ^les villes éloignées les unes des autres , et les médecins peu nombreux, la plupart des châtelaines possédaient quelques notions de l’art de guérir.
Les deux jeunes filles étanchèrent le sang qui coulait encore des blessures de l’inconnu ; puis elles les pansèrent avec une adresse qui prouvait que bien des fois déjà elles avaient rendu de pareils services à de pauvres gens du pays.
L’opération terminée, Marguerite pria sa compagne de courir au château pour demander une litière afin de transporter le blessé à Gleyersberg.
« Non 1 non ! s’écria ce dernier en saisissant par sa robe Marie-Jeanne, qui allait s’éloigner; de grâce, n’en faites rien. Je vous remercie du fond du cœur de l’hospitalité que vous m’offrez, mais je ne puis accepter.
— Pourquoi donc?
— Il me semble que maintenant j’aurai assez de force
pour marcher. Je vais gagner quelque chaumière de paysan et y demander l’hospitalité.
— Vous y serez bien mal. Qui vous soignera d’ailleurs? »
Il soupira et fit un geste qui semblait dire : « Qu’importe l *
« Mamère adoptive est la bonté même, reprit Marguerite.
— Je le sais, dit-il, je sais qu’elle est vénérée comme une sainte, à vingt lieues à la ronde; mais sa bonté ne peut rien pour moi. En ce moment je suis obligé de me cacher comme un criminel, quoique je n’aie aucun crime à me reprocher ; je vous le jure devant Dieu, mademoiselle, ajouta-t-il avec énergie, en arrêtant sur Marguerite son regard droit et loyal, qui porta la conviction dans le cœur de la jeune fille.
— Je vous crois, messire, répondit-elle avec émotion : mais c’est une raison de plus pour que vous veniez à Geyersberg. Personne ne vous tourmentera de questions. Quant à votre sûreté, soyez sans crainte. De mémoire d’homme, jamais il ne s’est encore trouvé un traître parmi les habitants de cet antique manoir.
— Ce château, fût-il celui de mon frère, je refuserais encore d’y entrer, dit l’inconnu.... En grâce, mademoiselle, n'insistez pas davantage. En refusant de vous suivre à Geyersberg, je renonce au bonheur d’habiter sous le même toi que vous. Qui sait pourtant quand je vous reverrai désormais! Croyez-moi, madame, il faut que les motifs qui dictent mon refus soient bien puissants pour que j’y persiste encore. »
Quoique l’inconnu fût évidemment un allemand, sa voix avait, ainsi que son regard, ces intonations caressantes et persuasives qui donnent tant de charmes à certaines naturel italiennes.
Chacune de ses paroles remuait le cœur des deux jeunes filles, et surtout celui de Marguerite. A travers ses paupières baissées, elle sentait le regard d’admiration passionnée que le blessé attachait sur elle.
• « Qu’allez-vous devenir? murmura-t-elle.
— Je vous l’ai dit, reprit-il, je vais me traîner jusqu’à la cabane de quelque paysan.
— Excepté la chaumière de la vieille Lisbeth, qui est ici tout près, vous ne trouverez pas d’habitation avant deux ou trois lieues. Vous n’aurez jamais la force de marcher jusque-là.
— J’essaierai. »
Il fit deux ou trois pas, mais aussitôt un voile passa sur ses yeux. Il lui sembla que la terre vacillait sous ses pieds, et il chercha instinctivement un point d’appui pour se soutenir.
En le voyant chanceler, Marguerite et Marie-Jeanne avaient couru à lui. Ce fut la main de Marguerite qui rencontra la main défaillante du blessé et qui l’empêcha de tomber.
« Vous voyez bien que vous ne pouvez marcher seul, murmura Marguerite, toute tremblante encore de la peur qu’elle avait éprouvée en le voyant sur le point de tomber. Puisque vous refusez de venir au château, nous allons vous conduire chez Lisbeth. C’est une pauvre vieille femme de soixante ans, aveugle et presque en enfance. Vous y serez bien mal logé, mais du moins vous y reposerez en sûreté.
— Que vous êtes bonne ! murmura-t-il.
— En rentrant à Geyersberg, je vais prévenir ma mère de votre présence ici. Elle vous enverra un lit et des provisions. »
Il secoua tristement la tête.
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« Écoutez, reprit-il, vous allez me trouver bien bizarre et bien ingrat; mais si, pour me conduire chez cette vieille femme, vous êtes obligée de parler à quelqu’un de ma présence , j’aime mieux que vous m’abandonniez à mon triste sort. De toutes façons, cela vaudrait mieux; car la fatalité qui pèse sur ma tête s’attache non-seulement à moi, mais encore à toutes les personnes qui me témoignent quelque intérêt. »
Il y a dans le cœur de la plupart des jeunes filles un tel instinct de dévouement , que la dernière phrase de l’inconnu suffit pour faire cesser l’hésitation de Marguerite.
« Eh bien, dit-elle, laissez-nous vous conduire chez Lisbeth, et je vous promets que nous n’en parlerons à personne.
— Je ne sais comment vous remercier de votre confiance et de votre bonté, reprit l’inconnu. Que Dieu vous en récompense. »
Appuyé sur le bras des deux jeunes filles, il gagna lentement la chaumière, qui était située à un quart de lieue tout au plus.
Malgré le courage et l’énergie qui lui donnaient seuls la force d'accomplir ce trajet, le pauvre jeune homme était si épuisé et souffrait tellement, que Marguerite le sentait trembler à chaque fois qu’il appuyait son pied à terre.
Elle ressentait le contre -coup des tressaillements douloureux du blessé.
Gomme elle le dit plus tard, elle souffrait en lui.
On comprend quelles puissantes influences devaient exercer toutes ces impressions sur un cœur comme celui de Marguerite, qu’aucun des orages de la vie n’avait encore effleuré de son aile. *
Le blessé fut installé dans une petite chambre située au-dessus du rez-de-chaïusée qu'habitait Lisbeth. Cette
chambre, inhabitée depuis longtemps, était remplie de paille et de poussière, il fallpt la nettoyer. Marie-Jeanne s’y mit bravement, et la belle Marguerite ne dédaigna pas de la seconder.
Une fois l’appartement remis en ordre, tant bien que mal, les deux jeunes filles firent un lit avec de la paille, sur laquelle elles étendirent quelques-uns des draps de Lisbeth.
Quoique vieille et aveugle, celle-ci les aidait avec une adresse extraordinaire dans sa situation.
La grande difficulté pour l’inconnu était de gravir l’escalier ou plutôt l’échelle qui conduisait à la chambre qu’il devait habiter.
Soutenu par ses protectrices et se cramponnant aux barreaux, il parvint cependant à accomplir sa pénible ascension, mais les efforts qu’il fut obligé de faire rouvrirent ses blessures.
Le sang jaillit de nouveau en abondance. Durant quelques moments on craignit de ne pouvoir l’étancher. Un instant même le pouls et le cœur cessèrent complètement de battre, et la pâleur de la mort couvrit de nouveau le beau visage de l’inconnu.
Quand il revint à la vie, son premier regard rencontra encore les yeux inquiets et humides de Marguerite.
Il fallut remettre un appareil sur les blessures.
Au bout d’une heure environ, l’inconnu tomba dans une sorte d’assoupissement provenant plutôt de la faiblesse que du sommeil.
Les deux jeunes filles le confièrent à la vieille Lisbeth, à qui elles recommandèrent d’être discrète, et se hâtèrent de retourner au château.
Heureusement pour Marguerite, Mme de Geyersberg n’était pas encore rentrée. Je dis heureusement , parce que
la noble dame aurait probablement questionné sa pupille sur son retard, non par un sentiment de méfiance, mais par intérêt pour elle.
Mme de Geyersberg n’arriva que pour l’heure du dîner. En lui rendant compte de sa journée comme elle le faisait d’habitude, Marguerite ne fut pas précisément obligée de mentir, mais pécha par ojnission, en ne parlant point à sa mère adoptive de la rencontre du chevalier.
Ce mystère n’en fut pas moins un tourmçnt pour la pauvre Marguerite, dont l’âme franche et loyale n'avait jamais eu de secret pour sa protectrice.
Il faudrait n’avoir aucune notion du cœur des jeunes filles pour se demander si Marguerite songea au pauvre blessé. Ce fut sa dernière pensée en se couchant, sa première à son réveil. Elle eut comme un remords d’avoir dormi dans le lit si moelleux de son appartement, en songeant que le malheureux blessé n’avait eu pour reposer ses membres endoloris que de la paille et des draps grossiers.
La juste inquiétude que lui inspirait l’état du malade aurait suffi d’ailleurs pour concentrer sur lui toutes les pensées de Marguerite. Mais comment songer à l’inconnu sans se rappeler aussi ses traits si nobles et si beaux, ses yeux de velours, sa fine moustache et sa voix si tendre?
Comment ne pas être préoccupée du mystère dont il s’entourait, touchée de son courage et de ses souffrances?
* Il ne peut pas se passer de notre aide et de nos soins, murmurait la jeune fille en s’habillant. Il lui faut du linge et des aliments choisis. Puis qui pansera ses blessures? Pourvu qu’elles ne se soient pas rouvertes.... Pauvre jeune homme! le retrouverons-nous encore vivant? »
Cette dernière pensée domina bientôt toutes les autres et imposa silence aux remords que Marguerite éprouvait
eu songeant qu’elle allait agir en cachette de sa mère adoptive.
Dès que Mme de Geyersberg se fut retirée dans sa chambre pour examiner diverses pièces de procédure que venait de lui envoyer son homme de loi, Marguerite remplit deux grands paniers de linge et de provisions de tout genre, et partit avec Marie-Jeanne pour la chaumière de Lisbeth.
Celle-ci apprit aux deux jeunes filles que le blessé avait une fièvre violente et qu’il avait passé une très-mauvaise nuit.
Elles montèrent précipitamment près de lui.
Malgré le délire qui le prenait par instants, il reconnut Marguerite. Un rayon de joie et de reconnaissance brilla dans ses yeux et sembla éclairer son visage.
Grâce aux oreillers qu’elles avaient apportés, les jeunes filles lui préparèrent un lit un peu plus commode, quoique bien dur encore pour un blessé. Il ne put manger, mais Marguerite lui fit de ses blanches mains une tisane rafraîchissante dont un médecin des environs luiavait donné la recette et qui convenait surtout aux individus atteints de quelques blessures.
Toujours infatigable lorsqu’il s’agissait d’une bonne action à accomplir, Marie-Jeanne .retourna au château pour y chercher des draps et quelques objets de ce genre qu’elle avait oubliés. Pendant tout le temps de son absence, Marguerite resta seule auprès de l’inconnu.
Celui-ci ne pouvait parler, mais ses yeux parlaient pour lui, et Marguerite ne comprenait que trop leur langage.
Pendant huit jours, le blessé fut en dangor de mort. Chaque soir, en le quittant, Marguerite se demandait si elle le retrouverait encore le lendemain. Elle aurait donné tout au monde pour qu’il lui permît d’amener un médecin,
mais il lui avait fait jurer sur l’Évangile qu’elle ne parlerait à personne de sa présence.
A la fin cependant, la jeunesse et la robuste constitution du blessé triomphèrent de la maladie. Dès qu’il put manger, les forces lui revinrent rapidement. Bientôt il put faire quelques pas, appuyé sur le bras de ses protectrices. Quoique Marguerite fût la plus grande, c’était toujours de son côté qu’il se penchait. Elle ne songeait pas à s’en plaindre, la pauvre enfant, car elle aimait déjà le beau ca*= valier de toutes les forces de son âme. Elle était trop jeune et trop naïve pour qu’il fût difficile de lire dans son cœur.
