‹ La Sorcière noireChapitre 5 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Quelque diligence que pût faire la comtesse d’Edelsheim, il lui fallut plusieurs jours pour gagner Augsbourg. En y arrivant, elle apprit que l’Empereur venait de partir pour Inspruck.

Malgré tout son courage et son ardent désir de sauver FJorian, Marguerite fut obligée de rester un jour à Augsbourg pour y prendre un peu de repos.

La dernière lettre qu’elle avait reçue du comte d’Helfenstein était datée d’Augsbourg. Elle envoya un messager à l'adresse indiquée dans cette lettre pour avertir le comte' de sa présence et de son prochain départ.

Le messager revint annoncer que le comte d’Helfenstein venait de quitter Augsbourg, on ne savait pour quelle destination. Décidément Marguerite jouait de malheur.

La cour ne voyageait pas bien vite, car Maximilien s’arrêtait volontiers pour se livrer à son plaisir favori, celui de la chasse au faucon. Mlle d’Edelsheim se remit en route le plus tôt possible dans l’espoir de rejoindre son père.

Quoiqu’il eût plusieurs jours d’avance sur elle, Marguerite parvint enfin à l’atteindre non loin dévastés marais aux environs desquels Maximilien était allé chasser. L’Empereur éprouvait depuis quelque temps de fréquents accès de fièvre qui inquiétaient beaucoup ses médecins; mais ceux-ci ne pouvaient le décider à se soigner convenablement.

Il persistait à chasser par les temps les plus malsains, ainsi qu’à manger les choses les plus contraires à son état, principalement des fruits et surtout des melons que (comme son père qui en mangea douze à un repas) il aimait beaucoup.

Toutes ces imprudences amenaient des accès de fièvre et affaiblissaient l’Empereur sansle rendre plus raisonnable.

La fille légitime de Maximilien, Marguerite d’Autriche, la veuve du duc de Savoie Philibert, devait rejoindre à Inspruck son père, qui comptait décider, durant son séjour dans cette ville, diverses questions relatives au règlement de l’héritage de ses enfants.

Quoique la .présence de Marguerite d’Edelsheim pût avoir quelques inconvénients en cette circonstance, l’Empereur lui rit un excellent accueil.

Marguerite se bâta de lui raconter ce qui s’était passé à Geyersberg et de lui exposer le danger dans lequel elle avait laissé, le fils de sa protectrice.

Maximilien, que de nombreux messages tenaient exactement au courant de tout ce qui se passait dans l’empire, rassura promptement la jeune fille.

Il avait reçu le matin même une lettre de Stuttgart par laquelle on lui apprenait à la fois la capture de Florian et sa mise en liberté.

« Je plains Florian, dit l’Empereur en terminant; c’est un noble cœur et un vaillant chevalier. Son enthousiasme

l’aveugle, ci sa fin sera cruelle. L'unité de l’Allemagne est une grande idée que nul ne comprend mieux que moi, mais qu’il faudra peut-être des siècles pour mûrir. En poursuivre l’accomplissement dans l’état actuel du pays, et avec les soldats indisciplinés dont il dispose, c’est de la folie.

« Longtemps pauvres et malheureux, les paysans pilleront et ravageront à tort et à travers. Les villes et les châteaux se réunissent déjà contre eux. On écrasera leurs bandes dispersées ; les chefs qui échapperont à l’ennemi seront tués par leurs propres soldats. Dieu veuille que j e puisse sauver plus tard Florian, et que lui-même y cousente.

« Mais laissons ce triste sujet de côté pour un instant, ma fille bien aimée, et parlons de toi. »

Ils causèrent quelque temps. N’osant prononcer la première le nom du comte d’IIelfenstein qui brûlait pourtant ses lèvres, la pauvre Marguerite attendait toujours que l’Empereur mit la conversation sur ce sujet si intéressant pour elle. Voyant qu’il no paraissait nullement y songer, elle fit un efl’ort de courage et demanda elle-même des nouvelles du comte.

Maximilien, à qui la présence de la fille d’Edwige semblait avoir rendu toute sa gaieté se mit à sourire.

* Allons, dit-il, tu t’es enfin décidée, depuis dix minutes que je te vois hésiter....

« Bail! ne rougis pas, mon enfant, je ne voulais pas te faire de peine. Gomment n’a-tu pas vu le comte en passant à Augsbourg?

— 11 venait de partir, Sire.

— Décidément, le comte est plus amoureux que courtisan.

« Parce qu’il aura voulu probablement que tu fusses la première à savoir que sou procès venait d’être révisé et son innocence hautement proclamée.

— Que vous êtes bon! Sire, et que je remercie Votre Majesté, s’écria la jeune fille en joignant les mains avec bonheur.

— Ma Majesté n’est pas tout à fait étrangère à ce jugement, dit gaiement l’Empereur, mais il paraît que ce pauvre comte avait été condamné fort injustement. Aussi mon intention est-elle de lui donner à l’étranger quelque beau poste où il pourra se distinguer et refaire sa fortune. »

Marguerite baissa tristement les yeux et poussa un gros soupir.

« Nous causerons de tout cela demain, lui dit l’Empereur. Pour aujourd’hui, tu vas te reposer afin d’être belle et fraîche pour m’accompagner à la chasse qui a lieu demain. Je veux que tu éclipses, par ta beauté et ta bonne mine, les plus fières demoiselles de ma cour.

— Hélas! mon père, je suis venue à cheval et sans toilette.

— Ne crains rien, dit-il; j’ai pourvu à tout.

« Ainsi tu es venue à cheval, et en si peu de temps? ajouta-t-il tout à coup au moment où elle prenait congé de lui? Vive Dieu! je reconnais mon sang. »

11 embrassa la jeune fille sur le front avec une affectueuse tendresse et la fit conduire à l’appartement qu’on venait de préparer pour elle.

Comme il venait de le dire avec une sorte de fierté paternelle, Mlle d’Edelsheim tenait de lui sous le rapport de l’énergie et de l’activité. Le lendemain elle était sur pied et prête à partir pour la chasse aussitôt que les autres amazones.

Ainsi que nous l’avons dit plusieurs fois, Maximilien aimait passionnément la chasse. Il avait une magnifique fauconnerie, qu’il emmenait partout avec lui.

Un sourire de satisfaction glissa sur les lèvres de

Maximilien lorsqu’il vit paraître sa fille qui montait, avec autant de grâce que d’aisance, un magnifique genet d’Espagne que son père avait fait acheter pour elle.

Il la présenta comme sa fille aux personnes les plus importantes de sa cour, et resta auprès d’elle jusqu’au moment où l’on arriva sur le terrain de chasse.

Une fois à cet endroit, la passion du fervent disciple de saint Hubert l’emporta sur toute autre pensée.

Oubliant la fièvre et les recommandations des médecins, l’Empereur mit son cheval au galop et s’occupa de la chasse avec l’ardeur qu’il mettait à tout, en dépit des années qui avaient blanchi sa tête sans diminuer son énergie.

Les chiens firent bientôt envoler un héron. On ôta le chaperon d’un faucon. L’oiseau secoua la tête comme un chien à qui on vient d’ôter sa muselière, et promena autour de lui un regard perçant qui vint immédiatement se fixer sur le héron que le fauconnier lui désignait en l’encourageant de la voix et du geste.

Le faucon battit des ailes et s’élança dans les airs qu’il fendit avec la rapidité d’une flèche.

Bientôt les deux oiseaux ne firent plus que deux points noirs qu'on avait peine à suivre dans le ciel. Pour ne pas perdre la chasse, les cavaliers et les amazones galopaient à fond- de train au milieu des fondrières, à la suite de Maximilien.

Enfin on vit reparaître le héron. La pauvre bête avait inutilement redoublé de vitesse pour empêcher le faucon de s’élever au-dessus de lui. Maintenant qu’il se voyait dominé par son terrible ennemi, il se rapprochait de terre pour chercher un refuge dans les roseaux de quelque marais. Le faucon ne lui en donna pas le temps. Il fondit sur sa proie et l’assaillit vigoureusement. En vain le héron essaya-t-il de se défendre avec son long bec. Plus petit de

l’orps que son adversaire mais plus vigoureux et mieux armé par la nature, le faucon harcelait l’autre oiseau avec une énergie incroyable.

Le héron, aveuglé et sanglant, descendit vers la terre comme un corps inerte.

Le faucon n’avait pas quitté sa proie, sur laquelle il s’acharnait encore. Ce ne fut qu’à la voix de son maître, qui s’était approché, qu’il quitta son ennemi expirant et revint se percher sur le poing couvert d’un épais gantelet de buffle du fauconnier

Pendant qu’on caressait le vainqueur et qu’on le récompensait par le don d’un petit morceau de viande, le chef de fauconnerie coupait la tête du héron. Il la présenta an chef du vol, qui alla la porter au grand fauconnier. Ce dernier descendit de cheval et s’avança vers l’Empereur, à qui il remit avec un profond salut le trophée de la chasse.

On découpla de nouveau les lévriers, et l’on se mit à battre le terrain pour lancer quelque nouvel oiseau.

Pendant ce temps, Marguerite s’était rapprochée de son père. Tout en se tenant à portée des chiens, l’Empereur expliquait à sa fille les principales règles du vol, et lui montrait ses oiseaux favoris.

Après la capture d’une perdrix, qui fut prise en fort peu de temps par un émérillon, on parvint à lancer un grand héron sur lequel Maximilien lança lui-même un gerfaut qu’il portait toujours sur le poing, et pour lequel il avait une affection particulière.

Au lieu de s’élever perpendiculairement, le héron fila presque en ligne droite. Tous les chasseurs mirent leurs chevaux au galop, mais ils rencontrèrent bientôt une rivière trop large et trop profonde pour qu’il fût possible de la traverser. Il fallut faire un grand détour.

Quand on arriva sur l’autre bord, le héron et son ennemi avaient disparu dans le lointain.

Le chef du vol était un homme fort habile dans son art, mais quelle que fût. son expérience, il avait en ce moment le désavantage de ne pas connaître le terrain sur lequel on chassait. Les autres fauconniers étaient logés à la même enseigne.

On ne put retrouver ni l’un ni l’autre des oiseaux.

Il fallait même qu’ils fussent bien loin de l’endroit où l’on s’arrêta en désespoir de cause, car Rubis, le gerfaut de l’Empereur, était admirablement dressé et revenait de lui-même à son maître.

Au bout de deux heures de recherches inutiles, il fallut y renoncer.

Ce côté de rivière n’étant pas favorable pour le gibier, on la traversa de nouveau, et les chiens recommencèrent leurs explorations.

Contrarié de la perte do son faucon, Maximilien s’en allait au pas de son cheval, à côté de Marguerite. Celle-ci, le voyant enfin moins préoccupé de la chasse, essaya de ramener la conversation sur M.d’Helfenstein.

« Tu tiens donc bien à épouser ce gentilhomme, ma fille, demanda Maximilien.

— Je l’aime, répondit-elle en rougissant, mais avec fermeté.

— La fille de l’Empereur pourrait prétendre à un parti plus brillant. •

— Le comte est de noble maison et passe pour l’un des plus vaillants chevaliers de votre empire.

— Il a la tête un peu chaude.

— Les années le calmeront.

— On le dit assez volage.

— Si vous saviez comme il m’aime, Sire.

— Il y a quelqu’un que j’aurais préféré te voir épouser, mon enfant, reprit l’Empereur d’un ton soucieux. Il n’a peut-être pas des qualités aussi brillantes que le comte d’Helfenstein et j’avoue même qu’il lui est inférieur eu naissance, mais il est doué d’une grande intelligence et fera un profond politique. »

Marguerite eut un mouvement de lèvres qui ne témoignait pas d’une bien haute ^estime pour les qualités du prétendant inconnu.

« Vous voilà bien, vous autres jeunes filles, reprit l’Empereur, à qui la signification de ce geste n’avait pas échappé. Pour vous comme pour la plupart des femmes, un bon coup de lance ou d’épée vaut mieux que tous les talents du monde.... Après tout, murmura-t-il d’un ton indulgent, il fut un temps où moi-même.... Comme tu ressembles- à ta mère, ajouta-t-il, en regardant Marguerite !

— Sire, reprit-elle, que Votre Majesté se rappelle le marais du Grand-Loup et le dévouement de M. d’Helfenstein. Comment n’aimerais-je pas de tout mon cœur le généreux cavalier qui donnait sa vie pour sauver la vôtre?

— Je ne l’oublie pas non plus, fit l’Empereur, mais j’aurais trouvé quelque autre moyen de récompenser ton gentilhomme. »

Marguerite hocha la tête.

« Tu crois donc que je n’en aurais pas trouvé ? reprit l’Empereur.

— J’ai confiance en l’amour du comte, Sire. »

Maximilien avait acquis avec les années cette méfiance

qui est le triste privilège de l’âge et des hautes positions.

11 regarda sa fille avec un sourire mélancolique qui semblait dire :

« Tu es bien heureuse de croire ainsi, toi !

« .... Allons murmura-t-il avec bonté, nous verrons.... J’ai pourtant bien envie de tenter une épreuve, ajouta-t-il après un instant de réflexion.

— Laquelle, Sire ? »

Soit qu’il n’eût pas entendu cette question, soit qu’il ne voulût pas y répondre, Maximilien parla d’autre chose et ramena la conversation stlr la perte de son gerfaut qui lui avait été apporté de Danemark deux ans auparavant.

Il quitta la comtesse pour causer avec diverses personnes et finit par appeler le sénéchal Georg de Mansburg qui venait d’arriver à l’instant même.

« Qui donc vous a retenu si longtemps? demanda-t-il au sénéchal.

— Sire, répondit ce dernier, suivant les ordres de Votre Majesté, je me suis entretenu avec Trucchsess de Waldbourg au sujet de sa nomination comme chef de la Confédération souabe.

— Quand part-il ?

— Après-demain. En ce moment on achève de préparer ses équipages.

— Mon pauvre Mansburg, dit l’Empereur, je crois qu’il me faudra renoncer au projet que j’avais formé à ton sujet. Ma fille a décidément le cœur pris. De mon côté, quoique M. d’Helfenstein ne soit pas l’époux que j’aurais choisi pour elle, je ne puis oublier le dévouement qu’il m’a montré dans les marais du Grand -Loup.

— Sire, répondit le comte de Mansburg avec un sourire singulier, je supplie Votre Majesté de ne pas insister en ma faveur auprès de Mme d’Edelsheim.

— Suivant ton désir, je ne t’ai pas encore nommé, dit l’Empereur.

— Tant mieux, Sire.

LA SORWÈRE NOIRE.

— Je ferai encore une tentative, cependant, reprit Maximilien, car la réputation de galanterie de M. d’IIelfenstein m’effraye un peu pour ma fille. Il doit être ambitieux, quoi qu’en dise Marguerite; s’il voulait accepter quelque mission importante.... Enfin nous verrons. Aujourd’hui je n’ai le courage de penser à rien : mon pauvre Rubis n’est pas revenu, et je suis tout attristé de la perte de mon fidèle gerfaut.

— On le retrouvera, Sire.

— Je ne l’espère plus. Voyons, que t’a ditTrucchsess?»

Tout autre que Mansburg eût été embarrassé pour répondre, car le motif de son absence était tout autre que celui qu’il avait dit à l’Empereur.

Mansburg était l’ennemi secret et implacable dont la haine poursuivait le comte d’Helfenstein.

Trop intelligent pour se faire illusion sur la froideur ou plutôt sur l’antipathie qu'inspirait généralement sa figure fausse et vicieuse, le sénéchal n’avait cru être aimé qu’une seule fois dans sa vie : c’était par Thérésa, la sœur de la Sorcière Noire.

Cette femme avait été son seul amour, sa seule illusion.

Jamais il n’avait pardonné à M. d’Helfenstein d’avoir été son rival heureux.

Ne pouvant plus aimer, il avait concentré dans un sentiment de haine toutes les facultés de son être.

Une autre circonstance était encore venue augmenter sa haine en lui rendant la personne du comte Louis plus odieuse que jamais.

Voyant la prédilection que lui témoignait l’Empereur, qui appréciait avec raison ses talents diplomatiques, Mansburg avait espéré devenir l’époux de Marguerite d’Edelsheim.

Là, encore, il avait trouvé le comte Louis sur son chemin.

Il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour s’opposer ndirectementà la révision du procès de M. d'Helfenstein : mais prévoyant bien que cette opposition ne réussirait pas, il y avait mis toutes les précautions, toute l’astuce qu’il apportait à ses manœuvres.

Tout en agissant en dessous contre M. d’Helfenstein, il avait l’air de travailler pour lui. Le comte se çroyait son obligé.

Deux fois Georg.de Mansburg avait essayé de faire assassiner son rival; mais ses tentatives n’avaient point réussi. Louis se tenait sur ses gardes, et les coupe-jarrets n'avaient pas beau jeu avec l’adroit et vaillant chevalier.

Dès que Mansburg avait connu le résultat du procès de M. d’Helfenstein, il avait compris qu’il fallait à tout prix se défaire d’un rival qu’il voyait si près d’atteindre le but que lui-même poursuivait en secret.

Deux espions grassement payés et tout entiers à sa dévotion suivaient partout M. d’Helfenstein et tenaient le sénéchal au courant de tous ses mouvements.

