DEUXIÈME PARTIE
A quelques lieues d’Heilbronn, et près de la route qui conduisait à Mosbach, on apercevait, en 1509, de vastes marais entourés de bois, connus dans le pays sous le nom de marais du Grand-Loup.
En suivant le chemin qui passait à quelques milles de ces marais insalubres, les voyageurs hâtaient le pas et ne respiraient librement que lorsqu’ils avaient retrouvé la grande route.
Plus d’un homme d’armes fort brave pourtant devaût l’ennemi, faisait un long détour plutôt que de se risquer à passer durant la nuit auprès des marais du Grand- Loup.
Quant aux gens qu’un intérêt pressant obligeait à traverser le marais, ou bien à y pénétrer pour consulter la sorcière, ils en rapportaient tous force d’histoires d’apparitions fantastiques, de voix mystérieuses et de sinistres rencontres.
Il fallait certainement que Sarah Hoffmann jouît d’une
bien grande popularité dans la contrée et qu’on eût une singulière confiance dans ses prédictions et ses remèdes pour qu’on vînt la trouver dans ces marais, au milieu desquels elle avait établi sa résidence depuis plus de soixante ans.
Ainsi que le prouvent tous les mémoires du temps, Sarah Hoffmann, la Sorcière Noire, était devenue une véritable puissance.
Les circonstances mystérieuses qui entouraient sa vie augmentaient encore son prestige.
Comment faisait-elle pour vivre an milieu de cette solitude? D’où tirait-elle ses aliments? Comment pouvaitelle résister aux exhalaisons pestilentielles des marécages ?
Les plus vieilles femmes du pays se rappelaient l’avoir connue. Quelques-unes racontaient même que Sarah n’était autre que la fille d’un paysan des environs de Mosbach.
Un jour qu’elle gardait ses chèvres et ses moutons auprès d’un champ de blé dépendant du château voisin, le seigneur vint à passer. Il la trouva jolie. Comme elle ne paraissait point disposée h l’écouter, il prétendit que les bestiaux de la jeune fille avaient ravagé sa propriété, et les fit emmener par ses gardes ainsi que Sarah.
Par malheur, le père de Sarah accourut au bruit ; il voulut défendre son troupeau et sa fille. Le pauvre diable fut roué de coups et jeté dans les prisons du château , où il ne tarda pas k succomber. Quant k Sarah, que le seigneur avait fait emporter chez lui, elle eut k subir les outrages du châtelain et de toute la bande avinée de ses courtisans. De peur que le bruit de cette affaire ne se répandît dans le pays, on jeta Sarah dans un cachot, où elle passa , dit-on, plusieurs mois. Un jour, elle parvint k s’échapper, et dès lors elle voua sa vie à la vengeance.
Grâce à sa connaissance des simples et à quelques notions de médecine qu’elle avait reçues Dieu sait où, Sarah se fit une nombreuse clientèle parmi les paysans des environs. Elle leur disait, en outre, la bonue aventure et leur donnait une foule de conseils.
Dès que les premières agitations politiques .soulevèrent l’Allemagne et que les paysans commencèrent à proclamer leurs droits, Sarah devint l’un des agents les plus dévoués et les plus actifs de la vaste association qui s’étendait de cercle en cercle.
Depuis deux ans surtout, elle avait déployé une activité prodigieuse. Par un mystère incompréhensible, celte femme, qui devait être âgée de plus de cent ans, semblait avoir retrouvé une nouvelle jeunesse.
A la voir marcher, à l'entendre parler on aurait dit une personne de trente ans au plus.
Soit à pied, soit à cheval, elle faisait de très-longs voyages. Bien souvent on l’avait rencontrée à vingt-cinq ou trente lieues des marais du Grand-Loup, toujours seule et toujours cheminant avec une incroyable rapidité.
Non-seulement cette femme étrange ne demandait pas d’argent aux paysans pour ses consultations et ses prédictions, mais, souvent même, elle leur fournissait gratis les médicaments dont ils avaient besoin.
On comprend quelle influence la réunion de toutes ces circonstances devait lui donner sur les populations ignorantes et crédules qui venaient la consulter de vingt lieues à la ronde.
L’habitation de Sarah ne différait de celles des plus pauvres paysans que par ses dimensions plus vastes.
C’était une simple masure, dont les murs, faits de terre glaise et d’herbes hachées, suintaient l’humidité.
Un soir, trois jours après le départ de Florian du châ-
tenu, une animation singulière régnait aux environs des marais du Grand-Loup. De tous côtés des hommes pénétraient par petits groupes au milieu de ces terrains habituellement déserts.
Avant de quitter la route ou le bois pour s’engager dans le marais, ils regardaient autour d’eux et semblaient prendre beaucoup de précautions pour dissimuler leur entrée.
Au moment où ces hôtes mystérieux venaient ainsi peupler la solitude des marais du Grand-Loup, deux femmes à cheval, escortées par un vieux domestique et par un paysan, s’arrêtèrent à l’entrée du sentier qui conduisait de la route à la chaumière de Sarah.
« C’est ici qu’il faut descendre, madame, dit le paysan qui servait de guide. »
Les deux femmes mirent pied à terre et confièrent leurs montures au vieux domestique.
Toutes deux portaient le costume des paysannes d’Heilbronn ; mais on n’aurait pas eu besoin de les examiner longtemps pour se convaincre que c’était un déguisement.
Je ne suis pas plus rassurée que toi, ma pauvre Marie- Jeanne. Tu vois que je tremble de tous mes membres. Mais, à tout prix, il faut que je voie le comte Louis, que je me justifie à ses yeux, que je lui apprenne que Florian m’a rendu ma parole, et que je suis libre.
Que doit-il penser de moi 1 Au moment où je venais de promettre de n’appartenir qu’à lui, il a entendu proclamer mon mariage avec Florian. Il a appris en même temps et mon élévation et ma perfidie, car il n’a pu considérer autrement que comme un infâme manque de foi, mon consentement à cette union. J’ai encore dans les oreilles et dans le cœur le cri qu’il a poussé en sortant de
la salle. Il était déjà bien malheureux.... Ma trahison lui aura porté le dernier coup.
Où le voir, où lui écrire pour lui expliquer ce qui s’est passé ?
« Êtes-vous donc sûre qu’il viendra?
— Ne te souvient-il plus que, dans ton auberge même, il a juré h la Sorcière Noire de venir au rendez-vous qu’elle lui fixait?
« Le jour de la pleine lûhe, lui a-t-elle dit, à la neuvième heure, dans ma hutte. »
— En effet.
— Eh bien ! c'est aujourd’hui, et la huitième heure va bientôt sonner. Si nous voulons arriver avant le comte à la chaumière de Sarah, nous n’avons que le temps.
— Qu’il soit fait suivant votre volonté, dit Marie- Jeanne avec douceur, je suis prête, madame. »
Marguerite l'embrassa de nouveau avec une effusionreconnaissante.
« Montre-nous le chemin, Johann, dit Marie-Jeanne au paysan. »
Celui-ci s'enfonça dans le marécage et les deux jeunes filles le suivirent.
Au bout d’une heure environ, il arriva ù l’esplanade qui s’étendait devant la hutte de Sarah.
« Voici la maison de la Sorcière Noire, dit-il en montrant la chaumière à ses deux compagnes.
— Il faut nous placer de manière à ce qu’aucune personne ne puisse entrer sans que nous l’apercevions, dit Marguerite.
— Alors il est nécessaire de se tenir tout près de la maison, répliqua le guide. Si vous restiez ici, vingt personnes entreraient sans que vous les vissiez. »
Il fallut, en effet, s’approcher jusqu’à cinq ou six pas de la chaumière.
« La sorcière nous verra certainement, murmura Marie-Jeanne.
— Je le crains comme toi, répondit Marguerite, mais que veux-tu ? quel que soit l’effroi instinctif que m’inspire cette femme, je me sens le courage de le surmonter pour voir le comte.
— Sarah ne permettra pas que vous restiez si près de sa maison, dit le guide en secouant la tête. Elle n’aime pas cela. Entrez ou éloignez-vous. Autrement, il vous arriverait malheur. »
Marie-Jeanne regarda sa maîtresse.
Je reste, murmura celle-ci, dont les dents claquaient cependant de frayeur et de froid.
Marie-Jeanne ne dit rien, mais elle s’assit à côté de Marguerite, avec une expression de physionomie qui dénotait qu’aucun danger ne lui ferait abandonner sa compagne.
Malgré la terreur des deux jeunes filles, elles étaient tellement fatiguées de cette route pénible à travers les marais, que leurs yeux se fermaient à chaque instant.
Au moment où Marguerite, luttant contre le sommeil, ouvrait, pour la vingtième fois peut-être, ses paupières alourdies, elle poussa tout à coup un cri de terreur et se rejeta en arrière.
Devant elle se tenait un affreux nain.
« Le messager de Sarah 1 murmura le guide à l’oreille de Marie-Jeanne, que le cri de sa compagne avait éveillée de son demi-sommeil.
— Que me veux-tu ? demanda Marguerite à l’étrange créature qui gambadait devant elle et lui faisait signe d’entrer dans la chaumière. »
Il rejeta sa tête en arrière et montra à la jeune fille qu’il ne lui restait plus qu’un tronçon de langue. En voyant le mouvement de frayeur et de dégoût que Marguerite ne put retenir, il se mit k rire de tout son cœur. Puis il recommença à gambader pour inviter les deux jeunes filles à le suivre.
« Il faut que vous entriez, dit le guide à Marie-Jeanne. Sarah vous aura vues. Elle veut sans doute vous parler. Ne la mettez point en colère, croyez-moi, car cela vous porterait malheur. »
Aussitôt qu’il eut fait entrer les deux jeunes filles, le nain referma la porte sur elles, puis il leur fit comprendre par ses gestes qu’il allait chercher sa maîtresse.
« Jésus, Maria! s’écria Marie-Jeanne en se serrant contre Marguerite, ne dirait-on pas que nous sommes ici dans un coin de l’enfer I »
Rien de plus étrange que l’appartement dans lequel se trouvaient les deux jeunes filles et qu’éclairaient à peine deux lampes fumeuses.
En guise de tapisseries, les murailles étaient garnies de têtes de morts et d’ossements. Des animaux empaillés, suspendus par des cordes aux solives du toit, s’agitaient au moindre vent et se heurtaient avec un bruit singulier.
Trop effrayées pour parler, les deux jeunes filles s’étaient pris la main et se serraient l'une contre l’autre.
« Prions Dieu, dit Marguerite à voix basse. Avec son secours, nous n’avons rien à craindre. »
Sarah parut tout à coup, sans qu’on l’eût vue entrer. Elle portait une longue robe noire k capuchon parsemée d’étoiles rouges et de guillochis représentant de» ossements entre-croisés.
« C’est aiyourd’hui pleine lune, dit-elle en montrant le ciel, et je dois passer la nuit à cueillir des herbes ma-
piques. Mes instants sont précieux, jennfs filles; ainsi, parlez vite, et dites-moi quel est le motif si puissant qui vous a donné le courage de traverser à cette heure les marais du Grand-Loup.
« Bonne Sara h, dit Marie-Jeanne, d'une voix tremblante, j’ai un fiancé que j’aime de toutes les forces de mon âme. Lui aussi m’aimait autrefois. Maintenant je ne sais ce qui se passe en lui, mais il n’est plus le même pour moi. »
Je voudrais que vous me donniez un philtre pour ramener mon fiancé et le rendre tel qu’il était.
Tandis que Marie- Jeanne parlait ainsi, le regard perçant de la sorcière allait d’une jeune fille à l’autre, comme si elle avait voulu distinguer leurs traits à travers le capuchon de leurs mantes.
Sans répondre un mot, Sarah prit une grande feuille de parchemin couverte de figures bizarres et l’étendit sur le sol. Sur chaque figure elle posa quelques graines noirâtres.
« Viens ! dit Sarah en prenant la main de Marie-Jeanne qui tressaillit et en l’emmenant auprès du parchemin. Ton fiancé est jeune, beau et brave.
— C’est vrai, murmura Marie-Jeanne.
— Il t’aimait ardemment.... au point d’avoir voulu t’épouser malgré ta famille.
— C’est vrai.
— Maintenant il a changé.
— Hélas!
— S’il n'est pas le même pour toi, c’est qu’il aime une autre femme.
— Une autre femme ! s’écria Marie-Jeanne en joignant les mains avec douleur ; une autre femme !
— Es-tu jalouse?
— Oh ! oui ! s'écria la jeune fille. L’amour de mon fiancé est tout pour moi. Malheur h qui tenterait de me le ravir I
— Eh bien ! « tu veux arracher ton fiancé h la passion qui l’entraîne loin de toi, ce n’est pas à lui qu’il faut t’en prendre ; c’est il la femme perfide qui se joue de ton affection et de ta naïve crédulité. Quand on aime comme toi, enfant, et qu’on est trompée aussi indignement, on se venge.
— Non, murmura la jeune fille, on meurt!
— Et on laisse les perfides jouir de leur bonheur et rire de votre folie, s’écria Sarah.... Non, non ! La mort, soit!... mais, auparavant, la vengeance ! Voyons, Marie- Jeanne.
— Vous savez mon nom ?
— Je sais tout, enfant, depuis le nom de ton fiancé jusqu’il celui de la noble dame qui t’a trompée avec lui, et qui n’est autre que la belle Marguerite d’Edelsheim. »
Marguerite, qui se contenait avec peine depuis quelque temps, ne put y résister davantage. Elle releva le capuchon de sa mante, et découvrant son beau visage rouge de colère et d’indignation, elle s’avança fièrement vers Sarah :
« Je suis Marguerite d’Edelsheim, lui dit-elle. Les paroles que vous venez de prononcer sont d’indignes calomnies. Dieu merci, Marie-Jeanne me connaît trop bien pour douter un seul instant de moi.
— Qui sait ! murmura la sorcière dont les yeux, malgré le voile qui couvrait son visage, semblaient darder des éclairs de feu sur Marguerite.
— Demandez-le lui, répondit fièrement Marguerite en montrant à la sorcière Marie-Jeanne, qui pleurait silencieusement. »
Avant que Sarah pût lui adresser aucune question, Marie-Jeanne saisit la main de Marguerite d’Edelsheim et la porta vivement à ses lèvres.
« Que cette jeune fille, dit Sarah, se retire dans la chambre voisine.
— Ne me quitte pas, Marie-Jeanne, s’écria Marguerite, qui mit aussitôt la main surlebrasdesacompagne....»
Celle-ci se serra contre elle.
« Décidément vous avez peur, murmura la sorcière d’un ton méprisant. Je vous croyais plus brave, madame. Il paraît que voire courage ne va pas jusqu’à vous permettre de rester un instant seule avec moi même pour ap-
prendre un secret qui touche de près à certain gentilhomme que vous prétendez aimer.
— Vous pouvez parler devant Marie-Jeanne, répondit Marguerite ; je n’ai rien de caché pour elle.
— La Sorcière Noire parle quand il lui plaît et devant qui lui plaît, reprit Sarah d’un ton hautain. Ou vous resterez seule avec moi, ou vous partirez immédiatement avec votre suivante.
— Partons alors, dit Marguerite.
— Un instant: Superbus va vous conduire par un chemin que lui et moi sommes seuls à connaître. De cette façon, vous ne rencontrerez pas la personne que .vous êtes venue chercher ici, madame Marguerite.
....Ah! cela vous contrarie, ajouta-t-elle en remarquant le nuage qui avait un instant assombri la physionomie de Mlle d’Edelsheim. Croyez-vous donc que j’étais votre dupe et que dès les premiers mots de cette jeune fille je n’avais pas deviné le motif de votre présence en ces lieux, à cette heure de la nuit? Une explication doit avoir lieu entre nous, Marguerite. Pour vous, comme pour moimême, mieux vaut qu’elle ait lieu tout de suite.
— Soit, dit Marguerite après un instant de silence.' Laisse-nous, Marie-Jeanne. »
« Enfin, nous voilà seules ! murmura la sorcière dès que le nain eut refermé la porte. Marguerite, reprit-elle, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, mes instants sont précieux, et nous n’avons pas de temps à perdre en vains discours. Vous aimez le comte Louis. L’aimez-vous assez pour sacrifier votre amour à son bonheur, à sa gloire?
— Je ne vous comprends pas.
— En ce moment le comte traîne une misérable existence. Sa tête est mise à prix. Son nom est couvert de honte. Eh bien! que je dise un mot, et tout change pour lui. Le pauvre proscrit devient le chef d’une armée, et ceux mêmes qui insultaient hier à son blason, courberont demain la tête devant son épée victorieuse.
Ce mot, Marguerite, ce mot qui doit perdre ou sauver le comte, il dépend de toi que je le prononce.
— Que faut-il faire?
— Renoncer à l’amour du comte.
— Jamais ! .
— Ainsi tu n’as pas le courage de te sacrifier pour le bonheur de celui que tu aimes?
— Croyez-vous donc que le bonheur puisse exister pour lui, si je cessais de l’aimer? Qui vous dit d’ailleurs que moi aussi je n’ai pas les moyens d’assurer son bonheur.
— C’est impossible. Tu ne connais pas mon secret.
Écoute, veux-tu que je te raconte et son histoire et mienne? Tu comprendras alors que, seule, entends-tu bien, seule je puis le sauver.
— Parlez.
— Un instant. Le secret terrible que je vais te révéler; c'est la mort pour toi si tu refuses de m’obéir.
— Parlez !
— Alors tu jures de renoncer au comte ?
— Jamais, vous dis-je.
— Songe que tu es en mon pouvoir, que cet endroit est désert, que nul n’entendra tes cris, que rien ne pourra te sauver, si une fois maîtresse de mon secret, tu refuses de m’obéir. Voyons, Marguerite, qu’espères-tu?
— J’espère en Dieu, répondit la jeune fille en levant le6 yeux au ciel. Il sait que si j’aime le comte, c’est parce qu’il était triste, malheureux et peisécuté. L’autre jour encore, quand je me suis vue forcée de choisir entre son amour et la reconnaissance que je devais à mes bienfaiteurs, j’ai courageusement sacrifié mon bonheur h mon devoir. Si Dieu n’a pas accepté mon sacrifice, c’est qu’il me réservait une autre destinée. Mon sort est entre les mains de la Providence. Si elle consent à mon mariage avec le comte, elle saura bien me défendre contre toi. Sinon, que m’importe la vie?»
Sarah fit un geste de colère.
« N’importe, murmura-t-elle, j’irai jusqu’au bout. »
Elle passa derrière une sorte de bahut-d’une forme bizarre. Au bout de deux ou trois minutes, elle revint et s’approcha de Marguerite.
« Regarde-moi maintenant, » dit-elle, en ôtant brusquement son voile, dont elle tenait les plis réunis dans sa main.
Marguerite poussa un cri de surprise.
Au lieu de la sorcière au masque noir et aux cheveux blancs, elle avait devant elle une femme jeune ensore et d’une merveilleuse beauté. Ses cheveux étaient noirs, ainsi que ses épais sourcils. La coupe de sa figure, son nez aquilin, son teint un peu brun, et ses lèvres d’un rouge vif, décelaient une origine méridionale.
On eût dit que la flamme d'un foyer caché rayonnait sur cette physionomie ardente et passionnée.
« Cette Zilda Marianni dont vous parliez l’autre jour, c’est vous, n’est-ce pas? murmura Mlle d'Edelsheim, à qui l’instinct de la jalousie fit deviner une partie de la vérité.
— C’est moi, c’est moi que le comte a aimée, qu’il aime encore peut-être, car il ne peut m’avoir oubliée ainsi, moi qui, pour le sauver, ai perdu mon âme. Il y a du sang entre lui et moi, Marguerite, et le sang ne s’efface jamais. Pour lui, j’ai commis un crime horrible.... Je l’aimais
tant! Je i’aimais oh ! plus que vous ne pouvez l’aimer,
Marguerite, car, au milieu du bonheur qui vous entoure, vous n’avez jamais été forcée comme moi, pauvre créature abandonnée, de concentrer toutes vos pensées, toute votre vie dans une de ces passions dévorantes qui absorbent le cœur et font tout oublier.
« Vous êtes jeune et belle, Marguerite, noble et puissante, vertueuse et honorée. Bien d’autres nobles seigneurs se disputeront votre cœur et votre main; moi, je n’ai plus rien au monde, rien que son amour.... Laissezle-moi, je vous en conjure.
— Pauvre femme! murmura Marguerite, qui, forte devant les menaces et le danger, se sentait faible devant la douleur de sa rivale.
— Oh ! oui, pauvre femme ! reprit Sarah d’une voix brisée. Écoute, et tu vas en juger :
« Mon père était un pauvre soldat italien de la compagnie
du comte Georg de Mansburg.... Je n’ai jamais connu les caresses d’une mère..., la mienne mourut le lendemain de ma naissance.... Nous nous aimions, ma sœur et moi, d’une profonde affection qui nous aidait à supporter nos souffrances de chaque jour.... Un jour, le comte de Mansburg rencontra ma sœur, dont la jolie figure le frappa. Il la fit enlever par deux de ses gardes.
« La pauvre fille pleurait et se tordait les mains.... Gomme je m’attachais à elle pour la défendre, on l'arracha de mes bras, et l’on me battit cruellement.
« Plus tard, le comte de Mansburg me fit venir, et me donna une petite maison voisine de celle de Thérésa. Il aimait follement ma sœur; cet amour est peut-être le seul sentiment humain qui ait pénétré dans ce cœur de pierre.
« Ma sœur le détestait.
« Un jour elle rencontra le comte Louis de Helfenstein.
— De Helfenstein? s’écria Marguerite en joignant les mains.... comment, ce serait lui!...
— Lui que nous aimons toutes deux!.;, reprit Sarah. Ma sœur l’aimait aussi. Hélas! qui aurait pu s’empêcher de l’aimer, à cette époque où il passait à bon droit pour le plus brillant et le plus beau de tous les chevaliers de la cour de l’empereur?
« Les relations du comte de Mansburg et de ma sœur n’étaient connues de personne. Quand il venait la voir, c’était déguisé et sous un faux nom. Elle avait, de sou côté, soigneusement caché tout cela au comte Louis.
« Un soir, M. de Helfenstein, qui partait pour Vienne, vint prendre congé de ma sœur.