Aimant de tout son cœur et sentant qu’on l’aimait de même, elle s’abandonnait tout entière aux joies enivrantes d’un premier amour, chaste, pur et dévoué comme son cœur
Cette confiance devait inspirer d’autant plus de reconnaissance au blessé, que Marguerite ne connaissait encore ni son nom ni son histoire. Elle savait qu’il était comte, parce qu’une couronne de comte surmontait le pommeau de sa dague et de son épée. Elle savait encore qu’il s’appelait Louis, parce qu’il lui avait appris son nom de baptême. Mais là se bornaient tous les renseignements.
Du reste, elle ne cherchait pas à en obtenir. Du moment que le comte Louis était noble et qu’il l’aimait comme elle l’aimait elle-même, peu importait à la courageuse enfant qu’il fût riche ou pauvre, proscrit ou en faveur.
On lui eût dit qu’il était coupable qu’elle aurait peut-être refusé d’en avoir la preuve de peur d’être obligée de renoncer à l’aimer.
Comme on le voit, la jeune fille avait la même nature que sa mère. Par une singulière coïncidence, toutes deux avaient bravement donné leur cœur à des hommes dont elles ignoraient le véritable nom.
De la part de Marguerite, le sacrifice était d'autant plus grand et plus méritoire que jusque-là le seul reproche qu’on eût pu lui faire, c’était d’être un peu trop fière et trop réservée.
Hâtons-nous de dire que le comte n’abnsait pas de l’imprudente confiance de la noble jeune fille. Cette chaste et aimante créature lui inspirait un mélange de respect et de reconnaissance qui modérait les : transports de son amour.
Cet homme, à qui sa beauté vraiment remarquable, sa courtoisie et sa bravoure avaient valu tant d’aventures galantes de tout genre, se sentait transformé auprès de cette enfant si naïve et si franche.
Peut-être l’état de faiblesse de Louis contribuait-il à cette transformation ; mais le comte la devait surtout aux inspirations de son cœur, qui était resté loyal, tendre et généreux en dépit de maintes folies et de succès trop faciles.
Avec bien des individus, l’imprudence de Marguerite aurait pu perdre la jeune fille : elle fut sa sauvegarde auprès du comte Louis.
11 eût regardé comme une lâcheté de trahir cette noble confiance.
Quelquefois même il semblait regretter l’amour qu’il avait inspiré à la jeune fille.
Un soir, assis sur l’herbe à côté de Marguerite, il se prit à contempler le radieux visage do sa compagne, miroir charmant sur lequel semblaient se réfléchir les joies ineffables de l’amour chaste et confiant qui remplissait le cœur de Mlle d’Edelsheim.
Louis s’oublia bientôt dans cette contemplation silencieuse. H était évident que sa pensée errait dans un lointain horizon; mais il était évident aussi que cette pensée
emportait avec elle, dans le champ de l’infini, l’image de Marguerite. Plus la rêverie de Louis devenait profonde, plus tendre et plus aimant devenait le regard qu’il tenait toujours fixé sur la jeune fille. Gomme une rose aux rayons du soleil, le cœur de Marguerite semblait se dilater aux brûlantes effluves qui jaillissaient des yeux de Louis.
Bientôt de grosses larmes scintillèrent entre les longs cils du comte.
« Pauvre enfant bien aimée ! » murmura-t-il avec une tendresse infinie et comme se parlant à lui-même.
Émue jusqu’au fond de l’âme par l’accent avec lequel il avait prononcé ces paroles, Marguerite se pencha vers le comte.
« A quoi pensez-vous? demanda-t-elle tout bas.
« Je pense, répondit-il, que mieux aurait valu, peut-être, que Dieu me laissât périr sous les coups des assassins que de me permettre de venir troubler votre cœur et votre vie.
— Alors, vous ne m'aimez pas? murmura la jeune fille qui était devenue toute pâle.
— Moi, grands dieux !... ah ! je vous aime de toute mon âme! s’écria-t-il avec élan.... Et c’est parce que je vous adore, que votre bonheur m’est plus cher que mon bonheur et que ma vie.
« Coin prenez-moi bien, Marguerite, et voyez quel miracle a produit votre amour si pur et si confiant.
« Si l’on me disait en ce moment : Renoncez à Marguerite et tous les trésors, toutes les joies de la terre sont à vous.... eh bien, sur mon âme, je refuserais. Mais, si l’on me disait : Jurez de ne plus revoir Marguerite, et, à partir de ce jour, sa vie s’écoulera douée, calme et heureuse.... et le malheur ne frappera que vous.... Eh bien....
— Eh bien? murmura-t-elle avec une de ces inflexions dans lesquelles le cœur semble vibrer.
— Ehbien!... Ah! pourquoi m’avez-vous regardé? Tout à l’heure, il me semblait que j’aurais le courage de renoncer à vous pour assurer votre bonheur, et maintenant, tout mon courage semble avoir fondu sous votre regard....
— Quelque chose vous ferait-il redouter un malheur?
— Gomme l’épée de Damoclès, le malheur est toujours suspendu au-dessus de ma tête, et j’ai peur qu’en m’écrasant il n’effleure mon ange gardien.
— Est-il un évènement qui puisse vous forcer de ne plus m’aimer?
— Oh, non I mon cœur cesserait de battre avant de ne plus vous appartenir.
— Eh bien! Louis, tant qu’il me restera, je me sens assez forte pour tout braver, assez dévouée pour chérir jusqu’aux douleurs qu’il faudra supporter à cause de vous. Hélas ! mon ami, en vous aimant, j’ai obéi à un sentiment plus fort que ma volonté, que mon devoir, mais cela ne m’a pas empêchée de réfléchir. Je ne me suis dissimulé ni les dangers ni les chagrins auxquels je m’exposais. Dans le présent comme dans l’avenir j’entrevois des nuages aussi sombres, aussi orageux que ceux qui cachent en ce moment l’azur du ciel : mais, tenez, Louis, regardez cette étoile qui brille là-bas; eh bien, mon ami, tant que votre amour brillera ainsi, tant que sa lueur éclairera pour moi le chemin de la vie, quelque pénible que puisse être ce chemin, je vous jure que je ne me plaindrai pas de mon sort. *
Il prit les deux mains de la jeune fille entre les siennes, et comme il ne trouvait pas de mots assez puissants pour peindre ce qui se passait dans son cœur, il la contempla quelque temps en silence avec des yeux brillants d’amour et de reconnaissance.
« Je vous aime! » dit-il enfin.
Et son âme tout entière passant dans ces trois mots, dans son accent et dans son regard, sembla s’envoler vers Marguerite.
La main dans la main, et la poitrine soulevée par une profonde émotion, tous deux restèrent ainsi durant quelques minutes. Leurs lèvres étaient muettes, mais leurs cœurs se parlaient.
Six semaines s’écoulèrent ainsi. Il semblait à Marguerite qu’elle ne vivait réellement que pendant les deux ou trois heures qu’elle passait à la chaumière de Lisbeth. Le reste de sa vie fuyait comme ces songes qui nous viennent sans que nous en ayonfc conscience et qui s’effacent au réveil.
Jusque-là deux circonstances avaient favorisé les entrevues de Marguerite et du comte, le procès dont s'occupait Mme de Geyersberg et le séjour de Marie- Jeanne au château.
Après le départ de celle-ci. privée de sa compagne habituelle et obligée de tenir compagnie à Mme de Geyersberg une grande partie de la journée, la pauvre Marguerite ne put voir désormais qu’à de rares intervalles le beau chevalier dont la pensée remplissait son cœur.
Faute de mieux, tous les deux s’écrivaient de longues lettres qu’ils déposaient au fond d’un trou creusé par quelque pivert dans le tronc d’un arbre situé à l’extrémité du parc.
Un jour Marguerite ne trouva pas de lettre à la place accoutumée. Le lendemain, il en fut de même. Elle courut à la chaumière de Lisbeth. La vieille femme lui apprit que le chevalier était sorti la veille dans l’après-midi, et qu’il n’avait pas reparu. A partir de ce jour, elle n’entendit plus parler du comte Louis jusqu’au moment où ils se retrouvè-
rent, comme nous l’avons raconté, à l’auberge du Soleild’Or.
Ranimée désormais par la présence du comte, la pauvre enfant emportait avec elle un nouveau sujet d’inquiétude. Ella songeait nuit et jour aux paroles de la sorcière, ainsi qu’au trouble que Louis n’avait pu dissimuler en entendant prononcer le nom de Zilda Marianni.
« Quelle est cette Zilda? se demandait Marguerite.... Évidemment il y a quelque chose entre elle et le comte
«....Jene veuxplus lui parler, se dit-elle II m’a forcée de jurer que je lui permettrais de me revoir, mais je n’ai pas promis de lui en faciliter les moyens. Je ferai en sorte de ne pas quitter Mme de Geyersberg. Nous verrons bien s'il parviendra jusqu’àmoi. ®
Un matin, elle fut réveillée par Mme de Geyersberg, qui accourait folle de joie, lui montrer une lettre de Florian.
« Mon fils arrive après-demain! s’écria la veuve. Comprends-tu, Marguerite? Après-demain Florian sera près de moi, je pourrai le voir, lui parler, le serrer dans mes bras. Pauvre enfant, qu’il doit avoir besoin de repos et de soins après d’aussi rudes campagnes, lui surtout qui a montré tant de -courage et d’activité ! Pourvu que ses blessures soient bien guéries, au moins. »
La joie de revoir son fils avait bouleversé la pauvre veuve, habituellement si calme et si grave.
C’est que son fils était tout pour elle.
Passé, présent, avenir, elle avait mis sa vie tout entière sur la tête de ce fils chéri, qui méritait, du reste, la profonde affection de sa mère, car il y répondait par la vénération et l’attachement le plus profond que le cœur d’un fils ait jamais éprouvés.
Quoiqu’elle fût loin de se douter à quel point Florian ’i'avait aimée, et bien que son amour pour Louis eût éteint
presque jusqu’au souvenir des sentiments enfantins qu’elle avait jadis éprouvés pour Florian, Marguerite avait conservé une sincère affection pour le compagnon de son enfance. Ce fut avec une grande joie qu’elle apprit son retour et qu’elle s’associa aux transports de l’heureuse mère
Au milieu de cette joie, pourtant, une sorte de pressentiment vint lui serrer le cœur.
Dans l’effervescence de son bonheur, Mme de Geyersberg avait laissé échapper diverses allusions que Marguerite ne saisit pas très-bien tout d’abord, mais qui lui revinrent plus tard. Puis, dans tous les projets d’avenir que Mme de Geyersberg déroulait devant sa fille adoptive, Marguerite avait toujours un rôle qui semblait indiquer que sa destinée serait un jour unie à celle de Florian.
Marguerite n’osa demander d’éclaircissements à Mme de Geyersberg. Celle-ci, d’ailleurs, eu se calmant, regretta sans doute d’en avoir trop dit, car elle évita soigneusement toute allusion du genre de celles qui avaient alarmé Marguerite.
Ainsi qu’il l’avait annoncé dans sa lettre, Florian arriva le lendemain..
Nous ne nous étendrons pas sur l’accueil enthousiaste que reçut le jeune chevalier. Non-seulement tous les gens de ses domaines s’étaient portés au-devant de lui , mais un grand nombre de bourgeois et de paysans des environs étaient accourus pour voir passer le vaillant guerrier dont
la réputation de sagesse, de bravoure et d'humanité, était déjà connue de toute l’Allemagne.