Or, quelques heures avant son entretien avec l’Empereur, Mansburg venait d’apprendre que le comte d’Helfenstein, informé de la présence de Marguerite auprès de Maximilien, arrivait à marches forcées pour la rejoindre.

Le premier mouvement de Louis, aussitôt la proclamation de son innocence, avait été de partir pour le château de Geyersberg, où il croyait que la jeune fille se trouvait en ce moment.

Par une malheureuse coïncidence, il était parti d’Augsbourg le même jour où Marguerite y arrivait.

Pour éviter les coupe-jarrets qu’il supposait, non sans raison, que ses ennemis devaient avoir mis en embuscade,

272 LA SORCTÈRE NOIRE.

il ('tait sorti de la ville au milieu de la nuit et par un chemin détourné. Aussi n’avait-il pu rencontrer Mlled’Edelsheim.

A moitié chemin d’Augsbourg à Geyersberg, il avait appris l’incendie du château et le départ de Marguerite.

Il s’était hâté de revenir sur ses pas.

Encore quelques heures, et il allait se présenter devant Maximilien et demander la main de Marguerite, dont les prières finiraient bien certainement par triompher de la faible résistance de l’Empereur.

« Lorenzo, avait dit le sénéchal à un bandit italien, l’un de ses espions, qui était accouru le prévenir de la prochaine arrivée de M. d’Helfenstein, il ne faut pas que le comte parvienne jusqu’à l’Empereur. Je te donne carte blanche, à tes camarades et à toi, et je double la récompense que je vous avais promise.

— Ohl monseigneur, que de générosité 1

— Seulement rappelle-toi bien ce que je t’ai dit dès le premier jour : ne me compromettez en rien ou je vous jure que vous n’aurez pas une pistole et que vous serez pendus.

— Ne craignez rien, monseigneur.

— Combien d’hommes le comte d'Helfensteim a-t-il avec lui.

— Deiwc seulement , monseigneur , son page et un écuyer. Il a laissé en route tous les autres, dont les chevaux étaient fourbus.

« Je gagerais même que le cheval de son écuyer est sur le flanc maintenant.

— Et toi-même , combien as-tu encore de gens solides ?

— Trois, monseigneur ; les autres sont restés en route comme les hommes du comte d’Helfenstein.

— Je t’avais dit de ne pas regarder à l’argent.

— Quand il s’agit d’acheter des montures, monseigneur, ce n’est pas le tout d’avoir de l’argent ; il faut encore trouver des chevaux.

— Alors, que comptes-tu faire?

— Je vais recruter quelques bons lurons et me mettre à suivre le comte jusqu’à ce que je trouve un instant favorable.

— Je te le répète, Lorenzo, ne perds pas de temps. Il ne faut pas que le comte voie l’Empereur. Si tu ne me débarrasses pas de lui aujourd’hui, après tout l’argent que tu as obtenu de moi, sous prétexte de suivre le comte d’Helfenstein , demain je te fais brancher pour t'apprendre qu’on ne se joue pas impunément de moi. Va, maintenant.

— Va, maintenant , murmura le bandit en s’éloignant, c’est facile à dire. Pendu, si je manque M. d’Helfenstein aujourd’hui; pendu, si je compromets monseigneur. Potence à droite, potence à gauche ! Enfin, tâchons de passer entre les deux. »

Sur cette prudente réflexion, il était allé chercher une douzaine de ces chenapans qu’on rencontrait aisément partout où il y avait quelque grande réunion de chasseurs ou de gens de guerre.

Un de ces hommes qui était du pays même donna un excellent conseil à maître Lorenzo .

« Messire, lui dit-il, si votre gentilhomme doit rejoindre l’Empereur, il sera obligé de passer par le pont du Vieux-Meunier. A cet endroit, la rivière n’a guère que sept ou huit pieds de profondeur, mais il y a tant de vase et de plantes, que le meilleur nageur du monde y périrait.

— Eh bien? fit Lorenzo.

— Eh bien, le pont n’est formé que de trois planches, qui sont attachées à chaque bord avec des liens d’osier. Si on coupait ces liens à l’avance?

— Tu as raison, ventre de turc I Ton idée me semble.... Mais si notre gentilhomme allait prendre par un autre pont ?

— Il lui faudrait faire un énorme détour : puis, il ne s’agit que de lui envoyer un bon guide.

— Tu iras loin, mon garçon, dit Lorenzo en frappant sur l’épaule du paysan.... et haut surtout, » ajouta-t-il à demi-voix.

Deux heures plus tard, Lorenzo et ses hommes étaient en route pour aller couper les liens d’osier et de chanvre qui retenaient les planches, ou plutôt les troncs d’arbres grossièrement équarrisdont se composait le pont du Vieux- Meunier.

Il est bon d’ajouter que, malgré cette appellation, qui pouvait faire croire h la proximité d’un moulin, les environs du pont étaient tout à fait déserts.

Lorsque le séide du comte de Mansburg arriva à la rivière, il eut un moment d’inquiétude.

La chasse s’était rapprochée de ce côté au lieu de se continuer vers le sud comme elle devait le faire.

« Par saint Janvier! s’écria Lorenzo, arrêtez, mes enfants ; s’il allait prendre fantaisie à Sa Majesté de revenir par ici?

— Non, dit le paysan qui avait émis l’avis de couper les liens du pont. L’Empereur a avec lui de bons guides, et aucun d’eux n’oserait prendre la responsabilité de lui faire traverser ce pont, que tout le monde sait n’êtfc pas solide. Puis le vent vient du sud, et les chasseurs se tiennent toujours sous le vent.

— Je t’ai déjà dit que tu irais loin et je ne m’en dédis pas, lit Lorenzo émerveillé en appliquant à son conseiller

une tape amicale qui faillit jeter ce dernier par terre.... A l’œuvre donc 1 »

En quelques minutes les bandits de Lorenzo eurent coupé ou scié les liens et les chevilles qui retenaient les deux planches formant le tablier du pont. Ils eurent soin de ne laisser que juste ce qu’il fallait pour soutenir le poids du tablier seul et celui d’un ou deuxhommesà pied, dans le cas peu probable où quelques paysans viendraient à y passer.

En revanche, il était évident que si un cavalier comme M. d’Helfenstein venait à le traverser avec son cheval et son lourd équipement, le pont s’abîmerait aussitôt sous lui et l’entraînerait dans sa chute.

Une fois dans la rivière, au milieu de la vase et des plantes aquatiques, le meilleur nageur du monde, fût-il nu comme un ver, devait infailliblement y périr.

Tandis que Lorenzo et ses recrues restaient cachés dans les joncs qui bordaient la rivière auprès du pont du Vieux-Meunier, le comte d’Helfenstein s’avançait rapidement dans cette direction sous la conduite d’un petit paysan qui s’était offert pour le conduire à l’endroit où se trouvait la chasse de l’Empereur.

Il lui tardait de revoir Marguerite et de reparaître devant elle, non plus comme un coupable forcé de se cacher, mais comme un brave et loyal gentilhomme digne de son amour.

Monté sur un cheval frais que lui avait prêté l’écuyer d’un de ses amis, il enrageait d’être obligé de ralentir sa marche pour attendre le guide.

Dans son impatience, et quoi que pût dire le paysan qui prétendait ne pas savoir monter à cheval, il loua le roussin d’un meunier qui passait et força le guide à se transformer en cavalier.

Cramponné tantôt à la crinière, tantôt au bât du cheval, le paysan suivait résolûment le gentilhomme, qu’il aurait dû précéder, et derrière lequel il chemina tout le temps en se contentant de lui crier : A droite, à gauche.... selon la circonstance.

Comme ils arrivaient à un quart de lieue du pont du Vieux-Meunier, le comte aperçut sur l’autre rive un chasseur qui accourait au galop et qui était à peu près à la même distance du pont que lui-même.

Ce chasseur, que suivait de très-loin un groupe de cavaliers, moins bien montés sans doute, n’était autre que Maximilien.

Appuyant un des faucons qu’il venait de lancer sur un oiseau, il avait devancé tous ses compagnons, grâce à la vitesse du magnifique cheval barbe qu’il montait, et qui galopait avec une adresse incroyable au milieu des rigoles, des mares et des trous remplis de vase où maint coursier avait déjà fait la culbute ou enfoncé jusqu’au poitrail.

« Par Satan 1 cria un des hommes de Lorenzo, voilà un cavalier qui pourrait bien venir passer sur le pont.

— Et juste au moment où notre gentilhomme arrive, » dit Lorenzo qui avait reconnu le comte.

Tout à coup ce dernier s’arrêta, se dressa sur ses étriers et regarda attentivement quelque chose.

Soit que ce mouvement eût attiré l’attention de Maximilien, soit que ce dernier distinguât aussi quelque objet de nature à exciter son attention, toujours est-il que l’Empereur fit exactement la même manœuvre.

L'objet qu’ils regardaient tous deux n’était autre que Rubis, le gerfaut favori de l’Empereur. Blessé par le héron qui lui avait cassé une aile, il voletait dans les joncs pour échapper à un renard qui le poursuivait depuis quelques minutes.

Quand le pauvre gerfaut s’envolait, le renard, certain qu’il n’irait qu’à quelques pas, s’arrêtait et suivait d’un œil attentif le vol affaibli de l’oiseau. Dès que le faucon était retombé à terre, maître renard se remettait en chasse.

Épuisé par les efforts désespérés qu’il faisait depuis assez longtemps, le malheureux Rubis s’affaiblissait de plus en plus.

Comme tous les hommes de l’époque, M. d’Helfenstein était chasseur dans l’âme.

Or, tout fervent disciple de saint Hubert comprendra ce qu’il éprouva en voyant le noble faucon sur le point de devenir la proie du renard.

Oubliant jusqu’à son impatience de revoir Marguerite, le comte lança son cheval au galop dans la direction du gerfaut.

Pendant ce temps, Maximilien qui connaissait assez bien le terrain où il venait chasser presque chaque année, se hâtait de gagner le pont pour passer sur l’autre rive.

Au moment où il n'en était plus qu’à quelques toises, Lorenzo, qui ne le connaissait pas, se leva pour lui barrer le passage.

« On ne passe pas, » lui cria-t-il.

Sans l’écouter, l’Empereur continua son chemin.

« Que Satan te torde le cou, maudit entêté ! murmura Lorenzo. Heureusement encore que le comte ne regarde pas de ce côté ! »

Comme l’Empereur allait s’engager sur le pont, un des hommes de Lorenzo coupa soudainement d’un coup de sabre les jarrets du cheval, qui n’avançait que péniblement au milieu du terrain fangeux au milieu duquel il se trouvait.

« Emparez-vous bien vite de ce gentilhomme et pion -

gez-lui votre dague dans le cœur, » cria Lorenzo, qui aurait, sans hésiter, sacrifié vingt innocents pour échapper aux potences du sénéchal.

Malheureusement pour Lorenzo, la chose était plus facile adiré qu’à faire.

Quoique ayant une jambe prise sous son cheval et ne pouvant remuer qu’un bras, — le droit heureusement, — Maximilien manœuvrait son couteau de chasse avec autant de sang-froid que de dextérité.

Au moment où Maximilien tomba sous son cheval, le comte venait de s’emparer du gerfaut. Il entendit le bruit de la lutte et les cris de l’Empereur qui menaçait et défiait les bandits.

M. d’IIelfenstein se remit lestement en selle, et poussa son cheval dans la direction du pont.

Effrayé par la vue de cet étroit passage et peut-être aussi par le bruit de la lutte, le cheval du comte se déroba.

M. d’Hclfenstein, furieux, le ramena à grands renforts d’éperons, et le lança sur le pont avec une telle impétuosité, que du premier bond, il vint tomber aux deux tiers de sa longueur.

Le tablier qui n’était soutenu désormais que par quelques liens peu solides, s’abîma dans la rivière avec le cheval et le cavalier.

Par un mouvement instinctif le comte se jeta en avant. Ses mains saisirent une touffe de joncs qui croissaient sur la rive opposée.

Avec l’énergie du désespoir, Louis se cramponna à ce faible soutien. Agile et vigoureux, il parvint, en se traînant sur le ventre, à sortir du bourbier, en dépit des efforts de Lorenzo et de quelques-uns de ses estafiers qui le repoussaient avec leurs armes.

Une fois sur ses pieds, le comte se précipita au secours du gentilhomme inconnu.

Quelques coups de sa longue épée eurent bientôt éloigné les routiers qui serraient l'Empereur do plus près. 11 l’aida ensuite à se dégager de dessous son cheval.

Quand les bandits revinrent à la charge, ils furent si bien reçus, que, du premier coup, deux d’entre eux restèrent sur le carroau.

Songeant toujours à la potence qui l’attendait, Lorenzo se glissa en rampant jusqu’à M. d’Helfenstein. Mais l’Empereur, qui avait remarqué sa manœuvre, lui enfonça son couteau de chasse dans le dos jusqu’à la garde et le cloua dans la vase comme une couleuvre.

Ce futalors une déroute générale et une déroute d’autant plus complète que les gens de Maximilien arrivaient à la rescousse.

Le premier mot de l’Empereur en se voyant délivré de ses ennemis fut caractéristique.

« Par mon saint patron I s’écria-t-il, en regardant le faucon, que le comte n’avait point lâché malgré la fureur du combat, c’est mon pauvre Rubis. Vive Dieu 1 mon gentilhomme, je vous remercie d’avoir sauvé mon fidèle gerfaut.... et son maître aussi, » ajouta-t-il avec un bienveillant sourire.

Le son de sa voix fit tressaillir M. d’IIelfenstein qui regarda plus attentivement l’homme qu’il venait de secourir.

« L’Empereur I s’écria-t-il en reconnaissant Maximilien, en dépit de la vase et de la terre mouillée qui couvraient les vêtements et même la figure de ce dernier.

— Hé! c’est monsieur le comte d’Helfenstein, dit l’Empereur qui avait une étonnante mémoire des physionomies. Soyez le bienvenu, monsieur le comte. Je vous

remercie de m’être venu en aide si à propos. Tout à l’heure, du reste, nous allons rencontrer quelqu’un dont les remereîments vous récompenseront mieux encore que les miens de votre courage. »

M. d’Helfenstein s’inclina respectueusement.

Pendant ee temps, les seigneurs de la suite de Maximilien s’étaient approchés de l’Empereur, qui pansait son gerfaut avec l’habileté d’un vrai fauconnier. Quelques autres se mirent à la poursuite des bandits qui se sauvaient à toutes jambes au milieu des joncs et des plantes aquatiques.

Le terrain étant fort désavantageux pour les chevaux, on ne put rejoindre que deux des bandits.

L’arrestation de ces hommes n’apprit qu’une chose, c’est 'que leur criminelle tentative était dirigée contre le comte d’Helfenstéin. Lorenzo, qui, seul , aurait pu révéler l’instigateur du complot, étant mort, il emportait avec lui le secret du sénéchal.

« Il est inutile de pousser plus loin l’enquête à ce sujet, dit le comte qui, ne soupçonnant nullement M. de Mansburg, avait naturellement attribué le complot ourdi contre lui à la vengeance de Sarah. Je sais quelle est la main qui a soudoyé ces misérables et je lui pardonne. »

Au moment où l’Empereur, surpris de cette réponse s’approchait du comte pour le questionner, il vit ce dernier pâlir et chanceler.

Un gentilhomme qui se trouvait à côté de M. d’Helfenstein le saisit à bras-le-corps juste à temps pour l’empêcher de tomber.

Dans la chaleur du combat, M. d’Helfenstein ne s’était pas aperçu qu’il avait reçu une blessure à la poitrine et qu’il perdait beaucoup de sang.

Tandis qu’on s’empressait autour de lui, et qu’on en-

tr'ouvrait son pourpoint pour voir où était la blessure, Marguerite arriva auprès du groupe de chasseurs.

Elle courut à son père, mais comme elle ouvrait la bouche pour lui parler, elle aperçut le comte étendu sur le sol, pâle et couvert de sang. ,

Prise à l’improviste et croyant que le comte était mort, la pauvre enfant ne put résister à son émotion. Elle poussa un cri déchirant et se précipita sur le corps de M. d’Helfenstein.

Au son de cette voix si chère, le comte <pi n’était qu’évanoui reprit connaissance.

« Marguerite, murmura-t-il, Marguerite!

— Dieu soit béni ! Il vit! » s’écria la jeune fille.

Puis, voyant tous les regards fixés sur elle avec une

expression facile à comprendre, elle s’arrêta, interdite et confuse.

Un flot de larmes jaillit de ses yeux, et, comme une enfant effrayée, elle se jeta dans les bras de son père, en se cachant la figure de ses deux mains.

« Galme-toi, mon enfant, lui dit l'Empereur avec bonté; la blessure du comte est légère, et j’ai à lui annoncer certaine nouvelle qui contribuera, je crois, à le guérir rapidement.

— Quelle nouvelle, Sire?

— La nouvelle de votre mariage, Marguerite.

— Oh ! mon père, que vous êtes bon! » murmura-t-elle en baisant la main de l’Empereur.

Soit pour mettre un peu de baume sur l’inquiétude qu’éprouvait la pauvre Marguerite, soit pour hâter le rétablissement du comte et surtout pour couper court à toutes les conjectures, Maximilien annonça immédiatement le mariage de sa fille et du comte d’HelfeDstein.