« Le comte de Mansburg, qui arrivait de voyage et qu’on n’attendait que le lendemain, le vit sortir de la maison. Il prit des informations et ne tarda pas à découvrir la vérité. Il était trop lâche pour s’attaquer à un chevalier aussi re-
douté que le comte de Helfenstein ; mais sa colère retomba sur toute notre famille. Je me sauvai à Weinsberg avec ma pauvre sœur. Un vieil orfèvre, nommé Marianni, Piémontais comme nous, eut pitié de notre affreux dénûment et nous recueillit dans sa maison. Ma sœur mourut quelques jours après notre arrivée à Weinsberg.... Pauvre Thérésa, si aouce, si bonne, si aimante!... »
Elle s’arrêta un instant, mais on eût dit qu'une sorte de pouvoir plus fort que sa volonté l’obligeait à parler. Elle reprit aussitôt :
« Restée seule auprès de Marianni, notre généreux protecteur, je finis par l'épouser, je n’aimais personne alors, et je m’étais juré de consacrerma vie à récompenser ce bon vieillard des soins qu’il avait prodigués à ma pauvre sœur.
« Ce ne fut que plus tard que j’appris qu’il était fort riche, qu’il prêtait de l’argent aux plus grands seigneurs, et que l’empereur lui-même ne dédaignait pas de l’employer à des missions confidentielles. Pour obéir aux ordres de Maximilien, Marianni vint habiter Augsbourg. Il m’y emmena avec lui.
« Ce fut là que, pour la première fois, je vis le comte de Helfenstein, qui revenait de France. Thérésa m’en avait parlé si souvent que je le devinai rien qu’en le voyant paraître dans un tournoi.
« Il fut vainqueur comme toujours. Ses yeux s’arrêtèrent sur moi probablement à cause de ma ressemblance avec Thérésa.
« Je ne puis te dire ce qui se passa dans mon cœur. Sous ce regard si fier et si doux , il me sembla qu’une vie nouvelle apparaissait à mes yeux.
« Comment je fus as6ez folle, assez lâche pour oublier la mort de ma pauvre sœur, pour trahir la confiance et
les bienfaits de Marianni, hélas! je ne le sais pas moimême.
« Une sorte de vertige s’était emparé de moi. Pour un mot, pour un regard de Louis, j’aurais vendu ma part du paradis.
« Lui aussi paraissait m’aimer. Un jour pourtant, il m’annonça qu’une mission diplomatique l’obligeait jà retourner en France.
« Il me sembla que la nuit allait se faire autour de moi. Je me promis de le suivre.... La nuit fixée pour son départ.... nuit affreuse que je voudrais racheter au prix de tout mon sang.... mon mari me surprit au moment où j’allais ouvrir la porte au comte Louis qui venait me faire ses adieux.... 11 m’enleva la clef que je tenais à la main et courut ouvrir au comte.... Celui-ci entra sans défiance. Marianni le frappa de son poignard.... Surpris par cette attaque imprévue, Louis tomba.... Mon mari leva son arme de nouveau.... Je me jetai entre eux.... Folle, éperdue, j’arrachai le poignard des mains de Marianni.... Il s’élança sur moi pour le reprendre.... Ma tête se perdit.... je frappai
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Marguerite en joignant les mains.
— Pauvre vieillard 1 reprit Sarali. Oh ! je le vois encore se débattant à mes pieds dans les convulsions de la mort.... Ah! dit-elle en se prenant le front entre les deux mains, tandis qu’un tremblement convulsif agitait tout son corps, là ne devait pas s’arrêter mon châtiaient. Au moment où Marianni tomba, mon père accourait à ses cris.... Saisi d’horreur et de désespoir, il se précipita du haut de l’escalier et vint se briser le crâne à mes pieds sur les dalles
du vestibule Leur sang à tous deux avait rejailli sur
mes vêtements. «
Il y eut un instant de lugubre silence, durant lequel on n’entendait que la respiration haletante des deux femmes.
« Et le comte? demanda tout bas Marguerite au bout de quelques minutes.
— Le comte était parvenu k se sauver. Il avait eu le courage de remonter à cheval et de gagner la campagne. Pendant longtemps il resta caché. Moi-même, j’avais perdu sa trace, et j’étais partie pour la France, où j’espérais le retrouver. Pendant mon absence, il fut accusé du meurtre de Marianni....
A cette époque, l’empereur cherchait à nouer secrètement des négociations avec les grands Électeurs pour faire nommer son petit-fils Charles, roi des Romains. Marianni s’était chargé de réunir et de distribuer cinquante mille ducats dans ce but. Il avait, en outre, chez lui, diverses instructions secrètes de la main de l’empereur. Une main perfide fit parvenir ces papiers au roi de France. Celui-ci se jeta aussitôt à la traverse des projets de l’empereur, et s’empressa d’agir auprès du pape, de l’électeur de Trêves et de celui de Saxe, si bien que les projets de Maximilien échouèrent complètement.
«■ Toutes les apparences accusaient le comte d’Helfenstein, et ses ennemis ne surent que trop bien les faire valoir auprès de l’empereur. Accusé de meurtre et de haute trahison, le comte Louis fut condamné k mort. On parvint à retrouver sa trace. M. de Helfenstein échappa pourtant.
Poursuivi et couvert de blessures, il vint tomber auprès du parc de Geyersberg.
— Oh! je comprends tout, maintenant! s’écria Marguerite.
— Moi aussi, je cherchais k découvrir la retraite du comte, mais la crainte de le compromettre m’obligeait à prendre bien des précautions. Quand je réussis à savoir qu’il
avait passé quelques mois dans la chaumière de la vieille Lisbeth, il l’avait déjà quittée depuis plusieurs semaines pour fuir ses ennemis.
« A ce moment, je conçus l’idée d’un projet que tout le monde aurait appelé insensé, et qui pourtant n’a besoin, pour se réaliser désormais, que du consentement de M. de Helfenstein.
« Durant une grave maladie qui avait failli l’emporter, mon mari m’avait confié un secret important. Il m’avait révélé l’endroit où était enfoui ce qui restait encore des trésors réunis lors du premier soulèvement des paysans.
« Franz de Sikingen, mort dans ses bras, à Ebernbourg, lui avait révélé ce secret et l’avait chargé de faire valoir ces fonds jusqu’au moment où un nouveau soulèvement permettrait de les employer pour la cause de la liberté.
« J’avais vu quelquefois se glisser mystérieusement dans le cabinet de mon mari une vieille femme qui, sous le nom de la Sorcière Noire, s’était acquis un grand pouvoir sur tous les paysans dè la Souabe et de la Franconie.
« Confidente de Sikingen et d'Ulric de Hutten, celte ‘femme, qui, à l’insu de tout le monde, avait succédé, dans la hutte que j’habite, à une vieille paysanne à moitié folle, avait été un des agents les plus actifs et les plus influents de la cause des paysans.
« Découragée par l’insuccès du premier soulèvement, elle n’avait plus d’autre désir que de retourner en Espagne pour tenter d’y retrouver la bande de bohémiens dont elle avait fait jadis partie.
* A force d'or, j’obtins de Sarah qu’elle me mît au courant non-seulement de la conspiration des paysans, mais encore de toutes les pratiques de sorcellerie qui lui avaient acquis tant de pouvoir dans les campagnes. Elle partit; je restai seule dans cette misérable hutte où tu me vois.
— Quel pouvait être votre but ?
— Mon but, c’était de saisir les fils de cette grande conspiration que je voyais envahir l’Allemagne et dont je pressentais l’importance. En voyant les plus grands seigneurs se disputer le commandement de cette ligue puissante, je songeais à l’avenir qui attendait le chéf suprême de cette conjuration; je songeais qu’il marcherait peut-être un jour d’égal à égal, avec les électeurs et les archevêques. Ce chef , me disais-je , ce sera Louis d’Helfenstein : la fortune et les dignités qu’il a perdus pour moi, je les lui rendrai au centuple. Il sera grand, noble et puissant, et il le sera par moi.
« Soutenue par cette seule pensée, par cet espoir si incertain, j’ai courageusement consacré ma vie à poursuivre ce résultat.
« Comprends-tu ce qu’il m’a fallu découragent de persévérance, pour vivre ainsi durant près de trois ans au milieu des exhalaisons pestilentielles de ces marais, sans soutien , sans ami, sans un seul être au monde qui s’intéressât' à moi et qui m’encourageât dans ma pénible tâche ; seule, toujours seule avec les pensées qui me dévoraient, avec la crainte de perdre en un seul jour le fruit de tant de misères et de voir échouer une entreprise dont je ne me dissimulais aucune des immenses difficultés. J’y suis parvenue cependant. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, je puis d’un seul mot réaliser mon rêve et rendre Louis de Helfenstein plus riche, plus glorieux et plus puissant qu’il n’eût jamais osé l’espérer.
* Voilà ce que j’ai fait pour le comte, Marguerite; croyez-vous maintenant que le simple amour d’une enfant telle que vous puisse lutter contre une passion assez puissante pour inspireç un pareil dévouement? »
Cachant sa tête entre ses deux mains pour échapper au
regard perçant de Sarah, la jeune fille resta quelques instants silencieuse.
« Pardonnez-moi de ne pas vous avoir répondu plus tôt, difc-elle enfin, mais tout ce que vous venez de me raconter m’a tellement bouleversée, qu’il me semblait que je faisais un mauvais rêve. Je ne pouvais ni rassembler mes idées, ai lire dans mon cœur. En vous écoutant, je vous plaignais de toute mon âme. Je me disais parfois qu’il serait injuste et cruel de ma part de vous ravir l’amour du comte. Il me semblait que la compassion que vous m’inspiriez m’aurait donné le courage de renoncer au comte, si votre amour avait suffi pour assurer son bonheur.
— Pourquoi non? murmura la sorcière.
— Croyez-vous qu’il vous aime encore?
— Il m’aimera. Il y a entre nous des souvenirs qu’on ne peut efiacer.
— Il y a un pacte de sang, comme vous le disiez tout à l’heure. Peut-être au lieu de vous réunir, ce pacte vous séparera- t-il.
— Quand le comte saura ce que j’ai fait, ce que j’ai souffert pour lui, son cœur me reviendra.
— Pensez-vous que la reconnaissance puisse remplacer l’amour?
— La fortune, le pouvoir, tout ce qui peut flatter l’orgueil d’un homme, il tiendra tout de moi.
— Excepté le bonheur, Sarah ! Ce que vous offrez au comte, moi aussi je puis le lui donner.
— Vous?
— Oui, Sarah ! je puis lui rendre l’honneur, le faire riche et puissant. Songez-y. Peut-être acceptera-t-il de moi ce qu’il n’accepterait pas de vous.
— Pourquoi donc ?
— Parce qu’il m’aime et parce qu’il est une chose que, seule, je puis lui donner.
— Quoi donc?
— Le bonheur, Sarah ! »
La sorcière fit un geste de colère et de désespoir.
Comme elle allait répondre, le nain entra dans l’appartement et s’approcha de sa maîtresse.
« Que veux -tu ? s’écria-t-elle avec impatience.
— Maîtresse, dit-il tout bas, un cavalier traverse en ce moment la route qui conduit ici. Daus un instant, il sera devant votre demeure.
— Le comte! » murmura Zilda, qui malgré tout son empire sur elle-même ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur Marguerite.
Au mouvement que fit la jeune fille, Sarah comprit qu’elle avait deviné la vérité.
« Eh bien, oui, c’est le comte, dit-elle, répondant ainsi à la question involontaire qu’elle lisait dans les yeux de la comtesse d’Edelsheim. Marguerite, je vous l’ai déjà dit, il faut que notre destinée à toutes deux se décide aujourd'hui .
« Vous ne voulez que le bonheur du comte, dites-vous, et vous êtes prête à vous sacrifier si vous croyez qu’il peut trouver ce bonheur auprès d’une autre. Vous l’avez dit.
— Je le dis encore, Sarah !
— Eh bienl laissez-moi seule avec M. de Helfenstein, Cachez-vous dans cette chambre. De là, vous entendrez toute notre conversation, et si mon souvenir est resté dans son cœur, s’il accepte de moi le brillant avenir que je lui destine, s’il m’aime encore, enfin, jurez-vous de renoncer à lui?
— Je le jure, dit Marguerite.
— C’est bien. J’entends les pas du comte. Entrez là bien vite.... et rappelez-vous votre serment. »
Elle poussa précipitamment Marguerite dans la chambre où se trouvait déjà Marie-Jeanne.
Au même instant , une main vigoureuse frappa à la porte extérieure.
Un frémissement courut dans les veines de Sarah. Elle se hâta de disposer les plis de son voile de manière à dissimuler sa figure, puis elle ouvrit la porte.
« Sarah! dit le comte Louis en entrant , j’ai tenu la parole que je vous avais donnée l’autre jour. Qu’avez-vous à me dire? »
Sarah lui prit la main, et le conduisit silencieusement devant la lampe qui éclairait la chaumière.
« Regarde-moi, dit-elle, en ôtant son voile.
— Zilda! s’écria le comte stupéfait.
— Oui, mon beau chevalier, Zilda; Zilda qu’on croyait morte et qui n’a vécu que pour toi : Zilda qui vient t’apporter la fortune, la puissance et le bonheur. »
Le comte secoua la tête avec une profonde tristesse.
« Le bonheur ne peut plus exister pour moi, répondit-il. Quant à la fortune et à la puissance, que m’importe maintenant !
— Pourquoi ce découi âge ment?
— Je ne puis vous le dire, Zilda : à quoi bon vous affliger inutilement. Je sais trop ce qu’on souffre d’un cœur blessé pour infliger volontairement une pareille torture.
— Oublions tous deux nos souffrances, laissons de côté le passé et ne songeons qu’à l’avenir. Si tu savais, Louis, comme il s’ouvre brillant et glorieux devant nous. Assieds-toi là, près de moi.... et laisSe-moi te dire tout ce que j’ai fa.it durant notre longue séparation, durant ces
trois années dont chaque heure, chaque minute t’ont été consacrées, mon beau chevalier. »
Le comte s’assit machinalement sur le siège que lui avançait Zilda; pnis, il écouta silencieusement ce qae disait Sarah.
Celle-ci lui raconta d’abord tout ce qui s’était passé après la mort de Marianni.
Quand elle vint à parler du trésor dont le vieux Piémontais lui avait révélé le secret, elle regarda le comte dans l’espoir qu’il lèverait au moins la tête; mais il resta immobile, le front caché entre ses deux mains.
Alors, poursuivant son récit d’une voix basse et vibrante qui trahissait toute la passion, toute l’anxiété de son cœur, elle dit à M. de Helfenstein comment elle avait résolu de profiter des révélations de Marianni pour remplacer la fameuse sorcière, si puissante sur l’esprit des paysans.
Elle dépeignit avec énergie tout ce qu’elle avait souffert au milieu des marais du Grand-Loup. Sa voix émut enfin un écho dans le cœur du comte.
« Pauvre Zilda, que vous avez dû souffrir! » murmurat-il d’une voix attendrie en tendant la main à la jeune femme.
Par un mouvement d’une passion inouïe, Zilda porta la main du comte à ses lèvres, puis elle la pressa sur son cœur.
« Oui, s’écria-t-elle, j’ai bien souffert! mais c’était pour toi, et mes souffrances mêmes avaient leur charme. Il y a des jours, vois-tu, où j’aurais voulu être plus malheureuse encore afin d’avoir plus de droits à ta reconnaissance et à ton amour. Mais qu'importe ce que j’ai souffert, maintenant.... Oublions tous deux le passé, te dis-je, et ne songeons qu’au brillant avenir qui s’ouvre devant toi. »
Il secoua tristement la tête.
« Oh! tu ne sais pas encore quels miracles peut enfanter un amour comme le mien, reprit-elle. Hier encore tu étais un pauvre banni, obligé de fuir et de courber la tête devant une injuste condamnation. Demain tu seras le général d’une armée, le chef d’une confédération puissante dont font secrètement partie les plus nobles seigneurs de l’Allemagne. Demain ton nom fera trembler tes ennemis, et tu pourras te venger, entends-tu bien.... te venger de tous ceux qui t’ont poursuivi de leur haine et de leurs calomnies.
« En échange de ce pouvoir que je serai si heureuse de te donner, je ne te demande qu’un mot, un seul.... Dis-moi comme autrefois : « Zilda, je t’aime 1 »
Comme il ne répondait rien, elle saisit les deux mains dont le comte se couvrait la figure, et les écarta avec une douce violence. Au lieu de la joie et de la tendresse que la pauvi femme espérait lire dans les yeux de M. de Helfenstein , elle D’y trouva qu’une expression de tristesse et de compassion profondes.
« Pardonnez-moi mon silence, Zilda, dit-il enfin. Je suis vivement touché de votre dévouement, et je vous en remercie du fond du cœur; mais je ne puis accepter. Quelle que soit l’importance réelle de la confédération dont vous me parlez, le rôle d’un chef de rebelles ne saurait me convenir.
— Je comprends vos scrupules, Louis, reprit Zilda avec vivacité. Vous ne pouvez vous rendre compte de cette ligue immense, qui fut jadis le bundschuch, puis le pauvre Conrad, et qui, après s’être propagée dans toute l’Allemagne, comme le feu sous la cendre, va enfin lancer au grand jour sa flamme pure et brillante. Laissez-moi seulement vous expliquer le but qu’elle veut atteindre et les ressources immenses dont elle dispose déjà et qui seront concentrées dans votre main. Je vais....
— Non, interrompit le comte; pas un mol de plus à cet égard. Je suis un fidèle sujet de Sa Majesté, et rien au monde ne saurait me décider à lever contre lui l’étendard de la révolte.
— N’est-ce pas lui qui t’a fait condamner , qui t’a ravi ta fortune, ton honneur, qui te fait traquer comme une bête fauve?
— Vous venez de m’expliquer vous-même comment,* trompé par de faux rapports, iL me croyait coupable de meurtre et de haute trahison.
— Jamais tu ne parviendras à prouver ton innocence.
— Je le sais.
— Quel est ton but alors?
— Je n’en ai plus, Zilda; j’en suis arrivé à ce degré d’infortune où le cœur n’a plus ni crainte ni désir. La vie m’est odieuse; si je ne t’avais juré à l’auberge du Soleild’Or de me trouver ici aujourd’hui, j’aurais déjà quitté l’Allemagne pour aller me faire tuer sur quelque champ de de bataille.
— Quelle folie de désespérer ainsi de l'avenir ! Voyons, Louis, écoute-moi bien : jusqu’à présent ta voix n’a pu parvenir jusqu’à tes juges. Une fois chef de la confédération évangélique, tu parleras, non plus en suppliant, mais en maître. On pouvait refuser justice au pauvre chevalier qui ne présentait pour tout appui que son innocence; mais il te suffira d’un mot, lorsque tu prononceras ce mot comme général de la puissante armée qui t’obéira dans quelques jours.
— Ne revenez pas sur ce sujet, Zilda, dit le comte; je vous répète que je ne puis accepter.
— Si pourtant je te prouvais que plusieurs de tes ancien» amis font partie de cette confédération. Leurs noms....
— Je ne veux pas les connaître, interrompit vivement le comte. Je vous en conjure, Zilda, ne me pressez pas davantage. »
Naturellement bon et généreux, le comte était sincèrement reconnaissant de ce que Zilda avait fait et voulait faire pour lui; mais cette reconnaissance lui pesait, parce qu’il se sentait incapable de récompenser la pauvre femme de son dévouement. Maintenant surtout qu’un autre amour s'était emparé de son cœur, le souvenir de Zilda ne lui apparaissait qu’avec un sinistre cortège et à travers un voile de sang. Il aurait donné tout au monde pour pouvoir effacer de sa vie cette funeste liaison.
De son côté, Zilda, les yeux fixés sur la physionomie du comte, ne lisait que trop clairement ce qui se passaitdans le cœur du jeune seigneur.
A la fin, la cruelle vérité étreignit le cœur de Zilda. Une angoisse profonde fit trembler tout son corps, et des larmes bruyantes jaillirent de ses yeux.
« Ainsi, dit-elle d’une voix sombre, ainsi tu refuses d’accepter la fortune et le pouvoir que j’ai conquis pour toi au prix de trois années de souffrances inouïes? Soit.... Mais puisque, tout à l’heure, tu m’assurais de ta reconnaissance, je t’en demande une preuve.;
— Laquelle?
— Dis-moi la vérité; je l’aime mieux que l’incertitude qui me dévore.... Le vrai motif de ton refus, c’est que tu ne veux rien accepter de moi.... Est-ce vrai?... Réponds, je t’en supplie 1 Tu vois bien que ma vie est suspendue à tes lèvres.... La vérité! je veux la vérité! Tu ne m’aimes plus....
— Tenez, Zilda, dit le comte, en faisant un effort sur lui-même, peut-être aviez-vous raison en disant qu’il valait mieux parler franchement que de prolonger une situa-
tion pénible pour tous deux. Si je ne l’ai pas fait plus tôt, c’est qu’il m’était cruel de vous récompenser si mal de tout ce que vous avez souffert.
— Ainsi, tu ne m’aimes plus? répéta Zilda en étreignant la main du comte.
— L'amour ne se commande pas, répondit-il. Depuis notre entrevue à l’auberge du Soleil-d’Or, vous devez savoir que mon cœur appartient à une autre.
— Crois-tu qu’elle puisse t’aimer autant que moi?
— Je ne sais que trop le contraire, répondit-il tristement ; mais je l’aime.
— Qu’a-t-elle donc fait pour te charmer ainsi, cette enfant hautaine, qui n’a pas même eu le courage de te garder son amour? Tant qu’elle a été une pauvre orpheline, sans fortune et sans nom, elle t’a aimé.... elle a feint de t’aimer, plutôt...; mais, dès qu’elle a su que l’empereur était son père, dès qu’elle s’est vue maîtresse de riches domaines et du titre de comtesse, comme elle t’a vite oublié !
— Assez, Zilda, interrompit vivement le comte. Marguerite est votre rivale, et vous pouvez la haïr ; mais vous ne devez pas descendre jusqu’à la calomnier.
— C’est toi qui la défends, toi qu’elle a trahi !
— Eh bien ! oui, je la défends. Pense de moi ce que tu voudras; mais, lors même que tout me prouve que Mlle d’Edelsheim a volontairement manqué au serment qu’elle avait fait de n’épouser que moi, il y a au fond de mon cœur une voix secrète qui me dit que Marguerite est trop loyale et trop Gère pour avoir agi sous l’impulsion d’une basse ambition.