A cette époque où tant de petits seigneurs traitaient leurs vassaux comme de vraies bêtes de somme, la bonté des Geyersberg envers les paysans les avait rendus extrêmement populaires. Aussi l’ovation faite à Florian fut-elle une sorte de protestation contre la conduite de la plupart des autres seigneurs du voisinage.
Ceux-ci ne firent qu’en rire. Dans leur imprudent aveuglement, ils ne comprirent pas que cette démonstration , si ridicule à leurs yeux, n’était qu’une première et faible manifestation des sentiments d’indépendance et de révolte qui bouillonnaient dans le cœur des paysans allemands.
Un premier soulèvement (celui à la tête duquel figuraient Frantz de Sikingen et Ulric de Hutten) eût du mettre la noblesse sur ses gardes. Mais s’exagérant ,son propre pouvoir ainsi que la faiblesse et la pusillanimité des paysans, les seigneurs allemands croyaientceux-ci complètement découragés par l’insuccès de leur première tentative, et hors d’état de concevoir l’idée d’une nouvelle rébellion.
Si le mépris que leur inspiraient leurs adversaires ne les avait empêchés de les surveiller, ils auraient remarqué pourtant que des groupes animés se formaient parmi le cortège qui était allé au-devant de Florian de Geyersberg. Au milieu de ces groupes discouraient à voix basse des hommes à la parole ardente , aux gestes enthousiastes , dont la présence était accueillie par des murmures d’approbation. D’autres colportaient de groupe en groupe des mots et des gestes mystérieux, sorte de franc-maçonnerie qui datait de la première guerre des paysans.
Ces hommes, dont quelques-uns étaient étrangers au pays, semblaient eux-mêmes obéir à deux ou trois chefs
qui cachaient leur figure sous des chapeaux à larges bords ou des bonnets enfoncés jusqu’aux yeux.
Lorsque Florian parut à la tête de sa petite escorte , plus de trois mille personnes réunies sur l’esplanade qui précédait la grande avenue du château, saluèrent son retour par des cris enthousiastes.
« Longue vie au capitaine Florian î criait la foule. Honneur au vaillant chevalier !
— Bénédiction du ciel sur les sires de Geyersberg qui se sont toujours montrés humains pour leurs vassaux.
— Dieu protège les nobles seigneurs qui ne traitent pas les chrétiens comme des bêtes de somme, et ne frappent du bois de leur lance et du plat de leur épée que les Maures et les Sarrazins. »
Au milieu de ces clameurs générales s’élevaient de temps en temps quelques cris qui trahissaient des rancîmes particulières et des malédictions qui retombaient plus ou moins clairement sur la tête de divers seigneurs des environs, connus par leurs exactions et leur cruauté.
Comme ces cris tendaient à prendre le dessus, les chefs occultes de la démonstration envoyèrent de tous côtés leurs messagers pour exhorter les paysans à la prudence. Mais il est plus facile de soulever les passions populaires que deies calmer.
Pour arrêter l’effervescence qui se propageait rapidement parmi les paysans, il fallut se séparer et disperser le cortège volontaire qui avait accompagné Florian jusqu’aux fossés de son manoir.
Aveuglée par son amour maternel, Mme de Geyersberg n’avait attribué la présence et les clameurs de cette foule qu’à l’enthousiasme inspiré par le retour et les exploits de Florian. Heureuse et fière de la brillante réception faite à son fils bien-aimé, elle ordonna d’apporter dans la cour
HO
du château et dans l’avenue tout ce qu’il y avait de cidre , de bière, de vin et d’hydromel dans les caves.
Tandis que les paysans buvaient à la santé du chevalier de Geyersberg, ce dernier, reconnaissant de leur accueil et de leur affection, échangeait quelques mots avec plusieurs d’entre eux. Il parlait aux vieillards de leurs familles, aux jeunes gens de leurs travaux, de leurs amours ; pour tous enfin, il trouvait un geste gracieux, une parole cordiale.
Ces manières affables, qui n’avaient rien d’affecté chez Florian, parce qu’elles partaient du cœur, plaisaient d’autant plus aux paysans, que les nobles contemporains de Florian (même les plus humains), parlaient habituellement à leurs vassaux comme ils eussent parlé à des chiens. La chose étant générale et dans les mœurs du temps, personne n’y faisait attention, mais on n’en était que plus sensible à la courtoisie de Florian.
Une fois entré dans l’intérieur du manoir, le jeune capitaine se hâta de se débarrasser de ses armes et de son équipement , de son harnais, comme on disait alors.
Les serviteurs du château, dont la plupart avaient vu naître Florian, s’empressèrent autour de lui. Chacun voulait yoir son jeune seigneur et lui rendre quelque petit service. Des larmes de joie brillaient dans les yeux de ces braves gens. Plusieurs d’entre eux , en effet , étaient à Geyersberg de père en fils.
Tandis que le page et le coutillier emportaient le casque, la lourde épée, la cotte de mailles et les grandes bottes de Florian, ce dernier se hâtait de faire disparaître , à grand renfort d’eau froide et de savoD, la poussière et la sueur qui couvrait son visage bronzé par le soleil et par la vie des camps.
Un chroniqueur de l’époque nous a conservé le portrait
de Florian de Geyersberg, la plus poétique et la plus chevaleresque figure de la guerre des paysans.
Quoiqu’il se fût déjà acquis la renommée d’un capitaine vaillant et expérimenté, il n’avait encore que vingt-trois ans. Sa belle figure grave, pensive et un peu mystique en portait davantage.
Malgré sa grande jeunesse, les fatigues de la guerre et les soucis du commandement avaient déjà marqué des traces légères sur son front large et développé, ainsi qu’autour de ses yeux gris-bleu, dont le regard, naturellement doux et bienveillant, prenait quelquefois une irrésistible expression d’audace et d’autorité.
Il passait avec raison pour l'un des plus beaux chevaliers de son temps, mais sa beauté ne ressemblait en rien à celle de Louis.
Plus correcte et plus régulière peut-être, elle était plus froide. Elle manquaitde ce charme indéfinissable qui rendait si séduisante, surtout aux yeux des femmes, la physionomie mobile et passionnée du comte Louis.
Gomme sa mère, Florian avait de magnifiques cheveux blonds, mais on ne s’en apercevait guère, car il les portait fort courts, ainsi que sa barbe. 11 était mince et de haute taille. Sa robe en drap bordée de fourrure laissait deviner de larges épaules et des membres aussi souples que vigoureux.
Une ceinture en cuir ouvragé serrait cette robe autour de sa taille et soutenait une dague et une escarcelle.
En entrant dans le petit salon, il trouva sa mère qui l’y attendait. Elle courut au-devant de Florian et lui prit les deux mains.
« Que je te regarde encore 1 dit-elle en reculant un peu pour mieux examiner sou fils Maintenant, tu ressem-
bles tout à fait à tou père, reprit-elle après un ins'tant de
silence. C’est la même démarche, noble et fière, la même expression de force et de bonté. »
Au milieu de la joie profonde qu’il éprouvait de se retrouver près de sa mère, je ne sais quoi semblait manquer à Florian. Son regard inquiet cherchait quelque chose ou quelqu’un. Chaque fois qu’on ouvrait une porte il tressaillait légèrement et son regard se tournait aussitôt de ce côté.
Un sourire glissa sur les lèvres de Mme de Geyersberg, qui examinait son fils à la dérobée.
« Tu ne me parles pas de Marguerite, dit-elle ; l’aurais-tu donc oubliée?
— Oh, non, murmura-l-il, non.
— Trouverais-tu qu’elle ait enlaidi pendant ton absence ?
— Elle est plus belle que jamais, reprit-il avec feu ; elle a la majesté d'une reine et la beauté d’un ange.
— Elle en a aussi la bonté, reprit Mme de Geyersberg. Si tu savais comme elle est douce et attentive!... quels soins elle m’a prodigués quand j’étais malade, quelles caresses et quelles bonnes paroles quand je pleurais en songeant à toi ! Sans elle, vois-tu bien, je ne sais ce que je serais devenue dans ce grand château si triste depuis ton départ. Il y avait des jours où tout m’était à charge, où tout me déplaisait. Marguerite seule savait me distraire et me faire sourire malgré moD chagrin. Nous parlions de toi bien souvent, tous les jours. Et chaque soir, avant de nous séparer, nous priions Dieu et la Vierge de te protéger.
— Comment le ciel aurait-il pu ne pas exaucer les prières de deux anges comme vous ? murmura Florian.
— Comme nous allons vivre heureux tous trois, reprit
Mme de Geyersberg ; car j’espère que maintenant tu ne nous quitteras plus. »
Florian hésita. Un nuage passa sur son front.
« Je ne puis vouspromettre cela, dit-il enfin. Tant qu’un chevalier a la force de manier sa lance et son épée, il ne peut refuser de répondre à l’appel de son Dieu, de son suzerain et de son pays.
— Tu as raison, mon enfant. Quelle que soit mon affection pour toi, tu sais que je serais la première à te conseiller de suivre la loi de l’honneur; mais, en ce moment du moins, je ne vois rien qui t’oblige à t’éloigner de nous... n’est-ce pas? reprit-elle d’une voix inquiète.
— Pour le moment, non, répondit-il avec une certaine indécision.
— Il faut bien, d’ailleurs, que tu prennes au moins le temps d’assister au mariage de Marguerite, reprit Mme de Geyersberg en observant le jeune capitaine.
— Au mariage de Marguerite?... répéta Florian, qui devint très-pâle. Elle se marie....
— Je l’espère... à moins pourtant que l’absence n’ait éteint l’amour qu’elle t’inspirait autrefois, ajouta vivement Mme de Geyersberg qui n’eut pas le courage de prolonger l’angoisse qu’elle lisait sur la physionomie de son fils aimé.
— Gomment, ma mère, s’écria-t-il, c’est à son mariage avec moi que vous faisiez allusion ?
— Sans doute, mon ami,... A moins, te dis-je, que tu n’aies changé de sentiments à son égard.
— Mon cœur n’est pas de ceux qui oublient , répondit Florian. Vous savez, ma mère, combien j’aimais Marguerite ; eh bien, il me semble que maintenant je l’aime plus encore ; je l’aime pour sa radieuse beauté , pour la bonté de son âme qui se lit sur sa figure, pour les soins qu’elle vous a donnés, pour l’affection qu’elle vous porte et
qu’elle vous inspire. Oh! ma mère, je vous assure que je l’aime plus que jamais.
— Je savais qu’il en serait ainsi, s’écria joyeusement Mme de Geyersberg. Aussi, chaque jour adressais-je à Dieu de ferventes prières pour obtenir qu’il réunît près de moi, par un lien indissoluble, les deux êtres que j’aimais le plus au monde. Béni soit le ciel, qui comble mes vœux et qui a permis que tu conservasses ton amour à cette no ble enfant !
— Mais, dans tout ceci, ma mère, vous ne parlez que de moi.... Et Marguerite?... C’était une enfant quand je suis parti. Elle ne pouvait m’aimer encore.... Qui sait si elle m’aimera jamais ? Qui sait si déjà un autre n’a point touché son cœur ?
— Non, dit Mme de Geyersberg, aveuglée par son amour maternel. Marguerite t’aime, j’en suis sûre.
— Elle vous l’a dit?
— Enfant ! murmura-t-elle en haussant les épaules d’un air indulgent... n’étais-je pas la dernière personne à qui , elle pût avouer son amour?
— En qui aurait-elle eu plus de confiance?
— Ce n’est pas le manque de confiance qui l’eût empêchée de me faire cet aveu, mais une noble délicatesse. Oublies-tu donc quelle était sa position ici? Orpheline sans nom, sans fortune....
— Vous la traitiez comme votre fille.