Cette bonne nouvelle opéra une influence si heureuse sur

l’état du blessé, que, quelques minutes plus tard, M.d’Helfeinstein remontait à cheval et clieminaitan pas entre Marguerite et l’Empereur, qui, tout en caressant son gerfaut favori, regardait les deux amoureux avec un sourire bienveillant et mélancolique.

« Monsieur le comte, dit-il à M. d’Helfenstein au moment où l’on rentrait en ville, demain je continuerai ma route vers Inspruck. J’aurais voulu assister à votre mariage, mais Marguerite vous a dit sans doute le vœu que j’ai fait sur la tombe de sa pauvre mère. J’ai juré que Marguerite se marierait dans la chapelle de Diesheim, où j’ai vu pour la première fois la noble et aimante créature qui lui a donné le jour. C’est là aussi qu’elle repose, et je veux faire hommage du bonheur de ma fille à cette ombre si chère et si dévouée.

« Demain, avant mon départ, on célébrera vos fiançailles. Puis, dès que vous serez rétablis, Marguerite de sa fatigue, vous, comte, de votre blessure, une escorte nombreuse et fidèle vous conduira à Weinsberg. Lorsque le prêtre vous aura unis dans la chapelle de Diesheim et que vous aurez prié tous deux sur la tombe d’Edwige en la suppliant au nom de votre bonheur, de me pardonner tout ce qu’elle a souffert à cause de moi, vous retournerez au château de Weinsberg qui fait partie de la dot de Marguerite.

« Je verrai plus tard à assurer au comte une position en rapport av;ec son mérite et sa naissance. »

Outre le vœu dont parlait Maximilien, et auquel, on s’en souvient peut-être, il avait déjà fait allusion dans la lettre que Marguerite avait reçue à Ceyersberg le jour anniversaire de sa dix-huitième année, l’Empereur avait aussi un autre motif pour que le mariage de sa fille ne fût pas célébré à sa cour.

Occupe en ce moment à régler le partage de ses Etats, il attendait de jour en jour sa fille légitime, Marguerite d’Autriche, veuve de Philibert le Beau, duc de Savoie, dont le caractère énergique et sévère imposait un peu à l’Empereur lui-même.

Il craignait pour Mlle d’Edelsheim la hauteur et les dédains de la lière Marguerite, et désirait que les deux femmes ne se rencontrassent pas.

Le lendemain de la partie do chasse on célébra les fiançailles du comte et de la fille d'Edwige.

En prenant congé d’eux le surlendemain, il dit à Marguerite que son intention était de la rappeler près de lui, lorsqu’il reviendrait de son voyage.

« J’ai fait écrire à Georg Truchsess de Waldbourg, le chef de la confédération souabe, pour qu’il vous donne un poste qui vous permette de déployer votre bravoure et votre intelligence, dit-il h M. d’Helfenstein. Lorsque votre nom aura conquis une nouvelle illustration, je vous attacherai h ma propre maison, afin de ne plus me séparer de Marguerite. »

Cinq ou six jours après le départ de l’Empereur, Marguerite et son fiancé se mirent en route pour Weinsberg avec une nombreuse escorte.

A la suite de son testament, Mme de Rittraark avait exprimé le désir d’être inhumée à côté de Mme de Storr.

Était-ce seulement par affection pour sa tante ou par suite d’une aversion bien naturelle contre le château de Rittmark, où elle avait tant souffert ; ou bien la pensée que c’était à cet endroit qu’elle avait vu Gérard pour la première fois n’entrait-elle pas aussi pour quelque chose dans le dernier -vœu d’Edwige? Dieu seul aurait pu le dire. Toujours -est-il que ce vœu avait été pieusement accompli.

Ainsi qu’on s'en souvient peut-être, Maximilien avait voulu, par un pieux et tendre respect pour les mânes d’Edwige, que le mariage fût célébré dans la chapelle de Diesheim.

Pour éviter les curieux et les importuns, dont la présence aurait troublé le caractère de cette cérémonie, dont on faisait, pour ainsi dire, hommage à Mme de Rittmark, on avait décidé que le mariage serait célébré à minuit, dans la vieille chapelle.

La nuit était venue : une de ces nuits profondes où nulle étoile ne brille au ciel, où les nuages sombres et orageux semblent peser sur la terre comme un voile de plomb. ,

De temps en temps quelques éclairs sillonnaient la voûte céleste de leur lueur rapide. Le tonnerre grondait sourdement; puis tout retombait dans le silence et l’obscurité.

Chassés de leur retraite par le cortège qui avait accompagné les deux fiancés dans la chapelle, des chauves-souris et quelques autres oiseaux de nuit voletaient dans le cimetière.

A côté du modeste monument qui recouvrait la tombe de Mme de Rittmark, une femme, enveloppée d’une mante noire, se tenait cachée dans un massif d’arbres verts.

Les yeux fixés sur les vitraux éclairés de la chapelle, elle restait immobile comme une statue.

En ce moment minuit sonna dans le lointain.

« Minuit, murmura la femme. .. Ils doivent être devant l’autel maintenant.... Chaque coup du marteau qui frappe cette heure maudite retentit dans mon cœur. La douzième heure!... C’était aussi h ce moment de la nuit que mon père et l’infortuné Marianni.... Ah! chassons ces souvenirs, de peur que du fond de la tombe leurs spectres sanglants ne se dressent devant moi. »

Comme elle achevait ces paroles, elle entendit les pas d’un homme qui s’approchait lentement et d’un pas incertain .

€ Qui vient là? murmura-t-elle? serait-ce un de mes hommes? Aurait-on découvert?... »

Un éclair sillonna les nues orageuses. Sa lueur éphémère suffit à l’inconnu pour découvrir le monument de Mme de Rittmark que faisait aisément reconnaître le massif qui l’entourait. Il se dirigea aussitôt de ce côté.

« Quel peut être cet homme? » se demanda encore la Sorcière Noire, car 'c’était elle qui, connaissant le vœu exprimé par l’Empereur, attendait que le comte d’Helfenstein et Marguerite vinssent prier sur la tombe de Mme de Rittmark.

Elle s’approcha doucement du nouveau venu. Malgré toutes ses précautions, elle fit un peu de bruit.

Mû par la même curiosité que Sarah, l’homme s’avança du côté ou il entendait marcher.

La Sorcière et lui arrivèrent bientôt si près l’un de l’autre qu’ils finirent par se heurter.

« Florian Geyer! murmura Zilda, j’aurais dû m’en douter.

— Sarah ! pensait le chevalier de son côté, cachée ici

au moment où Marguerite et son époux vont venir prier sur la tombe de Mme Rittmark!... Quel crime préparet-elle encore ?

— Salut au chevalier de Goyersberg, dit Sarah d’une voix mielleuse.... Il vient sans doute d’assister au banquet des nobles fiancés. La place d’honneur ne pouvait appartenir en effet qu’au zélé protecteur du comte d’Helfenstein, à celui qui, dans les marais du Grand-Loup, sacrifiait la sûreté de ses frères au désir de sauver son heureux rival.

— Trêve aux railleries, Sarah, répondit Florian avec calme. Respectons au moins les tombes qui nous entourent.

— Soit. Puis-je du moins vous demander ce que vous êtes venu faire ici? Vous ne répondez pas.... Rougissezvous donc d’avouer que vous avez voulu revoir une dernière fois la belle Marguerite d’Edelsheim avant qu’elle ait changé son nom pour celui de comtesse d’Elfenstein ?

— En effet, Sarah. D’un jour à l’autre je puis être rayé du nombre des vivants, et il me semble que je mourrai plus heureux quand j’aurai la certitude que je laisse l’amie de mon enfance heureuse et unie à l’homme qu’elle a choisi.... Mais vous, Sarah?

— Eh bien, moi aussi, je suis venue me réjouir du bonheur des deux époux, et leur apporter mes félicitations.

— Je ne sais quel est votre dessein, Sarah, mais l’a-

mertume de vos paroles et la sinistre expression de vos regards me font redouter quelque cruel projet Pourquoi

empoisonner ainsi votre vio par des pensées de haine et de vengeance, vous qui pouvez diriger vers un si noble but les puissantes facultés que Dieu vous a départies ?

— Un but.... murmura-t-elle d’une voix sombre, j’en avais un autrefois. Maintenant tout est fini pour moi !

— Vous avez tort de désespérer ainsi de vous-même,

Sarah. La femme que soutientle repentir se redresse avec courage, et poursuit vaillamment son chemin, forte de sa conscience et de sa conviction, les yeux levés vers l’avenir et vers le ciel.

— Mon dévouement, ma conviction, mon avenir à moi, c’était l’amour du comte Louis d’IIelfenstein. En le perdant, j’ai tout perdu ! Crois-tu donc que le cœur des femmes soit pétri de la même argile que le vôtre, et qu’un amour brisé s’y remplace aussi aisément par les mille petites passions qui vous font agir, vous autres hommes?

Oh ! non ! non 1 Maintenant, d’ailleurs, le malheur, l’insulte et le mépris ont amassé dans mon cœur tant de fiel et de haine que tout sentiment généreux y mourrait étouffé.

— Croyez-moi, Sarah, il est un plaisir plus doux que celui de la vengeance, c’est celui du pardon. Je ne vous dis pas d’oublier; je ne sais que trop qu’on ne commande pas à son cœur.... mais pardonnez. Songez qu’il est autour de vous bien des gens plus malheureux que nous-mêmes, et concentrez vos pensées sur le noble but que nous poursuivons pour arracher tant d’infortunés à la misère et aux mauvais traitements de leurs seigneurs. Songez....

— Pardonner! interrompit-elle avec amertume.... En

ce moment où je touche à ma vengeance, sais-tu quel est mon seul regret?... C’est de songer que cette vengeance sera insuffisante pour rassasier la haine qui me dévore!... . •

— Sarah!...

— Oui, je voudrais pouvoir inventer de nouvelles tor-

tures, je voudrais pouvoir réunir en un seul faisceau toutes les douleurs, toutes les insultes dont on m’a abreuvée, afin d’en écraser le comte et sa fiancée, afin de leur faire souffrir en un seul jour ce que j’ai souffert depuis ma naissance.... Je voudrais.... je voudrais !... Oh, je voudrais tenir sous mes pieds leurs poitrines haletantes et lire une mortelle angoisse dans chaque battement de leur cœur.

— Au nom du ciel, Sarah, calmez-vous !

— Qui me parle du ciel ? interrompit-elle avec violence.... Je ne connais plus que l’enfer, moi! Je te le dis, Florian, la perfidie du comte et les mépris de ma rivale ont été pour moi comme ces substances vénéneuses qui s’infiltrent dans le sang. Eh bien ! puisse maintenant ce sang empoisonné couler goutte à goutte sur le cœur de ceux qui m’ont outragée. »

Gomme elle achevait ces paroles, l’agitation des lumières dans la chapelle annonça qu’un mouvement se faisait dans le cortège des deux époux.

« Ils vont arriver, dit Florian ; venez, je vous en conjure ! Votre présence en ces lieux -amènerait quelque scène terrible qui outragerait cet asile de mort et dont le résultat serait fatal pour vous.

— Je reste.

— Songez qu’ils ne seront pas seuls. Si les gentilshommes de leur cortège reconnaissent en vous la Sorcière Noire, dont la cohorte acommis tant de crimes, vous serez mise en pièces.

— Ne crains rien pour moi, Florian, dit-elle d’un ton amer en repoussant le chevalier qui cherchait à l’entraîner. Quant au comte et à la comtesse d’Elfenstein, ils m’appartiennent.... Malheur à eux, malheur à ceux qui voudraient se jeter entre eux et ma juste vengeance. »

Elle lit quelque pas en arriéré et ajouta en élevant la voix :

« L’heure a sonné ! »

Au même instant plusieurs paysans surgirent tout à coup derrière les tombes voisines et se jetèrent sur Florian.

Pris à l’improviste, M. de Geyersberg fut terrassé et désarmé avant d’avoir même eu le temps de se mettre en défense.

* Enveloppez-lui la tête et bâillonnez-le de manière à ce qu’on ne puisse entendre ses cris, dit Sarah aux paysans.... Bien.... Garrottez-le solidement et portez-le dans les ruines du monastère. Que chacun de vous se hâte ensuite de reprendre son poste.

Ta.ndis que quatre paysans emportaient Florian, les autres se recouchaient à plat ventre derrière les tombes voisines, et au milieu de l’herbe épaisse qui les couvrait entièrement.

Zilda elle-même rentra dans le massif dont l’épais feuillage la dérobait à tous les regards.

Bientôt quatre valets portant des torches allumées parurent dans le cimetière. A leur tête marchait le vieux gardien de la chapelle qui devait montrer au comte et à la comtesse d’Helfenstein la tombe de Mme.de Rittmark.

Arrivé à quelque distance du monument de Mme de Rittmark que commençait à éclairer la lumière des torches, il le montra du doigt aux deux époux.

« Attendez-nous ici, dit le comte au vieillard et aux valets qui portaient les torches.

Soutenue par son mari, Marguerite s’approcha de l’endroit où reposait celle qui lui avait donné le jour.

Les deux époux s’agenouillèrent près de la tombe.

Une profonde émotion soulevait leur poitrine.

« Ma mère, murmura la jeune femme d’une voix tremblante, ô vous que j’ai si peu connue et dont mes baisers n’ont pu adoucir les douleurs ni sécher les larmes.... que mes prières, que mes actions de grâce montent vers vous comme un dernier souvenir de cette terre que votre âme a quittée pour un meilleur séjour.... C’est à vous, c’est à votre mémoire que je dois mon bonheur et l’union qui comble tous mes vœux. Du haut du ciel, ô ma mère, veillez sur votre fille, et détournez de moi les malheurs dont vous avez été vous-même accablée en ce monde 1

« Mon cœur, je le crois, pourrait lutter contre l’adversité, mais il ne saurait supporter l’indifférence et l’oubli.... Qu’en tout je partage le sort de l’époux à [qui je viens d’être unie devant Dieu.... Que nos joies et nos douleurs soient communes.... S’il souffre, donnez-moi la moitié de ses souffrances.... S’il meurt, que mon dernier soupir s’exhale avec le sien !... mais tsi jamais il oubliait son amour, s’il trahissait un serment sacré, alors, ô ma mère, priez Dieu de rappeler votre enfant de ce monde.... et de la réunir à vous.

— Eh bien, soit, s’écria le comte avec élan. Devant votre mère qui nous entend, devant ces morts dont nous foulons les* cendres, devant Dieu qui nous voit et nous juge, je renouvelle ici le serment de vous aimer toute ma vie. Le jour où je trahirai ce serment, puisse votre mère vous rappeler à elle et puissent tous ces cadavres se dresser contre moi ; puisse Dieu maudire et dessécher mon cœur et ma main !

— Oui, noble comte, dit Sarali qui sortit tout à coup de sa retraite, et puisse le Seigneur ne pas écrire ce serment sur la page où sont 'inscrits tant d’autres serments que tu as parjurés! »

Effrayée par cette apparition inattendue, Marguerite chercha un refuge dans les bras de son mari :

« Ne crains rien , ma bien-aimée , lui dit-il en la pressant du bras gauche, tandis que de la main droite il maintenait la Sorcière. Ne suis-je pas là pour te protéger ?

« Arrière, misérable créature! continua-t-il en s’adressant à Sarah, dont les yeux, pareils à des charbons ardents, semblaient dévorer ses deux ennemis. A moi, gardes, à moi 1... Qu’on saisisse cette femme !

— L’heure a sonné ! » dit la Sorcière à voix haute et sans répondre à M. d’Helfenstein.

Les paysans les plus voisins de la tombe de Mme de Rittmark, se relevant tout à coup, s’élancèrent sur le comte et sur la comtesse. Un peu plus loin d’autres bandits de la horde de Sarah entouraient et poignardaient les deux gardiens et les quatre porteurs de torches.

« L’heure a sonné, et cette fois pour tous ! » reprit Sarah, dont la voix vibrante retentit comme le son d’un clairon.

— L’heure a sonné, et cette fois pour tous ! » répéta la voix sonore d’un de ses affidés qui, à l’autre extrémité du cimetière, attendait ce signal destiné aux gens qui devaient se jeter sur la faible escorte du comte de Helfenstein.

•Presque aussitôt on entendit deux ou trois coups de feu et le bruit confus et métallique produit par le piétinement des hommes et des chevaux , ainsi que par le choc des haches, des épées et des piques contre des armures.

Bien que vingt paysans au moins se fussent précipités en même temps sur le comte, ce dernier se défendait comme un lion; il secouait les nombreux ennemis qui se cramponnaient à lui, comme un sanglier secoue les chiens acharnés à ses flancs. Sans la préoccupation que lui causait Marguerite qu’il cherchait à défendre, il aurait peutêtre échappé à l’étreinte de ses ennemis.

A la lin pourtant, il tomba écrasé sous le nombre. On le chargea de liens, comme on l’avait fait pour Florian, mais il ne fut pas bâillonné.

« Misérables manants! s’écria-t-il en s’adressant aux paysans qui entouraient Marguerite éplorée, malheur à celui de vous qui oserait toucher à cette noble dame. Par le Dieu vivant! je jure....

— Tes menaces sont aussi inutiles que le seraient tes promesses et tes prières, interrompit Sarah. La Sorcière Noire commande seule ici. Entends-tu, fière comtesse ? continua-t-elle en s’approchant de Marguerite, tu pâlis..., tu trembles déjà..., mais ce n’est pas encore assez, je veux te voir à mes genoux, demandant grâce et merci!