— A quel motif aurait-elle donc obéi, lorsqu’elle a laissé proclamer son mariage avec Florian de Geyersberg?
— Hélas ! Zilda, c’est la question que je m’adresse chaque jour. Dans le premier moment de ma douleur, j’ai dit
nomme toi que Marguerite était une perfide, et que sa conduite ne méritait que mon mépris; pois, je me suis rappelé tout ce qu’il y avait de bon et de noble dans son cœur. Je me suis dit que ma jalousie même n’avait pas le droit de soupçonner l’ange de bonté qui m’avait sauvé la vie.... et....
— Et que tu aimais encore, murmura Zilda d’une voix étranglée.
— Je l’avoue.. ..Queveux-tu, Zilda, je regarde Mme d’Edelsheim comme sî bien perdue pour moi, que je n’ai même plus le courage de tenter aucun effort pour me rapprocher d’elle..., et cependant, par une contradiction inexplicable, je conserve une telle foi dans sa loyauté que, lors même que j’aurais devant les yeux la preuve écrite de sa trahison.... Eh bien! je douterais encore.
— Et vous auriez raison, comte, dit une voix qui fit tressaillir Zilda et M. d’Helfenstein.
— Malédiction! murmura la sorcière, j’avais oublié Marguerite ! »
Elle s’élança vers la jeune fille par un mouvement si violent, que le comte eut à peine le temps de se jeter entre les deux femmes.
« Vous ici, Marguerite, s’écria le comte , sous ce costume?... »
En même temps, saisissant une des mains de Mlle d'Edelsheim, il rapprocha la jeune fille de lui comme pour la défendre. » •
« Oui, répondit-elle, j’étais là.... avec Marie- Jeanne.
— Gomment avez-vous osé venir ici? vous ne saviez donc pas que.... »
Il s’arrêta et jeta un regard rapide autour de lui.
Zilda avait disparu.
— Vous ne savez donc pas, reprit-il à voix basse, que
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cette femme, cette prétendue sorcière, est votre plus cruelle ennemie?
— Je m’en doutais avant de venir, répondit Marguerite; mais je voulais vous voir, et j’ai tout bravé pour cela.
— Vous vouliez me voir! dit le comte.... et pour moi !... Mais alors.... Mon Dieu! Mon Dieu!... Quel espoir!... Marguerite, vous m’aimez encore ?...
— Oui, mon ami. Je n’ai jamais cessé de vous aimermais il y a eu un moment où je me suis vue forcée de sacrifier mon amour à un devoir sacré. Dès qu’on m’a rendu ma liberté, ma première pensée a été pour vous. J’ai songé que vous deviez me trouver ingrate et perfide, que vous étiez malheureux.... et j’ai couru au seul endroit où il me restait quelque espoir de vous trouver.
— Brave et noble cœur ! s’écria le comte, ivre de joie ; ange d’amour et de bonté, comment vous remercier, comment vous exprimer?... Oh! ce bonheur, je l’espérais si peu. Il me semble encore que tout ceci est un rêve.... Moi qui tout à l’heure désespérais de la vie et ne demandais qu’à mourir!... Et vous m’aimez? ., et vous êtes ici pour moi?... Oh! Marguerite, dites-moi que c’est bien vrai, que vous m’aimez et que vous êtes libre.
— Oui, mon ami, je vous aime, et je suis libre..., à peu près du moins, car il me faudra le consentement de mon père; mais je le prierai tant.... et quand je vous aurai justifié à ses yeux....
— Justifié de quoi?
— Du crime de meurtre et de haute trahison dont vous êtes accusé.
— Comment, vous savez?
— Je sais tout. Je sais que vous êtes innocent et qu’une
trame odieuse vous a fait condamner injustement. Zilda m’a tout raconté.
— Tout? murmura le comte en pâlissant.... Elle aurait osé....
— Elle m’a tout dit, Louis, depuis votre.... Mais ne revenons pas sur le passé, cela m’a fait trop de mal de l’entendre parler de votre amour pour une autre femme..-..
— Je ne vous connaissais pas alors, murmura-t-il.
— N’importe ; il me semble que le cœur.... Mais, laissons cela.... Mme de Geyersberg dit toujours que les femmes ne peuvent juger les hommes d’après elles-mêmes. Un moment, pourtant, je vous en ai bien voulu, Louis; je pleurai de honte et de douleur, en songeant....
— Marguerite ! murmura-t-il d’une voix suppliante.
— Vous avez raison, Louis.... Heureusement pour vous.... et pour moi... ajouta-t-elle avec un adorable sourire.... j’ai vu tout à l’heure combien vous étiez désespéré et combien vous m’aimiez. Je croyais que vous alliez me maudire, car toutes les apparences étaient contre moi.... Si vous saviez combien j’ai été heureuse et fièrede votre noble confiance!...
— Ainsi, vous m’aimez encore? reprit le comte.
— Oui, je vous aime, reprit-elle, et j’espère que votre pauvre cœur n’aura plus à souffrir. Mais laissez-moi vous raconter tout ce qui s’est passé depuis notre dernière entrevue....
— Silence, interrompit le comte, voici Zilda. Défiezvous de cette femme, Marguerite. Elle est capable de tout.
' — Pauvre créature 1 murmura la jeune fille. Elle est si malheureuse; sa vue me fait mal. En songeant aux souffrances qu’elle a supportées pour vous, à celles qui l’attendent encore, j’ai comme un remords de mon bonheur.
— Notre présence ici ne ferait qu’augmenter sa haine et sa colère. Si vous m’en croyez, Marguerite, nous ne resterons pas un instant de plus sous ce toit maudit.
— Partons, Louis; mais auparavant, ne direz-vous pas adieu à cette infortunée?
— Non, Marguerite; il vaut mieux éviter une scène qui serait cruelle pour nous tous. Venez.
— Laissez-moi appeler Marie-Jeanne.
— Ne vous éloignez pas de moi, dit vivement le com{p en saisissant la main de la jeune fille. Zilda est capable de tout, je vous le répète.
— Près de vous, je ne crains rien, « répondit Marguerite en s’appuyant sur le bras du comte par le geste tendre et confiant de la femme qui se sent aimée.
Us firent ainsi quelques pas dans la direction de la chambre que montrait Marguerite, mais ils s’arrêtèrent en voyant paraître Zilda.
Pâle comme une morte, les yeux étincelants et les bras croisés sur la poitrine, elle s’avança lentement vers eux.
« On ne quitte pas ainsi l’antre de la sorcière, dit-elle. Croyez-vous donc qu’on puisse impunément se jouer de moi et m’écarter comme un enfant du but que je poursuis depuis tant d’années? Nôn, non.
« Quoi ! j’aurais tout sacrifié pour cet homme , et la présence d’une jeune fille suffirait pour m’enlever le prix de tant d’efforts et de tant de douleurs!... Allons donc!
«Votre part dans la vie est déjà assez belle, Marguerite, et, par tous les démons de l’enfer 1...
— Zilda, interrompit le comte d’une voix ferme, calmez-vous et écoutez-moi. Je vous l’ai dit tout à l’heure, je suis profondément reconnaissant de ce que vous avez
fait pour moi, mais le passé est passé et ne peut plus revenir.
— Eh! que m’importe ta reconnaissance? c'est ton amour seul que je veux. A ton tour, écoute-moi, dit-elle en se jetant au-devant du comte qui se dirigeait vers la porte.
— Partez en avant avec Marie-Jeanne, dit M. d’Helfenstein à Marguerite, à qui la jeune aubergiste parlait en ce moment à voix basse et d’un ton animé.
— La sorcière est venue donner un ordre à son nain, disait Marie-Jeanne. Elle lui a remis un papier; puis il a sauté par la fenêtre, et il est parti en courant. »
Tout en écoutant Zilda, le comte avait entendu ou deviné les paroles de Marie-Jeanne.
« Hâtons-nous de partir, dit-il aux deux jeunes filles.
— Vous ne sortirez pas, s’écria Zilda en se jetant entre la porte et ses hôtes. Restez, je le veux.
— Zilda, lui dit le comte, cette scène n’a que trop duré.... Ne me forcez pas à employer la violence.
— Louis, murmura Marguerite d’un ton suppliant, en retenant le bras du comte qui se disposait à écarter Zilda de la porte, contre laquelle la sorcière se tenait adossée.
— Ohl laissez-le faire, s’écria Zilda, laissez-le donc !... Votre pitié méprisante est un outrage de plus pour moi.
— Une dernière fois, Zilda, dit le comte , livre-nous passage, ou bien...»
— Ou bien?... répéta-t-elle avec une amère ironie, ou bien?... Ah ! je vous connais trop pour craindre vos menaces, seigneur comte. Un gentilhomme comme vous, frapper une femme, oh ! fi donc!... La séduire, la tromper, empoisonner sa vie de honte et de remords, déchirer lâchement son cœur, jouer avec ses souffrances comme le
tigre avec les chairs palpitantes de ses victimes.... oh! ceci n’est nullement contraire anx lois de l’honneur, n’est-ce pas, noble chevalier?... Mais frapper cette femme, la toucher seulement du bout du doigt!... oh! Louis, Louis, je vous jure pourtant qu’il serait plus humain de tuer la femme qu’on n’aime plus que de la torturer comme vous le faites. »
Tandis qu’elle pariait ainsi, le comte surveillait tous ses mouvements. Toutàcoup, il lui saisit le bras droit, qu’elle tenait caché derrière elle.
« Voyez, dit-il à Maj-guerite, en lui montrant un poignard que Zilda venait de laisser échapper et dont il s’empara lestement, avais-je raison de vous recommander de vous tenir sur vos gardes? Partez, je vous en conjure, partez avec Marie-Jeanne, et sortez au plus vite de ces marécages maudits.
— Venez avec nous, dit Marguerite.
— Il faut que je reste ici pour empêcher Zilda de vous poursuivre, et pour que sa vie me réponde de la vôtre. Dès qu’elle ne pourra plus vous nuire, je vous rejoindrai.... Partez, mon ange bien-aimé, et que le ciel veille sur vousl »
Au moment où Marguerite franchissait le seuil de la porte, Zilda, dont tout le corps tremblait de colère et de rage impuissante, fit un mouvement pour s’élancer sur sa rivale. Le comte eut besoin de toute sa force pour la contenir.
« Que l’enfer vous maudisse tous deux! s’écria-t-elle alors avec fureur. Que Satan prenne mon corps et mon âme, pourvu qu’il me donne en échange la vie de cette femme. Par mon amour outragé, par le sang qui a rougi mes mains, par les flammes dévorantes de l’enfer qui me consument déjà, je jure de me venger. Malheur à vous,
Louis! malheur à cette femme maudite, qui est venue se jeter entre nous deux et briser toutes mes espérances ! »
Les transports de rage, auxquels se livrait la malheureuse Zilda, n’eurent d’autre résultat que d’affaiblir la voix qui plaidait en sa faveur dans le cœur du comtede Helfenstein. La compassion de Louis fit bientôt place à une irritation qui finit par éclater et qui mit le comble h l’exaspération de la sorcière.
Deux ou trois mots qu’elle laissa échapper firent craindre à Louis que Marguerite ne fût sur le |point de tomber dans quelque piège.
Au même instant, Sarah poussa un cri de triomphe. Il s’élança vers elle ; mais , avant qu’il pût l’atteindre, plusieurs hommes armés se jetèrent sur lui. Il se défendit comme un lion; il blessa et tua plusieurs de ses adversaires. Le reste hésita, mais Jacquet se jeta résolûment sur le comte, et les autres suivirent son exemple.
Écrasé par le nombre, Louis de Helfenstein fut terrassé et garrotté.
Debout, à quelques pas du comte, la sorcière couvait ce dernier de ses regards étincelants.
« Quel est cet homme? demanda Jacquet, et comment se trouve-t-il ici ? »
La première intention de Sarah avait été de livrer le comte à Jacquet, en déclarant à ce dernier que Louis était l’amant heureux de Marguerite d'Edelsheim; Zilda n’en eut pas le courage.
« Je ne sais, répondit-elle. Le voyant devant ma chaumière, j’ai cru qu’il était un des vôtres, et je l’ai fait entrer.... Il a refusé de me dire ce qu’il venait chercher
— Quelque espion, sans doute, dit Jacquet. Le mieux est de nous en débarrasser tout de suite.
— Non, non s’écria Zilda en retenant l’aubergiste.’ Attendons. J’ai une idée au sujet de cet homme.
-r Laquelle ?
— Je te le dirai.... Il peut nous être utile, » ajouta-telle en répondant ainsi au regard étonné de l’aubergiste.
Gomme ce dernier allait faire quelque objection, Zilda reprit avec vivacité :
c Jacquet, aimes-tu toujours Marguerited’Edelsheim? »
Il tressaillit et la regarda fixement sans répondre.
« A quoi bon dissimuler avec moi? reprit-elle en haussant les épaules. Tu sais qu’on nous attend et que nous n’avons pas un instant à perdre pour assister à la grande réunion de cette nuit. Réponds-moi donc? Que me onnerais-tu, si je te livrais Mlle d’Edelsheim?
— Dis toi-même ce que tu veux, Sarah, je te le promets d’avance, quand tu devrais me demander tout ce • que je possède.
— Es-tu ambitieux, Jacquet ?
— Oh! oui.
— Eh bienl avec Marguerite, je puis encore te donner un pouvoir immense qui mettra sous tes ordres, entendstu, sous tes ordres, les plus grands seigneurs de l’Allemagne .
— Parles-tu sérieusement, Sarah?... Quel est ce pouvoir?
— Tu le sauras tout à l’heure, mais, auparavant, il faut que tu me jures sur ce que tu as de plus sacré, que, cette nuit, quoi qu’il arrive, tu m’obéiras en tout.
— Je le jurel
— Sans me demander le motif de mes ordres, sans les discuter lors même qu’ils se trouveraient en contradiction avec tes propres désirs. »
Il parut se consulter.
« Tu hésites? Sois tranquille, Jacquet, je te promets à mon tour que mes exigences ne toucheront ni à ta passion pour Marguerite ni même à ton ambition. Maintenant jures-tu de m’obéir ?
— Je le jure.
— C’est bien. Écoute-moi. En ce moment Marguerite d’Edelsheim traverse le marais pour regagner la route d’Heilbronn à Mosbaeh.
— Marguerite!...
Ne m’interromps pas. Le nain qui est allé te chercher de ma part a prévenu en même temps quelques-uns de mes hommes, qui ont dû se mettre aussitôt à la poursuite de Mlle d’Edelsheim. Maintenant, elle doit être en leur pouvoir.
— Que venait-elle faire ici?
— Je t’expliquerai tout cela plus tard, te dis-je. Le plus pressé pour toi est de la rejoindre. Moi, je vais me rendre directement à l’endroit fixé pour la réunion générale de cette nuit. Laisse-moi quelques hommes pour porter mon prisonnier.... Je t’attendrai auprès de ce grand hêtre brisé par la foudre à côté du rocher de misère.
— C’est entendu, dit Jacquet.... et chemin faisant, de là au rendez-vous, tu m’expliqueras tout.
— Oui. Emmène Superbus; il te guidera dans le marais.... Ah! un conseil.... comme je te l’ai déjà dit, Marguerite aime un beau gentilhomme.
— Le nom de ce gentilhomme ? demanda Jacquet d’une voix sourde.
— Je ne puis te le révéler encore. Seulement, rappelletoi que si Marguerite t’échappe aujourd’hui, tu la perdras pour toujours. Avant un mois, elle aura épousé celui qu’elle aime, et tous deux auront quitté le pays pour aller habiter quelque ville où tu ne pourras plus les rejoindre.
Maintenant que te voilà prévenu, agis en conséquence, et ne te laisse pas jouer.
— Sois tranquille, répondit Jacquet, si Mme Marguerite tombe aujourd’hui dans mes mains, je te jure qu’elle n'appartiendra jamais à un autre que moi. •
Karl, le vieux domestique qui avait accompagné Marguerite d’Edelsheim, était un ancien soldat qui avait jadis vaillamment combattu à côté de son maître, M. de Geyersberg, le père de Florian.
Malgré sa bravoure qu’attestaient une douzaine de cicatrices, nous devons avouer que, cette nuit-là, les heures s’écoulèrent bien lentement pour lui.
Tout à coup, il entendit distinctement sur le chemin les pas de plusieurs chevaux et le cliquetis inséparable du harnais militaire de ce temps.
Ce bruit, qui semblait révéler l’approche de quelques créatures de ce monde, fut un soulagement pour le pauvre Karl. En ce moment la présence d’un ennemi lui paraissait moins redoutable que l’isolement qui le livrait aux sinistres influences des suppôts de Satan.
Bientôt trois hommes d’armes à cheval,' qu’accompagnait un paysan monté en croupe sur le cheval de l’un d’eux, arrivèrent à côté du vieux domestique.
« Voilà es cnevaux de ces dames, et le vieux Karl, le serviteur de Mme de Geyersberg, » murmura le paysan à l’oreille de l’homme d’armes derrière lequel il était placé.
Au moment où le vieux soldat allait interpeller les hommes d’armes , un de ceux-ci prit l’initiative.
« Que sont devenues les deux dames que tu accompagnais? demanda-t-il.
— Que vous importe ? répondit durement Karl, qui ne
brillait pas par son amabilité en temps ordinaire et que sa faction dans le marais n’avait pas contribué à rendre plus gracieux.
— Drôle ! s’écria l’un des hommes d’armes en poussant son cheval vers le vieux domestique, qui porta aussitôt la main à ses armes.
— Silence ! cria celui qui paraissait être le chef.... Karl, ajouta-t-il en s’adressant au vieux domestique, il faut absolument que je parle à Mme d’Edelsheim. Je sais qu’elle est partie avec vous de Geyersberg. Où est-elle en ce moment ? »
Gomme il achevait ces paroles, on entendit à cinq ou six cents pas de là un cri de frayeur et d’angoisse.
« Chut! écoutez, dit Karl en prêtant l’oreille. »
On répéta cfe cri, ou plutôt ces cris, car il y avait deux voix de femmes qui appelaient au secours.
Sans dire un mot, Karl enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, et s’élança dans la direction de l’endroit d’où partaient les cris.
Les trois hommes d’armes le suivirent.
Guidés par les cris des deux femmes et par le bruit des voix, ils arrivèrent bientôt dans une sorte de clairière où se trouvaient une demi-douzaine de paysans, qui venaient de s’emparer de Marguerite et de Marie-Jeanne. En voyant arriver les hommes d’armes, qui commencèrent l’explication par des coups de sabre et d’épée, les paysans de Sarah prirent la fuite à toutes jambes, sauf un pauvre diable que Karl avait pourfendu du premier coup.
« Marguerite ! mon enfant ! s’écria le chef des hommes d’armes en s’élançant à bas de son cheval pour courir à Mlle d’Edelsheim, qui, épuisée par la lutte qu’elle venait de soutenir, gisait à demi évanouie sur le sol humide.
— Mon père ! murmura la jeune fille, qui reconnut
aussitôt cette voix et cette figure auxquelles elle avait songé si souvent depuis qu’elle avait reçu la lettre de l’empereur.
Sire ! ajouta-t-elle ensuite d’un ton respectueux et suppliant.
— Êtes-vous blessée ?
— Non, sire.... La frayeur seule....
— Dieu soit loué ! Malheureuse enfant, comment vous trouvez-vous ici, à cette heure de la nuit, à l’insu de Mme de Geyersberg?.. .
— Sire....
— Ne m’appelle pas ainsi. Je ne suis ici que ton père. i •'
Mais, au nom du ciel, tire-moi d’inquiétude, et prouve- t
moi que je n’ai pas k rougir de toi.
— Je vous dirai tout, sire.... mon père, ajouta-t-elle plus bas. Béni soit le ciel qui vous a envoyé à mon secours ! »
Au moment, où, confuse et rougissante, elle allait commencer ses aveux, Marie-Jeanne accourut en criant que les paysans revenaient à la charge.
Elle disait vrai. <
Jacquet avait rencontré les fuyards et il les ramenait avec lui et ses propres hommes.
Mieux armés et plus hardis que les paysans de la Sorcière, les camarades de Jacquet s’élancèrent sans hésiter sur les défenseurs de Marguerite.
Maximilien poussa son cheval contre les agresseurs.
Les deux ou trois premiers tombèrent sous sa terrrible épée.
Les deux hommes d’armes qui l’accompagnaient et le vieux Karl le secondèrent bravement, mais ils furent écrasés par le nombre.
Au moment où Jacquet allait s’emparer de Marguerite, Karl se jeta entre eux. Plus agile et plus robuste que le vieux soldat, l’aubergiste se dégagea de son étreinte et frappa mortellement le fidèle serviteur.
Renversant deux ou trois hommes qui cherchaient à le désarçonner, Maximilien se précipita au secours de sa fille. Jacquet et lui échangèrent quelques horions.
Célèbre parmi ses contemporains par son adresse à tous les exercices du corps, l’empereur avait trouvé en Jacquet un adversaire redoutable par sa vigueur et son agilité.
Assailli de tous les côtés à la fois, Maximilien se défendait comme un lion. Un des paysans coupa les jarrets de son cheval d’un coup de faux.
Le pauvre destrier s’abattit et entraîna l’empereur dans • sa chute .
Avant que Maximilien, gêné par son armure, eût pu se relever, les paysans et les jeunes gens de la bande de Jacquet s’étaient précipités sur lui et l’avaient chargé de liens.
Ils voulaient le tuer immédiatement pour venger la mort de leurs camarades ; mais Jacquet, qui avait admiré la bravoure du chevalier inconnu, ordonna de respecter sa * vie et de se contenter de le garrotter solidement.
« Jacquet! » s’écria Marie-Jeanne en s’élançant vers son cousin dont elle venait de reconnaître la voix.
Il fit un geste d’impatience et dit à Franz à voix basse :
« De gré ou de force, emmène ma cousine chez ta mère. »
« Madame, commença Jacquet, pardonnez-moi le....
— Misérable! interrompit-elle avec indignation, je vous défends de me parler.
— Je parlerai, s’écria-t-il. Oui, Marie-Jeanne a dit vrai; je vous aime!... Ce mot-là vous choque dans ma bouche.... S’il était prononcé par un gentilhomme, vous l’écouteriez en souriant, n’est-ce pas? Oh! ne prenez pas cet air méprisant. Le temps n’est plus où un regard de vous me faisait trembler et rougir comme un enfant. Je vous aime toujours, mais je n’ai plus peur de votre courroux.