— Oui, mais elle ne l’était pas. Elle pouvait, elle devait croire que je rêvais pour toi un riche et brillant mariage , et se fût reproché comme un crime de se jeter à la traverse de mes projets.
— Mais je vous le répète, ma mère, c’était une enfant quand je suis parti.
— A quinze ans, les femmes du caractère de Margue-
rite sont des jeunes filles, et non pas des enfants. Elle t’aimait alors, elle t’aime Encore, j’en suis certaine. D’abord, elle me parlait sans cesse de toi.
— Pour vous faire plaisir.
— Elle pleurait avec moi quand nous restions longtemps sans recevoir de tes nouvelles. .
— Elle est si bonne !
— Quel entêté ! murmura gaiement Mme de Geyersberg, qui se mit à énumérer toutes les remarques qu’elle avait faites au sujet de Marguerite, et qu’elle regardait comme des preuves de l’amour de la jeune fille pour Florian. »
Quoique une arrière-pensée semblât arrêter la joie du chevalier, il ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre.
« Admettons que Marguerite m’aime, dit-il enfin, il faut encore que son père consente à notrê mariage.
— Sans doute, mais j’ai son autorisation. »
Elle lui répéta alors tout ce que lui avait dit Gérard de Brück durant leur entrevue à l’auberge du Soleil-d'Or.
Les paroles de Mme de Geyersberg semblèrent soulager Florian d’un grand poids.
« Ainsi, demanda- t-il, le père de Marguerite ne peut lui donner ni un nom illustre, ni une grande fortune.
— Hélas ! non... Est-ce que cette considération teferait changer d’avis ?
— Non, certes, répondit-il vivement. Au contraire, elle m’enlève les scrupules qui me restaient encore. Si Marguerite avait eu devant elle un avenir brillant et assuré , peut-être aurais-je hésité à enchaîner son sort au mien ; mais, après ce que vous venez de me dire, je n’hésite plus. Je sens bien que je n’aime, que je n’aimerai jamais qu’elle, et la pensée de notre future union me rend d’autant plus
heureux, qu’au moins si quelque malheur me frappait, vous auriez une compagne, une fille pour veiller sur vous.
— Un malheur? Que veux-tu dire? demanda Mme de Geyersberg effrayée moins encore des paroles de Florian que du ton rêveur avec lequel il les avait prononcées. Serais-tu menacé de quelque danger ?
— Nullement, dit-il avec empressement ; mais un soldat n’est-il pas exposé chaque jour à recevoir quelque blessure sur le champ de bataille.
— Ne parle point ainsi, tu me fais frémir. Laisse-moi jouir de mon bonheur, enfant, et ne le trouble point par de sinistres paroles. J’ai bien souffert dans ma vie, et je t’assure que j’ai besoin de quelques rayons de soleil et de joie pour réchauffer mon pauvre cœur. »
Emu des larmes qui brillaient dans les yeux de sa mère, Florian attira la pauvre femme sur son cœur et l’embrassa tendrement.
Us causèrent ainsi durant quelques instants de diverses choses, et entre autres de leur procès qui se jugeait peutêtre en ce moment même, et dont l’issue ne laissait pas que d’inspirer quelques inquiétudes à Mme de Geyersberg. Mais elle s’aperçut bientôt que Florian était préoccupé.
* Marguerite aura craint de troubler nos épanchements par sa présence, dit-elle, répondant ainsi à la pensée qu’elle lisait sur la physionomie de son fils.... Puis, à son âge, quand on aime, il y a une sorte de .pudeur qui fait qu’on n’ose s’approcher de celui dont on désirait le plus vivement le retour.... Je vais lui faire dire de venir nous retrouver.... Puis je vous [laisserai ensemble. Je veux te laisser le plaisir de lire dans son cœur et d’obtenir l’aveu de l’affection qu’elle a pour toi.
— Je n’oserai jamais lui parler d’amour, » murmura Florian tout confus.
Mme de Geyersberg, qui venait d’envoyer chercher Marguerite, se mit à rire.
« Je te croyais plus brave, dit-elle. Un nous a pourtant raconté que, dans une escarmouche, tu avais, à toi seul, tué quatre ennemis.... et maintenant, tu trembles devant une jeune fille?
— Je l’avoue. Tenez, j’ai envie de vous laisser seules; vous lui parlerez pour moi.
— Non pas, non pas, répondit Mme de Geyersberg, que la joie de revoir son fils semblait avoir métamorphosée; puisque tu as douté de ce que je te disais au sujet de Marguerite, c’est à toi de la questionner et d’éclairer tes doutes. *
Quand la suivante alla prévenir Marguerite que Mme de Geyersberg la priait de descendre au salon, la jeune fille, agenouillée devant son prie-Dieu, versait d’abondantes larmes. Aussi, ne répondit-elle à la domestique qu’à travers la porte.
La pauvre enfant venait de passer par des émotions trop vives pour que leur trace pût s’effacer immédiatement. Elle eut beau inonder d’eau Iraîche sa figure et surtout ses paupières, il n’était pas besoin d’avoir des yeux bien clairvoyants pour découvrir qu’elle avait pleuré, lors-
qu’elle entra dans le pelit salon où l’attendaient M. et Mme de Geyersberg.
D’un rapide coup d’œil, Florian fit remarquer à sa mère les paupières rougies de Marguerite.
a C’est la joie de ton retour, grand enfant, murmura Mme de Geyersberg ; il est bien peu de femmes qui puissent supporter une émotion si vive sans verser quelques larmes. Va donc lui offrir la main. »
Florian, qui était tout troublé , courut au-devant de Marguerite et la conduisit auprès de Mme de Geyersberg.
Les mains des deux jeunes gens tremblaient.
Un vague pressentiment disait à Marguerite qu’il se préparait pour elle quelqae chose d’important. Aussi n’osait-elle regarder Florian ni même Mme de Geyersberg.
« Nous parlions de vous, chère enfant, dit la veuve en retenant affectueusement dans les siennes les deux mains de Marguerite. Je racontais h Florian qu’en son absence vous aviez été le bon ange de sa vieille mère, et qu’il avait bien des remercîments k vous faire.
— Que toutes les bénédictions du ciel descendent sur vous, Marguerite, ajouta Florian en prenant k son tour une des mains de Marguerite qu’il porta respectueusement k ses lèvres. Mon cœur est si rempli de reconnaissance, que je ne puis trouver de paroles pour vous exprimer mes remercîments du dévouement avec lequel vous avez veillé sur ma bonne mère.
— C’est moi qui vous dois de la reconnaissance k tous deux, reprit Marguerite vivement émue. Que serait devenue la pauvre orpheline si elle n’avait été recueillie, élevée par vous avec tant de générosité et d'affection? Comment pourrai-je jamais m’acquitter envers vous deux?
— Comment? s’écria Mme de Geyersberg ... — En épousant Florian, — fut-elle sur le point d’ajouter.
Mais elle se retint et se contenta de saisir entre les deux mains la tête de Marguerite qu’elle approcha de ses lèvres.
« Mon enfant, reprit-elle, il est en ton pouvoir de me récompenser au centuple du peu que j’ai fait pour toi. Je deviens vieille ... oui, vieille, répéta-t-elle, pour répondre au geste de dénégation de Marguerite.... et plus j’avancerai en âge, plus je sens que ta présence me sera nécessaire. Comme mon fils le disait tout à l’heure, un homme se doit à son pays, à son suzerain. Pendant plusieurs années encore, il peut faire de longues absences. Privée de toi et de lui, seule dans ce grand château que tu animais de ta jeunesse et de ta grâce, de ta présence enfin, il me ernble que je me sentirais si isolée, si triste, que je n’aurais plus la force de vivre.
Pour me prouver ton affection, Marguerite, je ne te demande qu’une chose, c’est de rester toujours avec moi, mon enfant bien-aimée.
— Oh ! de grand cœur! s’écria la jeune fille avec élan. Où donc serais-je aimée comme je le suis ici? Où trouverais-je une mère plus attentive et de plus nobles exemples!... O vous, sainte et noble amie de ma mère, vous qui l’avez si généreusement remplacée près de moi, à mon tour, moi aussi, je ne vous demande qu’une chose, c’est de me laisser vivre près de vous et entourer votre heureuse vieillesse de tous mes soins, de toute ma reconnaissance et de toute ma tendresse.
— Je crois que nous finirons par nous entendre, dit Mme de Geyersbergen souriant au milieu des larmes qui remplissaient ses yeux. Embrasse-moi, ma chère enfant, et que Dieu te récompense de ton affection. Nous reprendrons tout à l’heure cet entretien. Pour le moment, je te laisse avec Florian, qui a, je crois, à te faire part de quelque chose.
— Je vais vous accompagner, madame, dit vivement Marguerite en se levant.
— Non pas, ma mie. J’ai quelques lettres à écrire pour lesquelles vous ne me seriez d’aucune utilité. Puis, il ne serait pas aimable de laisser tout seul ce pauvre chevalier qui arrive de si loin et qui doit avoir tant de questions à vous adresser.... et peut-être aussi tant de choses à vous dire..., ajouta-t-elle en regardant Florian. Que Dieu veille sur vous, mes enfants! »
Elle embrassa encore Marguerite et sortit en faisant signe à Florian que le moment était venu.
Après son départ il y eut un moment de silence.
Quoiqu’elle pressentit vaguement ce que Florian avait à lui dire, Marguerite n’avait pu s’empêcher de laisser sa pensée retourner vers le comte Louis. Son corps restait auprès de Florian, mais son cœur et son esprit étaient bien loin du château de Geyersberg.
Quant à Florian, son silence provenait d’une émotion et d’une timidité dont rirait volontiers la jeunesse d’aujourd’hui.
Aussi, dût-on rire aux dépens de mon héros, suis-je forcé d’avouer que ce fut d’une voix émue et presque tremblante qu’il commença la conversation en remerciant de nouveau Marguerite des soins qu’elle avait prodigués à Mme de Geyersberg.
Marguerite, de son côté, était dans une de ces dispositions d’esprit où la sensibilité vivement surexcitée nous rend doublement impressionnable.
Aux premières paroles de Florian, des larmes jaillirent des yeux de la jeune fille.
* Ne me remerciez pas ainsi, Florian, murmura-t-elle en interrompant le chevalier ; je vous ai déjà dit que c’est moi qui devais de la reconnaissance à votre famille.
— Que vous êtes bonne de me parler ainsi, et que je suis heureux de vous voir dans de pareilles dispositions, reprit Florian. Dieu veuille que vous parliez toujours ainsi 1
— Toujours! reprit-elle avec énergie. Mon seul désir, mon seul rêve, c’est de passer mes jours dans ce château et de rendre à la vieillesse de ma noble protectrice les soins et d'affection dont elle a entouré mon enfance.
— Marguerite, dit Florian en enveloppant la jeune fille d’un regard attendri et passionné, comme vous l’a dit ma mère, vos rêves sont aussi les nôtres. Au moment où vous êtes entrée, Mme de Geyersberg et moi nous causions d’un moyen de les réaliser. Ce moyen, chère Marguerite, ne le devinez- vous pas?
— Non, murmura-t-elle avec un tremblement dans la voix, car les regards et l’accent de Florian ne lui révélaient que trop ce qui se passait dans le cœur du jeune homme.
— Il faut donc que je vous le dise, reprit le chevalier, puisque vous n’osez pas le lire dans mes yeux. Le vœu de ma mère, Marguerite, c’est de vous nommer sa fille, et mon vœu à moi, c'est de vous appeler ma femme bienaimée. »
Marguerite secoua la tête en se couvrant la figure de ses deux mains. Elle voulut parler, mais les larmes qui depuis quelques minutes jaillissaient du fond de son cœur, se firent jour et coulèrent bientôt entre ses doigts. Elle fit un mouvement pour se lever; Florian la retint avec une douce violence .