— Jamais! répondit Marguerite avec fierté. Jamais la fille de Maximilien ne fléchira le genou devant une créature telle que vous.

— Insensée! reprit Sarah, insensée qui viens encore irriter par ton fol orgueil la haine et la colère qui font

bouillonner mon sang!... Regarde autour de toi.... Oublies-tu donc qu’en ce lieu disparaissent toutes les vaines distinctions établies par la main des hommes.

« Au bout de quelques semaines passées sous celte terre d’où nous sommes tous sortis, qui donc pourrait reconnaître l’un de l’autre le cadavre de la fière comtesse d’Edelsheim et celui de Zilda, la pauvre bohémienne ! »

Malgré la colère qui le dévorait, M. d’Helfenstein commençait à se rendre compte de la situation désespérée où il se trouvait et à sentir que le seul moyen de sauver la comtesse, c’était de s’adresser à la générosité de Sarah.

Dominant sa fureur et son orgueil, ce qu’il n’eût certes pas fait pour sauver sa propre vie, il reprit d’une voix dont le frémissement révélait le puissant effort qu’il s’imposait.

« Quelle que soit la vengeance que vous méditez, Sarah, elle ne doit tomber que sur moi. La comtesse est innocente de mes torts envers vous.

— Innocente, dis-tu? interrompit Sarah avec amertume. Quoi ! cette femme qui possède toutes les richesses, tous les éléments du bonheur de ce monde, est venue m’enlever, à moi, pauvre créature abandonnée, le seul amour, la seule consolation qui pût me faire oublier mes malheurs et mes crimes. Et tu oses dire qu’elle est innocente envers moi.... Oh ! tu veux railler, je pense....

— Zilda, je te....

— Zilda est morte du jour où vous avez cessé de l’aimer, seigneur comte ; il n’y a plus ici que Sarah, la Sorcière Noire, la fille de Satan, une femme qui veut se venger, enfin !

— Eh bien, Sarah, reprit le comte, qu’un regard jeté sur la figure pâle et émue de Marguerite empêcha d’éclater, admettons que je sois coupable. Dites-moi ce que je

dois faire pour obtenir votre... . un arrangement, continuat-il en substituant ce mot à celui de pardon qui n’avait pu sortir de ses lèvres. Fixez vous-même la rançon....

— Une rançon! interrompit Sarah avec dédain. Oh ! tous les trésors de l’empire ne sauraient payer une seule des tortures qui me déchirent. Une rançon!... Non.... larme pour larme, honte pour honte.... douleur pour douleur!... Tu vois cette femme, ajouta-t-elle en montrant Marguerite par un geste indescriptible de haine et de jalousie.... elle est jeune, belle.... pure comme les anges.... A peine tes lèvres ont-elles osé effleurer sa bouche virginale, n'est-ce pas.... car c’est une grande.dame, elle.... et les grandes dames sont les seules qu’on puisse aimer et respecter à la fois.... Eh bien ! cette femme que je hais autant que tu l’aimes, qui me méprise autant que tu la respectes.... cette femme, ma rivale, mon ennemie, je vais la livrer aux paysans qui nous entourent.... Et demain.... demain, moi, la fille du pauvre soudard pié— montais, j’aurai le droit de repousser du pied la noble comtesse publiquement flétrie et déshonorée par tous ces manants, comme vous dites, vous autres gentilshommes.

— Sarah, au nom du ciel ! s’écrièrent 1 à la fois le comte et Marguerite, épouvantés de ces affreuses paroles.

— Eh ! qu’ai-je affaire avec le ciel î interrompit la Sorcière avec une fureur qui touchait à la démence. Ne suisje pas la Sorcière du Ried, la fille de l’enfer? Ah! Satan, Satan, mon seul maître désormais, je te donne mon âme à l’instant si tu veux m’inspirer quelque torture' plus cruelle pour en déchirer le cœur de cette femme que je hais.

— Oh! c’est infâme! s'écria Marguerite en voyant que Sarah se tournait vers les paysans pour leur faire signe d’approcher.... Quelle que soit la fureur d’une créature

humaine.... Voyons, madame, vous ne pouvez pas livrer ainsi une autre femme.... Je suis en votre pouvoir.... tuez-moi, torturez-moi, si ma mort ne surfit pas à votre haine; mais, de grâce !...

— Ah ! tu supplies, maintenant, murmura la Sorcière en appuyant sa main sur l’épaule de Marguerite et en la contemplant avec une expression qui fit courir un frisson dans les veines de la jeune femme.

— Oh ! ne me regardez pas ainsi, reprit Marguerite en joignant les mains. Oh! tenez, vous aviez raison de dire tout à l’heure que je fléchirais les genoux devant vous.

Oui, Sarah, c’est à genoux que je vous prie, que je vous supplie de me faire tuer, mais de ne pas m’exposer h des outrages plus affreux que la mort.

— Ah ! tu pleures maintenant ? murmura Zilda.

— Grâce, madame, grâce ! Au nom de votre mère, de votre sœur !

— Ma mère? s’écria Sarah.... Elle est morte de fatigue et de misère.... Ma sœur?... Oh! tuas bien fait d’évoquer ce souvenir.... Ma sœur, dis-tu?... Sa tombe est là.... tout près de celle de sa mère.... elle est morte de chagrin par suite de l’abandon du comte ton époux.

« Mais vous ne savez donc pas, malheureux que vous êtes, que chacun de ces tombeaux renferme une victime prête à se dresser contre vous ?

« Cette autre tombe.... là.... recouvre le cadavre de mon mari.... un pauvre vieillard que j’ai assassiné.... oui, assassiné.... pour sauver le comte d’Helfenstein, mon amant.... Et puis.... là, plus loin encore.... c’est la tombe de mon père. Témoin de mon crime, il se tua devant moi.... Maintenant, ose encore évoquer le nom de toutes ces victimes pour obtenir ton pardon et celui du comte leur bourreau !

— Ah ! je me sens mourir ! murmura la comtesse éper due.... Pitié, grâce, pitié!

— Pitié ! riposta la Sorcière... Et qui donc a eu pitié de moi?.... Chacun son tour ici-bas.... Venez, mes amis, venez! s’écria-t-elle en élevant la voix pour appeler les paysans qui accoururent. A vous cette noble dame ! Emportez-là dans les ruines du monastère et que l’enfer bénisse la nuit de noces de la belle comtesse d’Helfenstein! »

Les paysans, ou plutôt les bandits de Sarah, carie noyau de sa bande était un ramassis d’aventuriers de tous pays, saisirent aussitôt la comtesse d’Helfenstein.

« Ah ! une arme ! une épée 1 s’écria le comte en faisant des efforts inouïs pour se débarrasser de ses liens. Ma fortune, ma vie à qui me délivrera et me donnera mes armes !

— Louis! au secours! à moi!... criait Marguerite en se débattant contre les paysans qui l’entouraient. Ma mère ! ah 1 ma mère, sauvez-moi ! »

Tout à coup elle arracha le couteau passé dans la ceinture d’un paysan et poussa un cri de triomphe.

« Au moins, ils n’auront que mon cadavre, dit-elle en essayant de s’en frapper.... Adieu, Louis !... »

On lui saisit le bras avant qu’elle pût accomplir son dessein; mais tandis qu’on la désarmait, le galop de plusieurs chevaux retentit dans le silence de la nuit.

« Malédiction ! s’écria Sarah. Quelqu’un se sera échappé et aura couru chercher du secours. Laisse-moi écouter. »

Tout à coup des pas rapides retentirent sur le sol du cimetière.

Les paysans qui s’étaient emparés de la petite escorte

du comte d’Helfenstein, avaient pris la fuite en voyant arriver un corps nombreux d’hommes d’armes.

Rendus à la liberté, les amis et les gens du comte accoururent k son secours.

Ne pouvant ni se rendre compte de cette circonstance, ni savoir à combien d’ennemis ils allaient avoir affaire, les paysans de Sarah jetèrent leurs torches et se sauvèrent à toutes jambes.

Dans son aveugle fureur, la Sorcière s’élança sur sa rivale pour la frapper sans doute d’un coup mortel; mais en cherchant à se rapprocher de son mari, la comtesse était tombée au milieu des grandes herbes. Maintenant que les torches étaient éteintes, l’obscurité profonde de la nuit ne permettait pas à Sarah de retrouver son ennemie.

Pour ne pas tomber elle-même entre les mains des gens du comte, elle fut obligée de prendre la fuite.

Aussitôt délivré de ses liens et certain que la comtesse était en sûreté sous la garde de quelques gentilshommes de ses amis et des écuyers, M. d’Helfenstein s’élança à la poursuite des paysans.

Tandis que ses amis cherchaient à emmener Margue- . rite, vivement inquiète sur le sort de son mari, un chevalier, couvert d’une armure complète, s’approcha de la jeune femme.

Il leva la visière de son heaume et s’inclina respectueusement devant Mme d’Helfenstein.

Elle reconnut le sénéchal Georg de Mansbourg.

« Vous ici, sénéchal? s’écria-t-elle avec surprise. Béni soit le ciel qui vous a envoyé à temps pour nous sauver 1 .. . Le comte et moi nous n’oublierons jamais le service que vous venez de nous rendre.

— J’allais à votre château de Weinsberg, répondit-il.

Gomme nous passions non loin de cette ■chapelle, nous avons entendu des cris et le bruit du combat. Nous sommes accourus.... Malheureusement, ne connaissant pas le chemin, nous avons dû faire un énorme détour.... Que vous est-il donc arrivé, madame? »

Marguerite le lui raconta en quelques mots et lui demanda s’il était chargé pour elle de quelque message de l’Empereur.

« Hélas! madame la comtesse, répondit-il d’un air affligé, c’est une bien triste nouvelle dont je suis porteur....

— Mon père.... l’empereur?...

— S. M. l’empereur Maximilien est allé rejoindre ses glorieux ancêtres.

— Oh! mon Dieu, mon Dieu 1 » s’écria la jeune femme avec douleur.

Le sénéchal raconta succinctement à Mme d’Helfôüstein les circonstances qui avaient précédé la mort de l’empereur.

Durant son séjour à Inspruck, il était tombé malade; il s’était fait transporter à Wells, petite ville d’Autriche, où il n’avait pas tardé à succomber aux suites de sa maladie et de ses continuelles imprudences.

Avant que M. de Mansburg eût terminé son récit, un cri perçant se fit entendre à quelque distance du cimetière.

« Mon mari ! s’écria Marguerite frappée d’un sinistre pressentiment. J’ai reconnu sa voiy. Au nom du ciel, Sénéchal, courez vite à son aide. »

La pauvre femme éperdue s’élança dans la direction de l’endroit d’où était parti le cri qui venait de déchirer son cœur.

Elle fut bientôt arrêtée par le mur du cimetière qui la

força de faire le tour pour sortir par la chapelle. Laissant Mme d’Helfenstein à son écuyer, le comte de Mansburg, suivi de quelques hommes d’armes, escalada une brèche et disparut dans l’obscurité.

« Par ici, monseigneur, par ici, » dit un des hommes d’armes qui venait d’entendre un cri étouffé.

Mais, au lieu de se diriger à droite, comme le lui indiquait cet homme, le sénéchal prit sur la gauche, en prétendant que le bruit venait de ce côté.

Quoique la plupart des hommes d’armes fussent d’un avis différent, ils durent naturellement suivre leur chef.

Après une heure de recherches inuutiles, M.de Mansburg finit par prendre la direction qu’on lui avait primitivement indiquée.

On ne tarda pas h rencontrer les cadavres de deux paysans à côté desquels un soldat ramassa une épée brisée, qu’on reconnut pour celle du comte d’Helfenstein.

Les hommes d’armes s’élancèrent au galop sur la route ; mais on ne retrouva plus aucune trace du comte. Comme ses ravisseurs ou ses meurtriers avaient maintenant plus de deux heures d’avance, il était d’autant plus difficile de les rejoindre qu’ils avaient probablement pris à travers champs. Leur connaissance du pays et l’obscurité de la nuit leur donnait en outre un grand avantage sur les hommes d’armes, dont les chevaux, déjà fatigués et chargés d’un poids énorme , s’abattaient à chaque instant.

Lorsqu’il crut en avoir fait assez pour prouver son zèle et sa bonne volonté, M. de Mansburg revint sur ses pas. A moitié chemin, il rencontra la comtesse d’Helfenstein, qui venait au-devant de lui.

oÛJ LA SORCIÈRE NOIRE.

Le sénéchal lui raconla le triste résultat de ses recherches, avec d’hypocrites démonstrations de douleur et d’intérêt qui touchèrent vivement la jeune femme.

Stimulant le zèle des hommes d’armes par la promesse de splendides récompenses, Marguerite voulut qu’on recommençât de nouvelles investigations. On alluma des branches de bois résineux et on retourna à l’endroit où se trouvaient les corps des deux paysans.

Grâce à la clarté de ces torches improvisées, on put se convaincre qu’une lutte acharnée avait eu lieu en cet endroit.

On suivit quelque temps encore les traces des paysans, mais bientôt commença une averse épouvantable. La pluie d’orage qui tombait à torrents éteignait la lumière des torches; les flaques d'eau qui couvraient les chemins ne permettaient plus de distinguer aucune trace sur le sob

Il fallut abandonner toute recherche et revenir sur ses pas.

Tandis que M. de Mansburg ramenait au château de Weinsberg la malheureuse comtesse d’Helfenstein dévorée d’inquiétude, un des hommes du sénéchal s’approcha de ce dernier.

Le comte de Mansburg avait remarqué l’intelligence de cet homme nommé Oswald Fridau. Je ne dirai pas qu’il lui avait donné sa confiance, car le digne sénéchal ne la donnait à personne, mais le choisissait de préférence à tout autre lorsqu’il s’agissait de quelque mission exigeant de l’adresse ou de la discrétion.

A la manière dont Oswald regardait son maître, M. de Mansburg comprit que l’homme avait quelque chose à lui dire. Il retint un peu son cheval jusqu’à ce qu’il se trouvât de niveau avec celui d’Oswald, et fit signe à ce dernier d’avancer.

« Qu’as-tu h me dire, Oswald? » demanda le sénéchal.

— Monsieur sait-il que nous avons trouvé dans les ruines du monastère, pieds et poings liés et un bâillon dans la bouche?

— Qui donc?

— Le chevalier Florian Geyer de Geyersberg.

— Le chevalier de Geyersberg, le capitaine de la cohorte noire, le chef des paysans?

— Oui, monseignenr.

— Tu es bien certain que c’est lui ?

— Oui, monseigneur. Rudolph qui, comme moi, a servi autrefois dans sa compagnie, l’a bien reconnu aussi.

— Par mon saint patron ! Voilà une bonne nouvelle.»

Il réfléchit un instant.

« As-tu parlé à quelqu’un de cette capture? demandat-il à l’homme d’armes.

— Non, monseigneur, et j’ai engagé Rudolph à garder le même silence jusqu’à ce que Votre Seigneurie ait donné ses ordres.

— Tu es un garçon intelligent, Oswald. »

Il fit un mouvement pour fouiller à son escarselle afin de récompenser l’intelligence de son serviteur, mais l’avarice lui retint la main.

Il reprit le cours de ses réflexions.

A en juger par l’expression de sa physionomie, elles devaient être fort compliquées.

« Qu’ordonne monseigneur ? demanda Oswald au bout de quelques minutes de silence.

• — Où est le prisonnier ?

— Je l’ai laissé sous la garde de Rudolph et du gros Kilian.

— Kilian connaît-il le chevalier?

— Non, monseigneur.

— G’ est bien. Va rejoindre tes camarades. Renvoie Kilian et reste avec Rudolph. Vous ne laisserez approcher personne. Laissez le bâillon à M. de Geyersberg et jetezlui un manteau sur la tête, afin qu’on ne puisse le reconnaître. En arrivant ûWeinsberg tu le feras enfermer dans un des cachots. Puis, tu viendras me parler avec le geôlier, et je vous donnerai mes instructions. Va, continue à te montrer intelligent et discret, et lu t’en trouveras bien. ®

Oswald, qui s’était attendu à quelque chose de plus palpable que des espérances, fit une grimace et se dirigea vers l’arrière-garde.

Quant au comte de Mansburg, il rejoignit la comtesse et rangea son cheval à côté de la haquenée de Marguerite . Soit qu’il respectât la douleur de la jeune femme, soit qu’il fût préoccupé de quelque machination qui absorbait toutes ses pensées, il n’adressa que fort rarement la parole à son infortunée compagne, h laquelle il ne parla nullement de la capture de Florian de Geyersberg.

Le château de Weinsberg, dont il ne reste plus maintenant que les ruines, était bâti sur une petite colline, à deux lieues environ de Heilbronn.

Aussitôt de retour à son château, Mme d’Helfenstein

envoya des messagers dans toutes les directions pour tâcher de savoir ce qu’était devenu le comte son époux.

Plusieurs de ces malheureux ne reparurent plus. D’autres revinrent sans rapporter aucun renseignement précis. Ils annoncèrent, en revanche, que plusieurs cohortes de l’armée des paysans ravageaient les châteaux voisins. Durant la nuit, plusieurs seigneurs des environs arrivèrent à Weinsherg en fugitifs et pour y demander un asile contre les paysans qui venaient d’incendier leurs demeures.