« Cela vous étonne, n’est-ce pas?
« Je ne suis qu’un manant, mais le jour est enfin venu.... où chacun de nous .pourra en faire autant et devenir l’égal du noble seigneur.
— En assassinant des vieillards, n’est-ce pas, interrompit Marguerite, et en insultant des femmes?... Ah! laissezmoi, vous me faites horreur ! »
Trop orgueilleux à son tour pour supplier longtemps la hautaine jeune fille qui repoussait son amour avec tant de mépris, Jacquet passa bientôt de la colère à la menace.
Il fit comprendre à Marguerite qu’elle était en son pouvoir, et je ne sais trop à quels excès l’auraient entraîné son orgueil froissé et sa colère, si l’un de ses compagnons n’était accouru lui annoncer que plusieurs personnes s’approchaient.
Jacquet s’élança au-devant des nouveaux venus.
« Qui êtes-vous? demanda-t-il.
— Les amis des pauvres et des opprimés , répondit une voix mâle et ferme. Et vous-même ?
— Je suis un frère prêt au premier appel, » répliqua Jacquet.
Après avoir échangé ces deux formules de reconnaissance, les deux chefs se tendirent la main.
Le nouveau venu était Georg Metzler, l’aubergiste de Ballenberg.
« Et le prisonnier ï » demarda un jeune bourgeois de Bœkingen qui faisait partie de la cohorte de Jacquet.
Ce dernier eut un moment d’indécision. Il fut sur le point d’ordonner la mort de l’homme d’armes, mais il fut retenu par le désir d’éclaircir plus tard l’identité de l’inconnu, qui avait tout l’air d’un gentilhomme, malgré la simplicité de son costume.
Avant de s’éloigner avec Metzler, Jacquet s’approcha de Maximilien et le regarda attentivement.
« Il est trop vieux pour que ce soit l’amant préféré de Marguerite, murmura-t-il.... Il me semble pourtant que j’ai déjà vu cette figure-là quelque part. »
Il ordonna à ses hommes d’armes d'emmener* Maximilien avec Marguerite. Puis, tirant à part un de ses affidés, il lui recommanda d’écouter ce que se diraient la jeune fille et l’homme d’armes et de faire son possible pour surprendre leur secret.
Dès que Jacquet se fut éloigné avec ses compagnons et ceux de Georg Metzler, le premier mouvement de Maximilien fut de jeter un rapide coup d’œil autour de lu pour voir s’il n’y aurait pas quelque moyen de se débarrasser de ses gardiens. Malheureusement, il était sans armes, et d'ailleurs on l’avait trop bien garrotté pour qu’il pût se délivrer de ses liens.
« Allons, murmura-t-il, il faut attendre. Marguerite, ajouta-t-il en se servant de la langue française, que parlaient alors toutes les personnes de qualité et surtout celles qui faisaient partie de la cour, comment vous trouvez-vous
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ici, et quel est cet homme qui vous parlait tout à l’heure avec tant d’animation?
— Sire.... balbutia la jeune fille. .
— Chut ! interrompit-il, ne m’appelez pas ainsi, je vous le répète. Parlez-moi franchement, mon enfant. J’ai assez vécu pour être indulgent, et je puis tout pardonner, hormis le mensonge. Quoi que vous ayez pu faire, le souvenir de votre pauvre mère vous protège! Vous trouverez toujours en moi le cœur d’un père et d’un ami. Dites-moi toute la vérité. »
Encouragée par ce ton indulgent et affectueux, Marguerite raconta à Maximilien tout ce qui s’était passé entre elle et M. de Helfenstein. Le nom de ce dernier fit bondir l’empereur.
« Malheureuse enfant ! s’écria-t-il, sais-tu quel est cet homme ?... Un misérable qui a assassiné le mari de sa maîtresse et vendu à l’étranger les secrets de l’empire.
— Je vo.us jure qu’il est innocent de tout cela, père! interrompit la jeune fille avec énergie.
. « Je jurerais de son innocence sur mon salut étemel.
— A ton âge et lorsqu’on aime, on croit toujours à....
— C’est son ennemie la plus cruelle qui m’a appris la vérité, reprit Marguerite. Vous allez voir de quelle trame odieuse il a été la victime. »
Elle raconta alors à l’empereur tout ce que lui avait appris la Sorcière Noire.
Ébranlé, mais non complètement convaincu, Maximilien promit cependant de tout faire pour arriver à la découverte de la vérité.
Il reprocha doucement à sa fille l’imprudence qu’elle avait commise, et lui raconta à son tour comment il était parvenu à la rejoindre.
Sur le point de partir pour une longue expédition, il était venu à Geyersberg pour dire adieu à Marguerite.
En arrivant au château, il avait appris que Mme de Geyersberg était malade et couchée. Il avait demandé Mlle d’Edelsheim, mais nul ne savait ce qu’elle était devenue.
Enfin, un paysan qui gardait des bestiaux dans les champs voisins, raconta qu’il avait vu les deux jeunes filles et le vieux Karl sortir ensemble du parc.
Guidé par cet homme, Maximilien était arrivé au marais du Grand-Loup.
On sait le reste.
A une demi-lieue environ de la chaumière de Sarah et dans la partie la plus sauvage du bois qui avoisinait les marais du Grand-Loup, se trouvait une sorte de carrefour. Il était connu dans toute la contrée sous le nom singulier du carrefour du Rocher de Misère.
Il eût été difficile de rencontrer un lieu d’un aspect plus sombre et plus lugubre que cet endroit.
Sarah avait engagé les chefs de la confédération à choisir cet endroit pour leur première réunion générale. La configuration naturelle de ce vaste emplacement, sa situation au milieu des bois et la terreur mystérieuse qui en interdisait l’approche, tout se réunissait pour qu’on adoptât l’avis de la sorcière.
Une personne qui se serait trouvée à passer vers onze heures aux environs de ce carrefour, eût été témoin d’un étrange spectacle.
Autour de cinq ou six énormes brasiers se groupaient environ quinze cents conjurés.
Là se tenaient les chefs et les membres les plus influents de la confédération.
Ulric de Hutten, Thomas Munzer, le fameux prédica-
teuret l’un des organisateurs les plus actifs du mouvement ; Wendelin Hipler, Hans Muller, le chef de la cohorte de la Forçt-Noire, Jacob Wehe, qui commandait celle de Leipheim, Jerg Ebner, Hans Schmidt, le moine aveugle ; Pfeiffer, l’ancien prémontré, disciple de Munzer, et neuf ou dix autres.
En ce moment ils s’occupaient d’une besogne importante. Ils étaient en train de rédiger ce qu’on pourrait appeler le manifeste de la confédération, qui devait être lu aux paysans et répandu ensuite dans toute l’Allemagne.
Ce manifeste se formulait en seize articles qui la plupart donnèrent lieu aux débats les plus animés.
Au plus fort de la discussion, des clameurs joyeuses s’élevèrent tout à coup de la grande enceintô où se tenait le gros des confédérés. Ceux-ci agitaient leurs chapeaux et leurs bonnets, et poussaient des acclamations bruyantes, comme pour souhaiter la bienvenue à quelqu’un.
« Que se passe-t-il donc ? demanda Ulric de Hutten à Georg Metzler, qui était allé voir ce qui excitait cet enthousiasme.
— Jacquet Rohrbach vient d’arriver à la tête d’une bande de jeunes gens d'Heilbronn et de Bœkingen, répondit Metzlèr.
— A propos de Jacquet, interrompit Conrard, vous savez ce qu’il a fait hier ?
— Quoi donc? demanda un bourgeois de Nuremberg?
— Le bourgmestre de Bœkingen l’avait cité à comparaître devant lui; ils se sont pris de querelle, et Jacquet l’a poignardé en pleine séance.
— Et on ne l’a pas arrêté ?
— On n’a pas osé ; il avait avec lui deux cents jeunes gens qui l’ont emmené presque en triomphe.
— De pareils crimes déshonorent la confédération, s’écria Florian ; nous faisons la guerre aux privilèges et non aux personnes. L’assassinat ne prouve rien, et ne fortifie que la cause de la victime.
— Ce n’est pas un assassinat, répondit un des partisans de Jacquet. Le bourgmestre avait auprès de lui plusieurs * hommes armés qui pouvaient le défendre. En fait de violences et de meurtre, les grands seigneurs n’y regardent pas de si près. Chacun son tour.
— Non, reprit Georg Metzler; ce n’est point pour punir des crimes par d’autres crimes que nous avons fondé notre sainte confédération. Nous devons marcher droit à notre but, en écrasant, s’il le faut, tout ce qui nous résistera, mais chaque soldat de la liberté doit se regarder comme faisant partie d’un corps d’armée et ne pas chercher à combattre isolément pour satisfaire des rancunes particulières. »
Comme il achevait ces paroles, cinq ou six lansquenets faisant partie de la bande qu’avait amenée Florian de Geyersberg arrivèrent en courant auprès de ce dernier.
Au milieu d’eux se trouvaient Marguerite d'Edelsheim et l’empereur, dont la visière baissée cachait la figure.
A la vue de Florian, Marguerite courut à lui et se jeta aux genoux du chevalier.
« Sauvez-nous, Florian I dit-elle les mains jointes; au
nom de votre mère et de notre amitié, protégez-moi contre les hommes de Jacquet.
— Gomment vous trouvez-vous ici, Marguerite ? demanda-t-il avec une surprise facile à comprendre, et en relevant la jeune fille. Ne craignez rien.... Voyons, continua-t-il en la tirant un peu à l'écart, que vous est-il arrivé ? Mais, avant tout, calmez-vous.... Vous savez bien qu’auprès de moi vous êtes en sûreté. »
Marguerite raconta à Florian tout ce qui s’était passé entre elle et Jacquet.
« Tout à l’heure, en arrivant à cent pas d’ici, continuat-elle, j’ai aperçu quelques-uns de vos lansquenets. Je les ai appelés en me réclamant de votre nom ; ils sont accourus; parmi eux se trouvaient heureusement deux des hommes qui vous avaient accompagné à Geyersberg. Ils m’ont reconnue et nous ont délivrés malgré la résistance des hommes de Jacquet. Ceux-ci ont couru prévenir leur maître.
« J’ai supplié vos lansquenets de me conduire près de vous. Dieu soit loué ! nous sommes parvenus à vous retrouver. Vous me protégerez contre ce misérable Jacquet, moi et ce brave homme d’armes qui a si courageusement pris ma défense.
— Certes, oui 1 s’écria Florian. Calmez-vous, Marguerite, calmez-vous, je vous en conjure.
— Florian, reprit-elle, les compagnons de Jacquet ont menacé vos lansquenets de la vengeance de leur maître ; j’espère....
— Soyez tranquille, interrompit le chevalier en souriant, mes fidèles soldats savent que je ne les abandonnerai jamais, et je vous assure que les menaces des bandits de maître Jacquet ne les effrayent guère. Je vais vous faire escorter jusqu’à Geyersberg.
— Et vous, Florian ?
— Moi, je dois rester ici, Marguerite; un devoir sacré m’y retient. Gomment se porte ma pauvre mère? comment a-t-elle supporté mon départ et la • ruine de toutes ses espérances ?
— Elle est bien triste, Florian; elle pleure nuit et jour en songeant à vous.
— Hélas ! reprit-il avec douleur, cette pensée empoisonne ma vie!... Ma pauvre mère!... Et vous-même, Marguerite, que de reproches vous devez me faire, dans le fond de votre cœur?... Dites-moi que vous me pardonnez et que..,.
— Je n’ai rien à vous pardonner, Florian, répondit Marguerite. C’est moi, au contraire, qui ai besoin de votre pardon.
— Vous !... et comment ?... pourquoi ?
— Votre mère s’était trompée sur les sentiments que j’éprouvais pour vous, Florian, et vous avez partagé son erreur. Je vous aimais comme un frère tendrement chéri, mais un autre avait mon amour.
Quand j’ai d’abord accepté votre main, j’étais persuadée de la trahison de celui que j’aimais, et j’obéissais à la reconnaissance que vous m’inspiriez.
— Et moi qui croyais que vous étiez venue ici pour moi ! murmura Florian avec une amertume douloureuse.
— Dieu m’est témoin, Florian, que si j’avais cru pouvoir vous sâuver de quelque danger, j’aurais tout bravé pour le fils de ma bienfaitrice, pour l’ami de mon enfance.
— Je le crois ,* Marguerite ; pardonnez-moi un moment de faiblesse dont je rougis. Que le ciel vous protège, vous et celui que vous aimez !
— Hélas ! son sort m’inspire la plus vive inquiétude. Quand je suis partie de la chaumière de Sarah , il était....
— Monseigneur, dit un des lansquenets en s’approchant du chevalier, voici Jacquet avec une bande de jeunes gens. Ne ferais-je pas bien de prévenir mes camarades et de les réunir près de vous ?
— Va, Berthold, hâte-toi. Vous autres, tenez-vous un peu en arrière, mais soyez prêts à mon premier signal. »
Comme il achevait ces paroles, Jacquet s’approcha de Florian.
« Chevalier, dit Rohrbach qui paraissait hors de lui, vos damnés lansquenets ont eu l'audace d’enlever à mes yeux deux prisonniers dont je venais de m’emparer.
— Assez ! interrompit Florian d’un ton aussi dur que celui de son interlocuteur; mes lansquenets ont bien agi, et ce ne sont pas eux qui méritent un châtiment, mais vous et vos bandits. Comment avez-vous eu l’audace d’arrêter cette noble dame, la pupille de ma mère, ma sœur d’adoption ?
« Par le ciel ! si j’eusse été là quand vous avez eu l’insolence de lui parler d’amour, je vous aurais fait rentrer chacune de vos paroles dans la gorge avec le pommeau de ma dague.
— Vraiment ? fit Jacquet, pâle de fureur, eh bien I c’est ce que nous allons voir; peu m’importe à moi le nom et le rang de cette femme î Elle est ma prisonnière, je l’aime, et par Satan ! nul ne me l’enlèvera.
— De quel droit est-elle ta prisonnière ? interrompit Conrad. Toute la question est de savoir si tu avais pour t’emparer d’elle un motif intéressant la confédéra-
Un murmure d’approbation prouva que la majorité des conjurés partageait la manière de voir du vieux paysan.
« Mme Marguerite était venue ici pour surprendre nos secrets, répliqua Rohrbach.
— Est-ce vrai? » demanda Conrad à la jeune fille.
Marguerite répondit par un regard dédaigneux.
« Alors, reprit Jacquet, que faisiez-vous au milieu de la nuit dans ces marais insalubres et hantés par les démons?
— Je venais de chez la Sorcière Noire.
— Quel intérêt si puissant pouvait vous amener chez elle à cette heure avancée? » fit Jacquet d’un ton railleur.
Mlle d’Edelsheim rougit et ne répondit pas.
« Assez de questions et d’insolences ! s’écria Florian, que Wendelin Hipler avait inutilement essayé de calmer; Jacquet a insulté la pupille de ma mère et tué un vieux et fidèle serviteur de ma famille. Je jure qu’il le payera cher!
— Je me moque de vos menaces, répliqua l’aubergiste. Vieux ou non, votre domestique était encore un vigoureux gaillard. Quant à l’homme d’armes qui attendait sur la chaussée Mlle d’Edelsheim... sans doute pour aller porter à qui de droit les secrets qu’elle comptait surprendre.... bien qu’il ne soit pas jeune non plus , peu d'hommes parmi nous seraient capables de lutter avec lui de force et d’agilité.
— Où est cet homme? demanda Munzer.
— Il doit être ici, répondit Jacquet en regardant autour de lui.... Attendez.... Le voilà! s’écria-t-il en s’élançant vers Maximilien qu’il venait de découvrir au milieu des lansquenets de Florian.
— Cet homme est sous ma protection, dit M. de Geyers-
Jberg en se jetant au-devant de Jacquet. Malheur à qui le touchera. »
Au moment où les deux fougueux jeunes gens allaient en venir aux mains en dépit des efforts de leurs amis, les paysans réunis dans la grande enceinte, qui gardaient depuis quelque temps un silence profond, poussèrent tout à coup de bruyantes clameurs.
« Vive Sarah! vive la Sorcière-Noire! criait-on. Vive l’Allemagne libre et régénérée 1
— Savez- vous ce qui se passe? dit un ami de Conrad qui arrivait en courant. Sarah avait annoncé tout à l’heure qu’elle traverserait le brasier qui brûlait au pied du Rocher de Misère.
« Je tiendrai à la main les douze articles, avait-elle dit... .Si notre entreprise doit réussir, si la cause du pauvre et de l’opprimé doit prévaloir^ si nos efforts à tous doivent rendre à notre pays la liberté, l’unité et l’égalité, j'apparaîtrai belle et radieuse, rajeunie par les flammes comme l’Allemagne par le feu purifiant de la liberté.
— Eh bien ! demandèrent plusieurs voix.
— Eh bien.... regardez.... la voici....» répondit-il.
Portée en triomphe parplusieurs paysans et suivie d’une foule de gens qui poussaient de bruyantes acclamations de joie et d’enthousiasme, Sarah s’avançait en effet vers l’endroit où se tenaient les chefs de la confédération.
Son costume noir et sordide avait fait place à des vêtements, noirs aussi, mais resplendissants d’or et de pierreries. Une sorte de diadème couvrait ses splendides cheveux noirs, dont les boucles soyeuses tombaient sur ses épaules.
Elle était vraiment bien belle ainsi. Sa beauté avait quelque chose de fantastique qui convenait à merveille au rôle que jouait la jeune femme.
De nos jours, une pareille transformation n’eût été accueillie que par des éclats de rire ; mais à cette époque la croyance au surnaturel était générale. A l’exception de quelques esprits éclairés comme Hutten et Florian, ou sceptiques comme le vieux Conrad et Metzler, presque tous les spectateurs croyaient, sinon à la transformation de Sarah, du moins au pouvoir des sorcières et à leurs relations avec l’enfer.
Ceux-là même qui soupçonnaient quelque ruse de la sorcière ne pouvaient se dissimuler que son pouvoir, déjà si grand sur l’esprit des paysans, venait encore de s’accroître. En ce moment, aucune autre puissance n’aurait pu lutter contre la sienne.
Il était donc important de la ménager, et puisqu’il n’y avait plus moyen de dominer son pouvoir, de faire en sorte du moins qu’elle ne l’employât que pour le bien de la confédération.
Aussi les chefs qui se trouvaient réunis dans la petite enceintejoignirent-ilsleursacclamations à celles de la foule.
Malgré l’enivrement momentané de son triomphe, Sarali avait promptement repris son sang-froid.
Une seule passion — l’amour — dévorait cette femme. Les autres existaient bien dans son cœur, mais elles n’étaient que le cortège de la première.
Au milieu de son triomphe, Sarah ne songeait qu’au comte d’Helfenstein, qui la suivait de près sous la garde de six paysans dévoués à la Sorcière.
Exaltée par l’enthousiasme qu’elle-même excitait, et, comme toute femme qui aime, se laissant aller à prendre ses rêves pour des réalités, elle espérait encore reconquérir l’amour du comte.
Il lui semblait que l’enthousiasme delà foule devait gagner le beau gentilhomme qu’elle aimait.
Placée comme elle l'était sur les épaules des paysans fanatiques, et dominant la foule, elle ne quittait pas des yeux le comte, que ses hommes maintenaient toujours k quelques pas d’elle. Il avait la tête enveloppée d’une sorte de capuchon qui lui permettait de voir, mais qui empêchait de le reconnaître.
En arrivant à la petite enceinte, la Sorcière fit signe aux paysans de s’arrêter et de garder le silence.
On lui obéit aussitôt.
« Mes amis, leur dit-elle, les chefs que vous avez choisis vous-mêmes et qui ont été les organisateurs de notre puissante association, sont réunis ici pour formuler les décisions qu’ils vont tout à l’heure soumettre à vos suffrages. Laissez-les achever tranquillement leur tâche. Dans quelques instants nous irons vous retrouver, et vous consulter sur le choix d’un chef suprême. Puis, nous déploierons enfin l’étendard de la liberté et de l’unité de l’Allemagne. »
Des cris de joie accueillirent ces paroles.
La foule se retira.
Il ne resta que les hommes de Sarah, qui gardaient le comte d’Helfenstein. Ceux-ci se placèrent derrière un rocher situé à une portée d’arbalète de l’endroit où se tenait en ce moment le groupe animé des chefs de la Confédération.
Jacquet s’approcha aussitôt de la Sorcière et lui apprit la discussion qui venait d’avoir lieu entre lui et Florian de Geyersberg au sujet de Mlle d’Edelsheim.
« Ne crains rien, lui dit Sarah, je t’ai promis que Marguerite serait à toi et je tiendrai ma promesse. Silence! voici Pfeiffer. »
Pendant ce temps, Marguerite racontait à Florian la véritable histoire de la transformation de Sarah.
« Je me doutais de quelque chose de ce genre, répondit le chevalier ; mais telle est l’aveugle crédulité de la plupart des gens qui nous entourent, qu’il serait inutile de chercher à les éclairer. Le prestige dont jouit cette femme a d’ailleurs rendu d’immenses services à notre cause, et quoiqu’il soit triste pour une sainte association comme la nôtre d’avoir recours à de tels instruments, ''je crois qu’il serait imprudent de les briser. »
De son côté, en dépit des instances de Jacquet, Sarah avait compris l’impossibilité d’enlever Marguerite à Florian et aux amis de ce dernier.
« Si l’on veut m’en croire, dit-elle aux chefs réunis autour d’elle, au lieu de perdre à s’occuper de cette femme un temps précieux que réclament d’importants intérêts, on laissera le soin de décider de sa destinée au chef que nous devons élire aujourd’hui.
— La Sorcière Noire a raison, s’écrièrent plusieurs personnes enchantées de voir terminer ainsi la querelle qui allait s’élever entre les amis de Florian et ceux de Jacquet; le chef décidera.
— Soit, dit Metzler; mais (quel sera ce chef? Quel est du moins celui que nous allons proposer aux suffrages de nos frères?
— - Ulric de Hutten, s’écrièrent plusieurs voix.
— Georg Metzler, dirent quelques autres.
— Wendelin Hipler!
— Jacquet Rohrbach! cria un vieux paysan à qui Sa- • rah venait de faire un signe.