« Ne me quittez pas ainsi, lui dit-il. Puisque j’ai eu Je courage de vous parler de mon amour, laissez-moi tout vous dire. Voilà longtemps que je vous aime, Marguerite ; vous n’étiez encore qu’une enfant de quatorze ans que je vous aimais déià. Si je suis parti, c’est que je savais que
votre mère avait exprimé le désir que vous De prissiez aucun engagement avant vos dix-huit ans révolus et sans consulter votre père. En restant près de vous je n’aurais pas eu le courage de garder mon secret. Voilà pourquoi Marguerite, j’ai quitté et vous et ma mère.
« Maintenant, me voilà de retour. En vous revoyant, j’ai senti combien je vous aimais plus que jamais, que votre amour était tout pour moi, et je viens vous dire: Marguerite, chère Marguerite, voulez- vous m’accordez votre main?
— Hélas! Florian, murmura la jeune fille profondément émue, je ne puis
— Pourquoi cela ? demanda t-il. Ma mère se serait-elle trompée ! Aimeriez-vous quelqu’un ? Un autre....
— Non, non, interrompit-elle avec vivacité, je n’aime personne, personne que votre mère et vous.
— Eh bien ! alors , qui vous empêche de consentir à notre bonheur?
— Je ne puis.... Je ne veux pas me marier.
— Mais pourquoi? reprit le pauvre Florian.
— Qui sait d’où je viens? qui je suis? Que ne dirait-on pas de moi si l’on me voyait épouser l’héritier des nobles seigneurs de Geyersberg?
— Que nous importent les propos du monde? s’écria Florian, qui, sous l’influence des paroles de Mme de Geyersberg, supposa naturellement que le refus de Marguerite provenait d’un excès de délicatesse. Votre mère était une amie de la mienne.
— Mais mon père.... mon père, dont je n’ai pas même le droit de porter le nom?
— Qu’importe son nom, du moment où je vous donnerai le mien? Qu’importe votre famille du moment où vous en trouvez une qui vous chérit et dont vous faites déjà partie? Je comprends vos scrupules, chère Margue-
rite, mais il ne faut pas les pousser trop loin et faire le malheur de trois personnes.... de deux au moins.. . par un excès de délicatesse. Je vous en supplie de nouveau, Marguerite, accordez-moi votre main.
— Je ne suis pas digne de vous, murmura-t-elle.
— Enfant! reprit Florian qui était à cent lieues de se douter de la véritable signification de ces paroles, de quel prince, de quel roi ne seriez-vous pas digne? Je vous en conjure, Marguerite, ne me refusez pas. Quoique je vous aime de toutes les forces de mon âme, ce n’est pas encore tant pour moi que pour ma mère que je vous supplie. Que deviendrait-elle si vous nous quittiez?
— Je ne la quitterai jamais!
— Si vous épousez un autre que moi, cependant!
— Je ne me marierai jamais, je vous l'ai déjà dit. »
Il secoua la tète.
— Vous êtes trop belle et trop aimante, reprit-il, pour que Dieu vous permette de renoncer ainsi aux joies de l’épouse et de la mère. Non, Marguerite, un jour viendrait où, dans le fond de votre cœur, vous vous repentiriez d’avoir accepté un tel sacrifice. Puisque vous n’aimez personne, puisque ma mère s’est trompée en vous supposant pour moi une préférence qui la rendait si heureuse, tâchez du moins de m’aimer un peu à cause d’elle.
Florian parlait d’une voix contenue dont les sourdes vibrations trahissaient une tendresse profonde.
Tous les nobles sentiments qui remplissaient son cœur semblaient en ce moment rayonner sur sa physionomie, briller dans ses yeux et vibrer dans ses paroles.
Dans la situation d’esprit de Marguerite, la pensée de se dévouer pour le bonheur de ses deux bienfaiteurs ne pouvait manquer de séduire l’âme tendre et impressionnable de la jeune fille .
Elle leva sur Florian les yeux qu’elle avait toujours tenus baissés jusque-là, et le regard inspiré du capitaine sembla comme un trait de feu réchauffer et ranimer le cœur de Mlle d’Edelsheim.
Elle fit un mouvement vers Florian.
« Eh bien oui! » murmura la jeune fille, cédant à l’élan irréfléchi qui la portait à se sacrifier pour sa bienfaitrice.
Florian poussa un cri de joie et saisit la main de Marguerite qu’il pressa sur ses lèvres.
« Soyez bénie, s’écria-t-il. soyez bénie pour le bonheur que vous me donnez, et surtout pour celui que vous allez donner à ma pauvre mère.
— Maintenant, adieu, » dit Marguerite en se levant ; car, par un de ces inexplicables mystères du cœur humain, elle regrettait déjà la parole qu’elle venait de prononcer et' ne se sentait plus la force de supporter les remercîments de Florian.
— Restez ! s’écria-t-il, restez, Marguerite, je vais trouver ma mère et lui dire.... »
Il fut interrompu par un page qui arrivait tout effaré et qui annonça qu’un courrier de l’empereur demandait à parler à la noble dame Marguerite d’Edelsheim.
— A moi? fit Marguerite au comble de la sur- * prise.
— Oui, madame.
— C’est impossible. Un message de l’empereur pour moi ?... ce doit être quelque erreur.
— Je ne pense pas, répondit le page. Le messager a bien nettement prononcé le nom de Mme d’Edelsheim.
— Faites entrer cet homme, dit Florian, » aussi vivement intrigué que Marguerite.
Le page sortit et revint bientôt après avec le courrier.
Ce dernier portait, en effet, les couleurs de l'empereur et le costume habituel des messagers de. la cour impériale.
C’était un homme de taille haute et bien prise, et d’une tournure singulièrement élégante. Quand il ôta l'espèce de cape qui lui couvrait la tête, Marguerite faillit pousser un cri de surprise.
Le prétendu messager n’était autre que le comte Louis.
L’effort que Marguerite fut obligée de faire sur ellemême pour se contenir fut si violent qu’elle rougit et pâlit plusieurs fois dans l’espace de quelques secondes.
Heureusement pour elle, Florian avait les yeux fixés sur le nouveau venu, de sorte qu’il ne remarqua point le trouble de la jeune fille.
— Est-il vrai, demanda Florian, que vous soyez porteur, pour cette noble dame, que Dieu protège!... d’un message de notre gracieux empereur ?
— En effet, monseigneur, répondit Iiouis, mais je ne dois lui délivrer mon message que lorsque je serai seul avec elle. »
Marguerite, interdite, fit un mouvement comme pour protester contre cette exigence, mais Florian se leva aussitôt.
« Que les ordres de Sa Gracieuse Majesté soient accomplis, dit le chevalier. Que Dieu vous garde, Marguerite, je vais retrouver ma mère, car j’ai hâte de jouir de son bonheur. »
YII
« Quelle audace et quelle folie, monsieur le comte! s’écria Marguerite , dès que Florian eut refermé la porte.
— Pardonnez-moi, madame, dit le comte d’une voix suppliante. Depuis l’autre jour je cherchais vainement le moyen de vous revoir et de me justifier.
— Toute justification serait inutile, messire.... interrompit vivement Marguerite.
— Ce matin, continua Louis, j’errais au tour du château. Je savais que demain vous entriez dans votre dix-huitième année et que votre sort allait peut-être se décider pour toujours. Vous étiez partie du Soleil-d’Or, irritée contre moi et me croyant coupable.
« Enfin, j’étais fou, désespéré, et j’avais juré de vous voir aujourd’hui, dût-il m’en coûter la vie.
« J’ai rencontré un messager de l’empereur qui m’a demandé le chemin du château de Geyersberg. Une idée a surgi dans ma tête en feu. J’ai fait causer le courrier : il m’a dit qu’il venait annoncer l'arrivée d’un gentilhomme de la maison de l’empereur qui apportait une lettre de Sa Majesté.
— Une lettre de l’empereur pour moi ! s’écria Marguerite au comble de la surprise.
— Cet homme ne savait pas au juste si la lettre était pour vous ou pour Mme de Geyersberg. Je lui ai donné
tout l’or que je possédais en échange de son costume que j’ai promis de lui rendre ce soir.
— Mais cette substitution ne tardera pas être connue, monsieur le comte. Que va-t-on supposer? Comment expliquer et ce changement de courrier et votre présence ici, et le message verbal dont vous avez prétendu que vons étiez changé pour moi.
— Hélas! interrompit le comte, je me suis bien dit tout cela; mais, je vous le répète, j’étais désespéré, fou de douleuret d’angoisse. Je suis bien malheureux, Marguerite, si malheureux que vingt fois j’ai eu envie de me passer mon épée au travers du corps. »
Il dit cela sans emphase, mais avec un accent sur la sincérité duquel il n’y avait pas h se méprendre. Sa belle figure, pâle et décomposée, révélait d’ailleurs de cruels chagrins. Des larmes brillaient dans ses yeux.. Enfin, il avait l’air si triste et si repentant que Marguerite sentit s’évanouir toute sa colère et s’affaiblir les doutes qu’elle avait conçus.
« Ce n’est pas vous seul que vous exposez en ce moment, murmura-t-elle, mais moi, que vous risquez de compromettre.
— Vous avez raison, dit-il tristement ; si pourtant vous m’aviez encore aimé comme autrefois, cette considération ne vous eût pas empêchée d’avoir une douce parole, un mot de pitié pour celui qui vous aime plus que sa vie, plus que....
— Plus que Zilda Marianni peut-être, interrompit Marguerite, incapable de se contenir plus longtemps.
— Oh! de grâce, ne prononcez pas ce nom! s’écria le comte. Présente ou absente, cette femme a été mon mauvais génie.
— Vous l’avez aimée, pourtant.
— Sur mon honneur de gentilhomme, devant Dieu qui m’entend et dont la main est en ce moment suspendue sur ma tête, je vous jure que je n’ai jamais éprouvé pour elle l’amour que je ressens pour vous. Son nom ne me rappelle que de cruels souvenirs. Je lui dois tous mes malheurs, je lui devrai la mort si vous ne me pardonnez pas, car je sens que je n’aurai plus le courage de vivre pour vous voir dans les bras d’un autre.
« Marguerite, sur ma mère, sur mon salut éternel, je n’aime que toi.... Yeux-tu être mon bon génie, mon ange sauveur? veux-tu m’aimer encore ? »
La pauvre enfant voulut répondre, mais les larmes lui coupèrent la parole. Elle se couvrit la ligure de ses deux mains. Louis les écarta doucement. Elle détourna la tête, mais déjà son regard l’avait trahie.
« Marguerite, au nom du ciel, m’aimez-vous encore ? » répéta le comte, avec cette irrésistible puissance de l’amour qui se sent partagé.
Les lèvres de Marguerite s’agitèrent faiblement. Leur imperceptible mouvement trahit sans doute la réponse de son cœur; car le comte, étouffant un cri de joie et de reconnaissance, saisit la main de Marguerite et la couvrit de baisers brûlants qui firent tressaillir tout le corps de la jeune fille.
La pauvre Marguerite avait si bien employé toute son énergie pour retenir le pardon que son cœur avait prononcé depuis longtemps, qu'il ne lui restait plus de forces pour cacher son amour et sa joie.
Durant quelques minutes elle oublia le monde entier pour s’enivrer de la douce harmonie que faisait vibrer à son oreille la voix si chère de celui qu’elle aimait. Bientôt pourtant une question de Louis vint rappeler à la jeune fille le souvenir de son entretien avec Florian.