Bientôt le bruit se répandit que plusieurs cohortes avaient opéré leur jonction et se dirigeaient ensemble sur Weinsberg.

La nouvelle n’était que trop vraie.

Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, on aperçut la bannière rouge et noire de la Confédération évangélique que suivaient plusieurs centaines de paysans plus ou moins bien armés.

Cette avant-garde fit halte à quelque distance de la colline, afin d’attendre le reste de l’armée, qui ne tarda pas à paraître dans le lointain.

Quelques fuyards annoncèrent aux gens du château que cette armée se composait des bandes de la Sorcière Noire, de Jacquet et d’une partie de celles de Florian et de Georg Metzler.

Leur but était de s'emparer de la ville et surtout du château et des nobles qui s'y étaient réfugiés.

En l’absence du comte d’Helfenstein, le seigneur actuel de Weinsberg, M. de Mansburg prit le commandement de la garnison.

Sachant par une nouvelle et triste expérience qu’il n’y avait pas à espérer de quartier des bandes de Sarah et de Jacquet Rohrbach, les hôtes de Weinsberg se hâtèrent de

faire leurs préparatifs de défense. Ils mirent précipitamment en état les fortifications du château. Ils élevèrent, en outre, au pied de la colline quelques ouvrages avancés destinés à retarder autant que possible les progrès des assiégeants.

Le comte d’Helfenstein avait pris tout récemment à sa solde un corps de soixante lansquenets, qui, joints à ses anciens hommes d'armes et à ceux de la comtesse, formaient une garnison assez nombreuse. En outre, la plupart des seigneurs avaient amené avec eux quelques serviteurs bien armés.

Malheureusement, on fut obligé de consacrer une partie de ces forces à la défense de la ville, ce qui était d’autant plus nécessaire que plusieurs habitants n’étaient que trop disposés à faire cause commune avec les assaillants.

Jugeant l’armée confédérée d’après les deux premières cohortes qu'on avait vu paraître, c’est-à-dire d’après les soldats indisciplinés de la Sorcière Noire et de Jacquet, les hôtes de Weinsberg se firent d’abord illusion sur les forces de l’ennemi.

Ils ne comprirent leur erreur qu’en voyant arriver la cohorte centrale que commandait Georg Metzler, sous les ordres duquel était venue se placer provisoirement la bande de Florian, privée de son chef, dont elle ignorait la présence au milieu de Weinsberg.

Malgré tout, cependant, les assiégés espéraient encore, car ils avaient envoyé des messagers à Bade et à Stuttgard : ils comptaient recevoir prochainement du renfort.

Soit qu’il obéit à sa cruauté naturelle, ou qu’il voulût pousser à bout les ennemis et leur faire massacrer le comte d'Helfenstein, qu’il savait au pouvoir de Sarah,

M. de Mansburg fit mettre à mort tous les paysans dont on s’emparait dans les sorties. En même temps, cependant, il entamait des négociations secrètes avec Georg Metzler. Il essaya de corrompre ce dernier par des promesses de tout genre; mais Georg repoussa fièrement ses offres et lui envoya son ultimatum, par lequel il le sommait, au nom de la Confédération évangélique, de rendre la ville et le château.

Au moment où les parlementaires des paysans s’approchaient des ouvrages avancés de leurs ennemis, le comte de Mansburg se trouvait sur le rempart avec Dietrich de Weiler (le chancelier du comte d’Helfenstein) et le baron de Lanfen, le même que nous avons vu se montrer si dur et si violent envers Florian Geyertein au château de Geyersberg.

c Par sainte Gudule I s’écria le baron, voyez-vous les plaisants hérauts que nous envoient les assaillants avec ce chapeau sur une perche en guise de drapeau. Vive Dieu! je vais leur apprendre comment de nobles seigneurs parlementent avec de pareilles vermines. »

Un des hérauts improvisés était un prédicateur de l’Église réformée.

Arrivé à quelques distance des assiégés, il les invita à se rendre en accompagnant cette sommation d’une foule de citations bibliques et de menaces de destruction empruntée aux versets des livres saints.

« Te tairas-tu, vilain hibou? lui cria Dietrich de Weiler.

— Je vais lui répondre, moi, dit le baron de Lanfen en saisissant l’arquebuse d’un soldat. »

Il tira sur l’orateur qu’il blessa grièvement.

Soutenu par son camarade, le prédicateur acheva courageusement sa harangue, en dépit de plusieurs autres

coups de feu, et s’en retourna tout couvert de sang vers l’armée des paysans.

Ceux-ci, furieux de cette déloyauté, voulaient donner immédiatement l’assaut. Mais Georg Metzler, qui comptait recevoir cette nuit même des munitions et des renforts, et qui avait d’ailleurs commencé à se créer des intelligences dans la ville, obtint qu’on remettrait l’attaque au lendemain.

Dans le courant de la journée, le bruit se répandit parmi les assiégés que quelque espion des paysans avait trouvé moyen de pénétrer dans la ville et venait de se faufiler dans le château sous un déguisement de varlet.

Gomme la garnison de Weinsberg se composait en ce moment de gens inconnus les uns des autres, il fallut se mettre en quête pour découvrir cet intrus.

Au moment où Marie- Jeanne traversait un corridor pour se rendre à l’appartement de sa maîtresse, elle s’entendit appeler par une voix contenue dont le timbre la fit tressaillir.

« Marie-Jeanne, Marie-Jeanne, » murmurait quelqu’un placé dans un enfoncement de l’épaisse muraille. »

Cette voix ressemblait tellement à celle de Jacquet, que la pauvre fille s’arrêta en tressaillant et s’approcha de la personne qui l’appelait ainsi.

On comprend quelles furent sa surprise et sa frayeur en reconnaissant Jacquet Rohrbach, qui sortit à moitié de sa cachette.

« Sainte Vierge I murmura la pauvre Marie-Jeanne, comment te trouves-tu là? Si l’on te reconnaissait!

— C’est ce qui arrivera infailliblement si l’on me trouve, répondit Jacquet avec calme; et comme on est en ce moment à ma recherche... Tiens, entends-tu les soldats qui fouillent de tous côtés ?

— Quetes-vous venu faire ici ? demanda Marie-Jeanne, qui tremblait d’inquiétude pour son cousin.

— Ma foi, ma chère cousine, je t’expliquerai cela plus tard. Pour le moment, permets-moi d’abord de sauver ma vie, qui me paraît fort exposée, je l’avoue. »

Tandis que Marie-Jeanne, éperdue, le regardait en se demandant comment faire pour protéger celui qu’elle aimait encore, malgré tous ses crimes, elle entendit la voix d’un soldat qui criait à ses camarades :

« Par ici, vous dis-je, par ici! Je vous dis qu’on l’a vu monter l'escalier et s’engager dans le corridor.

— Allons! murmura Jacquet, en dégainant la dague qu’il portait à sa ceinture, les chiens ont trouvé la piste du gibier ; mais, par Satan ! j’en découdrai plus d’un avant de succomber.

— Suis-moi, » lui dit précipitamment Marie-Jeanne en ouvrant une porte voisine qui était celle de sa chambre.

Dès que Jacquet fut entré, elle se hâta de refermer la porte en dedans.

Un instant après, on entendit dans le corridor les pas des soldats et de quelques domestiques qui les secondaient dans leurs recherches.

Après avoir vainement exploré le corridor, ils finirent par visiter les chambres vides, dont un des domestiques avait couru chercher les clefs.

Marie-Jeanne prit Jacquet par le bras et le fit entrer dans une sorte de cabinet rempli de robes et de chiffons, qui se trouvait entre la chambre de la jeune fille et celle de Mme d’Helfenstein.

Un instant après, on frappa à la porte de Marie- Jeanne.

Elle ouvrit aussitôt en faisant un effort sur elle-même

pour paraître calme, et répondit qu’elle n’avait rien vu ni rien entendu.

Le dévouement de la jeune fille pour sa maîtresse était trop bien Connu des autres domestiques pour qu’on eût le moindre soupçon à son égard. On s'excusa de l’avoir dérangée, et l’on dirigea les perquisitions d’un autre côté.

Au bout d’une heure de recherches inutiles, les soldats et les domestiques se retirèrent, convaincus que l’étranger avait trouvé moyen de gagner quelque autre partie du château.

Dès qu’ils se furenjt éloignés, Marie-Jeanne vint trouver Jacquet.

En entendant arriver la jeune fille, ce dernier laissa bien vite retomber le rideau de la porte vitrée qui donnait sur la chambre de Mme d’Helfenstein.

« Jacquet, lui dit sa cousine, tes ennemis sont partis, mais d’un moment à l’autre ils peuvent revenir. Je ne puis te laisser périr, et cependant je sens que je manque à mon devoir envers Mme d’Helfenstein en cachant ta présence. Au nom du ciel ! que viens-tu faire ici?

— Je voulais me rendre compte de l’état exact des fortifications et du nombre des défenseurs du château, répondit nettement Jacquet, qui, malgré son apparente franchise, ne jugea pas à propos de parler de ses intelligences avec quelques bourgeois de la ville.

— Quelle imprudence ! murmura la jeune’fille en joignant les mains avec effroi : te risquer ainsi au milieu de geDS qui n’ont que trop de sujets pour te haïr et te souhaiter la mort?

— Bah ! fit-il avec insouciance, ils ne me tueront pas encore.

— Que comptes-tu faire?

— C’est ce que je te demanderai.

— A moi?

— N’est-il pas de ton devoir de sauver ton cousin?

— Mon premier devoir est de me montrer fidèle à la noble dame qui m’a recueillie près d'elle et qui, malgré mon humble naissance, me traite plutôt comme sa sœur que comme sa suivante.

— Ce que tu as de mieux à faire alors, c’est de me livrer toi-même, reprit-il avec cette insouciance du danger qu’il montrait en toute circonstance.

— Tu sais bien que je n’en aurai jamais le courage, ditelle en pleurant. Quels que soient tes torts envers moi, Jacquet, je ne puis oublier notre parenté... je ne puis oublier surtout que tu m’aimais autrefois. »

Sa voix s’éteignit dans ses larmes.

Touché de cette douleur et de cette profonde tendresse que rien n’avait pu étouffer, Jacquet fit de son mieux pour calmer sa cousine.

S’animant de ses propres paroles au point de penser peut-être dans le moment une partie de ce qu’il disait à Marie-Jeanne , il lui jura qu’au milieu de ses folles amours, il avait toujours conservé pour elle au fond du cœur une affection sincère.

La pauvre fille ne demandait qu’à pardonner.

Bien qu’elle ne crût peut-être pas aux protestations de soncousin, les affectueuses et caressantes parolés de ce dernier causaient à Marie-Jeanne une joie infinie qu’elle essayait vainement de dissimuler.

« Ecoute, Jacquet, lui dit-elle enfin, ne crois pas que je me fasse illusion sur ton amour pour moi. Je ne sais que trop que tu ne m’aimes plus comme tu m’aimais autrefois ; mais quoique tu puisses faire et quelque torture que tu infliges à mon cœur, je sens bien que je t’aimerai toujours. Quand même tu me chasserais, quand tu mebrise-

rais sous tes pieds, cela ne m’empêcherait pas de t'aimer ni de sacrifier ma vie pour sauver la tienne.

— Pauvre Marie-Jeanne ! murmura-t-il avec une sorte de repentir.

— Écoute, tu ne peux rester ici, car les domestiques du château y viennent à chaque instant. Je vais descendre à la sellerie. Il y a là un pauvre garçon qui [m’est entièrement dévoué et qui me procurera un costume pareil à celui des serviteurs de la comtesse; puis je sortirai avec toi. Je dirai que tu es de la maison de madame, et qu’elle t’a chargé d’une mission pour quelqu’un de la ville. Une fois à Weinsberg, tu trouveras moyen, je l’espère, de t’échapper. »

Quelques minutes après le départ de Marie-Jeanne, Jacquet entendit marcher dans la chambre de Mme d’Helfenstein.

La comtesse entrait accompagnée d’une suivante.

« Appelez Marie- Jeanne, » dit Marguerite.

Jacquet se blottit précipitamment derrière un grand coffre.

La suivante passa dans la chambre de Marie-Jeanne et revint dire à sa maîtresse que la jeune fille était absente,

Mme d’Helfenstein ne répondit rien.

« Madame la. comtesse veut-elle que j’arrange un peu ses cheveux? demanda la suivante.

— Gomme tu voudras, Ursule, » répondit Mme d’Helfenstein, qui s’était laissée tomber dans un fauteuil et dont les yeux fixés à terre trahissaient le chagrin et la préoccupation.

Tandis qu’Ursule dénouait les magnifiques cheveux de sa maîtresse, Jacquet vint s’appuyer contre la porte vitrée. Soulevant les plis du rideau et collant son œil à cet endroit,

il voyait d’autant mieux Marguerite que la jeune femme était éclairée par le jour de la fenêtre, tandis qu’il était, lui, dans une complète obscurité.

Les gens du caractère de Jacquet ne renoncent guère à une passion tant qu’elle n’a pas été assouvie. Plus les difficultés sont grandes, plus il y a d’obstacles à surmonter, plus cette passion semble emprunter de nouvelles forces à la lutte et au danger.

A vrai dire, d’ailleurs, Marguerite était le seul amour de Jacquet. Il n’avait jamais éprouvé pour sa cousine que ceite affection que tout jeune homme de dix-huit ans ressent pour la première jeune fille de son âge que le hasard met auprès de lui.

La comtesse avait joué un grand rôle dans sa vie, plus grand certainement qu’il ne se l’avouait à lui-même. Sa haine aveugle pour la noblesse, qui lui fit commettre tant de cruautés et noyer dans le sang le souvenir de sa bravoure et des talents militaires qu’il déploya en maintes circonstances, il les devait, une grande partie du moins, à la barrière infranchissable que son humble origine mettait 6ntre lui et Mlle d’Edelsheim, ainsi qu’à sa jalousie contre des rivaux plus heureux.

Jacquet n’obéit jamais qu’à ses passions ardentes.

Né dans une autre classe, le jeune aubergiste eût probablement montré, pour défendre les privilèges de la noblesse, l’indomptable et féroce énergie qu’il mit à attaquer ces privilèges, ou plutôt les hommes qui en étaient investis.

L’orgueil et l’ambition qui rongeaient son cœur ne faisaient qu’augmenter encore l’amour que lui inspirait la belle et noble comtesse d’Iielfenstein.

On comprend ce qu’il éprouva en se trouvant ainsi, à l’improviste, témoin invisible de la toilette de la comtesse.

Marguerite avait une magnifique chevelure. Bientôt ses beaux cheveux ruisselèrent à flots soyeux sur ses blanches épaules. Gomme elle était assise, ils couvraient le dossier du fauteuil et tombaient jusqu’à terre.

En ce moment, Jacquet, emporté par sa fougueuse passion, eût donné sa vie pour être à la place de la femme de chambre qui prenait entre ses mains cette splendide chevelure tout imprégnée encore du parfum de la comtesse.

« Dépêche-toi, Ursule, » dit Mme d’Eelfenstein, qui avait hâte de rester seule pour se livrer à ses tristes pensées.

La suivante se hâta de terminer la coiffure de sa maîtresse et se retira aussitôt.

Dès quelle eut refermé la porte, Marguerite appuya sur sa main sa tête pensive et se mit à songer à l’époux adoré dont le sort la préoccupait nuit et jour.

Tout à coup elle tressaillit et se leva en poussant un cri d’effroi. ' .

Un homme était à ses pieds sans qu’elle l’eût vu ni entendu approcher.

« Qui êtes-vous? Que voulez- vous ? demanda-t-elle, car, au premier moment, elle ne reconnut pas Jacquet.

— Qu’importe mon nom ? répondit-il ; vous êtes belle et je vous aime.

— Jacquet 1 s’écria-t-elle en le reconnaissant tout à coup. »

Elle s’élança vers la porte pour appeler au secours.

« Appelez, si vous voulez, lui dit-il avec calme; mais je vous préviens que le premier cri que vous pousserez sera l’arrêt de mort du comte d’Helfenstein.

— 11 vit donc? s’écria-t-elle avec une joie qui lui fit

oublier un moment jusqu’à la terreur que lui inspirait la présence de Jacquet.

— Oui, madame.

— Où est-il?

— Dans notre camp, prisonnier de Sarah.

— Ohl mon Dieu ! mon Dieu !

— Sa vie répond de la mienne, songez-y. Que ma présence en ces lieux soit connue d’un seul des gentilshommes qui s’y trouvent, et tout votre pouvoir lui-même ne saurait m’arracher à la mort. Mais si je ne rentre pas au camp avant la nuit, votre époux ne verra pas se lever le soleil de demain. »

La comtesse joignit les mains avec désespoir et referma le verrou de la porte qu’elle venait de tirer.

« Jacquet, dit-elle en revenant vers l’aubergiste qu’elle n’osait regarder en face, tant elle était effrayée des regards ardents qu’il attachait sur elle ; je suis riche, et pour sauver mon époux, je sacrifierai, s’il le faut, toute ma fortune. Je sais que vous avez un grand pouvoir sur les paysans. Sauvez le comte, et je vous promets de vous faire riche, d’obtenir votre grâce. Enfin, dites vous-même ce que vous désirez.

— Ce que je désire, répondit-il en s’approchant d’elle et d’une Yoix frémissante, la rançon que je veux, c’est vous !