— Ulric de Hutten! répéta la majorité.
— Mes amis, dit Ulric, je vous remercie de votre confiance, mais je ne puis accepter. Pour conduire à bien notre sainte entreprise, il ne suffit pas que votre chef soit dévoué, incorruptible et habitué au commandement, il
faut encore qu’il soit actif et robuste pour pouvoir résister aux fatigues de tout genre. Or, vous le voyez, je suis usé par la maladie et les soucis, et si je me soutiens encore, c’est que Dieu ne veut pas que je meure avant d’avoir accompli l’œuvre à laquelle mon pauvre ami Franz de Sikingen et moi nous avions voué notre vie. »
Conrad, qui paraissait avoir la majorité après Ulric, fit une réponse analogue.
Il ne resta bientôt plus en présence que quatre concurrents sérieux : Wendelin Hipler, l’ancien chancelier (ou greffier) des comtes de Hohenlohe, l’un de ceux qui montrèrent par la suite le plus d’intelligence et de haute capacité; Georg Metzler, l’aubergiste de Ballenberg, dont la cohorte était supérieure à toutes les autres par sonhabileté à manier les armes et par sa discipline ; Jacquet Rohrbach, que soutenaient Pfeiffer, l’ancien prémontré et quelques autres prédicateurs ; enfin , Florian Geyer, qu’Ulric et Conrad avaient eu mille peines à décider à ne pas refuser le titre qu’on lui offrait.
Georg Metzler donna un bel exemple de modestie et de dévouement en engageant ses amis à nommer Florian de préférence à lui-même.
« Avec l’aide de Dieu, j’espère que je me battrai bien, dit-il en terminant, mais nos troupes seront nombreuses, et l’on n’apprend pas en un jour à diriger de grandes batailles. Florian, lui, a fait la grande guerre, et je ne vois parmi nous personne aussi capable que lui d’être notre chef. »
Wendelin Hipler montra la même modestie et se désista aussi de toute prétention en faveur de Florian.
La grande majorité se trouvait donc du côté du chevalier de Geyersberg, mais Jacquet avait toujours pour lui les hommes de son parti et presque tous les prédicateurs évangéliques.
Tandis que Conrad, Hipler, Metzler et même Jacob Wehe cherchaient à obtenir l’unaniraité pour le concurrent de leur choix, Sarah avait fait signe au vieux paysan qui avait le premier prononcé le nom de Jacquet. Sebald Kitz la suivit à l’écart. Elle lui dit précipitamment quelques mots et il s’éloiga rapidement.
Quelques instants après, une vive agitation sembla se répandre de nouveau parmi les paysans. Ils poussèrent de bruyantes acclamations et accoururent auprès des chefs. A leur tête marchait un bourgeois de Weinsherg fort dévoué à Sarah et très-influent dans le pays.
« Sarah, dit cet homme , qui s’appelait Barthélemy Heinstatt, nous venons te demander une grâce. Qu’un nouveau prodige nous indique le chef que nous devons choisir ; cela tranchera toutes nos hésitations et nous obéirons aveuglément.
— Oui, oui ! s’écrièrent les paysans ; bien parlé, Barthélemy. Encore un prodige, Sarah.
— Soit, répondit la Sorcière, je ferai ce que vous désirez.
« Laissez-moi me recueillir. Dans quelques minutes, j’évoquerai l’esprit mystérieux qui parle quelquefois par ma
bouche, et j’espère qu’il exaucera vos vœux. Allez, mes amis. »
Les paysans se retirèrent.
Sarah fit un pas vers Jacquet, puis elle s’arrêta. Son regard se porta sur le comte, que ses hommes gardaient à quelques pas de là. Un violent combat se livrait évidemment dans son âme.
Elle s’enveloppa la tête des plis de son manteau noir et resta quelques instants immobile et plongée dans une profonde préoccupation.
Enfin, elle rejeta le manteau et se dirigea de nouveau vers Jacquet; mais cette fois encore l’amour fut le plus fort. Elle fit brusquement demi-tour et s’approcha de M. de Helfenstein.
« Comte, lui dit-elle, tout à l’heure vous m’avez infligé la plus cruelle torture qu’une femme puisse supporter : celle d’être repoussée, humiliée devant sa rivale. Je m’étais juré de me venger, mais les souvenirs du passé plaident encore pour vous dans mon cœur.
« Jusqu'à ce jour, Louis, peut-être avez-vous cru que je me faisait illusion sur mon pouvoir. Maintenant que vous avez entendu les acclamations de la foule et la prière que m’adressaient les paysans de leur désigner le chef de la confédération, vous devez voir que je disais vrai.
« Il en est temps encore, Louis, dis un mot, un seul, et ce pouvoir immense qui te fera l’égal d’un souverain, je vais te le décerner.
— Je le refuse, » répondit le comte d’une voix ferme.
Désespérée de ne pouvoir vaincre sa résistance, la Sorcière alla jusqu’à s’adresser à l’amour de Louis pour Mlle d’Edesheim.
« Marguerite est prisonnière ici, dit-elle. Sa vie est entre mes mains. Deviens notre chef et tu auras le droit
de la délivrer et de la renvoyer à son père ou à Mme de Geyersberg.
« Avant de persister dans ton refus, songe que c’est Jacquet qui va hériter du pouvoir auquel tu renonces; songe qu'il aime Marguerite, et vois si tu veux abandonner cette jeune fille à la violence effrénée de ton rival. »
Un moment, Sarah put espérer qu’elle allait remporter la victoire. Louis ne répondait pas, et elle pouvait lire sur sa physionomie contractée les traces du combat qui se livrait dans son cœur.
«Eh bien ! dit-elle, que décides-tu ?
— Je refuse, » répondit-il d’une voix ferme.
Sarah fil un geste de colère.
«Tu crois peut-être que je te trompe, reprit-elle, et que Marguerite n’est pas ici. Nous verrons si, quand tu la verras tout éplorée devant toi , tu oseras la sacrifier aussi facilement à ton rival. »
Suivie du comte et de ses gardiens, Sarah se dirigea vers le petit groupe d’arbres auprès duquel se tenaient Marguerite, Maximilien et les quatre lansquenets de Florian sur lesquels veillaient à quelque distance une dizaine des hommes de Jacquet.
«Marguerite, dit Sarah, votre vie et votre honneur vont dépendre du chef de la confédération. Ce chef doit être, ou le comte d’Helfenstein ou Jacquet Rorhbach.. Je n’ai pas besoin de vous dire quelle sera votre destinée dans le cas où Jacquet serait nommé. Si le comte vous aime comme il le prétend, dites-lui qu’il accepte un pouvoir qui lui permettra de vous arracher des bras de Jacquet et de vous rendre à vos amis.
— Dieu m’est témoin que je donnerais ma vie pour vous délivrer, ^Marguerite, s’écria le comte. Mais c’est plus que ma vie, c’est mon honneur qu’on me demande. Pourriez-
vous estimer encore le chevalier félon qui aurait trahi, même pour vous, ses devoirs de gentilhomme et de fidèle sujet?
— Non, répondit Marguerite, non, lors-même que vous auriez été assez faible pour m’offrir un tel sacrifice, je vous jure à mon tour que je l’eusse refusé. Ce que j’aime en vous, c’est votre loyauté, c’est la noble fidélité que vous avez conservée à votre souverain en dépit de l’injuste condamnation dont on vous avait frappé en son nom. Au péril même de ma vie, comte d’Helfenstein, gardez votre honneur pur et intact, car cet honneur est le mien depuis que nous sommes fiancés devant Dieu.
— Soit, interrompit la sorcière ; mais avant que le soleil ait paru à l’horizon, je vous jure, madame, que c’est à Jacquet que vous serez unie devant Satan, votre maître et le sien. Tenez, comte, voyez-vous votre rival, comme il couve, comme il dévore des yeux Marguerite? Par l’enfer! je ne veux pas tarder plus longtemps à lui annoncer son bonheur. »
Elle courut à Jacquet et se mit à lui parler avec animation .
a Adieu, Marguerite, adieu mon ange bien-aimé, dit M. d’Helfenstein.
— Adieu, comte, répondit la jeune fille. Quoi qu’il arrive, restez fidèle au devoir d’un noble chevalier.»
Les hommes de Sarah entraînèrent M. d’Helfenstein qui, trop fier pour engager une lutte inutile, les suivit sans résistance.
Au lieu de revenir à la grande enceinte où les paysans l’attendaient avec une impatience facile à comprendre, Sarah s’enfonça dans le bois en suivant à peu près la même direction qu’elle avait fait prendre à Jacquet. Au bout de quelques minutes, elle s’arrêta à une petite clairière large de sept ou huit pieds, et de laquelle on pouvait apercevoir à travers les arbres la flamme du grand brasier.
« Restez-là avec le prisonnier, * dit-elle à ses hommes.
Elle fit quelques pas ; mais au moment d’arriver à la grande enceinte, elle tourna brusquement sur elle-même et revint auprès du comte.
«Es-tu bien décidé, Louis?» demanda-t-elle.
If ne répondit pas.
«Dans une heure, Jacquet Rohrbach sera maître de ton sort et de celui de Marguerite, et moi-même je ne pourrai plus te sauver.»
Le comte garda le même silence
«Mais je ne veux pas que tu meures, moi ! s'écria-t-elle tout à coup en saisissantle bras du comte. Non !... non !... Lâche créature que je suis! Je n’ai même pas le courage de me venger. »
Il faut que tu partes, que tu partes au plus vite, avant que Jacquet soit le maître, car il te tuerait.
Un de mes hommes va te conduire jusqu’à la route....
Plusieurs des nôtres sont placés en sentinelle dans les bois. S’ils ne voulaient pas te laisser passer.... Ah! prends cet anneau, tu n’auras qu’à le leur montrer.... Pourvu que ton costume.... Attends.... Frédéric! continua-t-elle en s’adressant à l’un de ses paysans, donne ton manteau et ton chapeau à ce gentilhomme.... Otez vos éperons, Louis; leur cliquetis pourrait attirer l’attention.
Le premier mouvement du comte avait été de refuser l’offre de Sarah ; mais une nouvelle pensée surgit sans doute dans son cerveau, car il s’empressa d’obéir à la sorcière.
« Bien, dit-elle, lorsque l’échange des manteaux fut terminé. Maintenant, partez.... En échange de la vie que je vous laisse aujourd’hui, je ne réclame de vous qu’une seule chose.
— Laquelle ?
— Si quelque jour j’avais à vous parler, je veux qu’à
mon premier appel vous veniez me trouver à l’endroit que je vous désignerai.
— Soitj dit le comte.
— Vous le jurez?
— Foi de chevalier !
— C’est bien. Partez, Louis, partez vite. »
A ce moment, l’impatience longtemps contenue de la foule se manifesta enfin par des cris et des murmures.
« Sarah I où est Sarah? disait-on. Quand nous montrera-t-elle notre chef ! Sarah ! Sarah 1 »
Elle se hâta de gagner la grande clairière et se montra à la foule qui l’accueillit avec enthousiasme.
«Me voici, mes amis, leur dit-elle. Les démons qui, d’habitude, obéissent immédiatement à ma voix, se montrent plus récalcitrants lorsqu’il s’agit de la destinée d’une nation. La lutte a été longue, mais j’ai remporté la victoire.
« Léviathan, le plus puissant des démons soumis à mes ordres, a été forcé de me révéler l’enchantement par lequel je puis évoquer devant vous l’image du chef qui vous conduira à la liberté.
« Je vais tout préparer pour son évocation. Avant qu’une heure se soit écoulée, le chef que vous attendez vous apparaîtra au milieu des llammes. »
Nous n’essayerons pas de décrire les transports de joie que soulevèrent les paroles de la Sorcière Noire. On dut les entendre à une lieue de lù.
Pendant ce temps, M. d’Helfenstein se coulait péniblement à travers bois, sous la conduite de son guide. Au bout de quelques minutes, le comte s’arrêta.
«Gomment t’appelles-tu? demanda-t-il au paysan.
— Laurent Selhitz, répondit le guide.
— Veux-tn gagner mille florins ?
— Mille florins ! répéta le paysan ébahi par le chiffre
de cette sompae, d’autant plus énorme pour un pauvre diable comme lui, que mille florins à cette époque représentaient la même valeur que vingt mille florins de notre temps.
— J’ai dit mille florins. »
Selbitz haussa les épaules, tant il lui semblait impossible que sa poche pût jamais faire connaissance avec un tel trésor.
«Voici d’abord un h-compte, reprit M. d’Helfepstein en lui remettant quelques pièces d’or. Commences-tu à croire, maintenant? »
Le paysan les tourna et les retourna avant de répondre.
« C’est du vrai or? demanda-t-il enfin.
— Tout ce qu'il y a de plus vrai.
— Il ne se changera point en ardoise ni en plomb ?
— Ne crains rien. Quant au reste de la somme, il te sera compté en belles pièces d’or ou d’argent, h ton choix.
— Quand?
— Quand tu auras fait ce que j’ai à te demander,
— Parlez, monseigneur, murmura le paysan.
— Tu as vu la jeune fille à qui la Sorcière Noire et moi nous avons parlé tout à l’heure ?
— Oui.
— Eh bien, il faut que tu me reconduises auprès d’elle.
— Demandez à la Sorcière si elle y consent.
— Si elle t’ordonne de me mener auprès de cette jeune fille, tu seras bien-forcé de lui obéir, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien 1 h quoi bon alors donner mille florins pour une chose que je pourrais avoir pour rien?
— C’est juste, murmura le paysan après un instant de réflexion. Est-ce tout?
— Non pas. Avec cette jeune fille, il y a un vieillard; il
faut que tu l’emmènes à ma place et que tu le conduises sain et sauf jusqu’à la ville la plus voisine. Là, il te remettra le complément des mille florins.
— Est-ce bien sûr, au moins?
— Je resterai ici, moi. Dis à tes camarades de me garder comme otage. Dans le cas où je t’aurais trompé, tu pourras toujours... »
Comment un pauvre diable qui n’avait jamais possédé dix écus de sa vie aurait-il pu résister à l’offre de mille florins, qu’il regardait comme une somme inépuisable ?
Il finit par faire volte-face et ramena le comte auprès des deux autres prisonniers.
En ce moment, on s’occupait fort peu de ces derniers.
Jacquet et Plorian n’étaient plus là.
Les autres chefs de la confédération avaient continué à discuter la marche à suivre par la confédération évangélique. Les gardiens mêmes des prisonniers avaient en partie abandonné leur poste pour aller voir ce qui se passait dans la grande enceinte. Il ne restait plus que deux des hommes de Metzler et trois des paysans de Jacquet. En revanche, les quatre lansquenets de Florian étaient toujours là, fidèles à leur consigne, comme de vrais soldats qu’ils étaient. Ils avaient d’ailleurs pour chef un vieux sergent haut de six pieds, à figure rébarbative, et qui n’entendait pas raillerie au sujet de la discipline. C’était une ancienne connaissance de nos lecteurs, maître Otto Kerner, celui-là même qui, quinze ans auparavant, avait attaqué Maximilien pour le compte de M. de Rittmark, et qui, en reconnaissant l’empereur, l’avait ensuite protégé contre ses propres coupe-jarrets d'abord, puis contre le’s domestiques du baron.
Fidèle à sa promesse, Maximilien l’avait généreusement récompensé; mais Kerner, jeune et bouillant alors, avait
les défauts de la plupart des routiers de cette époque. Le vin, les dés et les orgies de tout genre avaient promptement vidé son escarcelle. Quelques coups de tête et maintes querelles avec ses supérieurs l'avaient forcé de quitter sa compagnie. Bref, n’ayant plus rien au monde que son épée, il était allé guerroyer contre les Turcs et il était entré dans la compagnie de Florian. Celui-ci avait pris un empire extraordinaire sur cet homme, que sa violence et ses passions brutales n’empêchaient point d’avoir une bravoure hors ligne et de posséder certaines qualités militaires qu’il s’agissait seulement de savoir employer et di riger.
Un peu calmé, d’ailleurs, par les années et les fatigues de ses rudes campagnes, Kerner avait fini par se prendre, pour son jeune capitaine, d’un de ces attachements singuliers communs aux natures de ce genre. Il se serait fait hacher en morceaux pour M. de Géyersberg. Durant chaque bataille, il veillait sur lui comme un père sur son enfant.
Aussi lorsque M. de G-eyersberg était revenu au pays, avait-il ramené avec lui son brave anspessade. Ce dernier était entré dans la confédération évangélique sans même s’informer du but qu’elle poursuivait, et par cela seul que son capitaine en faisait partie.
En voyant le comte, maintenant déguisé en paysan, s’approcher de la prisonnière à la sûreté de laquelle Florian lui avait tant recommandé de veiller, Kerner redoubla de vigilance.
Lorsque Louis fut arrivé assez près de Marguerite pour pouvoir lui parler, il souleva le large chapeau qui lui couvrait la figure. Quoique rien ne pût lui faire prévoir le retour du comte, Marguerite pensait tellement à lui que sa présence soudaine lui causa plus de joie que de surprise.
«Ne bougez pas, Marguerite, dit le comte qui se tenait
derrière la jeune fille et Maximilien, qui le cachaient aux paysans de Metzler. Écoutez-moi attentivement, car les moments sont précieux. Que votre compagnon prenne mon manteau et mon chapeau, et qu’il suive le paysan qui est derrière moi. Je ne vous dirai pas que je compte sur le dévouement de cet homme, continua-t-il en s’adressant directement à l’empereur, qui s’était approché pour mieux entendre, mais je compte sur son intérêt. Je lui ai promis, s’il vous conduisait sain et sauf à la ville la plus voisine, que vous lui donneriez mille florins. Partez au plus vite et que Dieu vous protège !
— Merci, monsieur le comte, murmura Marguerite avec émotion en tendant à M. d’Helfenstein une main tremblante, qu’il pressa sur son cœur.
— Et vous, monsieur, que de viendrez -vous? demanda l’empereur.
— Je prendrai la place de Votre Majesté ici.
— Et mademoiselle d'Edelsheim?
— Ce sauf-conduit est pour un homme, malheureusement. Une femme, d’ailleurs, ne pourrait traverser les fondrières qu’il faudra passer pour regagner la route.... Mlle d’Edelsheim sait bien que s’il y avait un moyen de la sauver, son salut ; passerait avant tout, même avant le vôtre, sire, ajouta-t-il en baissant la voix.
— Savez-vous, monsieur le comte, que c’est moi qui vous ai fait mettre au ban de l’empire et traquer de tous côtés? demanda Maximilien, qui hésitait à accepter un tel service d’un homme qu’on avait longtemps persécuté en son nom.
— Je le sais. De la hauteur où le trône place les souverains, ils ne peuvent pas toujours voir exactement ce qui se passe au-dessous d'eux. On a trompé Votre Majesté. Quoi que j’aie pu souffrir de l’arrêt qui frappait en moi un
innocent, rien ne saurait me dégager de ma fidélité à mon souverain. ,
— Vous aimez la comtesse d’Edelsheim, ma fille ? demanda l’empereur Maximilien.
— De toute mon âme, sire.
— Le chevalier de Geyersberg ayant passé aux rebelles, j’ai fait choix pour Marguerite d’un autre époux. Quoi qu’il arrive désormais, ma détermination est irrévocable.
« Au lieu de sacrifier peut-être votre vie pour la mienne, songez qu’il serait plutôt dans votre intérêt de laisser disparaître le seul obstacle qui vous sépare désormais de de celle que vous aimez.
— Mon père! murmura la jeune fille en saisissant la main de l’Empereur.
— Eh bien, vous hésitez? dit-il en s’adressant au comte.
— Non, sire, répondit ce dernier avec fermeté ; vous êtes mon souverain et le père de Mlle d’Edelsheim. Ma vie est doublement à vous et je vous l’offre de nouveau.
— Bien répondu, mon brave chevalier, s’écria Maxilien en appuyant le bras sur l’épaule du comte ; mais ' ' quand il y a un péril à braver, je ne puis accepter qu’un autre s’y expose à ma place.
— Sire, répondit Louis, songez que vous êtes le chef d’une nation, que votre vie appartient non-seulement à vous, mais à des millions d’hommes.
« Je ne crois pas que votre existence et que la mienne surtout soient sérieusement menacées, mais enfin s’il vous arrivait quelque malheur, songez aux conséquences terribles qu’il entraînerait.
— Je ne puis abandonner ma fille.
— Que pouvez-vous ici pour elle ? Rien. Une fois libre, au contraire, soit par la force, soit au prix d’une rançon....
Il fut interrompu par Laurent qui s’approcha de lui et vint le tirer par son manteau.
« Que veux-tu? demanda-t-il avec impatience.
— Il faut partir, monseigneur; si vous tardez encore, la Sorcière reviendra. J’aime mieux m’en aller et renoncer
aux mille florins, voyez-vous. . .
— Un instant seulement, » dit M. d’Helfenstein. j
Louis et Marguerite redoublèrent leurs instances auprès
de l’empereur, qui se résigna enfin à accepter le dévouement du comte.
« Je suis prêt à te suivre, dit le comte au paysan, mais, »
auparavant, va jeter un coup d’œil sur la grande enceinte, afin de voir si la Sorcière y est toujours. »
Après un moment d’hésitation, le paysan obéit.
Dès qu’il se fut éloigné, Maximilien se hâta de prendre le chapeau et le manteau du comte.
« Je crains qu’on ne vous ait vu, dit tout bas Marguerite qui s’était placée devant eux pour les masquer le plus possible, tandis qu’ils effectuaient leur échange de costume.
— Les hommes de Metzler ? demanda le comte.
— Non, leur attention est tout entière concentrée sur les mouvements de la foule qui remplit la grande enceinte.
Mais regardez le chef des lansquenets de Florian, comme il vous observe tout en ayant l’air de regarder ailleurs.
— Il me semble que je connais cette figure rébarbative et cette taille gigantesque, dit l’empereur qui, comme beaucoup de grands hommes, avait la mémoire des physionomies. Ehl oui, c’est Kerner.
— Adieu, mon enfant bien aimée, dit l’empereur en embrassant Marguerite, que le ciel veille sur toi jusqu’à ce que je revienne te délivrer. Adieu, comte; s’il plaît à
Dieu nous nous reverrons prochainement, et quoique vous ayez été rudement éprouvé par l’adversité, peut-être trouverai-je moyen de vous dédommager de tout ce que vous avez souffert. »
Marguerite, que Kerner avait vue à Geyersberg, fit un pas pour courir à lui, mais Maximilien arrêta du geste la jeune fille.