Comme tous les amoureux qui deviennent d’autant plus exigeants qu’on leur accorde davantage, le comte, maintenant certain de son pardon, suppliait Marguerite de jurer qu’elle n’épouserait que lui.
« Mon Dieu! mon Dieu! qu’ai-je fait? s’écria la jeune fille en se couvrant la figure de ses mains.
— Qu’est-ce donc ? demanda Louis. Pourquoi ce désespoir?... Marguerite, chère Marguerite, vous me faites mourir d’inquiétude. Quelque nouvel obstacle se dresserait-il entre nous?
— Oui, murmura-t-elle, un obstacle insurmontable.
— Insurmontable, dites-vous ! s’écria-t-il avec énergie. Quel qu’il soit, je me sens la force de le briser.
— Hélas! murmura-t-elle avec découragement, c’est moi seule qui ai élevé cet obstacle, et la force ne peut rien contre lui. »
Avec une noble franchise, elle raconta au jeune chevalier tout ce qui s’était passé entre elle et Florian.
« Maintenant ma parole est donuée, continua-t-elle; ma bienfaitrice et son fils comptent sur moi.
— Ce n’est pas engageant, interrompit vivement le comte. Vos paroles ne sont qu’une espérance. »
Elle secoua doucement la tête.
« Ne cherchons pas de subterfuge indigne de nous, dit-elle. Peut-être en parlant ainsi d’abord n’avais-je pas la volonté bien arrêtée d’engager ma parole aussi formellement; mâis Florian a dû supposer que je consentais à notre union, et quand j’y réfléchis, je sens que tout autre que lui eût interprété de même mes imprudentes paroles.
— Eh bien ! dit le comte, il n’y a qu’une chose à faire en ce cas. Quoique Florian soit mon rival, je me plais k reconnaître qu’il s’est acquis partout une réputation de
bravoure et de générosité à nulle autre pareille. Allez le trouver, chère Marguerite, dites-lui la vérité.
— Je n’oserai jamais.
— Il le faut cependant, ma bien-aimée. Si vous croyez véritablement avoir donné votre parole, demandez à Florian qu’il vous la rende. Si tout ce qu’on m’a dit de lui est vrai, il a trop de noblesse et de délicatesse pour vouloir garder la main d’une femme dont le cœur appartient à un autre.
— Florian me demanderait quel est celui que je lui préfère, où je l’ai vu. Que lui répondrais-je? »
Un sombre nuage passa sur le front du comte.
« Vous avez raison, murmura-t-il; comment faire ? Eh bien ! Marguerite, dites-lui que vous ne pouvez encore révéler mon nom. »
La jeune fille soupira.
« Hélas! reprit Louis avec tristesse, ce mystère vous afflige, vous inquiète, Marguerite ; je ne le comprends que trop. Bientôt, je l’espère, il cessera. D’ici là, je vous en conjure, mon ange bien-aimé, ne doutez pas de moi, et surtout ne doutez pas de mon amour. Autour de nous le ciel est orageux, mais, en nous appuyant l’un sur l’autre, ' nous finirons par dominer l’adversité et ramener les beaux jours. Vous parlerez à Florian, n’est-ce pas, Marguerite? »
Comme il achevait ces paroles, on entendit le bruit sourd et prolongé produit par la chute du pont-levis. Bientôt des pas résonnèrent sur le sol caillouteux de la cour extérieure.
« L’envoyé de l’empereur ! s’écria Louis qui se leva brusquement. Il est arrivé plus tôt que je ne croyais.
— Fuyez bien vite, dit Marguerite, pâle de saisissement.
Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, mon Dieu ! Si l’on vous surprenait ici.
— Ne craignez rien, ma bien-aimée, fit le comte. »
Avant de s’éloigner, il fit un mouvement pour serrer la jeune fille sur son cœur, mais elle lui échappa.
« Adieu donc, murmura -t-il d’une voix si triste qu’elle regretta presque son refus. Songez que ma vie est suspendue à vos lèvres, et que vous pouvez à votre gré m’ouvrir l’enfer ou le paradis. »
Par un mouvement instinctif plus fort que sa volonté, Marguerite lui tendit la main.
Il la pressa sur ses lèvres, et cette fois encore il attira doucement vers lui la jeune fille palpitante et la serra sur son cœur par un élan passionné.
Au même instant on entendit marcher dans le corridor. C’était un page qui venait annoncer à Marguerite l’arrivée d’un envoyé de l’empereur porteur d’un message pour elle.
Le comte s’inclina respectueusement devant la jeune fille, et leurs regards se dirent un dernier adieu. Louis sortit aussitôt. Malgré le danger imminent qui planait en ce moment au-dessus de sa tête, le comte se préoccupait moins encore de sa propre sûreté que du motif qui amenait à Geyersberg un envoyé de l’empereur.
Marguerite trouva Mme de Geyersberg et son fils dans le grand salon du château, que des domestiques achevaient précipitamment de disposer pour la réception de l’envoyé impérial.
Ce dernier, qui était accompagné d’une escorte nombreuse, fit bientôt son entrée.
Le message de l’empereur devait avoir une certaine importance, à en juger du moins par le choix de l’envoyé impérial. Celui-ci n’était autre que le sénéchal comte George de Mansburg qui, malgré sa jeunesse, passait pour être très en faveur auprès de l’empereur Maximilien.
On voit que le petit page du baron de Rittmarck avait fait son chemin. Comment avait-il marché si vite, voilà ce que Dieu seul aurait pu dire. Peut-être le diable le savait-il mieux.
Quoiqu’il en soit, Georg avait monté d’échelon en échelon et de maître en maître jusqu’à l’empereur. Ce dernier connaissait trop bien les hommes pour éprouver à l’égard du comte de Mansburg la confiance et l’affection que bien des gens lui supposaient. Mais Georg avait su se rendre utile par une foule de services. L’empereur, qui savait sa finesse et sa discrétion, l’employait volontiers dans certaines missions qui exigeaient surtout du tact et du secret.
Lorsqu'on eut satisfait de part et d'autre à toutes les lois de l’étiquette, le sénéchal remit solennellement les deux grandes lettres scellées du sceau impérial, qu’un page agenouillé près de lui portait sur une pièce d’orfèvrerie richement ciselée.
Il donna une de ces lettres à Mme de Geyersberg, l’autre à Marguerite.
Toutes deux rompirent le cachet d’une main agitée.
Voici ce que contenait la lettre destinée à Marguerite, écrite tout entière de la main de l’empereur, ainsi que la jeune fille s’en convainquit dès les premiers mots en retournant le papier pour regarder la signature.
«■ Chère fille bien aimée,
«Vous souvient-il encore d’un étranger qui, l’autre jour, à l'auberge du Soleil-d’Or, vous jura qu’il vous ferait connaître votre père? Cet étranger, ce prétendu marchand, c'était moi, Marguerite. Je m’étais promis d’aller vous voir le jour de votre naissance et de vous proclamer ma fille en vous serrant sur mon cœur. Malheureusement, quand le sort de plusieurs millions de chrétiens repose sur la tête d’un homme, il ne peut pas toujours consulter les désirs de son cœur.
« Bientôt, je l’espère, je pourrai aller vous trouver et me dédommager, en vous embrassant, de tout le temps passé sans vous voir et sans même connaître votre existence.
« Je suis votre père, Marguerite; la baronne Edwige de Rittmark était votre mère. Elle m’a aimé sans connaître ni mon nom ni mon rang; de mon côté, je vous le jure, Marguerite, je l’ai aimée autant qu’un homme peut aimer en ce monde.
« Soü doux souvenir aurait sulli pour vous rendre chère
à mon cœur; mais, depuis le jour où j’ai vu combien vous ressembliez à votre mère par votre indulgence et votre bonté, j’ai compris que je vous aimerais doublement et pour Edwige et pour vous.
« Mme de Geyersberg vous mettra plus complètement au courant de tout ce qui se rapporte à votre naissance, ainsi qu’à la mort de votre pauvre mère ; elle vous dira aussi que si je ne me suis pas plus tôt occupé de vous, c’est que j’ignorais votre existence. Je ne l’ai apprise que par la lettre d’Edwige, que Mme de Geyersberg m’a envoyée l’autre jour.
« Ainsi que vous le ven ez par les lettres que vous remettra Mme de Geyersberg, votre mère a voulu que la vérité ne vous fût révélée que lorsque vous seriez en âge de distinguer le bien du mal et de vous diriger vous-même dans la vie.
« Par une fatale destinée, mon amour n’a causé que du chagrin à votre pauvre mère ; les remords empoisonnent jusqu’aux trop courts instants de joie qu’elle goûtait près de moi.
« Dieu m’est témoin que mon plus cher désir est de réunir sur votre tête sa part de bonheur et la vôtre..
« La miséricorde du ciel vous a protégée, Marguerite, en vous mettant auprès d’une noble et sainte femme, qui a eu pour vous tous les soins, toute l’affection d’une mère.
« Non contente d’avoir adopté la pauvre petite orpheline dont elle était loin de soupçonner l’illustre naissance, Mme de Geyersberg est disposée à faire plus encore : elle veut que vous deveniez complètement sa fille en épousant le chevalier de Geyersberg, le plus brave et le plus estimé de nos jeunes capitaines.
« J’ai accepté pour vous l’autre jour cette alliance, qui
a le double avantage de vous donner pour époux le plus vaillant de nos guerriers, pour mère la plus noble et la plus dévouée des femmes. Ce mariage vous permettra en outre, d’acquitter la dette de reconnaissance que votre mère et moi nous avons contractée envers la famille de Geyersberg.
« Aujourd’hui même on vient de juger un procès d’où dépendait la fortune de cette noble famille. Les ennemis de Mme de Geyersberg l’ont emporté.
« Dans quelques jours il leur aurait fallu vendre jusqu’à leur château peut-être, si Dieu ne vous avait placée près d’eux comme un ange sauveur.
« Il ne convient pas que la fille de l’empereur Max milien entre comme une pauvresse dans la maison de son époux.
« Le sénéchal comte de Mansburg va, dès aujourd’hui, proclamer que vous êtes ma fille, et publier le décret impérial qui vous donne le titre de comtesse, avec le droit de le faire partager à votre époux.
« Le sénéchal vous remettra aussi un coffret contenant les titres des châteaux de Rittmarck et de Weinsberg, que j’ai rachetés pour vous, ainsi qu’un bon de dix mille ducats sur le juif Eliezer, de Francfort. Grâce à cet argent, M. et Mme de Geyersberg pourront racheter leur château, et la petite orpheline qu’ils avaient si généreusement accueillie jouira d’un des plus grands bonheurs de ce monde, celui de récompenser ses bienfaiteurs.
« Malgré cela, ma fille chérie, je ne me regarderai comme quitte ni envers toi ni envers ta mère, et l’avenir te prouvera toute la profondeur de mon affection. Florian est jeune, intelligent, brave et loyal. Une fois uni à la fille de l’empereur, une brillante destinée s’ouvrira devant lui. Gomme fortune et comme gloire, son nom reprendra
bientôt son antique splendeur. Tu peux le lui annoncer de ma part, chère enfant.