— Jacquet ! s’écria la comtesse avec dignité, ce langage...

— Ce langage ne convient pas au fils de l’aubergiste de Btx'kingen, n’est- ce pas? interrompit le jeune homme avec amertume. Les mêmes mots qui charment une grande dame lorsqu’ils sont prononcés par la bouche d’un gentilhomme, deviennent odieux lorsqu’ils viennent d’un vassal. Ce sont les mêmes, pourtant, et si vous pouviez lire au

fond des cœurs, noble dame, vous verriez de quel côté sont les plus ardents et les plus dévoués.

— Assez, fit Marguerite; en se rapprochant encore de la porte.

— Appelez donc ! dit-il avec audace ; je ne crains pas la mort, et la pensée que mon rival me suivra de près, en dépit de ses titres et de votre amour, adoucira singulièrement ma dernière heure.

Vrai Dieul madame, croyez- vous donc qu’il n’y ait de courage et d’énergie que sous la cuirasse d’un gentilhomme?

Si Dieu, qui vous fit si belle, m’avait interdit de vous aimer, pourquoi m’aurait-il donné dçs yeux pour vous voir, ides oreilles pour vous entendre, un cœur pour vous adorer?

— Jacquet, murmura la comtesse, qui, songeant aux dangers que courait son époux, contenait avec peine son indignation et sa fierté ; laissons de côté les questions de rang et de naissance qui vous irritent.

Elles ont eu d’ailleurs si peu de pouvoir sur moi, que j’ignorais le rang et même le nom de M. d’Helfenstein lorsque je lui ai donné mon cœur.

— Je vous aimais avant lui, madame. . '

— Vous aimiez alors Marie-Jeanne, votre aimable et bonne cousine, qui vous aime tant, la pauvre fille, et don vous devriez payer de retour l’amour si fidèle et si dévoué.

— Je vous jure que je ne l’ai jamais aimée que comme une sœur, comme une amie. A dix-huit ans, on se fait des

illusions mais je vous jure aussi, par le ciel et par

l’enfer, que je n’ai jamais aimé que vous La pensée

seule que vous puissiez supposer le contraire m’inspire contre ma cousine uu sentiment d'irritation et parfois presque de haiue que je me reproche vainement et que je ne puis surmonter.

— Pauvre tille ! murmura la comtesse, votre conduite envers elle...

— *Oh! j’ai tort, je le sais, et vous ne pourriez me faire de plus cruels reproches que je ne m’en fais moi-même. Mais, que voulez-vous? votre image dent tant de place dans mon cœur que tout ce qui n’est pas elle me devient odieux. Tenez, je donnerais la moitié de ma vie pour trou- , ver des paroles capables d'exprimer la moitié seulement de cette passion dévorante qui consume mon cœur.

Oui, je suis ambitieux; oui, je suis cruel. Je suis ambitieux parce que je voudrais m’élever jusqu’à vous; je suis cruel, parce que je hais tous ceux que leur naissance et leur rang mettent entre vous et moi; parce que je veux anéantir les obstacles et les hommes qui nous séparent, dussé-je les noyer dans mon propre sang!

Si Jacquet, repoussé, méprisé par vous, est devenu la terreur de votre parti, votre amour le transformerait... Peut-être deviendrait-il le plus ferme appui de votre cause, si votre cœur devait être la récompense de son zèle et de son courage... Madame... Marguerite!... ajouta-t-il d’un ton suppliant, en essayant d’écarter les deux mains dont la comtesse se couvrait la figure. »

En sentant la main de Jacquet toucher la sienne, Marguerite tressaillit comme au contact d’un reptile.

« Ne me touchez pas, misérable ! » s’écria- t-elle.

Emporté par sa passion et enivré par ses propres paroles jusqu’au point de s’être fait un instant illusion sur le motif du silence de Marguerite, Jacquet fut brusquement rappelé à la réalité par le mouvement d’horreur et d’aversion de la comtesse.

« Eh bien, soit! s’écria -t-il avec une véritable rage, soit ! J’aime mieux encore votre haine et votre mépris que votre indifférence. Ah! pardieu! vous avez raison,

madame ; je suis une misérable brute de m’être abaissé à prier, à supplier une personne dont le cœur orgueilleux se figure qu’un homme n’a le droit de vivre et d’ftimer que lorsqu’il porte un éperon de chevalier. Par Satan ! le vrai roi de ce monde, je veux au moins justifier l’horreur que je vous inspire. »

Il s’élança vers la porte par laquelle était entrée la comtesse et en retira la clef qu’il jeta par une lu- 4 carne.

Effrayée des regards ardents de Jacquet, la comtesse appela au secours, mais une autre pièce séparait la chambre du corridor, et les murs, épais de plusieurs pieds comme dans la plupart des châteaux, empêchaient sa voix de se faire entendre au dehors.

Repoussant Jacquet qui lui avait de nouveau saisi le bras, Marguerite courut à la porte vitrée du cabinet.

Au moment où Jacquet se précipitait pour barrer le passage à la comtesse, cette porte s’ouvrit brusquement, et Marie-Janne parut sur le seuil.

« Béni soit le ciel qui t'envoie 1 s’écria Marguerite. Viens avec moi, viens vite ! »

Profitant de l’indécision dans laquelle cette apparition inattendue avait jeté l’aubergiste, la comtesse entraîna Marie-Jeanne, et sortit avec. elle par la chambre delà jeune fille, dont elle referma la porte en dehors.

Jacquet courut à l’autre porte de la chambre, mais il se rappela tout à coup qu’il venait d’en jeter la clef par la fenêtre.

Il regarda autour de lui, s’il n’y avait aucun moyen de fuir.

« Malédiction 1 murmura-t-il, me voilà prisonnier ! »

Devant cette impossibilité absolue qui se dressait devant lui, il reprit aussitôt tout son sang-froid.

« Tâchons do bien recevoir les soudards qu'on va m’envoyer, » dit-il avec un sinistre sourire.

Il avait déjà commencé à déplacer quelques meubles pour s’en faire un rempart, lorsqu’il entendit ouvrir la chambre de Marie-Jeanne.

Il tira son épée et se tint prêt à frapper.

Ce fut Marie-Jeanne qui entra.

Elle regarda son cousin avec une tristesse plus profonde encore que d’habitude, mais sans colère et sans amertume. Cette muette et douloureuse résignation avait quelque chose de navrant qui toucha Jacquet lui-même, en dépit de sa fureur et de son inquiétude.

Il porta la main à sou front en baissant les yeux et fit un geste qui semblait exprimer une sorle de repentir et de confusion.

« Pardonne-moi, Marie-Jeanne, murmura-t-il, j’ai eu tort; mais cette femme me rend fou. Au surplus, si je t’ai fait de la peine, lu en seras bientôt vengée, car je t’assure que la fière comtesse va me/aire pendre haut et court.

— Mme la comtesse est allée chercherM. deMansburg afin qu’il vous garde prisonnier pour vous échanger contre le comte, dit Marie-Jeanne d’une voix morne.

— En ce cas, mon affaire est sûre, s’écria Jacquet. M. d’Helfenstein est entre les mains de Sarah qui ne le lâcherait pas pour un empire.

— Que deviendrez-vous alors ?

— Eh ! parbleu, je serai pendu, ou plutôt mis en pièces; car je jure bien que les varlets qui vont arriver ne m’auront qu’en morceaux. *

Marie- Jeanne baissa la tête sur sa poitrine et parut réfléchir.

• Viens, dit-elle tout à coup, je puis encore te sanver.

— Toi! s’écria-t-il avec surprise.... Après ce que je viens de....

— Hélas ! murmura la pauvre fille en pleurant, quand tu me ferais souffrir cent fois plus, je ne t’en aimerais pas moins. Tu n’as jamais compris combien je t’aimais, Jacquet. Après avoir torturé mon cœur, comme tu l’as fait, tu pourrais le briser en mille morceaux, et chacun de ces morceaux n’aurait encore qu’une seule pensée, celle de t’aimer ; qu’un seul désir, celui de se dévouer pour toi.

— Je t’en conjure, Marie- Jeanne, ne me parle pas ainsi. Ta bonté me fait plus de mal que les plus cruels reproches.

— Viens vite. Partons avant que Mme d’Helfenstein ne soit de retour.

— Non, Marie-Jeanne ; non : après ma conduite envers toi, ce serait de ma part une lâcheté que de consentir à....

— Ta vie n’est-elle pas la mienne? interrompit-elle. Restons, si tu veux, mais sache bien que ton arrêt de mort nous tuera tous deux.

— Viens, alors, dit-il, et fasse le ciel qu’une fois ma folle passion noyée dans le sang de celle qui me l’a inspirée, je puisse te récompenser de ton dévouement et de ton amour ! »

Tandis qu’il parlait, elle lui présentait un costume pareil à celui des lansquenets à cheval récemment levés par M. d’Helfenstein.

« Nous allons partir ensemble, dit-elle en l’aidant à se revêtir de ce déguisement. Tout le monde te croira ici. Je dirai que Mme d’Helfenstein m’a chargée d’une mission.... que sais-je enfin.... Pour l’amour du ciel, hâtetoi. Si la noble et bonne comtesse revenait ; si elle me trouvait, moi, la pauvre orpheline qu’elle a comblée de

ses bontés et traitée presque comme une sœur, occupée à faire évader l’otage qui peut lui garantir la vie de son époux ! Oh ! il me semble que j’expirerais à ses pieds de honte et de repentir. »

Dès que Jacquet fut prêt, elle sortit avec lui et le mena, par un escalier réservé, jusque dans la grande cour carrée. De là, elle gagna un petit passage qui la conduisit à la grande enceinte. Elle arriva enfin à une porte qui donnait du côté delà ville de Weinsberg.

Le portier, qui connaissait Marie-Jeanne, et qui la crut chargée de quelque mission de Mme d’Helfenstein, laissa passer sans difficulté là jeune fille et le faux lansquenet.

Une fois hors du château, les deux fugitifs se dirigèrent d’abord en droite ligne sur la ville ; puis, dès qu’ils supposèrent qu’on ne les observait plus, ils obliquèrent vers l’endroit où se trouvaient les avant-postes de l’armée des paysans.

En dépit de toutes leurs précautions, leur manœuvre fut remarquée. On leur cria d’arrêter. Loin d’obéir, ils pressèrent le pas. Quelques serviteurs sortirent et se mirent à leur poursuite.

« Courons! s’écria Marie-Jeanne, en donnant l’exemple à son compagnon.

— Pas encore, dit Jacquet, ce serait donner l’alarme aux soldats qui gardent la palissade.

— Les cris des autres vont les mettre sur leurs gardes. »

Au même instant, quelques hommes d’armes dont les gens travaillaient en ce moment à établir des palis se disposaient déjà à barrer le chemin aux fugitifs.

11 n’y avait plus un instant à perdre.

Entraînant avec lui sa tremblante compagne, Jacquet

se mit à courir de toute sa vitesse vers un point non encore achevé de l’enceinte.

Heureusement pour lui, les hommes qui gardaient cet endroit avaient déposé leurs armes pour seconder les travailleurs.

Rohrbach, dont l’agilité était presque proverbiale aux environs de Bœkingen, et qui portait Marie-Jeanne comme il eût porté un enfant, parvint à gagner l’endroit qu’on était en train de garnir de palis. Frappant à droite et à gauche de sa longue épée, il passe au milieu de ceux qui essayaient de l’arrêter, comme un sanglier blessé h travers la meute qu’il charge avec la furie du désespoir.

Il franchit d’un bond la douve qu’on avait creusée au pied du palis, et qui avait plusieurs pieds de large.

Lajoie de se voir ainsi hors des retranchements ennemis, lui donna une nouvelle énergie. Quelques soudards le poursuivirent encore et le gagnèrent même de vitesse, mais ils s’arrêtèrent bientôt et prirent la fuite à leur tour en voyant plusieurs hommes d’armes qui sortaient du camp des paysans pour venir au secours des fugitifs.

Deux de ces soudards, qui étaient des lansquenets b. cheval et que leur équipement gênait pour courir, furent même faits prisonniers par les paysans de la bande de Florian.

Jacquet, qui commençait à perdre haleine, et dont les tempes battaient avec violence, put enfin s’arrêter. Il déposa doucement à terre Marie-Jeanne, qui, les deux bras passés autour du cou de son cousin et la tête appuyée sur l’épaule de Jacquet, n’avait fait entendre ni une plainte ni un soupir

Tout à coup il poussa un cri d’effroi et s’agenouilla

précipitamment auprès de la jeune fille, qui restait immobile , et dont les vêtements étaient couverts de sang.

« Marie ! s’écria-t-il , morte ! Ah ! pauvre Marie- Jeanne ! »

Aidé par quelques paysans, il transporta sa cousine auprès d’un ruisseau qui coulait tout près du camp des confédérés.

On jeta un peu d’eau à la figure de Marie-Jeanne.

La jeune fille rouvrit enfin les yeux et murmura quelques mots inintelligibles.

Dès qu’elle eut tout h fait repris connaissance, elle jeta un rapide regard sur le chirurgien qui était accouru, et dans les yeux attristés duquel la pauvre fille lut aussitôt son arrêt.

Par un faible geste, elle pria toutes les personnes qui l’entouraient de s’éloigner un peu et de la laisser seule avec son cousin, dont elle n’avait pas quitté la main.

« Jacquet, dit-elle alors au jeune homme qui pleurait pour la première fois peut-être depuis son enfance, ne te reproche pas ma mort : on ne peut commander à son cœur, je ne le sais que trop, et le tien appartenait à une autre. Je n’avais pas même le droit de haïr ma rivale, car elle était après toi ce que j’aimais le plus au monde. Ma vie entre vous deux n’eût été qu’une longue suite de chagrins et de douleurs. Depuis longtemps, je te le jure, je désirais la mort, et je bénis Dieu qui me l’a faite si douce en me permettant de te sauver.... Si tu gardes un souvenir de ta pauvre cousine, épargne à cause d’elle les prisonniers qui tomberont entre tes mains. Je t’en prie,

Elle essaya de lui prendre les mains, mais l’effort qu’elle fit détermina probablement quelque hémorrhagie in-

terne, car elle s’arrêta tout h coup et s’affaissa clans les bras de son cousin.

Comme ses lèvres murmuraient encore, que ses yeux semblaient chercher Jacquet, ce dernier se [pencha vers elle.

« Je t’aimais bien, pourtant, » murmura la jeune fille, si bas qu’il devina ses paroles plutôt qu’il ne les entendit.

Elle poussa un faible soupir. Ce fut le dernier.

Nous avons raconté, dans le chapitre précédent, que deux hommes d’armes, qui s’étaient lancés imprudemment k la poursuite de Jacquet, avaient été faits prisonniers par quelques paysans de la cohorte noire de Florian.

L’un d’eux succomba aux blessures qu’il avait reçues. L’autre, qui était Oswald Fridem, le coutillier du comte de Mansburg, revint le lendemain.

Voyant que les parlementaires sortis de leur camp étaient reçus k coups de fusil, les assiégeants s’étaient décidés à charger cet homme d’une nouvelle sommation aux défenseurs du château.

Dès qu’il eut délivré son message, Oswald se rendit k l’appartement du comte de Mansburg.

# Tu as quelque chose de particulier k me communiquer ? demanda le comte k Fridem qui lui avait fait un signe d’intelligence en sortant de la grande salle.

— Oui, monseigneur; les lansquenets de Florian Geyer ont appris que leur capitaine avait été fait prisonnier par vos hommes. Ils se sont emparés par surprise du comte d’Helfenstein, que Sarah tenait prisonnier, et ils veulent en faire un étage pour leur capitaine. Ils m’ont chargé de proposer à votre seigneurie un échange entre les deux gentilshommes et de vous prévenir que s’il tombait un cheveu de la tête de Florian, le comte serait mis à mort. »

Un sourire glissa sur les lèvres du sénéchal.

« Ensuite, continua le coutillier, au moment où je m’éloignais du eamp, Jacquet Rohrbach, l’aubergiste de Bœkingen, s’est approché de moi sous prétexte de me dire quelque chose relativement à la sommation qu’on m’avait remise pour les assiégés. Tout en me parlant, il m’a glissé une lettre dans la main en me disant tout bas :

« Pour le comte de Mansburg, seul, de la part de Jacquet Rohrbach. »

— Où est cette lettre?

— La voici, monseigneur. *

Le sénéchal ouvrit précipitamment le papier que lui tendait Oswald, et sur lequel une écriture évidemment déguisée avait tracé les lignes suivantes :

« Il y a deux hommes que M. de M.... hait en secret et qui seront toujours un obstacle à ses desseins : l’un est le comte Louis d’Helfenstein , l’autre le chevalier de Geyersberg, votre prisonnier, et prisonnier assez mal surveillé, je vous en préviens, car il a trouvé moyen d’avertir ses lansquenets de sa captivité et de leur ordonner d’enlever son ami le comte d’Helfenstein, qui était alors entre les mains de Sarah et qui est maintenant en sûreté au milieu de la cohorte noire de Florian.

« Ne serait-il pas tout naturel qu’un échange ait lieu entre le comte Louis et le chevalier ?

« Ainsi que cela se fait d’habitude, les escortes des prisonniers se rencontreraient à égale distance des deux armées.