« Halte-là 1 fit Kerner d’une voix rude en saisissant le bras de l’empereur. Que signifient tous ces changements de costumes?
— Décidément, Kerner, il est dans ta destinée de te rencontrer sur mon chemin chaque fois que je me trouve dans une position périlleuse, » répliqua Maximilien en souriant.
En parlant ainsi, il souleva son chapeau et montra sa figure au lansquenet, qui resta tout interdit.
« L’empereur! murmura Kerner stupéfait.
— Lui-même. Silence! Sois discret, et surtout veille bien à la sûreté de cette jeune femme et de son compagnon. Si tous deux arrivent sains et saufs à Augsbourg, je promets de remplir ton morion d’écus d’or. »
Tandis que Maximillien et son guide cheminaient péniblement au milieu des fondrières et des fourrés, voyons ce qui se passait auprès du carrefour du Rocber-de-Misère.
Paysans, bourgeois, soldats, tous étaient accourus à la grande enceinte pour assister à l’apparition de leur chef futur. Il y avait là au moins quinze cents personnes entassées les unes sur les autres et dans un état d’excitation incroyable.
Par ordre de Sarah, on avait éteint tous les brasiers et même celui qui brûlait devant le Rocher- de-Misère.
A la place de ce dernier, mais à deux ou trois pieds en
avant du Rocher, on avait établi une sorte de bûcher, long de quatre à cinq toises, haut de six pieds, d’une profondeur de deux pieds tout au plus, entièrement composé de branches sèches et de joncs désséchés.
A quelques pas en avant du brasier était une immense chaudière placée sur un petit tertre plus élevé de quelques pouces que l’emplacement du bûcher. Une rigole peu profonde allait de l’un à l’autre. On avait réuni la braise de tous les brasiers éteints sous la chaudière qui était remplie d’une foule d’ingrédients étranges. Elle commençait à bouillir et lançait par intervalle et comme par bouffées des flammes de couleurs diverses. Cette coloration excitait vivement l’attention et la curiosité des paysans qui, pour la plupart, l’attribuaient aux vipères, aux crapauds et autres affreux animaux, que maître Superbus, le nain de la Sorcière, avait apportés dans un sac de cuir et jetés à pleines mains dans la chaudière.
Debout, à côté de cette chaudière, qui était aussi haute que lui, Superbus ne paraissait nullement s’apercevoir delà chaleur des tisons. Il agitait l'affreux mélange au moyen d’un long bâton noir orné de ligures blanches ayant l’air de têtes de mort.
A côté de lui, enveloppée dans son grand manteau noir, Sarah se tenait immobile et recueillie. Une sorte de boucher d’airain était placé tout près d’elle, de façon à ce qu’elle pût l’atteindre facilement avec une baguette en fer qu’elle tenait à la main.
Au moment où le contenu de la chaudière commençait à crépiter et à menacer de se répandre au dehors, Sarah jeta tout à coup son manteau. En même temps elle frappa le bouclier de sa baguette de fer. Un silence religieux succéda aux dernières vibrations de l’airain sonore.
Après une sorte d’évocation aux puissances infernales,
la Sorcière s’adressa aux conjurés rassemblés autour d’elle :
« Paysans et bourgeois qui m’écoutez, dit-elle, vous que la misère et l’oppression ont rendus frères; vous qui, levés avant le soleil, veillez bien avant dans la nuit; vous qui n’avez pour vivre que le rebut des valets et des chiens de vos seigneurs ; vous qui, étrangers aux joies de la vie, n’en connaissez que les douleurs et les hontes; vous dont les femmes et les filles appartiennent à vos maîtres ; vous qu’on traite comme un vil bétail, et qui, trop patients jusqu’ici, avez sottement tendu le cou au joug et les reins aux coups de fouet; vous que la nature avait fait hommes et que l’oppression des nobles a ravalés au-dessous des animaux sauvages, qui du moins ont la liberté et peuvent se défendre; vous qui gémissez depuis si longtemps écrasés sous tous les fléaux de la terre ; relevez enfin la tête pour saluer l’ère nouvelle que la Confédération évangélique va ouvrir devant vous ! Bourgeois et paysans, répétez avec moi : Par la vérité, à l’égalité ! par l’égalité, à la liberté ! par la liberté, à l’unité de l’Allemagne régénérée ! »
Quinze centsvoix répétèrent aussitôt les dernières paroles de la Sorcière avec un enthousiasme impossible à décrire.
Au même instant, le mélange qui bouillonnait dans la chaudière que couronnait une gerbe de feu fit irruption par dessus les bords et se répandit sur le sol. La plus grande partie suivit la rigole en y traçant un sillon flamboyant et s’en alla rejoindre et enflammer le bûcher.
Quelques secondes suffirent pour embraser complètement les matières combustibles qui le composaient.
A peine la flamme avait-elle jailli, que Sarah frappa un second coup sur le bouclier d’airain placé auprès d’elle.
Ainsi que les anciennes pythonisses sur leur trépied, la Sorcière Noire paraissait agitée par les démons invisibles. Une extase profonde semblait s’être emparée d’elle. Ses beaux bras, nus jusqu’à l’épaule, se tendaient vers la flamme ; ses mains se crispaient comme pour vaincre la résistance des esprits invisibles ; ses cheveux noirs flottaient sur ses épaules et sur sa robe noire constellée d’étoiles d’or. Ses yeux fixes semblaient regarder dans un autre monde. Sont front plissé, ses narines dilatées, ses lèvres convulsivement agitées, révélaient une lutte violente contre quelque démon contraire.
Tout à coup une expression de joie et de triomphe illumina la figure de Sarah. Les paroles qu’un mystérieux pouvoir semblait avoir jusque-là retenues sur ses lèvres se firent jour avec impétuosité.
« Victoire ! s’écria-t-elle en frappant de nouveau sur le bouclier d’airain. Victoire aux soldats de la liberté, aux fils de l’Allemagne régénérée !
« Voici venir le chef qui doit les conduire, celui dont le bras invincible mettra en fuite tous nos ennemis, punira les oppresseurs et délivrera l’Allemagne. »
Au même instant, le Rocher-de-Misère sembla s’entr’ ouvrir. Une forme humaine jaillit, pour ainsi dire, de ses flancs rougis par la lueur des flammes. A travers le rideau de feu que formait en ce moment le bûcher embrasé, on aperçut Florian Geyer, debout, immobile et la main appuyée sur sa longue épée.
« Vive Florian Geyer! cria la foule avec enthousiasme. Vive le brave capitaine ! Vive le chef de la Confédération ! » Nous n’essayerons pas de décrire la surprise et la fureur de Sarah. Au lieu de Florian, c’était Jacquet qu’elle comptait voir apparaître. Elle ne pouvait s’expliquer cette substitution qui renversait tous ses plans.
Tandis que les paysans, ivres de joie, se répandaient dans l’enceinte et causaient avec animation en s’applaudissant d’avoir pour chef un homme aussi brave et expérimenté que Florian Geyer, Sarah, s’enveloppant de son manteau, profitait du tumulte pour s’enfoncer dans le bois.
Après avoir marché pendant environ une demi-heure au milieu des arbres, elle arriva à un endroit où il paraissait complètement impossible de traverser l’épais fourré.
Sarah écarta quelques pierres et entra dans le creux d’un chêne énorme; en poussant un ressort caché, une ouverture se fit au niveau du sol, la Sorcière descendit quelques marches et se trouva dans un de ces souterrains comme il en existait beaucoup autrefois.
Après avoir marché pendant quelque temps dans le souterrain, Sarah se mit à appeler Jacquet. Aucune voix ne répondit à la sienne. Elle avança encore en répétant par intervalles :
« Jacquet ! Jacquet ! »
A la fin cependant, il lui sembla entendre comme une sorte de cri étouffé, ou pour être plus exact, de grognement.
Elle s’avança et prêta l’oreille.
Le bruit se renouvela.
Elle se dirigea du côté d’où il partait. Au bout de quelques pas, elle put se convaincre que c'était une voix humaine qu’elle entendait.
Bientôt une masse noirâtre se traîna vers elle et vint s’arrêter à ses pieds.
« Est-ce toi, Jacquet? demanda-t-elle
— Oui, » murmura une voix étouffée.
En se penchant vers lui, elle vil qu’il était solidement garrotté. Elle tira le poignard quelle portait toujours à
son corsage, et coupa les liens du prisonnier, qui se redressa aussitôt en poussant un soupir de soulagement.
C’était bien Jacquet, en effet.
« Qu’est-il donc arrivé? demanda la Sorcière; comment as-tu laissé Florian apparaître à ta place et te ravir le titre que je te réservais? »
Jacquet commença par un déluge de blasphèmes, de malédictions et de menaces contre Florian et Conrad.
« Après m’avoir conduit jusqu’ici, dit-il enfin, et m’avoir montré comment faire tourner la pierre du Rocherde-Misère, Superbus était allé vous rejoindre. Tandis que je me tenais à la porte du souterrain, prêt à paraître à votre signal, c’est-à-dire au troisième coup que vous frapperiez sur le bouclier d’airain, il me sembla que quelques personnes marchaient derrière moi. Je m’avançai à leur rencontre, mais le bruit cessa tout à coup. Je crus m’être trompé. ' x
— Tout à coup, trois hommes, que je n’avais pas entendu approcher, se précipitèrent sur moi à l’improviste.
Ils me terrassèrent, me garrottèrent et me bâillonnèrent malgré ma résistance désespérée, le tout sans prononcer un seul mot.
— Ils me portèrent ensuite à quelque distance.
— Bientôt les trois hommes sont partis ensemble. »
Quoique aussi furieuse que lui au fond du cœur, Sarah
avait plus d’empire sur elle-même. A force de raisonnement, elle parvint à faire comprendre au bouillant jeune homme qu’en cherchant à punir immédiatement ses ennemis, il risquait de perdre sa vengeance, attendu que tout le monde se réunirait contre lui.
« Sois tranquille, Jacquet, j’ai soif de vengeance autant et plus que toi. Notre cause est la même, et je jure qu’elle triomphera! »
Une heure au moins s’écoula avant que la Sorcière et son compagnon arrivassent au Rocher-de- Misère.
Mlle d’Edelsheim et son compagnon avaient disparu.
Jacquet voulait réunir quelques-uns de ses camamarades et se mettre immédiatement à la poursuite des fugitifs ; mais Sarah parvint à lui faire comprendre l’inutilité de cette tentative et à le retenir auprès d’elle.
Ainsi qu’il arrive malheureusement dans la plupart des soulèvements populaires, l’étendard de la liberté s’était à peine déployé que déjà la discorde se mettait parmi ses soldats.
Jacquet Rohrbach et la Sorcière Noire refusèrent bientôt de se soumettre à l’autorité de Florian. Ils formèrent deux bandes armées qui, tantôt réunies, tantôt isolées, firent, par leurs pillages et leurs cruautés, un tort énorme à la cause de la Confédération.
Cela explique le peu de part que prit l’empereur à la guerre des paysans. A supposer, du reste, qu’il eût eu jamais l’envie de guerroyer contre les membres de la Confédération évangélique, le mauvais état de si santé y aurait mis obstacle.
Ainsi que nous l’avons raconté plus haut, son guide, Laurent Selbitz, lui avait fait faire un long détour pour regagner la grand’ route. Aussitôt arrivé à la ville voisine,
Maximilien avait mis tout en œuvre pour réunir quelques hommes d’armes afin d’aller au secours de sa fille. Mais on ne pouvait improviser en quelques heures et dans une aussi petite ville une compagnie d’hommes d'armes capables de lutter contre des forces aussi nombreuses que celles qui se trouvaient réunies au carrefour du Rocher-de-Misère. Maximilien avait d’ailleurs, pour tenir à son incognito, plusieurs raisons qu’il serait trop long de détailler ici, et cela compliquait encore la difficulté.
Avant qu’il eût rassemblé la moitié des hommes dont il aurait eu besoin, il vit passer dans la rue quatre lansquenets et quatre hommes bien armés escortant un jeune homme et une jeune fille.
Il reconnut Marguerite et le comte Louis. Il courut à eux.
Il témoigna une grande bienveillance au comte, qui s’était un peu écarté par discrétion, et il le remercia de nouveau de son dévouement.
Maximilien avait eu un moment l’idée d’emmener sa fille avec lui, mais il lui fallut renoncer à ce projet.
D’abord, diverses raisons de famille ne lui permettaient guère de conserver à la cour sa fille naturelle.
Puis, l’empereur avait hâte de regagner Augsbourg.
La jeune fille d’ailleurs tenait à retourner auprès de la mère de Florian.
« Mme de Geyersberg a été une mère pour moi, ditelle à l’empereur. Ce n’est pas au moment où elle est seule et malheureuse que je dois l’abandonner.
— Tu as raison, mon enfant, dit Maximilien. Va la retrouver, et tâche de la consoler de l’absence de son fils. Je la plains d’autant plus, que je ne prévois que trop quel sera le sort de Florian.
« Quant à vous, comte d’Helfenstein, ajouta Maximilien
en faisant signe à Louis d’approcher, vous nous accompagnerez à Augsbourg. Je donnerai des ordres pour qu’on s'occupe de la révision de votre procès, et nous tâcherons de vous dédommager de tout ce que vous avez souffert. »
Il est probable que Maximilien n’était pas fâché de profiter de cette occasion pour étudier le prétendant de Marguerite.
La jeune fille devina sans doute cette intention, car elle rougit beaucoup.
Elle rougit plus encore quand, au moment de la séparation, l’empereur, regardant les deux jeunes gens qui se faisaient tristement leurs adieux, leur dit d’un ton à la fois brusque et bienveillant :
« Allons, donnez-vous le baiser d’adieu et partons bien vite. »
Le comte d’Helfenstein ne se le fit pas répéter deux fois. Il entoura la jeune fille de ses bras et l’y retint si longtemps que Maximilien laissa échapper un geste d’impatience.
a En route, seigneur comte, » dit l’empereur.
Puis, se retournant vers Marguerite, il l’embrassa affectueusement.
«Que Dieu te protège, mon enfant, ajouta-t-il. Remplis consciencieusement tes devoirs auprès de ta mère adoptive. Puis tu viendras me rejoindre, et je te ferai une position digne de ta mère et de toi. Au revoir, mon enfant bien-aimée. »
En arrivant à Geyersberg, Marguerite et lui trouvèrent la mère de Florian dans un triste état physique et moral.
La pauvre femme n’avait jamais joui d’une bonne santé, mais son énergie l'avait soutenue jusque-là. Maintenant que son fils lui manquait, et qu’elle voyait crouler toutes les espérances qu’elle avait si longtemps fondées sur Florian, elle n’avait plus de force ni contre la maladie, ni contre le chagrin.
Elle éprouva cependant un moment de joie en revoyant Marguerite, dont l’absence inexplicable lui avait causé les plus vives inquiétudes.
« Enfin, te voilà, ma pauvre Marguerite, s’écria-t-elle. Que t’est-il donc arrivé ? »
Mlle d’Edelsheim se laissa tomber à ses genoux, et lui raconta toute la vérité. Comme il lui fallut naturellement parler du comte et avouer qu’elle le connaissait depuis longtemps, la confession fut longue et pénible.
Mme de Geyersberg l’écouta avec autant de surprise que de tristesse. Bien que Florian eût renoncé de luimême à la main de Mile d’Edelsheim, la pauvre mère ne pouvait se faire à l’idée qu’on préférât un autre cavalier à son fils bien-aimé. Elle ne fit néanmoins aucun reproche à Marguerite.
Quelques jours plus tard, dix hommes d’armes arrivèrent
au château. Ils étaient envoyés par l’empereur, quoiqu’il sût que la garnison de Geyersberg était suffisante pour mettre le château à l’abri d’un coup de main, peu à craindre, d’ailleurs, puisque Florian était le chef du parti ennemi.
Ces hommes d’armes devaient rester aux ordres de Mlle d’Edelsheim et l’accompagner chaque fois qu’elle aurait quelque voyage à faire.
H est bon d’ajouter ici que chaque homme d’armes était accompagné, suivant l’usage de ce temps, de deux archers, de deux coutilliers, d’un page et d’un valet. On voit que le renfort envoyé par l’empereur était plus considérable qu’on ne le supposerait d’abord.
En envoyant ces hommes d’armes, Maximilien ne se doutait guère probablement qu’ils serviraient à défendre le château, non-seulement contre les paysans révoltés, mais en outre contre les nobles seigneurs du Wurtemberg.
Ce fut pourtant ce qui arriva.
Ainsi que nous l’avons dit plus haut, Jacquet Rohrbach, après s’être emparé de Marguerite et de Marie-Jeanne sur la chaussée des marais du Grand-Loup, avait renvoyé sa cousine à Bœkmgen sous l’escorte de deux de ses hommes.
La position de la pauvre Marie-Jeanne était d’autant plus cruelle que l’expédition des deux jeunes filles ayant eu lieu à l’insu de Mme de Geyersberg, elle ne savait quelle conduite tenir à l’égard de celle-ci.
Pour comble d’infortune, elle trouva son oncle fort malade.
Une crise se préparait.
Comme il arrive quelquefois en pareille circonstance, cette crise semblait avoir ranimé quelque peu l’intelligence engourdie du vieillard.
Le médecin, qu’on avait envoyé chercher, déclara que ce retour de l’intelligence accompagnait souvent l’approche du sommeil éternel chez les gens affectés de la maladie, mais il ajouta que le père Rohrbach pouvait encore vivre ainsi durant plusieurs semaines.
Dès que le médecin eut quitté l’auberge, et que Marie- Jeanne eut donné à son oncle tous les soins en son pouvoir, elle prit le parti de courir à Geyersberg.
En arrivant h Geyersberg, elle apprit que Marguerite venait d’y rentrer.
Quoique Mme de Geyersberg en voulût un peu à la jeune fille du rôle qu’elle avait joué en accompagnant Marguerite dans son imprudente excursion, la bonté naturelle de la châtelaine lui fit bientôt oublier les torts de sa protégée.
Les deux jeunes filles avaient tant de choses à se dire qu’elles auraient causé jusqu’au lendemain matin si la pensée de son oncle n’avait obligé Marie-Jeanne à retourner promptement au Soleil-d'Or.
Quoique brisée par la fatigue et par les émotions de la nuit précédente, elle remonta à cheval et se mit en route pour Bœkingen.
Elle trouva le père Rohrbach à peu près dans la même situation où elle l’avait laissé; mais à partir de ce jour un travail singulier sembla s’opérer dans l’état moral du vieillard.
Une lueur d’intelligence commençait à briller dans ses yeux éteints. On vit bientôt à son regard qu’il comprenait une partie de ce qui se passait autour de lui. Peu à peu sa langue se délia assez pour lui permettre de prononcer des mots... sans suite..., mais suffisants pour faire comprendre sa pensée aux gens habitués avec lui.
Pendant deux ou trois jours, Marie-Jeanne remarqua
qu’il semblait chercher continuellement quelque chose ou quelqu’un.
« Que voulez-vous, mon oncle ?» lui demandait-elle.
Soit qu'il ne comprît pas, soit qu’il ne pût ou ne voulût répondre, il la regardait d’un air contrarié et restait silencieux.
Un jour pourtant il trahit enfin le secret de sa pensée.
« Mon fils ? dit-il. »
On n’osa apprendre au vieillard la vérité qui lui eût été d’autant plus cruelle, qu’il respectait beaucoup la noblesse et qu’il avait une peur effroyable de tous les bouleversements de nature à compromettre sa fortune. Marie- Jeanne lui raconta que Jacquet était en voyage.
Il lui fallut naturellement motiver tant bien que mal ce voyage dont la durée commençait à surprendre l’aubergiste, quelque habitué qu’il fût aux excursions de son fils.
Un jour enfin il apprit la cruelle vérité.
Un jour, quelques gentilshommes, qui venaient de passer devant un château nouvellement ravagé et incendié par Jacquet, descendirent au Soleil-d’Or. Encore tout indigné, tout furieux, un d’eux, l’un des plus anciens et des plus fidèles clients de Rohrbach, cependant, eut la maladresse ou la cruauté de reprocher au vieil aubergiste les dévastations et les meurtres commis par Jacquet.
Marie-Jeanne, qui s’était absentée un instant pour quelque besogne pressée, entendit un cri terrible. Elle accourut auprès de son oncle. Le malheureux vieillard s’était levé de son fauteuil, et, au premier pas, il était tombé tout de son long.
Dès que le médecin eut annoncé l’impossibilité de sauver le malade, Marie-Jeanne écrivit à Jacquet pour l’in-
former de l’état du vieillard et le supplier de venir recevoir les derniers adieux de son père.
Lorsque le messager envoyé par Marie-Jeanne rejoignit enfin Jacquet Rohrbach (et ce ne fut pas sans peine), il trouva ce dernier dans l’ivresse du triomphe. Un corps assez nombreux des soldats de la Confédération souabe (celle que les nobles avaient formée pour écraser la révolte des paysans) venait d’être complètement battu et mis en déroute par trois cohortes de la Confédération évangélique, sous le commandement de Florian Geyer. Ce dernier, à la tête de sa célèbre cohorte noire, composée de paysans et d’anciens soldats, avait poursuivi vigoureusement l’ennemi qui cherchait à se reformer.
Georg Metzler, avec sa cohorte centrale, s’était porté rapidement à la rencontre d’un autre détachement de la Confédération souabe. Quant à Jacquet, escorté de son compagnon habituelle fougueux prédicateur Massenbach, qui portait aussi le nom de « la Langue de Feu, » il était en train de piller un château voisin. La fête ou plutôt l’orgie qu’il donnait presque toujours à ses hommes en pareille circonstance, allait commencer, lorsqu’il apprit qu’il n’avait pas une minute à perdre s’il voulait revoir son père avant que ce dernier eût fermé les yeux.
Quels que fussent les vices de Jacquet, il avait conservé une sincère affection pour son père. Emporté par le torrent de ses fougueuses passions, il n’agissait certes pas de manière h prouver cette affection, mais elle n’en existait pas moins au fond de son cœur.
Il laissa le commandement de sa cohorte à son lieutenant, et partit immédiatement pour Bœkingen, sans se préoccuper des dangers auxquels il s’exposait.