« En échange de tout cela, Marguerite, je ne te demande que deux choses : la première , c’est que ton mariage ait lieu dans la chapelle de Diesheim, où j'ai vu ta mère pour la première fois ; la seconde, c’est qu’en sortant de l’église tu ailles avec ton époux t’agenouiller sur la tombe de ta mère, dans le cimetière de la petite chapelle, et qu’au nom de ton bonheur et de ton amour, tu pries ma pauvre" Edwige de me pardonner tous les tourments qu’elle a éprouvés à cause de moi,
« D’ici à quelques jours, je l’espère, je pourrai tenir la promesse que je t’avais faite de te mettre à même d’embrasser ton père. Jusque-là, mon enfant, que Dieu veille sur toi ! »
La lecture de cette lettre avait tellement absorbé toutes les facultés de Marguerite, qu’un moment elle en oublia presque complètement ce qui se passait autour d’elle. Lorsqu’en relevant les yeux, elle aperçut le comte de Mansburg avec son brillant cortège, les pages, les gentilshommes et tout ce monde inconnu, il lui sembla qu’elle continuait un rêve commencé durant son sommeil.
Au milieu de toutes les pensées qui tourbillonnaient dans le cerveau de Marguerite, deux seulement se dessinaient bien clairement : c’est qu’elle était la fille de l’empereur Maximilien, et que maintenant elle ne pouvait plus refuser la main de Florian sans paraître coupable de la . plus lâche ingratitude.
Se méprenant sur les motifs d’une tristesse qu’elle attribuait à l’impression produite sur Marguerite par la lecture des malheurs de sa mère, Mme de Geyersberg s’approcha de Mlled’Édelsheim et la pressa sur son cœur.
« Voire mère a bien souffert, Marguerite, lui dit-elle tout bas ; mais votre bonheur, qu’elle voit de là-haut, lui sera une douce compensation de ses chragrins.
— Que le ciel vous entende ! murmura la jeune fille. Vous savez sans doute Ce que contient ce papier, madame? aujouta-t-elle en tendant la lettre de l’empereur à Mme de Geyersberg.
— Sa Majesté a daigné m’envoyer la copie de cette lettre. Béni soit le jour où tu es entrée dans ce château, Marguerite. On dirait vraiment que j’avais le pressentiment que tu serais notre bon ange. Si tu savais combien je suis heureuse de songer que c’est à toi, à toi seule, que je devrai et le salut de notre maison et le bonheur de mon fils. Bonne et chère Marguerite, comme ton père avait bien jugé de ton cœur en t’écrivant qu’il mettait à ta disposition un des plus grands bonheurs de ce monde, celui de faire des heureux. Regarde-moi, Marguerite, regarde ce pauvre Florian qui, tout en causant avec le sénéchal, ne quitte pas des yeux sa belle fiancée, et jouis du bonheur qui est ton ouvrage. »
Des larmes de joie remplissaient les yeux de Mme de Geyersberg tandis qu’elle parlait ainsi. La pauvre femme avait eu bien des chagrins dans sa vie, mais elle se trouvait complètement dédommagée de tout ce qu’elle avait souffert en voyant le ciel exaucer tout d’un coup les désirs les plus chers de son cœur.
Unir son fils à la femme qu’il aimait, conserver à jamais la douce et fidèle compagnie de sa fille adoptive, et voir en même temps la splendeur de son antique maison sur le point de renaître : il y avait vraiment là de quoi bouleverser une femme même moins impressionnable que la mère de Florian.
Marguerite s’était promis de tout dire à Mme de Geyers-
berg, mais, en présence de cette joie si profonde et si touchante, le courage lui manqua.
« Ce serait la tuer, se dit-elle. La noble femme n’a pas un instant douté de moi... Maintenant que, riche et de haute naissance, je tiens dans ma main le bonheur de celle qui m’a servi de mère, que penserait-elle si je refusais la main de son fils, que tout à l’heure encore, quand je me croyais pauvre et obscure, j’ai semblé accepter. Ni elle ni Florian ne me feraient aucun reproche, mais quelle expression de mépris et de douleur ne lirais- je pas sur leurs loyales physionomies ! Et mon père lui-même que penserait-il de moi?...
Je dirai tout au comte Louis... Il a l’âme haute et noble... Il comprendra que je ne pouvais agir autrement... Il verra bien, d’ailleurs, que je suis aussi malheureuse que lui. Il me pardonnera. Je ne survivrai pas longtemps à cette union, je l’espère. Il verra bien alors si je l’aimais.
Persuadée que Marguerite aimait Florian, Mme de Geyersberg aurait cru faire une mortelle injure à sa fille adoptive en la supposant capable de briser par ambition l’union qu’elle avait volontairement acceptée quelques minutes auparavant.
Aussi confiant dans la loyauté de Marguerite, mais moins certain de l’amour de la jeune fille, Florian s’approcha de Mlle d’Edelsheim et lui dit à demi-voix :
« Il vient de se faire un grand changement dans votre existence, Marguerite. Un pauvre chevalier comme moi est maintenant un bien triste parti pour la fille de notre auguste empereur. Si tout ce que vous venez d’apprendre modifiait en quoi que ce soit vos résolutions ou vous faisait regretter votre engagement envers moi , croyez bien , Marguerite , que je suis tout prêt h vous rendre votre
parole et que je ne vous en voudrais nullement de la reprendre. »
Il était aisé de lire sur la physionomie et dans l’accent de Florian qu’il parlait ainsi pour accomplir un devoir, mais qu’au fond du cœur, il craignait d’offenser Marguerite en ayant l’air de supposer un seul instant qu’elle pût avoir changé d’avis.
Quant h Mme de Geyersberg, elle fit un signe de tête à son fils comme pour le remercier d’avoir noblement parlé, et porta ensuite sur Marguerite un regard heureux et confiant qui fit évanouir les dernières hésitations de la jeune fille.
« Voici ma réponse, chevalier, » murmura Marguerite, entendant à Florian une main trenblante qu’il couvrit de baisers.
Mme de Geyersberg s’empara de l’autre main de la jeune fille et la serra contre son cœur avec une énergie qui trahissait toute la joie de la pauvre veuve.
Assis dans le grand fauteuil qu’on avait préparé pour lui, l’envoyé impérial ne pouvait entendre la conversation de Mme de Geyersberg et des deux jeunes gens. En revanche, ses petits yeux noirs au regard faux et rusé ne quittaient point la physionomie des trois interlocuteurs.
Quand il vit Florian et sa mère saisir chacun une des mains de Marguerite, il supposa sans doute que le but de l’entretien était atteint, car il se leva et s’apppocha de Marguerite.
« Madame, lui dit-il en s’inclinant respectueusement devant elle, la volonté de mon auguste souverain, Sa Majesté l’Empereur, est que je lise à haute voix, devant tous les habitants du château et des environs qu’on pourra réunir, les décrets impériaux qui vous reconnaissent pour
sa fille et vous confèrent le titre de comtesse, ainsi que les droits de propriété des châteaux de Rittmarck et de Weinsberg. Si Mme la comtesse et Mme de Geyersberg veulent bien le permettre, je vais procéder immédiatement à l’accomplissement de ces formalités. »
On ouvrit les portes : en moi ns de deux minutes la salle du château fut remplie de curieux, et le sénéchal lut les décrets impériaux; cette lecture dura près d’une heure et demie.
En terminant, et conformément aux instructions que lui avait données Maximilien, le comte de Mansburg annonça, le mariage de la comtesse d’Edelsheim avec le chevalier Florian, et il ajouta quelques mots pour exprimer la haute estime que Sa Majesté portait à la noble famille de Geyersberg.
Au ipilieu des cris de joie que souleva cette allocution, un cri de douleur et de désespoir protesta seul contre la satisfaction universelle.
Obéissant à cette affinité mystérieuse que la haine exerce quelquefois presque autant que l’amour, les regards de Marguerite et du sénéchal vinrent se fixer en même temps sur un homme qui sortait de la foule et se dirigeait vers la porte avec l’aveugle impétuosité d’un sanglier chargeant une meute.
Bien qu’une sorte de capuchon de drap lui cachât la figure et que son costume n’eût rien de saillant, Marguerite avait vu ou plutôt deviné le comte Louis. Quant au sénéchal, lui aussi avait sans doute reconnu son ennemi, car il fronça les sourcils et fit précipitamment signe à son écuyer de venir lui parler.
D lui dit k la hâte quelques mots et lui désigna la porte par laquelle l’inconnu venait de sortir. L’écuyer s’inclina et sortit d’un pas rapide.
Quelques minutes plus tard, son écuyer rentra dans l’appartement et s’approcha de M. de Mansburg.
< Eh bien? demanda le comte.
— Monseigneur, je crois que l’homme a quitté le château. Il est sorti par la grande porte qui donne sur la route de Heilbronn.
— Comment était-il habillé?
— On n’a pas fait attention. Il paraît pourtant que son costume était celui d’un homme d’armes.
— As-tu entendu parler de Fabien?»
(Fabien était le courrier qui précédait le sénéchal et qui avait changé de costume avec le comte Louis, ainsi que nous l’avons vu plus haut.)
«Il est arrivé, monseigneur.
— Que t’a-t-il dit?
Il m’a dit qu’il avait été attaqué par des voleurs et
dépouillé de son cheval et même de ses habits; mais j’étais trop pressé de revenir auprès de monseigneur pour avoir le temps de le questionner davantage.
— Il faut à tout prix qu’on retrouve l’homme que je t’ai signalé. Mets en campagne tous les gens dont tu pourras disposer. Quant à Fabien, tu me l’enverras dans ma chambre. Je ne crois nullement à cette histoire de voleurs et je le forcerai bien à m’avouer la vérité. »
Le troisième jour, au lever du soleil, le sénéchal et son escorte quittèrent le château de Geyersberg.
«Enfin, s’écria Florian lorsque le dernier cheval eut franchi le pont-levis, nous allons donc être seuls! »
La jeune fille était loin de partager la joie du chevalier. Elle songeait avec angoisse que maintenant il lui faudrait dissimuler ce qui se passait dans son cœur, écouter les tendres propos de Florian, les affectueuses paroles de Mme
de Geyersberg, et sourire à tous leurs rêves d’avenir et de bonheur.
Par une délicatesse charmante, et dont Marguerite ne pouvait s’empêcher de lui savoir gré, Florian se contentait d'entourer la jeune fille d’une muette adoration, et ses yeux seuls parlaient de son amour.
Il fut décidé que les fiançailles auraient lieu le jeudi suivant. On était alors au lundi.
Marguerite passa dans les larmes la nuit du mercredi au jeudi, demandant à Dieu qu’il lui donnât la force de persévérer dans son noble dévouement.
Lorsqu’elle descendit pour le déjeuner, Florian fut frappé de l’altération de sa figure.
Profilant d’un moment où sa mère s’était éloignée, il vint s’agenouiller devant Marguerite et lui prit tendrement la main.
«Marguerite, lui dit-il, malgré l’assurance que vous m’avez donnée l’autre jour que vos sentiments n’avaient pas changé à mon égard, je suis inquiet. Vous êtes triste, vous souffrez et vous me cachez le motif de cette tristesse et de cette souffrance. N’avez-vous donc pas confiance en moi? Si, dans ce qui attriste, il y a quelque chose qui me touche, est-ce une raison pour m’en faire un mystère? Je sais bien mal exprimer mon amour, Marguerite, mais, croyez- moi , cet amour est digne de vous. Je vous aime assez pour être heureux de votre bonheur, dussé-je le payer du malheur de toute ma vie.
— Je vous crois, Florian, murmura la jeune fille en pressant involontairement la main du chevalier.
* Vous êtes bon et je vous aime, Florian, répondit Marguerite avec une profonde émotion.... Je vous aime comme un frère, ajouta-t-elle à part; mais Florian n’entendit que la première phrase, qui le transporta de joie. »
Rassuré par les paroles de la jeune fille, il allait enfin découvrir tous les trésors d’amour que renfermait son cœur, et Marguerite se préparait à subir une des plus cruelles épreuves qu’elle eût eu à supporter, lorsqu’un domestique vint annoncer au chevalier qu’un étranger demandait à lui parler.