« Je sais bien qu’il pourrait arriver que les escortes se prissent de querelle au moment de la remise des prisonniers, et que ces deux derniers, en essayant de fuir, soient massacrés dans la bagarre. Mais il n’y aurait là ni de ma faute, ni de celle du comte de M....

« Pour éviter un événement qui le contrarierait fort, G. de M.... ferait bien de s’occuper lui-même de la composition de l’escorte quiaccompagneraitFloriandeGeyersberg. Quant à moi, je ferais en sorte que quelques-uns de mes hommes soient prêts à soutenir les lansquenets qui escorteraient le comte d’Helfenstein, dans le cas où quelque discussion s’élèverait entre les deux bandes.

« Dans le cas où ce projet plairait à G. de M...., il faudrait obtenir que Florian de Geyersberg écrivît à ses lansquenets qu’il désire cet échange; car ces maudits routiers sont méfiants en diable et ne consentiraient, sans cela, à aucune transaction.

« M. G. de M. est prié de me retourner cette lettre de créance par le messager qu’il m’expédiera. »

M. de Mansburg relut trois ou quatre fois cette lettre, dont le sens était facile à saisir, cependant. Après quelques moments de réflexion , il leva brusquement les yeux sur Oswald.

« Ne m’as-tu pas dit que tu avais servi autrefois sous le chevalier de Geyersberg? lui demanda-t-il.

— Oui, monseigneur.

— Pourquoi as-tu quitté sa compagnie?

— Je croyais l’avoir dit à monseigneur. Le chevalier était très-sévère pour la discipline. Au siège d’une forteresse turque, nous occupions les postes avancés.

— Voyant que nous les laissions tranquilles, les Turcs sont venus nous provoquer. Ma foi, je n’ai pu y résister. Je suis sorti avec quelques hommes de mon peloton, et nous avons si bien mené ces mécréants, que nous sommes entrés pêle-mêle avec eux dans leurs retranchements et que nous avons enlevé un fortin à nous dix, car nous n’étions pas davantage.

— Au lieu de me récompenser, le capitaine m’a fait condamner à mort pour avoir enfreint la consigne. Les camarades on fait en sorte de me laisser évader; mais je laissais derrière moi ma femme et mon enfant qui étaient venus me voir précisément deux jours auparavant. J’ai su depuis que le chevalier les avait envoyés prendre par ses hommes, et il m’a été impossible de retrouver leurs traces. Il se sera vengé de ma fuite sur ces deux pauvres innocents.... Aussi.... »

Il n’acheva pas sa phrase, mais son geste et son regard révélaient assez clairement les pensées de haine et de vengeance qui fermentaient dans son cœur.

« Oui, je me rappelle tout cela maintenant, dit M. de Mansburg.... Tiens, ajouta-t-il en donnant au lansquenet la lettre de Jacquet, que penses-tu de ce projet d’échange ?

— Par sainte Oudule 1 s’écria le lansquenet après avoir lu, la chose est très-faisable.

— Oui..., oui..., mais peut-être y aurait-il mieux à faire. Il faut, avant tout, s’assurer de la présence de Florian ici et le mettre en sûreté, car s’il lui arrivait malheur, les lansquenets seraient capables de s’en venger sur le comte d’Helfenslein.

— Tu vas aller au cachot où l'on a renfermé cet homme d’armes qui ressemble à Florian.

— C’est bien Florian, monseigneur, interrompit Oswald étonné.

— Tu me l’amèneras, continuais sénéchal en appuyant de la voix et du regard sur chaque mot. Si par hasard cet inconnu cherchait à s’échapper, sers-toi de tes armes. Tu comprends?

— Oui, monseigneur, » dit Oswald, dont les yeux brillèrent d’un joie sauvage.

Il sortit aussitôt.

« C’est vraiment un homme intelligent, murmura Georg en le suivant des yeux. Il me fera faute.... mais si par malheur on venait à découvrir qu’il a tué Florian Geyer, l'ami de Mme d’Helfenstein, je serais bien obligé de le sacrifier au ressentiment de la noble comtesse, et peutêtre même de le punir de ma main dans le premier moment d’indignation. »

Oswald avait parfaitement saisi les intentions du sénéchal et compris que Florian devait être tué dans le trajet de son cachot à la chambre de M. Mansburg. Ce fut avec la résolution d’accomplir cette sinistre lâche qu’il descendit à la prison dont les cachots voûtés, de niveau avec les caves, se trouvaient placés sous les écuries et le poulailler.

« Que demandez-vous, messire? dit le guichetier après avoir ouvert la première porte au lansquenet, qu’il savait très-bien être le coutillier et le messager habituel du sénéchal.

— Comment, Berthold Cramer, te voilà guichetier maintenant ? s’écria Osw'ald qui reconnut dans le nouveau porte-clefs un ancien homme d’armes de la comtesse.

— Oui, répondit-il ; l’autre guichetier s’est querellé avec Sigismond, le geôlier en chef, qui l'a renvoyé. Alors, ma fille qui est une des suivantes de madame la comtesse, m’a fait obtenir cette place.

— Je t’en félicite, compère, dit Oswald, qui ignorait que la famille de cet homme avait été plus de cinquante ans au service des châtelains de Geyersberg. Maintenant, voici ce qui m’amène. Monseigneur le comte de Mansburg m’envoie chercher le prisonnier du cachot n° 5.

— Pourquoi faire ? demanda le guichetier, dont Oswald ne remarqua pas le tressaillement.

— Sa Seigneurie veut lui parler; je n’en sais pas davantage. Ainsi remets-moi ce prisonnier.

— lime faut un ordre de la comtesse.

— Ne sais-tu pas que le sénéchal est le gouverneur du château ?

— Weinsberg est à Mme la comtesse d’Helfenstein, et je ne connais d’autre maîtresse qu’elle.

— Vieille brute! murmura Oswald avec colère. Va me chercher le geôlier en chef, ajouta-t-il en élevant la voix.

— J’y vais.

— Puis-je parler au prisonnier en attendant.

— Certainement, répondit Berthold avec empressement. »

Il conduisit le coutillier au cachot n° 5, dont il ouvrit la porte et le poussa dans l’intérieur.

« Attendez-moi là, dit-il. »

Il sortit et referma la porte à clef.

Ce bruit fit tressaillir Oswald qui n’était pourtant pas un poltron, tant s’en fallait.

« Qui vient là? » demanda Florian Geyer que Fridem reconnut à la voix, car les yeux du coutillier ne pouvaient encore rien distinguer dans l’obscurité.

Oswald ne répondit pas tout d’abord.

Cet homme violent et farouche avait jadis éprouvé pour Florian l’attachement enthousiaste que le jeune et brave capitaine inspirait à la plupart de ses soldats. La haine même qu’il portait maintenant à Florian ne put l’empêcher de tressaillir au son de la voix de son ancien capitaine.

« Il paraît que vous ne me reconnaissez pas, monseigneur le chevalier de Geyersberg, dit-il enfin en se plaçant devant une sorte de lucarne fort étroite qui laissait pénétrer quelques faibles rayons de lumière dans le cachot de Florian.

« Comment, c’est toi, Oswald ? s’écria le chevalier qui se souleva sur le coude. Je suis aise de te revoir, mon pauvre garçon. Je t’ai fait chercher partout, mais inutilement.

— Monseigneur tenait donc bien à faire pendre un fidèle soldat, qui n’avait péché que par un excès de bravoure ?

— Si, comme tout bon soldat doit le faire, tu avais eu le courage de ne pas déserter, au risque même de subir la punition que méritait sa désobéissance, tu aurais vu que cette punition n’était qu’une menace. Une fois arrivé sur le préau où tu croyais trouver la mort, tu aurais appris que le chef pardonnait à ce soldat désobéissant et qu’on accordait le grade de sergent au brave lansquenet qui avait si vaillamment enlevé une redoute ennemie.

— Ah 1 monseigneur, dites-vous vrai ? s'écria Oswald, confondu.

— As-tu jamais entendu dire que Florian de Geyersberg ait menti ?

— Non, monseigneur, non.... Oh! si j’avais pu prévoir.... Ma pauvre femme et mon pauvre petit enfant.... que sont-ils devenus?

— Tranquillise-toi, c’est h ce sujet que je voulais te parler. Après ton départ, je les ai envoyé chercher par quelques-uns de mes hommes, qui les ont ramenés dans ton pays. Avec un peu d’argent que j’avais donné à ta femme, elle a monté un petit commerce, et d’après ce que j’ai appris dernièrement, elle est dans une position fort heureuse et n’a d’autre désir que de te retrouver* »

Oswald s’attendait si peu à tout ce qu ! il venait d’entendre, qu’il en resta comme attéré. Cet homme avait les passions violentes et brutales que la vie des camps ne développait que trop chez la plupart des routiers de cette époque, mais il avait du cœur.

La pensée de sa femme, de son fils, de son ancien attachement pour le chevalier et du crime qu’il avait failli commettre, tout cela bouillonnait dans le cerveau du pauvre soudard. A la fin, de grosses larmes jaillirent de ses yeux; il se jeta aux genoux de Florian et lui avoua ses projets de vengeance, ainsi que l’intention avec laquelle il était venu le chercher.

Tandis qu’il racontait tout cela au chevalier, auquel il apprit aussi tous les événements qui s’étaient passés depuis le mariage de M. et Mme d’Helfenstein. M. de Mansburg allait trouver la comtesse.

« S’il arrive malheur à Florian, murmura-t-il chemin faisant avec sa duplicité habituelle, ma présence prouvera que je n’y suis pour rien. »

En arrivant à la porte de l’appartement de Marguerite, il se rencontra avec Berthold Cramer, le sous-guichetier, que conduisait un des domestiques de la comtesse.

« Que venez-vous faire ici? «demanda M. de Mansburg qui ne connaissait point Berthold, mais dont l’œil perçant découvrit aussitôt le trousseau de clefs que le guichetier portait à sa ceinture.

Berthold, interdit et effrayé, balbutia quelques mots.

« Cette partie du château est interdite aux gens de votre sorte, dit le comte d’une voix menaçante ; retirez-vous immédiatement, gibier de potence, et allez m’attendre chez moi afin que je sache le motif de votre présence en ces lieux. »

Le pauvre diable, partagé entre la crainte de la corde et son désir de sauver son ancien maître, tourna tristement les talons.

Par bonheur, la porte de M. d’Helfenstein s'ouvrit tout à coup, et la fille de Berthold parut sur le seuil.

« J’ai reconnu votre voix, mon père, dit-elle au guichetier. Madame la comtesse veut vous parler. »

Évitant de regarder le sénéchal qui lui aurait probablement fait signe de ne pas obéir, Berthold se faufila précipitamment dans la chambre.

M. de Mansburg se fit annoncer par la servante et suivit de près le guichetier.

Mme d’Helfenstein, qui avait appelé ce dernier pour lui recommander de traiter les captifs avec le plus d’humanité possible, et qui venait d’apprendre de lui que Florian était au nombre des prisonniers, semblait vivement émue : ses grands yeux lançaient des éclairs.

« Que viens-je d’apprendre, sénéchal 1 dit-elle avec une indignation contenue. Le fils de ma noble protectrice, mon ami d’enfance, Florian de G-eyersberg, est prisonnier dans moH-château, et vous ne m'en avez pas prévenue? Oubliez-vous donc que je suis la maîtresse ici, ou croyezvous que mon malheur vous donne déjà le droit de manquer aux égards que vous devez à la fille de Maximilien ?

— Ah! madame la comtesse, comment pouvez-vous avoir de telles pensées? s’écria hypocritement le sénéchal. Gomme vous-même, je viens seulement d’apprendre la

captivité du chevalier de Geyersberg. Mon premier soin a été d’envoyer mon coutillier le chercher dans sa prison pour vous l’amener afin que vous décidiez de son sort, et j’accourais moi-même vous annoncer cette nouvelle.... »

Cette réponse, faite sur le ton de la plus grande sincérité, était si naturelle et semblait si plausible, que la colère de Marguerite s’évanouit aussitôt pour faire place à un sentiment de regret d’avoir si mal jugé le pauvre sénéchal.

Tandis que Berthold, généreusement récompensé, retournait à son poste avec l’ordre de presser l’arrivée de Florian, M. de Mansburg expliquait à la comtesse le projet qu’il avait formé d’obtenir un échange entre Florian et le comte d’Helfenstein.

« Ah ! c’est Dieu qui vous inspire cette pensée, s’écria Marguerite avec joie.... Je sauverai ainsi du même coup un époux que j’adore et le fils de ma bienfaitrice....

Mais, reprit-elle avec une soudaine inquiétude, Sarah, dont il est le prisonnier et qui....

— Le comte d’Helfenstein n’est plus au pouvoir de Sarah, madame ; les lansquenets de Florian l’ont enlevé à la Sorcière Noire.

— Ah ! que le ciel soit béni!

— Tout dépend du lieutenant de M. de Geyersberg; si le chevalier veut écrire à cet hommè la lettre que je vais lui dicter, je vous réponds du succès de la négociation.

— Oh! Florian écrira tout ce que je lui demanderai, sénéchal; il est si bon et si généreux 1.... N’eût-il pas sa propre existence à sauver, la pensée d’arracher mon époux à une mort affreuse suffirait pour le décider.

— Le voici, je pense, dit le sénéchal, qui venait d’entendre dans le corridor les pas d’un homme d’armes et le bruit d’une chaîne.

Il courut au-devant du prisonnier; Marguerite le suivit.

Navrée de voir les chaînes qui chargeaient encore l’ami de son enfance, elle sejeta au cou de Florian etl’embrassa en pleurant.

Le sénéchal haussa les épaules et glissa à l’homme « d’armes la lettre de Jacquet en lui disant précipitamment :

« Retourne au camp des paysans, remets à Jacquet cette lettre qui te servira de signe de reconnaissance. Dislui que l’échange est accepté, et qu’il prenne des mesures en conséquence. Sors par la poterne du côté de la ville : voici la clef. Tu lui remettras cette lettre que j’avais préparée à tout hasard pour lui faire officiellement la proposition d’échange. Pars vite.

— Attendez, attendez, cria Marguerite k l’homme d’armes qui s’éloignait. Avant de vous retirer, ôtez les fers du chevalier. »

Oswald profita de ce que le sénéchal parlait à Marguerite pour glisser au chevalier le hillet que M. de Manshurg venait de lui remettre à l’instant même.

« Lisez ce papier, » lui dit-il à voix basse, et traînez tout en longueur afin que j’aie le temps de vous envoyer du secours.

Il se retira ensuite en emportant les chaînes dont le cliquetis retentissait jusqu’au fond du cœur de Mme d'Helfenstein.

Tandis que Marguerite échangeait quelques mots avec M. de Mansburg, Florian parcourait furtivement la lettre de Jacquet, dont il n’eut pas de peine à comprendre le double sens.

« Chevalier de Geyersherg, dit le sénéchal en s’approchant de Florian, je regrette vivement de n’avoir pas su plus tôt que vous étiez an nombre des prisonniers. J'aurais

faiten sorte, croyez-le bien, qu’on eût pour vous lus égards dus à l’ancien ami de la noble comtesse d’Helfenslein.

— Florian, interrompit Marguerite, dont l’impatience s’accommodait mal de la solennelle éloquence du sénéchal, mon époux a été enlevé à Sarah par vos braves lansquenets. Vous sachant à Weinsborg, ils le gardent comme otage. M. de Mansburg a eu la bonne pensée de leur proposer un échange entre le comte et vous.

' — Il suffit pour cela que vous écriviez vous-même à votre lieutenant, afin qu’il accepte l’échange que lui propose M. de Mansburg, et qui aura lieu à égale distance des deux camps.

— Si vous saviez, Florian, combien je suis heureuse de cet arrangement qui me permet de sauver les deux êtres que j’aime le plus au monde, mon mari et mon frère adopl'f!

La tête cachée entre ses deux mains, Florian restait silencieux.

Révolté de la duplicité du sénéchal, il aurait voulu pouvoir lui reprocher son infamie, mais c’eût été tout perdre, car alors le comte eût jeté le masque et se fût emparé du château de Marguerite.

Il fallait attendre le retour d’Oswald , ou tout au moins donner à la comtesse le temps de se mettre en défense.

Étouflant décoléré, Florian n’osait regarder le sénéchal de peur de laisser deviner, par l’expression de ses yeux, qu’il était au courant des projets de M. de Mansburg.

« Vous ne répondez pas, Florian? demanda enfin Marguerite étonnée de ce silence.

— Je ne puis consentir à cet arrangement, dit Florian, faisant un effort sur lui-même et regardant tranquillement M. de Mansburg.

— Pourquoi donc, mon Dieu? s’écria Marguerite.

— Madame la comtesse a raison de s'étonner, reprit le sénéchal.... Quel motif pouvez-vous avoir pour rejeter une offre si avantageuse pour vous?

— Le motif?.... s’écria Florian qui faillit éclater.

— Eh bien? fit M. de Mansburg.

— Il y a là quelque malentendu qu’une explication fera disparaître, reprit la comtesse. Je vous en conjure, Florian, dites-nous franchement ce qui vous arrête.

— Je ne puis vous le dire, murmura-t-il.

— Je le devine, moi, fit le sénéchal qui, soupçonnant la méfiance du chevalier, voulait le pousser à bout pour en connaître le motif. Les assiégeants sont cinquante fois plus nombreux que les défenseurs du château... Messire de Geyersberg le sait parfaitement.