Quelques heures plus tard, il arrêtait à la porte de l’au-
berge son cheval dont les jambes flageolaient et dont le corps ruisselait de sueur.
Oubliant les trop justes griefs qu’elle avait contre son cousin, Marie-Jeanne accourut au devant de Jacquet. Elle le conduisit au vieil aubergiste.
Pendant toute la route, Jacquet avait craint de ne pas le retrouver eu vie. A la vue de ce pauvre vieillard qui lui tendait les bras en tremblant, Jacquet sentit son cœur se gonfler. Pénétré de remords, il se jeta aux pieds de son père. Il avait de grosses larmes dans les yeux.
Tout à coup un garçon d’écurie arriva en courant.
« Qu’y a-t-il ? demanda Marie-Jeanne qui remarqua son air effaré.
— Tout à l’heure, j’ai entendu les pas de plusieurs chevaux... Ce sont des hommes d’armes qui approchent... Quelques-uns sont tout couverts de sang, comme s’ils venaient d’une bataille. J’ai reconnu la bannière de monseigneur Jacob de Bernhausen, celui qui a tué l’année dernière d’un coup de poing le petit page de...
— Silence i » interrompit Jacquet en prêtant l’oreille pour écouter le pas des chevaux.
Il embrassa précipitamment son père et s’élança vers la porte de sortie.
Il était déjà trop tard.
Il comprit bien vite que ce serait une folie insigne de lutter contre des ennemis aussi nombreux que ceux qui approchaient.
Tandis qu’il regardait autour de lui pour trouver quelque moyen de fuir ou de se cacher, une idée surgit tout à coup dans son cerveau.
« Tâchez de les tenir quelques minutes, dit-il à Marie- Jeanne. Adieu, mon père. »
Il embrassa précipitamment le vieillard et la jeune fille
et s’élança vers l’escalier, juste au moment où la porte extérieure s’ouvrait avec fracas.
Quelques hommes armés entrèrent dans la salle.
La plupart étaient de nobles seigneurs de Souabe et de Franconie.
Le père Rohrbach les connaissait presque tous.
L’état de leurs armures et le sang qui les couvrait révélaient assez qu’ils avaient pris une part active au combat.
Quoiqu’il pût à peine se tenir debout, le vieil aubergiste fît un effort et parvint à se lever, soutenu par sa nièce qui tremblait autant que lui.
Aucun des seigneurs ne daigna répondre aux paroles de bienvenue qu’il balbutia. Deux ou trois d’entre eux, cependant, de vieux clients du Soleil-d’Or , eurent un moment d’hésitation et de pitié en voyant ce vieillard infirme et cette jeune fille qui pleurait.
« Le pauvre bonhomme n’est pas coupable des crimes de son fils, murmura l’un d’eux.
— Allons donc 1 s’écria le bailli de Vaiblingen dont le neveu avait été tué à ses côtés par le lieutenant de Jacquet, si le vieux fou avait élevé son fils autrement, peut-être Jacquet eût-il été moins orgueilleux et moins disposé à lutter contre ceux qui étaient au-dessus de lui.
Deux ou trois des plus enragés se mirent à frapper d’estoc et de taille sur les meubles et sur la vaisselle.
« Un moment, un moment ! s’écrièrent quelques autres seigneurs parmi lesquels se trouvaient ceux qui voulaient sauver Rohrbach; nous mourons de faim et de soif. Si nous cassons, si nous brûlons tout , comment souperons-nous ?
— Au fait ! dit Philippe de Neuhausen, en s’arrêtant brusquement au milieu de son œuvre de destruction, fort à propos pour le dressoir dont il avait commencé à jeter les assiettes par la fenêtre.
La plupart des assistants n’avaient ni bu ni mangé depuis bientôt douze heures. Les plus exaltés même parmi eux ne se firent pas trop prier pour se rendre au vœu général. Pour le moment, le pillage se borna au contenu de la cave , du garde-manger et de la chambre aux provisions.
On ne saurait se figurer l'état de stupeur et de désespoir dans lequel cette dévastation de l’auberge jeta le malheureux hôtelier. Il bondissait dans son fauteuil, s’adressait tour à tour à chacun des seigneurs qu’il connaissait, pleurait comme un enfant, et poussait des cris de douleur à chaque objet qu'il voyait briser.
Pendant quelques minutes, il n’osa protester que par ses plaintes et par ses cris ; mais sa tête s’exaltant peu à peu, il se mit à maudire ceux qui saccageaient ainsi les trésors qu’il avait mis tant d’années à amasser.
Marie- Jeanne et la fidèle servante essayaient en vain de le calmer et de lui fermer la bouche.
« Jacquet, mon fils, Jacquet 1 Au secours ! cria l’aubergiste.
— Oui, oui, appelle ton fils, va ! grommela Heinbach : le misérable bandit est sans doute en train à cette heure de piller quelque couvent ou quelque château.
— Non, non, reprit le vieillard en se débattant contre Marie-Jeanne, qni cherchait à le faire taire... il est ici... A moi, Jacquet... à moi !
— Ici ? » s’écrièrent trois ou quatre seigneurs en accourant auprès de l’aubergiste.
Son insistance et l’anxiété visible de Marie-Jeanne, donnèrent au baron de Vaiblingen quelques soupçons de la vérité. Pour mieux les éclaircir , il feignit d’entrer dans les idées du vieillard et lui dit perfidement:
« Oh 1 mon pauvre Rohrbach, si votre fils était là, il défendrait votre bien, lui, car c’est un gaillard vigoureux.
— Oui, oui, murmura le bonhomme... H est là.
— Où donc?
— Mon oncle, taisez-vous, dit Marie-Jeanne à l’oreille du vieillard. Vous perdez votre fils.
— Arrière, la belle, s’écria le comte en éloignant rudement la jeune fille, qu’un autre gentilhomme saisit aussitôt par le bras, pour l’empêcher d’aller prévenir Jacquet s’il était dans la maison. »
Privé de son dernier soutien, épuisé par les émotions qu’il venait d’éprouver et par sa lutte contre Marie- Jeanne, et n’ayant aucune conscience du danger auquel il exposait son fils, le malheureux vieillard murmura quelques mots qui achevèrent de mettre ses persécuteurs la trace de la vérité.
« Dans la cachette, murmura-t-il à plusieurs reprises. »
Restait à savoir où était cette cachette.
Ce fut en vain qu’ils bouleversèrent l’hôtellerie de la cave au grenier, Jacquet resta introuvable.
En désespoir de cause, les seigneurs de la Confédération souabe revinrent à leur première idée de mettre le feu à l’auberge.
« Jacquet y est bien certainement, dit l’un d’eux. De
cette façon, il ne pourra nous échapper. Ou il se montrera, et nous le pendrons haut et court, ou il restera h brûler dans sa cachette comme un renard dans son terrier. »
Au moment où la première gerbe de flamme s’éleva de l’auberge, Rohrbach se dressa à demi dans les bras de sa nièce.
« Ma maison! mon fils! » s’écria-t-il en joignant les mains avec désespoir.
Puis il retomba comme une masse inerte.
Il était mort.
Quelques voisins compatissants l’emportèrent dans la maison de l’un d’eux.
Afin d’arrêter Jacquet dans le cas où il essaierait de sortir de sa retraite pour échapper aux flammes, on avait cerné la maison. La lance ou l’épée au poing, les ennemis du jeune aubergiste attendaient avec impatience le moment où les flammes l’obligeraient à sortir.
Assise à côté du cadavre du père Rohrbach, dans une maison voisine de l’auberge, la pauvre Marie-Jeanne se demandait avec angoisse ce que pouvait être devenu son cousin.
A la fin, ne pouvant résister à l’inquiétude qui la dévorait, elle descendit dans la rue et s’approcha de l’auberge, dont la toiture venait de s’effondrer aux applaudissements de la foule.
Elle était là depuis un quart d’heure peut-être, les yeux fixés sur la maison, lorsqu’un homme d’armes vint parler à quelques cavaliers qui causaient auprès d’elle.
« Ou le Jacquet n’était point dans l’auberge, ou il est maintenant rôti bel et bien, dit le nouveau venu. D’une façon ou d’une autre, nous n’avons plus rien à faire ici. Mais ce n’est pas sur un misérable aubergiste comme Jacquet que doit tomber notre vengeance, mes amis ; c’est
le chef de cette association maudite qu’il faut punir ; c’est le château de Florian de Geyersberg qu’il faut livrer aux flammes. »
Presque tous les hommes d'armes approuvèrent la résolution du bailli.
Il fut convenu qu’on se mettrait en route aussitôt que les chevaux harassés auraient pris un peu de repos.
En attendant, l’incendie poursuivait son œuvre de destruction.
Il ne resta bientôt plus, de l’hôtellerie du Soleil-d’Or, que les murs principaux, entre lesquels une fournaise ardente lançait vers le ciel des gerbes de flamme mêlée de nuages de fumée et d’étincelles qui voltigeaient au loin dans les airs.
Comme l’avait dit le baron de Vaiblingen, ou Jacquet avait trouvé moyen de s’échapper, ou son corps était depuis longtemps consumé.
Marie-Jeanne quitta enfin son poste et revint auprès de son oncle.
Tout en veillant à côté du défunt, elle songeait aux périls qui menaçaient sa bienfaitrice, la châtelaine de Geyersberg.
En ce moment, pour tout l’or du monde, elle n’eût pas quitté le cadavre de son oncle, du père de ce Jacquet qu’elle aimait encore malgré tous ses crimes ; mais pour sauver Mme de Geyersberg et Marguerite, la généreuse enfant eut le courage d’abandonner la pieuse tâche de veiller au chevet du mort.
Elle pria une voisine de la remplacer dans la chambre mortuaire, jeta une mante sur ses épaules et sur sa tête et sortit de sa maison.
Elle remit à Johan son messager un billet dans lequel elle annonçait à Florian l’orage qui allait fondre sur son
château. Elle suppliait en même temps le chevalier de lui faire tenir des nouvelles de Jacquet à Geyersberg, où elle allait se rendre immédiatement, afin de mettre les habitants du château sur leurs gardes.
Marie- Jeanne partait en effet pour le château de Geyersberg, montée sur un des chevaux de l'auberge qu’on était parvenu à faire sortir de l’écurie déjà embrasée.
La jeune fille, dont la haquenée était fort bonne, arriva au château de Geyersberg plusieurs heures avant la troupe des seigneurs.
Mme de Geyersberg, assez gravement malade depuis quelques jours, était couchée. Marie-Jeanne n’en fut pas moins immédiatement introduite auprès d’elle.
En apprenant l'incendie du Soleil-d'Or et les menaces des confédérés souabes.Mme de Geyersberg leva les yeux au ciel avec douleur, mais elle déclara énergiquement qu’elle n’abandonnerait jamais le château que, malgré la renonciation de Florian, elle regardait toujours comme la propriété de son fils.
Comme elle ne se dissimulait pas néanmoins les dangers auxquels elle allait être exposée, elle fit tout ce qui dépendait d’elle pour décider Marguerite à la quitter pour se réfugier dans quelque ville voisine.
Mlle d’Edelsteim ne voulut point y consentir.
« Ce n’est pas au moment du danger que j’abandonnerai celle qui a veillé sur mon enfance et que je regarde comme
ma seconde mère, répondit la jeune fille avec résolution. Vous m’affligeriez beaucoup en me reparlant de cela, madame, et je croirais que vous avez une bien triste opinion de votre pupille. »
Mme de Geyersberg comprit qu’il serait inutile d’insister. Embrassant la jeune fille avec effusion, elle accepta son pieux dévouement.
Bon gré, mal gré, la châtelaine voulut se lever; c’est en vain qu’on voulut l’en dissuader. Tout ce qu’on put obtenir, c’est qu’elle resterait sur une chaise longue dans le petit salon qui précédait sa chambre à coucher.
Elle fit venir ses principaux serviteurs et les chefs des hommes d’armes.
Parmi les soldats que Florian avait ramenés de Turquie avec lui, se trouvait un vieil écuyer nommé Hermann.
Cet Hermann avait montré tant de capacité, de bon vouloir et de fermeté que Mme de Geyersberg, qui connaissait d’ailleurs son dévouement à Florian, lui confia la défense du château.
Il ne perdit pas de temps à s’occuper de ses nouveaux devoirs. Au bout de quelques minutes, en effet, tous les serviteurs de Geyersberg étaient sur pied.
Marie-Jeanne était arrivée à Geyersberg vers six heures du matin. Ce ne fut qu’après la onzième heure qu’on vit paraître l’avant-garde des confédérés souabes, composée de quelques cstradiots appartenant à la maison des deux frères de Bernhausenet faisant l’office d’éclaireurs.
Les assaillants ne formaient guère que 150 à 160 hommes. C’eût été fort peu évidemment pour attaquer un château défendu par une garnison suffisante; mais ils connaissaient le mauvais état des fortifications, le petit nombre des défenseurs et l’isolement de Mme de Geyersberg.
Aussi ne comptaient-ils trouver aucune résistance.
Ils restèrent tout surpris en apercevant les préparatifs qu’on avait faits pour les recevoir.
« Je me doutais bien que nous avions causé trop haut de notre expédition, dit le baron de Vaiblingen avec humeur. Que Satan confonde le messager qui est venu prévenir les gens du château ! Qu’allons-nous faire maintenant?
— Sommer la garnison de se rendre, par Saint-Hubert î s’écria un jeune chevalier ; puis, si elle refuse, donner promptement l'assaut. »
1 Une discussion s’éleva là-dessus.
On finit par déciderque quelques-uns des gentilshommes iraient trouver Mmes de Geyersberg et d’Edelsheim, et qu’ils les inviteraient à quitter le château. On leur laisserait emporter tout ce qu’elles voudraient et on leur offrirait une escorte pour les conduire où il leur plairait de se rendre.
On baissa le pont-levis. Quatre parlementaires furent introduits dans la cour intérieure, puis dans le salon qui précédait la chambre de Mme de Geyersberg.
La noble veuve était assise dans un grand fauteuil de chêne sculpté sur les bras duquel s’appuyaient ses mains blanches comme de la cire. Un vêtement de couleur sombre faisait encore ressortir sa pâleur effrayante.
A son corps affaissé, à ses joues creusées, on voyait que la maladie avait marché bien vite ; mais la noble femme conservait encore toute son énergie.
Un peu en arrière, et la main posée sur le dossier du fauteuil de Mmede Geyersberg, se tenait Mlle d’Edelsheim, qui s’était juré de ne pas s’éloigner un seul instant de sa protectrice.
En apercevant les quatre gentilshommes, Mme de
Geyersberg redressa sa haute taille affaissée dans le fauteuil et les salua avec une dignité à la fois calme et ferme qui leur fit, dès le premier moment, mal augurer du succès de leur mission.
Le bailli de Vaiblingen s’était chargé de porter la parole. Comme il s’agissait d’inviter Mme de Geyersberg à livrer immédiatement le château de ses ancêtres aux ennemis de son fils, on comprend que la mission était fort délicate.
Pour être juste envers tous, nous' devons avouer qu’il l’accomplit avec autant d’habileté que de respect.
« Monsieur de Vaiblingen, dit Mme de Geyersberg, lorsqu’il eut terminé son discours, connaissez-vous ce portrait? »
Elle lui montrait en même temps du doigt un grand tableau représentant un chevalier de haute taille à la figure noble et lière.
« Oui, madame, répondit le bailli; c’est celui de votre époux, du noble sire Arnold de Geyersberg : que Dieu ait son âme !
— Vous avez été compagnons d’armes tous deux, reprit-elle.... Et vous, seigneur de Bernhausen, connaissezvous cet autre portrait? Le pareil doit se trouver dans la grande salle de votre château.
— En effet, madame.. ..
— Il représente le père de mon mari, Conrad de Geyersberg, qui sauva la vie à votre père et à votre oncle devant les murs de Varna.
« Celui-là, continua-t-elle en montrant un troisième portrait, c’est Philippe de Geyersberg, l’aïeul de mon époux. A la bataille de Tannenberg il reçut quatorze blessures.
« Maintenant, dites-moi, messieurs, si l’on était venu
porter à l’un de ces braves et vaillants chevaliers la proposition que vous me transmettez, que croyez-vous qu’ils eussent répondu?
— Arnold, Philippe et Conrad de Geyersberg ont toujours été de loyaux gentilshommes, fidèles à leur religion, à leur suzerain et à leurs frères d’armes, répliqua Walter.... Si votre fils Florian avait marché sur leurs traces, nous ne serions pas forcés d’accomplir le pénible devoir qui nous amène ici.
— Je ne connais aucune loi humaine ou divine qui ordonne à une femme de trahir son mari, à une mère d’abandonner son fils. Le chef de famille est maître^ après Dieu, dans ses domaines; femme, mère ou fille, on doit l’exemple de l’obéissance à ses ordres. »
Le bailli de Waiblingen essaya alors de tourner la difficulté en disant que ses amis et lui ne réclamaient le château que pour en faire un point stratégique contre l’insurrection.
« Messieurs les délégués de la Confédération souabe, dit la veuve en les regardant successivement comme pour faire un appel à leur loyauté, je vous connais tous les quatre et vous sais gens de cœur et d’honneur, voulezvous me jurer que vous n’avez contre notre château aucun autre dessein que celui que vient de me déclarer le bailli de Vaiblingen ? »
Les quatre délégués baissèrent la tête.
Il y eut un moment de silence.
« Madame, reprit enfin le bailli, par égard pour vous dont chacun de nous respecte les vertus et le noble caractère, nous avions voulu vous cacher le plus longtemps possible la triste vérité : mais le respectueux intérêt que vous nous inspirez ne saurait aller jusqu’à nous faire prêter un faux serment.
— Ainsi la destruction de Geyereberg est résolue ? » demanda la veuve avec émotion.
Le baron s’inclina silencieusement.
Quoique Mme de Geyersberg fût certaine à l'avance de la réponse des gentilshommes de la ligue, elle n’en éprouva pas moins une émotion poignante, comme si un flot de larmes jaillissait de son cœur à ses yeux. Elle eut néanmoins le courage de se contenir. Une légère contraction des sourcils et des paupières, trahit seule son angoisse.
« Je vous remercie de votre franchise, messeigneurs, dit-elle, et j'y répondrai par une franchise égale.
Quel que soit le parti que mon fils ait embrassé, il ne sied pas à une femme de le discuter, à une mère de le condamner. Ce château est à Florian, et je ne le rendrai qu’à lui. Vous avez ma réponse, messeigneurs. »
Épuisée par l’effort qu’elle venait de faire, et sentant que sa tâche était accomplie, la pauvre femme retomba dans son fauteuil.
« Madame la comtesse, dit alors le bailli en se tournant vers Mlle d’Edelsheim, nous savons tout l’intérêt que S. M. l’empereur Maximilien porte à votre personne, Madame d'Edelsheim n’aura qu’à désigner elle-même ceux qu’elle choisira pour faire partie de son escorte.
— Je vous remercie de votre offre, seigneur bailli, répondit Marguerite d’une voix un peu tremblante , mais je ne puis l’accepter. Mme de Geyersberg a été pour mon enfance une mère tendre et généreuse, Florian un frère dévoué ; dernièrement encore il m’a sauvée d’un grand danger.
« Quels que soient les sentiments de mon père au sujet de la guerre présente, je sais que son cœur est trop noble et trop généreux pour me faire un crime de ma reconnaissance envers les personnes à qui je dois tout. Je resterai
donc auprès de ma seconde mère, dussions-nous toutes deux être ensevelies sous les ruines de ce château, oü s’est écoulée mon enfance. » •
Ces dernières paroles furent prononcées avec tant de fierté et d’énergie, que les quatre seigneurs ne purent s’empêcher de se regarder avec une sorte de surprise, étonnés qu’ils étaient de rencontrer tant de courage et de fermeté chez une jeune fille de cet âge.
Voyant qu’ils n’obtiendraient rien de Mme de Geyersberg ni de Mlle d'Edelsheim, et vivement contrariés de l’insuccès de leur démarche, les quatre délégués se décidèrent enfin à retourner auprès de leurs amis.
On établit immédiatement à quelque distance du château, une sorte de camp retranché. Des messagers furent envoyés de tous côtés pour convier les seigneurs les plus voisins et les bourgeois hostiles à la rébellion, à venir promptement se joindre aux assiégeants.
De leur côté, les habitants du château s’occupaient avec activité de leurs préparatifs de défense.
Aussitôt après le départ des quatre délégués de la Confédération souabe, Mme de Geyersberg avait éprouvé une crise qu’il n’était que trop facile de prévoir. Cette crise fut si violente pour un pauvre corps épuisé comme celui delà pauvre veuve, qu’on crut un moment que Mathilda ne survivrait pas.
Elle en revint cependant, et quoique brisée par la souffrance, elle retrouva aussitôt toute son énergie.
En la voyant sur le point de succomber, Marguerite s’était hâtée d’envoyer un second messager à Florian. Restait à savoir si cet homme parviendrait à tromper la surveillance des assiégeants et à rejoindre le chevalier de Geyersberg.
Heureusement pour le chevalier de Geyersberg, qui avait prévu ce résultat de l'indiscipline des paysans, il était tenu assez exactement au courant de la position de ses adversaires par les habitants des campagnes.
H s’empressa de faire un appel aux autres chefs et de prendre les mesures nécessaires pour soutenir le premier choc de l’ennemi, et donner le temps aux autres détachements des paysans de rallier la horde centrale.
Tandis qu’une partie de ses hommes élevaient à la hâte quelques retranchements sous la direction de Conrad et d’un autre chef nommé Wendelin Krès, Georg Metzler se portait en avant pour harceler l’ennemi et le retarder autant que possible.
Ce fut au moment où tant de soins et une si grave responsabilité pesaient sur la tête de Florian, que Johann Unkell, le messager de Marie-Jeanne, parvint à le trouver.
En lisant la lettre par laquelle la jeune fille annonçait les projets de vengeance conçus contre le château habité par Mme de Geyersberg et Marguerite, la première pensée de Florian fut de s’élancer sur son cheval et de partir immédiatement au galop pour aller secourir les deux êtres qu’il aimait le plus au monde. Puis, il songea aux devoirs que lui imposait son poste de général en chef et aux conséquences désastreuses qu’aurait son absence pour la
cause sainte à laquelle il avait voué sa vie. Imposant silence à la voix de son cœur, il reprit courageusement ses occupations.
De temps en temps seulement, un tressaillement douloureux révélait les tortures qu’éprouvait le noble et vaillant soldat delà liberté.