« Quel est son nom? demanda Florian avec impatience.
— Il n’a pas voulu le dire.
— Qu’il revienne, alors. En ce moment je pe suis pas libre.
— Il m’a recommandé de remettre ceci à monsieur le chevalier. »
Le domestique tendait en même temps à Florian une bague en or sur laquelle étaient gravés ces trois mots : Au premier appel.
Florian tressaillit et devint excessivement pâle.
«Qu’est-ce donc? demanda Marguerite; une mauvaise nouvelle, Florian ?
— Non, murmura-t-il d’une voix étouffée, non... C’est un ami sur l’arrivée duquel je ne comptais pas... Il faut que j’aille lui parler... A bientôt, Marguerite... Priez pour moi... »
Il porta la main de la jeune fille à ses lèvres et s’éloigna avec le domestique.
La personne qui attendait Florian était un homme d’une trentaine d’années qui semblait avoir quarante ans et
même plus, tant sa figure était sillonnée de rides profondes, et creusée par la fatigue et les ravages de la maladie. Sa haute taille se courbait déjà comme celle d’un vieillard. Un cercle bristré entourait ses yeux, qui brillaient d’un éclat extraordinaire dû évidemment à la fièvre qui dévorait le corps et le cerveau de l’inconnu.
Son front, naturellement haut et large, le paraissait d’autant plus qu’il se dégarnissait déjà de ses cheveux. La bouche, un peu grande, avait une singulière expression de sarcasme et d’énergie.
Une sorte de tremblement convulsif agitait par moments sa main nerveuse et amaigrie, qui se contractait alors comme si elle maniait une plume ou se crispait sur la poignée d’une épée.
Quoiqu’il portât le costume des nobles de l’époque, il avait, au lieu de bottines, de gros souliers usés et souillés de boue, qui révélaient une longue marche à travers de mauvais chemins.
Cet homme paraissait du reste accablé de fatigue.
Ses bras retombaient inertes le long de son corps affaissé dans le fauteuil. Sa tête se penchait sur le dossier dans une attitude qui dénotait la faiblesse et l’épuisement.
En voyant entrer Florian, l’inconnu se leva néanmoins sans hésitation et s’avança vers le jeune homme d’un pas ferme et rapide.
«Florian, murmura-t-il, me reconnaissez-vous?
— Soyez le bienvenu en ce château, Ulric de Hutten, mon noble maître ! s’écria le chevalier en serrant la main de son hôte avec un mélange d’affection et de respect.
— Je te remercie de ton souhait, répondit Ulric, mais les hôtes tels que moi sont rarement les bienvenus, car ils n’apportent le plus souvent avec eux que le chagrin et les larmes.
— Dans les châteaux peut-être, dit Florian, mais dans les chaumières ils essuient plus de larmes qu’ils n’en font répandre.
— Florian, interrompit Ulrie, mes moments sont comptés, et, même à l’ami le plus cher, je ne puis sacrifier une heure. Le moment est venu. Es -tu prêt à me suivre?
— Dans quelques jours, Ulric, répondit le chevalier.
— Regarde cette bague et rappelle-toi ton devoir et ton serment, dit Ulric : Au premier appel.
— Aujourd’hui même on doit célébrer mes fiançailles...
— Avec la fille de l’empereur, interrompit Ulric. Je le sais, et voilà pourquoi je suis venu ce matin. Ce mariage ne peut avoir lieu, Florian.
— Pourquoi?
— Les yeux d’une femme t’auraient-ils déjà fait oublier et la grandeur et la sainteté de la cause que tu as juré de soutenir? Ecoute-moi, Florian : Quand je te fis comprendre, il y a deux ans, quel était le sort des paysans de notre contrée, des chrétiens qu’on traite comme des bêtes de somme, sous prétexte qu’ils portent le nom de serfs et de vassaux, ton noble cœur gémit de leurs souffrances.
« A la vue de ces horreurs, ton cœur se souleva. Tu juras devant Dieu de consacrer ta fortune et ta vie à la cause des malheureux opprimés. Tu juras d’abandonner tout ce que tu avais de plus cher au monde, de renoncer à tes titres, à ton nom, à ta famille pour te consacrer tout entier à la sainte cause delà liberté et de l’unité de l’Allemagne. Estce vrai ?
— C’est vrai, murmura Florian ; et quoiqu’il m’en coûte pour rester fidèle à ce serment, je suis prêt à le tenir. Je ne vous demande que quelques jours, quelques heures, même.... Si vous saviez comme Marguerite est belle et combien je l’aime !
— Eh bien, si tu l’aimes, c’est aujourd’hui, c’est à l'instant que tu dois la quitter, car tu n’as pas le droit d’enchaîner sa destinée à la tienne. Oublies-tu donc l’existence qui nous attend, Florian? Je t’en ai loyalement prévenu, cependant. Tu sais quelle est ma vie depuis quelque temps, vie de fatigues, de luttes, de privations et de déceptions continuelles; telle sera probablement la tienne, mon ami.
« Qui dit apôtre dit martyr.
« Délivrer des chrétiens de la servitude, c’est une œuvre divine, et c’est dans le ciel seulement qu’on doit en obtenir la récompense. Mais ici-bas, hélas! c’est peut-être des paysans mêmes pour qui nous nous dévouons, que nous viendront les coups les plus cruels.
— Tu as raison, interrompit Florian, tu as raison, Ulric. Merci jde m’avoir rappelé mon devoir; je suis prêt à te suivre. Je ne te demande que le temps de prendre congé de ma mère et de Marguerite.
— Pourquoi les revoir?.,. Pour t’attendrir, pour exciter leurs alarmes par la vue de ta douleur, pour t’exposer à des supplications qui briseraient leur cœur et le tien... Partons tout de suite.
— Laisse -moi écrire à ma mère.
— Soit, mai6 quelques lignes seulement.»
Florian se pressa le front entre les deux mains comme pour comprimer les pensées qui bouillonnaient dans son cerveau, et se mit à écrire. Il avait presque achevé sa lettre lorsque Mme de Geyersberg, trompée par le silence qui régnait dans l’appartement et croyant probablement qu’il n’y avait personne, entra tout à coup dans le salon.
Son premier regard fut pour Florian, dont elle remarqua aussitôt la figure décomposée ; puis ses yeux inquiets se fixèrent sur Ulric comme pour demander compte à ce visiteur inconnu de la douleur de son fils.
Bientôt son regard qui allait alternativement de Florian à Ulric, et de ce dernier à Florian, aperçut la lettre que le chevalier venait d’écrire. Elle la saisit par un mouvement si rapide, que Florian ne put l’en empêcher. Elle la parcourut en quelques secondes et se laissa tomber à genoux devant son lils.
« Florian, dit-elle, mon fils bien-aimé, mon seul appui en ce monde, ne me quitte pas! J’en mourrais. J’ai tant souffert dans ma vie ! Laisse-moi au moins jouir de quelques moments de bonheur. Au nom de ma tendresse, au nom de mon affection pour toi, n’écoute pas cet homme; c’est ta perte, c’est ta mort qu’il veut. Ce ne peut être qu’un méchant homme, puisqu’il te pousse à abandonner ta mère et ta fiançée.
— Vous calomniez Ulric, ma mère! s’écria Florian.
— Laisse-la parler, mon ami , répondit celui-ci, dont la voix ne trahissait qu’une indulgente compassion. La pauvre femme souffre trop pour n’avoir pas le droit de maudire celui qui lui enlève son enfant.
— Pardonnez-moi, reprit Mme de Geyersberg ; j’avais tort, mais je suis si malheureuse ! Que deviendrai-je sans Florian? Son avenir était si beau !... nous faisions de si doux rêves !... Ah ! vous ne me l’enlèverez pas !... Tant d’autres pourront vous seconder... Au nom de votre mère, de vos sœurs, de votre femme, rendez-moi mon fils, mon seul espoir, mon seul appui, ma seule consolation.... Tenez, vous êtes ému.... Ah ! ne détournez pas la tête ! J’ai vu des larmes dans vos yeux. Béni soit Dieu qui touche votre âme !... Vous me laisserez mon fils...
— Hélas 1 dit Ulric , si je n’écoulais que la voix de mon cœur, depuis longtemps j’aurais calmé votre désespoir ; mais il est une voix encore plus puissante que ia vôtre, celle de l’humanité, celle de Dieu.
— Adieu, ma mère, adieu, Marguerite, dit le chevalier en réunissant les deux femmes dans une même étreinte. Pardonnez-moi et priez pour moi.
— Non, non, tu ne partiras pas ! s’écria Mme de Geyersberg avec énergie. Non, cet homme ne t’enlèvera pas de mes bras. Qu’il parte seul, qu’il parte à l’instant. Je l’ordonne ! Ulric de Hutten, vous avez été mis au ban de l’empire, et votre tète est à prix. Un mot suffit pour vous livrer à la mort. Ce mot, je le dirai, moi ! Oui, je vous livrerai à vos ennemis plutôt que de vous laisser entraîner et perdre mon fils.
— Ma mère ! ma mère ! s’écria Florian. Dénoncer notre hôte !
— Qu’il parte alors, murmura Mme de Geyersberg.
— Viens, Florian, reprit Ulric avec le même calme, ne crains rien pour moi. Dieu ne permettra pas que je succombe avant que ma mission soit accomplie. Quant à ta mère, même pour sauver son fils, elle ne voudrait, elle ne pourrait commettre une trahison. Au moment de livrer le proscrit auquel le nom de Geyersberg a paru une sauvegarde suffisante pour sa tête, tout le noble sang de sa famille se révolterait dans ses veines et l’empêcherait de parler. Elle aime trop son fils, d’ailleurs, pour vouloir sauver sa vie aux dépens de son honneur.
— Le déshonneur, s’il y en a, ne sera que pour moi, s’écria Mme de Geyersberg, dans l’âme de laquelle l’amour maternel et les traditions de loyauté de la famille se livraient un violent combat.
— Viens, Florian, dit encore Ulric en posant la mam sur le bras du chevalier. »
Au moment où tous deux arrivaient à la porte, Mme de Geyersberg , emportée par son désespoir , frappa des mains.
Un page vint presque aussitôt demander les ordres de sa maîtresse.
« Ma mère, je vous jure que je ne survivrai pas à la perte de notre honneur! s’écria Florian. »
Il y eut un moment de silence rempli d’angoisse.
Mme de Geyersberg ouvrit la bouche, sans doute pour envoyer chercher ses hommes d’armes et faire arrêter Ulric, mais ses lèvres fières et loyales se refusèrent à prononcer les paroles que lui soufflaient la douleur et la colère.
« Je ne puis pas, murmura-t-elle ; je ne puis pas ! »
Épuisée par la lutte des sentiments contraires qui faisaient bouillonner son cerveau et tinter ses oreilles, la pauvre femme ne put résistera la -violence de son émotion.
Tout devint confus autour d’elle... Elle chancela et tomba dans les bras de Marguerite et de Florian, qui étaient accourus pour la soutenir.
— Elle est morte 1 J’ai tué ma mère ! s’écria Florian avec désespoir.
— Non, mon ami... non, répondit Ulric ; elle n'est qu’évanouie... Profitons de ce moment pour partir afin de lui épargner de nouvelles émotiods. . . Sois homme, Florian. De toutes les épines que tu trouveras dans la carrière de martyr qui t’attend, celle-ci est la plus douloureuse.
a Dis à ta fiancée que tu lui rends sa parole, embrasse ta mère et partons si tu ne veux pas avoir sa mort à te reprocher. »
Florian obéit.