Deux jours plus tard, il reçut la lettre par laquelle Marguerite lui apprenait et la maladie de Mme de Geyersberg, et les préparatifs des seigneurs pour attaquer le château.
Fou d’inquiétude et de désespoir, Florian envoya chercher Conrad et quelques autres chefs. Aux premiers mots qu’il prononça au sujet de son départ, tout le monde s’écria que ce serait la perte de l’armée.
Émus par l’imminence du danger, les autres chefs tinrent le même langage.
« Puisqu’il en est ainsi, répondit Florian avec accablement, je resterai. Que Dieu protège ina pauvre mère et Marguerite. »
Le surlendemain, dans la nuit, les troupes de la ligue souabe essayèrent de surprendre le camp des paysans. Malheureusement pour les ligueurs, Florian avait prévu cette attaque et pris ses mesures en conséquence.
Il laissa une partie de l’armée s’engager dans les retranchements à la poursuite de quelques compagnies qui avaient reçu l’ordre de fuir. A un signal donné, les paysans qui étaient restés jusque-là couchés autour de leur feu, se levèrent tout à coup et fondirent sur l’ennemi surpris de cette résistance. En même temps, Wendel Hipler prenait en flanc les troupes de la Confédération souabe, et Georg Metzler qui les avait habilement tournées les attaquait à son tour par derrière.
Quoique bien moins nombreux, les ligueurs, tous gens de guerre, bien armés et habitués à se battre, auraient
certainement vaincu leurs adversaires en rase campagne, comme ils le firent presque toujours par la suite; mais ils ne pouvaient combattre au milieu des retranchements et des obstacles naturels qui entouraient le camp des paysans. Surpris d’ailleurs par une résistance à laquelle ils étaient loin de s’attendre, ils éprouvèrent une défaite sanglante
Jacquet Rohrbach contribua beaucoup au succès de la bataille, si l’on peut donner ce nom à un engagement auquel ne prirent part que quelques détachements des deux armées ennemies.
Le jour où les confédérés souabes croyaient l’avoir brûlé avec son hôtellerie, il s’était échappé aussitôt après avoir quitté son père, en passant par une porte connue de lui seul et située au premier étage, qui communiquait avec une maison voisine. G’étaitpar cette porte que Sarah avait fait son apparition imprévue et sa brusque sortie, le jour où elle avait surpris l’entretien du comte Louis et de Marguerite.
Aussitôt que la victoire fut décidée en faveur des paysans, Florian Geyer courut trouver Georg Metzler et lui remit le commandement. Il lui fit promettre d’épargner autant que possible les prisonniers, qu’il recommanda aussi à Conrad. Puis, sans prendre un instant de repos, ni un morceau de nourriture, il sauta sur un cheval frais et partit ù toute bride pour Geyesberg.
En route, son cheval, poussé àfond de train, succomba à la fatigue et s’abattit. Florian acheta un autre cheval au premier village qu’il rencontra, et reprit sa course.
Il ne s’arrêta qu’en arrivant en vue du camp des assiégeants.
Laissant son cheval dans un champ, il s’approcha avec précaution de ses ennemis. Il lui fut aisé de se convaincre qu’ils avaient déjà attaqué le château, et qu’ils faisaient des préparatifs formidables pour un nouvel assaut.
Tandis qu’il se demandait comment pénétrer à Geyersberg, les assiégés firent une sortie pour tâcher de mettre le feu à des fascines amoncelées auprès des fossés.
Ils furent repoussés avec perte dans cette tentative désespérée ; mais il leur arriva tout à coup un secours inattendu. Florian s’élança à travers les lignes ennemies, en renversant tout sur son passage, et rejoignit les assaillants, avec lesquels il rentra au château.
Rien qu’en voyant l’air de respectueuse compassion avec lequel quelques vieux domestiques de la maison regardaient leur jeune maître, Florian pressentit un malheur.
« Ma mère? demanda-t-il d’une voix haletante.
— Madame est dans sa chambre, répondit le vieux sommelier ; elle est bien malade. »
Et le vieillard qui était dans la maison depuis cinquante
ans au moins, s’éloigna en se passant la main sur les yeux.
Le chevalier s’élança dans l’escalier.
A la porte de la chambre, il se trouva en face de Marguerite, qui accourait au-devant de lui.
« Ma mère? s’écria-t-il effrayé de la douleur qu’il lisait sur le visage de la jeune fdle.
— Elle est bien souffrante, répondit Marguerite; mais peut-être que la joie de vous revoir.... Oh! que vous avez tardé à venir, Florian ! Quoiqu’elle eût défendu de vous informer de son état, votre pauvre mère vous appelait à chaque instant dans son délire. Depuis que la fièvre a disparu pour faire place à un affaiblissement qui nous inquiète beaucoup, elle ne parle encore que de vous.
— Ne puis-je donc la voir? s’écria-t-il le cœur étreint par une douleur poignante.
— Si , mais il faut lui épargner une secousse trop brusque.... En voyant entrer dans sa chambre le petit page qui vous avait reconnu, j’ai deviné votre arrivée et je lui ai fait signe de se taire. Attendez-moi là. Je viendrai vous chercher dès que votre mère pourra vous recevoir. Bon courage, mon pauvre Florian. »
Elle l’embrassa en pleurant comme elle eût embrassé son frère et rentra précitamment dans la chambre.
Florian s’agenouilla sur le seuil et colla son oreille contre la porte pour tâcher d’entendre au moins la voix de sa mère.
Mme de Gfeyersberg était couchée tout habillée sur un lit de repos, dans le salon qui précédait sa chambre. Malgré son état de prostration, elle avait voulu qu’on vînt à chaque heure lui rendre compte de ce qui se passait sur les remparts.
Soit qu’elle se fût aperçue qu’on chuchotait autour
d’elle, soit qu’elle lût sur la physionomie de Marguerite la nouvelle qu’apportait la jeune fillle, Mme de Geyersberg tressaillit.
« Une lettre de Florian ! dit-elle en se soulevant sur le coude avec un pénible effort.
— Mieux que cela...
— Il arrive!... s’écria la pauvre veuve. Ah! Dieu soit béni ! je ne mourrai pas sans avoir embrassé mon fils !... Mais comment pourra-t-il pénétrer ici?... Marguerite... tu souris à travers tes larmes... Florian est ici... Florian, Florian, mon fils!... »
Marguerite essaya de la calmer, mais Mme de Geyersberg l’écoutait à peine.
* Florian! criait-elle toujours. Qu'A vienne, mon Dieu! qu’il vienne donc! »
Le chevalier ne put résister plus longtemps à ce déchirant appel. Il s’élança dans l’appartement et vint se jeter aux genoux de sa mère.
* Oh ! mon enfant, mon cher enfant ! dans mes bras ! » lui dit la pauvre vieille femme.
Elle prit la tête de son fils entre ses deux bras tremblants, et la couvrit de baisers et de larmes de joie.
« Pardonnez-moi, ma mère ! pardonnez-moi ! » murmurait Florian suffoqué par la douleur.
Pendant quelques instants, la mère et le fils n’échangèrent que des mots sans suite entrecoupés par des sanglots et des baisers.
Ce fut Mme de Geyersberg qui, la première devint maîtresse d’elle-même.
« Ta cotte de mailles est couverte de sang, s’écria-t-elle en regardant son fils. Mon Dieu ! tu es blessé ! »
C’était la vérité; mais, pour dissiper l’anxiété de sa mère, Florian prétendit que c’était le sang de ses ennemis.
« Tu seras entré de vive force dans le château, * dit la veuve, à la fois orgueilleuse de la bravoure de son fils et tremblante d’inquiétude à la pensée des dangers qu’il avait dû courir.
Florian lui raconta comment il était parvenu à s’introduire avec la garnison du château.
« Hélas 1 mon pauvre enfant, dit-elle, tu es venu te mettre dans la gueule du loup, à cause de moi. Celte t
pensée empoisonne le bonheur que j’ai à te voir.
— Ne craignez rien pour moi, madame, répondit-il.
Avec l’aide de Dieu je saurai bien défendre notre château contre ceux qui ont eu la lâcheté de venir attaquer une femme telle que vous, pour se venger de leur défaite.
— Je ne doute ni du courage, ni de la fidélité des défenseurs du château, mon ami ; mais nous nous attendions si peu à cette agression, que nous n’avions ni munitions
ni provisions d’aucun genre. C’est ma faute j 'aurais dû
tout prévoir Si, par suite de ma négligence, le châ-
teau de tes pères allait être pris et brûlé, ce serait un cruel remords pour moi..’. Maintenant que je t’ai embrassé, mon Florian bien-aimé, il me semble que je mourrais heureuse si, en fermantles yeux, je te laissais libre et délivré de tes ennemis. »
Une inspiration soudaine sembla traverser l’esprit de Florian et passer comme un éclair dans ses yeux.
« Eh bien, madame, je crois que vos vœux seront exaucés, dit-il.
— Comment cela?
— L’ennemi découragé se dispose à lever le siège ?
— Que le ciel t’entende 1 murmura Mme de Geyersberg, » tandis que Marguerite regardait Florian d’un air surpris.
Au même instant, et comme pour donner un démenti au
jeune homme, quelques détonations d'artillerie se firent entendre.
C’était l’assaut qui allait recommencer.
« Tu vois bien que tu étais dans l’erreur, murmura tristement la veuve, que chaque coup de fauconneau faisait tressaillir douloureusement.
— Je ne crois pas, répondit Florian avec vivacité. Si les assiégeants tirent ainsi, c’est probablement pour cacher leurs projets de retraite et se donner le temps de lever le camp sans être inquiétés par nos soldats.
— Oh ! si tu disais vrai 1 murmura-t-elle en joignant les mains avec ferveur.
— Je vais savoir ce qui en est, * dit-il.
Il sortit précipitamment et rentra dans son ancienne chambre.
Il s’approcha d’une table et se mit à écrire d’une main fiévreuse.
La lettre était adressée au chef des assiégeants, le bailli de Vaiblingen. Voici ce qu’elle contenait :
« Ma mère n’a plus que quelques heures à vivre. Je ne veux pas que ses derniers moments soient troublés par les horreurs d’un assaut. Consentez à cesser immédiatement les hostilités, et de mon côté je m’engage à vous livrer le château ainsi que ma propre personne , aussitôt que la terre aura reçu la dépouille mortelle de ma mère. »
Il envoya un parlementaire porter cette lettre au camp des assiégeants; puis il descendit auprès de Mme de Geyersberg.
« Eh bien ? lui demanda-t-elle.
— Je ne m’étais pas trompé, répondit-il en s’agenouillant de nouveau près du lit de la malade ; nos ennemis abandonnent la partie, et leurs fauconneaux ne font tant de tapage que pour mieux nous cacher leurs desseins. »
Mme de Geyersberg joignit les deux mains et les leva vers le ciel avec un indicible sourire de joie et de reconnaissance.
« En revenant au nid, l’oiseau y ramène la joie et la prospérité, dit-elle. Béni soit Dieu qui enlève à mes derniers jours ce calice d'amertume ! Je pourrai donc mourir tranquille ta main dans la mienne, sans avoir vu une bannière étrangère flotter sur les murs de notre vieux château. »
Quelques minutes plus tard, le majordome fit appeler Florian. C’était le parlementaire qui revenait. Il rapportait la réponse des seigneurs de la Ligue.
Craignant, soit un piège, soit un de ces retours de fortune si fréquents dans ces guerres, où tant de détachements battaient les campagnes, les ligueurs n’acceptaient la proposition de Florian qu’à la condition qu’il y ajouterait pour le château et pour lui : Secourus ou non secourus. ,
Sanshésiter un instant, Florian prit une plume et ajouta d’une main fiévreuse à la fin de sa première lettre qu’on lui renvoyait : Secourus ou non secourus.
Puis il s'empressa de retourner auprès de sa mère.
« Que se passe-t-il? demanda la veuve d’un air inquiet.
— Rien de nouveau, madame ; on me prévenait que l’ennemi faisait filer une partie de ses bagages. »
Au bout de quelques minutes, le bruit de l’artillerie cessa complètement.
« Me croyez-vous maintenant, madame? demanda Florian à sa mère, dans l’esprit de laquelle avaient surgi quelques doutes qu’elle n’osait exprimer, mais qu’on lisait dans ses yeux.
t — Oui, » répondit-elle en essayant de sourire.
Hélas ! elle approchait à grands pas, cette mort, que les
regards du médecin annonçaient tristement à Florian et à Mlle d’Edelsheim, agenouillés tous deux contre le lit de Mme de Geyersberg.
Elle écarta doucement les deux mains dont le chevalier se couvrait la figure pour cacher les larmes qui remplissaient ses yeux.
« Tu pleures, Florian? dit-elle.
— Oui, ma mère, répondit-il en laissant enfin éclater son désespoir, je pleure sur ma propre folie, sur mon ingratitude envers vous. Je me dis que c’est par ma faute que vous êtes là, couchée sur ce lit de douleur.
— Enfant, tais-toi, ne t’accuse pas ainsi , interrompit Mme de Geyersberg; tu as toujours été un fils tendre et respectueux, et je sais que ton affection répondait à la mienne.
« Que tu aies tort ou raison aux yeux des hommes, je sens que Dieu ne peut que récompenser un dévouement tel que le tien.
« Confiante en la justice et en la miséricorde de la Providence, je meurs avec la conviction de te retrouver dans le ciel, mon enfant bien-aimé.
« Ainsi que toi, Marguerite, ajouta la veuve en attirant sur son cœur la jeune fille qui sanglotait... car tu es ma fille, toi aussi... Ne pleurez pas ainsi, mes enfants... Je vous assure que je n’aurais jamais cru que la mort fût si douce... Je sens que mes forces s’éteignent... Je vous bénis tous deux... »
Sa tête retomba sur les oreillers. Tout à coup elle la souleva de nouveau par un effort suprême, et les yeux l^xés au ciel qu’elle montrait du doigt, elle dit d’une voix claire et vibrante :
« Florian, mon fils chéri, ir bientôt! »
Ge lurent ses dernières paroles.
« Oui, ma mère, à bientôt, je l’espère, et plus tôt encore que vous ne le pensez, » murmura Florian en fermant pieusement les yeux de la morte.
Mme de Geyersberg fut enterrée dans le petit cimetière attenant à la chapelle du château. A l'instant où l’on descendait le corps dans la fosse nouvellement creusée, Marguerite d’Edelsheim, qui avait voulu accompagner sa protectrice jusqu’à sa dernière demeure, perdit complètement connaissance.
Il fallut l’emporter au plus vite dans son appartement.
Quant à Florian, écrasé par une angoisse inouïe, il lui sembla que lui-même sombrait sous un Ilot de remords et de douleur.
Pressés de rejoindre leur corps d’armée, les seigneurs invitèrent les habitants de Geyersberg à évacuer le château qu’ils se proposaient de démanteler et d’incendier le jour même. »
On offrit de nouveau i la comtesse d’Edelsheim une escorte pour la conduire soit auprès de l’Empereur, soit près de toute autre personne qu’elle indiquerait.
Elle demanda instamment à voir Florian, mais cette faveur lui fut refusée. Alors, elle offrit toute sa fortune pourracheter la liberté dcl’ami de son enfance, du fils de sa bienfaitrice. On répondit encore à cette offre par un refus.
Quoi que pût dire Marguerite, il lui fut impossible de rien obtenir.
Pour calmer son désespoir et surtout pour la décider à partir, on lui promit seulement que Florian ne serait mis à mort qu’après un jugement régulier.
Malgré les dangers auxquels elle allait se trouver exposée, Marguerite refusa lièrement l’escorte qu’on lui offrait.
Convaincue désormais qu’elle ne pouvait absolument rien pour Florian en restant à Geyersberg, elle se hâta de
partir pour Ulm, on l’empereur Maximilien était allé s’établir en sortant d’Augsbourg.
Dès que la comtesse d'Edelsheim et sa suite eurent évacué le château, on commença l’œuvre de destruction.
Sur ces entrefaites, le bruit se répandit parmi les seigneurs que des événements importants avaient lieu du côté de Henenstein. Quoiqu’on ne sût pas encore au juste ce qui s’était passé, les confédérés souabes comprirent qu'il était urgent pour eux de rallier le corps d’armée auquel ils appartenaient.
Il fut convenu qu’on se mettrait en marche le lendemain au lever du soleil. Quant k Florian, dont la présence gênait d’autant plus les seigneurs qu’ils redoutaient toujours quelque tentative pour le délivrer, on décida de former un tribunal afin de le juger immédiatement.
Les seigneurs se réunirent à cet effet et nommèrent sept d’entre eux pour procéder à ce jugement.
Les préparatifs de chacun pour se mettre en route ayant absorbé beaucoup de temps, le tribunal improvisé ne se trouva rassemblé que fort avant dans la nuit.
Assis sur des fascines et des troncs d’arbres au milieu de la cour extérieure, éclairés par les reflets lugubres de l’incendie et par les torches que tenaient des valets, les sept juges firent amener devant eux le chevalier de Geyersberg.
Comme il- avait donné sa parole de ne point chercher à s’échapper, on lui avait laissé la liberté de ses mouvements.
Il s’avança d’un pas lent et ferme.
Pâle et triste, mais fier et résolu, il attendit qu’on l’interrogeât.
A le voir si calme et si indifférent, on aurait cru qu’il
n’était là que comme témoin. Les yeux fixés sur le château, il semblait plus préoccupé de l’inceudie du vieux manoir de ses ancêtres que de son propre sort.
Pour ne pas retomber dans des questions politiques et sociales qui n'intéresseraient qu’une bien petite partie de nos lecteurs, nous ne reproduirons ici ni les questions adressées à Florian, ni ses réponses, remplies de fierté et de résignation. Autant il soutint énergiquement les prin- 4 cipes sacrés pour lesquels il avait pris les armes, autant il fit bon marché de sa personne. Quoique le bailli de Vaiblingen, qui était un de ses juges, fût touché du courage de ce jeune homme, et lui ouvrit deux ou trois fois les portes du salut, Florian dédaigna de se sauver par une justification en désaccord avec sa conscience. Aussi fut-il condamné presque à l’unanimité, car les seigneurs étaient tous persuadés qu’il fallait un exemple sévère pour décourager les jeunes nobles qui auraient envie de suivre l’exemple du chevalier de Geyersberg.
La sentence que le bailli de Vaiblingen prononça au nom des autres juges, avec une visible et douloureuse émotion, portait que Florian serait dégradé de la chevalerie et décapité par le glaive devant les ruines de son château.
Qandle bailli lui demanda s’il n’avait rien à dire, Florian répondit avec calme :
« Que la volonté de Dieu soit faite. Je vous pardonne ma mort. »
Le bourreau qui venait d’installer sur l’échafaud une sorte de billot et de préparer son glaive, descendit pour chercher la victime.
Au moment où il allait courber la tète sur le billot, on entendit le galop furieux de deux chevaux, et les cris perçants de deux hommes.
« Arrêtez! arrêtez! » crièrent plusieurs voix «au bourreau qui avait levé son énorme glaive.
Il hésita, et regarda le bailli de Yaiblingen comme pour lui demander ses ordres.
Le bailli ne put s’empêcher de lui faire signe d’attendre.
On commençait maintenant à distinguer les voix des deux chevaliers qui accouraient à toute bride.
Florian reconnut aussitôt le gigantesque Kerner, et son petit compagnon Sarnen.
Ils s’arrêtèrent devant l’échafaud. Le cheval de Kerner s’abattit et ne se releva plus.
« Parle, toi, » dit Kerner, qui enleva Sarnen de la selle et le planta sur l’échafaud.
Puis, jetant ses deux bras d'hercule autour du bourreau qui ne s’attendait guère à cet embrassement, et l’enlevant de l’échafaud comme il eût fait d’un enfant, il le déposa à terre près de lui, sans lui faire aucun mal, mais sans le lâcher.
« Silence! silence! écoutez! » cria la foule au bourreau qui protestait contre ce déménagement forcé.
Au lieu de parler, Sarnen avait commencé à lire le papier qu’il tenait à la main, et qui n’était qu’un traité entre les deux cohortes des comtes Georg et Albrecht de Hohenlobe, chefs des confédérés souabes, d’une part, et Wendel Hipleret Georg Metzler, au nom de la Confédération évangélique, d’autre part.
Ce traité, qui était un véritable acte de soumission de la part des deux chefs, se terminait par la stipulation de l’échange des prisonniers.
Florian y était spécialement désigné et devait être rendu immédiatement à ses amis, en échange de la comtesse de
üohenlohe, cl de ses enfants qui avaient été faits prisonniers par les paysans.
Quelques fanatiques voulurent protester, mais les gens raisonnables leur imposèrent silence.
Le chevalier descendit lentement de l’échafaud et vint remercier ses deux fidèles lansquenets.
Tandis que Florian faisait ses préparatifs de départ, il apprit de Sarnen, parlant toujours au nom de Kemer, que Georg Metzler allait arriver.
Il arriva en effet et alla aussitôt rejoindre Florian qu’il trouva dans la chapelle, agenouillé sur la tombe de Mme de Geyersberg.
Ils montèrent à cheval et partirent pour le camp des paysans sans autre escorte que les deux lansquenets, le paysan qui servait d’écuy^r à Metzler et trois hommes d’armes qui se séparaient furtivement des seigneurs souabes pour aller se joindre à la Confédération évangélique.
Comme la r petite troupe arrivait au sommet d’une colline, Florian arrêta son cheval et jeta un dernier regard sur le château dévasté de Geyersberg qui dressait dans le lointain sa masse éclairée par les sinistres lueurs de l’incendie.
« Ma mère, mon père, la fiancée qui eut mon premier, mon seul amour, tout était là, dit-il en soupirant profondément. C’est le spectre de mon passé que la flamme dévore en ce moment.
— Non, répondit Metzler avec énergie, non, Florian ! Cette masse de pierres, cet immense corps de géant avec sa couleur rougeâtre et ses tours démolies, c'est le fantôme sanglant de la féodalité, et la flamme qui le détruit et le consume, c’est le feu divin de la liberté. Les méchants pourront encore peut-être l’étouffer sous des flots de sang,
mais ils ne sauraient l'éteindre. Désormais il couvera sous la cendre des siècles, pour remonter un jour vers le ciel en éclairant de sa flamme splendide et pure le réveil, l’union et la liberté de l’Allemagne.