— Eh bien? fit la comtesse.

— Eh bien, madame, il espère qu’au premier assaut, demain, aujourd’hui peut-être, le château sera emporté d’emblée et que les révoltés ne seront pas obligés de racheter sa liberté en nous rendant M. d’Helfenstein.

— Oh! je connais trop bien le noble cœur de Florian pour le croire capable d’un4el calcul, s’écria la comtesse.

— Merci, Marguerite, merci, murmura le chevalier. Puissiez-vous conserver toujours en moi cette confiance.

— Hélas I madame, reprit insidieusement M. de Mansburg, vous êtes comme toutes les femmes, et vous jugez le cœur des hommes d’après le vôtre. Vous ne pouvez comprendre ce que peuvent sur eux l’esprit de parti et surtout le fanatisme. Le chevalier n’a-t-il pas déjà sacrifié à ses folles rêveries ses titres, ses amis, sa famille, son honneur... tout enfin, jusqu’à son affection pour sa mère, jusqu’à son amour pour vous!

— Florian! s’écria la comtesse; serait-il vrai? Un aveugle enthousiasme serait-il la cause de votre relus?

— Si cela n’est pas, ajouta le sénéchal, si je me suis trompé, le chevalier n’a qu’un mot h dire pour me confondre. Qu’il explique le vrai motif de son refus. »

Une lutte violente se livrait dans le cœur do Florian. Tout en comprenant la tactique du sénéchal, il ne pouvait se décider à accepter le rôle odieux que son silence et son refus allaient lui faire jouer vis-à-vis de Marguerite.

« Florian, je vous en conjure, répondez-nous, » dit la comtesse en saisissant le bras du chevalier.

A cet appel suppliant d’une voix si chère, le chevalier faillit se trahir.

« Le comte de Mansburg est un.... »

Il s’arrêta tout à coup en voyant l’éclair de triomphe qui avait brillé dans les yeux du sénéchal, qui s’était cru au moment de découvrir la vérité.

« Eh bien? demanda Georg.

— M. de Mansburg est un habile homme, reprit Florian redevenu maître de lui par un violent effort... Il a deviné la vérité.

— Pour la femme qui aime, il n’est qu’un être dans l’univers: celui qu’elle aime. Lorsqu’un danger pressant le memace, elle ne saurait admettre qu’il existe au monde une considération capable d’entrer en balance avec la vie de son bien-aimé. »

Quelle que fût l’affection de la comtesse pour Florian, elle ne put contenir la douleur et l’indignation que lui causait la réponse du chevalier.

Voyant combien Florian souffrait de cette douleur, M. de Mansburg espéra qu’il finirait par écrire la lettre ou par avouer le véritable motif de son refus.

« Que vous disais-je, madame? reprit-il. Comprenezvous maintenant la triste puissance du fanatisme? Le chevalier a, je crois, quelque affection pour vous. Il sait que son refus brise votre cœur et expose votre noble époux à une mort affreuse... car c’est au milieu des tortures qu’on fera périr le malheureux comte d’Helfenstein.

— Monsieur de Mansburg, s’écria Florian, aussi vrai qu’il y a un Dieu au ciel qui nous jugera tous, je jure que je vous serai sans pitié si jamais je me retrouve en face de vous l’épée à la main.

— Votre épée ne m’effraye pas plus que vos menaces, chevalier, répondit Georg d’une voix méprisante. Si vous tenez véritablement à vous battre, ce dont je doute, que n’acceptez- vous l’échange? Dans une heure, vous seriez au milieu des vôtres et prêt à prendre part au combat qui va se livrer; mais je crois qu’au fond du cœur vous aimez mieux rester ici à dire des fanfaronades devant les dames, que d’aller affronter de braves et vaillants chevaliers.

— Croyez-vous cela aussi, Marguerite ? demanda Florian avec amertume.

. — Oh ! non, Florian ! s’écria la jeune femme, je connais votre bravoure et je...

— Le temps presse, madame, interrompit le sénéchal. Le messager que m’envoient les paysans ne peut attendre davantage... Vous êtes témoin que j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour... »

H fut interrompu par l’arrivée d’un domestique de la comtesse qui entra tout effaré.

« Qu’y a-t-il? demanda-t-elle avec impatience.

— Messire le baron de Waiblingen m’envoie prévenir Mme la comtesse et Mgr le sénéchal que l’ennemi a pénétré par trahison dans la ville et marche sur le château.

— Mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Marguerite.

— Qu’on sonne la cloche du guet! commanda le sénéchal ; dis au bailli de baisser toutes les herses et de garnir les chemins de ronde... Dans un instant, je serai près de lui. Ah!... préviens mon écuyer qu’il m’apporte mes armes au plus vite... Va! »

Le domestique sortit en courant.

« Me trompais-je, madame! dit le sénéchal; voilà déjà l’assaut que je prévoyais et qu’attendait sans doute M. de Geyersberg. Tarder plus longtemps à punir un rebelle serait manquer à mon devoir envers la Confédération souabe. Vous allez être conduit sur le rempart, chevalier, et votre supplice...

— Au nom du ciel, sénéchal, laissez-moi faire une dernière tentative, interrompit Marguerite. Florian, ayez pitié de moi... Votre mort serait le signal de celle du comte... Écrivez, je vous en supplie!

Et la pauvre femme baignait de larmes les mains du chevalier.

— Vous me déchirez le cœur, murmura-t-il. »

Au même instant la porte s’ouvrit de nouveau.

Un page courut à la comtesse.

« Le sire de Weiler m’envoie dire à ma noble maîtresse qu’une troupe de lansquenets attaque la première palissade. Il croit que c’est la compagnie noire de Florian Geyer. Le chancelier demande des ordres.

— Donnez-les pour moi, sénéchal, dit la comtesse éperdue... Je vous transmets tous mes pouvoirs pour la défense du château. Florian, mon ami, mon frère, continua-t-elle en revenant au chevalier, tandis que le sénéchal donnait précipitamment quelques ordres au page ; il en est temps encore, sauvez le comte d’flelfenstein ; je suis à vos pieds, ayez pitié de moi. Au nom de votre ancienne affection, au nom de votre mère, ah ! sauvez mon époux. »

Le cœur brisé per cet appel suppliant (l’une voix si chère, Florian essaya de relever la comtesse et de lui dire en même temps quelques mots h voix basse, mais le sénéchal, accourut aussitôt.

« Eh bienl qu’alliez-vous dire? demanda Marguerite, qui avait eu un moment d’espoir.

— Rien, répondit Florian, » avec un calme apparent.

Quelques coups de fauconneau et de couleuvrine annoncèrent que la bataille s’engageait.

Cette décharge de l’artillerie du château retentit dans le coeur de Marguerite comme si-c’eût été le signal de la mort de son époux.

« Florian, votre conduite est indigne d’un gentilhomme, s’écria-t-elle éperdue, folle de désespoir. Oui, vous avez bien fait de renoncer aux armes et à la noble devise de vos nobles ancêtres avant de les souiller de honte et de sang.

— Oh ! Marguerite 1 Marguerite I répéta le chevalier avec une profonde douleur, tandis que la comtesse se laissait tomber dans un fauteuil.

— Monseigneur, dit l’écuyer du comte de Mansburg, qui entrait avec un page apportant tous deux diverses pièces de l’armure du sénéchal, il y a des traîtres au château... Quelqu’un a ouvert les conduits d’eau qui donnent dans la chambre aux poudres... Tout est perdu, noyé.

— Malédiction 1 s’écria le comte qui s’armait précipitamment.

— La porte de la salle des piques et des arquebuses est fermée, monseigneur, dit le page ; on n’en peut retrouver la clef..... Le comte de Weiler m’envoie vous demander si vous l’avez, ainsi que celle de la poterne du Sud qu’on a trouvée ouverte et qu’on essaie inutilement de refermer.

— C’est Oswald qui a cette clef, s’écria le sénéchal.

— Oswald vient de sortir du château, monseigneur, par la poterne justement. Il a dit que monseigneur l’avait chargé d’un message pour les assiégeants.

— Ah! le misérable! c’est lui qui nous a trahis... Mes brassards et mon hausse-col... Page, dis au chancelier qu’il fasse barricader la poterne et enfoncer la porte de la salle d’armes... Que les arbalétriers garnissent les meurtrières en attendant que les arquebusiers aient des munitions. »

Un archer blessé entra au moment où le page s’éloignait.

« Quel nouveau malheur viens-tu m’annoncer ? dit le sénéchal, dont on bouclait les brassards.

— Monseigneur, dit l’archer, les reîtres du baron de Steinfeld se sont retranchés dans la tourelle du château et tirent sur nos troupes.... Hans et Fritz sont morts. Le chevalier d’Chv et le sire de Stourmfeder ont été tués. La compagnie noire a déjà enlevé la palissade.... Le château est attaqué de tous les côtés à la fois.

— Mon casque 1 mes gantelets ! hurla le sénéchal au comble de la fureur. Chevalier, dit-il en menaçant Florian du poing, vous ne jouirez pas du succès de votre complot, dussé-je vous poignarder de ma main. Sebald, et vous, archer, continua-t-il en s’adressant à son écuyer et à l’autre homme d’armes, restez à cette porte et veillez sur ce prisonnier, sur ce misérable traître.... S’il essayait de s’échapper, tuez-le comme un chien. Mort ou vif, Sebald, tu m’en réponds sur ta tête.

— Dès que la comtesse ne sera plus là, tu poignarderas cet homme, ajouta-t-il à voix basse en prenant son casque des mains de son écuyer. Que Dieu vous garde, madame la comtesse, » dit-il à haute voix.

11 sortit en courant.

« Dieu tout-puissant ayez pitié de nous ! murmura la comtesse en levant les yeux et les mains au ciel, sauveznous, sauvez mon mari !

— Marguerite, dit Florian en s’élançant vers la jeune femme, laissez-moi vous expliquer....

— Ah ! je vous hais, je vous méprise, s’écria-t-elle avec désespoir...:

— La douleur vous rend bien injuste, Marguerite, reprit-il avec tristesse, mais sans aucune amertume, le comte est en sûreté au milieu de mes fidèles lansquenets. Quoi qu’il puisse m’arriver à moi-même, ils ont ordre de respecter ses jours et de le remettre en liberté.

— Oh ! dites-vous vrai ?

— Vous ai-je jamais trompée, Marguerite? L’échange que me proposait le sénéchal n'était qu’une trahison concertée entre lui et Jacquet. Lisez cette lettre de Rohrbach, et vous verrez la preuve de ce que j’avance. Pendant l’entrevue qu’aurait nécessitée mon échange avec le comte, on eût simulé une querelle ou bien une tentative d’évasion ; votre époux et moi nous eussions été massacrés.

— Gomment avez-vous appris tout cela? murmura la comtesse en parcourant le papier que Florian venait de lui remettre.

— Par Oswald, par ce soldat qui est venu me conduire ici, et qui n’a pas voulu qu’on égorgeât son ancien capitaine. Pendant que vous m’accabliez de votre mépris , il portait à mes hommes l’ordre de sauver, à tout prix , le comte votre époux.

— Pardon, Florian, pardon, noble et généreux ami , s’écria Marguerite en saisissant la main du chevalier, j’avais la tête perdue.... Pourrez-vous jamais me pardonner mes odieux soupçons ?

— Je vous pardonne, répondit Florian avec douceur.

— Vous détournez la tête, vous m’en voulez encore ? s’écria Marguerite.

— Non, dit-il en se retournant et en essuyant une larme qui scintillait au bord de sa paupière.... Non , je vous jure, mais je voulais cacher une faiblesse dont je rougis moi-même. Méprisé par mes amis, en butte à la défiance, aux calomnies de ceux-là même que je sers au péril de ma vie, obligé de lutter contre l’aveuglement des uns, contre les brutales passions des autres, sans sommeil, sans repos de corps ni d’esprit, telle a été ma vie depuis cinq mois.

* Et pourtant, depuis le jour où je vous quittai après la mort de ma pauvre mère, il ne m’était échappé ni une plainte ni un murmure sur la destinée que je m’étais faite, et dont j’avais prévu et accepté d’avance toutes les douleurs. Mais, là.... tout à l’heure.... quand, vous aussi, vous m’avez dit que vous me méprisiez.... que vous me haïssiez !....

— Florian ! interrompit Marguerite d'une voix suppliante.

— Tenez, Marguerite, continua-t-il, c’est probablement aujourd’hui la dernière fois que nous nous voyons. Je ne veux pas mourir sans vous avoir dit combien était grand cet amour que la voix divine de la liberté n’a pu elle-même étouffer dans mon cœur. Sans tout ce qui vient de se passer cependant, je serais descendu dans la tombe, méconnu de vous comme je le serai du peuple à qui j’ai tout sacrifié. Je ne voulais pas que mon souvenir même pût faire passer un nuage de tristesse sur votre bonheur, auquel je croyais avoir contribué.

— Oh ! vos paroles me brisent le cœur l s’écria la jeune

femme, navrée de cette douleur si indulgente et si résignée. C’est à vos genoux que je veux....

— Relevez-vous, Marguerite, relevez-vous, dit-il en empêchant la comtesse de se courber devant lui. C’est moi qui ai tort de me plaindre.... j’aurais dû songera tous les sujets d’aflliction que vous avez déjà ; mais chacun a ses moments de faiblesse, et l’âme se ressent de l’épuisement du corps. »

A ce moment, des clameurs confuses et des cris perçants, mêlés au cliquetis des armes et aux détonations des arquebuses, annoncèrent que les paysans venaient de pénétrer dans le château. La trahison de quelques hommes d’armes leur en avait facilité les moyens.

« Oh! mon Dieu, mon Dieu ! s’écria Marguerite, que vont devenir les braves défenseurs du château ? Et le comte, mon époux I... Pourvu que cette horrible Sorcière ou ce misérable Jacquet n’aient pas profité de l’assaut pour... »

Elle s’interrompit tout à coup en entendant le bruit des pas de plusieurs hommes d’armes qui arrivaient en courant.

La poite s’ouvrit avec violence et livra passage au comte d’Helfenstein.

« Louis !...

— Marguerite!... »

Les deux époux se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et se tinrent longtemps embrassés.

« Marguerite, ma bien-aimée ! ma femme chérie, disait le comte.

— Louis ! que je suis heureuse de te revoir !

— Pauvre amie, que tuas dû éouflrir!... Florian de Geyersberg I s’écria-t-il en apercevant le jeune capitaine, auquel il courut tendre la main, c’est encore à vous que je

dois la vie et le bonheur de revoir Marguerite.... Oh! comment m’acquitterai-je jamais envers vous !.. .

— Et pendant qu’il te sauvait, murmura la comtesse, moi, ingrate et folle, je l’accablais de mes reproches, de mes soupçons injurieux !

— Pourquoi donc? demanda le comte.

— Rien... un malentendu... dit Florian. Maintenant que vous voilà réunis, que le ciel vous protège ! Adieu.

— Où allez-vous? s’écria Marguerite.

— Je cours me mettre à la tête de mes lansquenets pour tâcher d’arrêter le carnage.

— Malheureux que je suis, s’écria le comte, j’oubliais... venez.... Mais vous êtes sans casque, sans cuirasse, ajouta-t-il en le regardant. Vous ne pouvez vous jeter ainsi désarmé au milieu d’une lutte acharnée.

— Qu’importe!

— Prenez au moins cette épée, dit le comte en lui tendant la sienne.

— Et vous !

— Elle m’est inutile. J’ai juré à votre lieutenant de ne pas m’en servir. Adieu, Marguerite. »

H fit quelques pas, et chancela. Il lui fallut s’appuyer contre la muraille pour ne pas tomber.

« Ciel ! s’écria Marguerite en courant à lui ; vous êtes blessé ?

— Ce n’est rien. Comme j’arrivais avec la compagnie noire, on m’a pris pour un ennemi. Unvireton m’a blessé au défaut de l’épaule ; ma blessure n’a rien de dangereux, mais le sang que j’ai perdu... la rapidité de notre course... N’importe... »

Il essaya de marcher et retomba dans un fauteuil.

« Oh ! s’écria-t-il avec désespoir, ne pourrais-je donc aller mourir avec mes compagnons d’armes ?

— Louis, ne me quitte pas, dit Marguerite en l’embrassant. Que pourrais-tu faire dans l’état oit tu es ? Songe que je n’ai plus que toi au monde.

— Elle a raison, interrompit Florian ; votre place est auprès d'elle, monsieur d’Helfenstein.

— Non, non; ma place est sur la brèche.... Mon honneur....

— Loin d’être utile h vos amis, reprit Florian, votre présence ne fera que redoubler l’acharnement de Sarah et de Jacquet.... Vous vous perdriez et vous perdriez Marguerite en même temps.... Protégez-la....»

Il sortit précipitamment.

Tandis que Florian rejoignait ses amis, la comtesse se bâtait de visiter la blessure de son époux.

Cette blessure était plus sérieuse que ne le prétendait le comte. Marguerite eut beaucoup de peine k étancher le sang qui coulait avec abondance, et dont la perte épuisait M. d’Helfenstein.

La faiblesse du comte eut du moins un heureux résultat, celui de le forcer k rester auprès de sa femme. Mais Louis se désolait de son impuissance.

« Oh! s’écria-t-il, penser qu’en ce moment on égorge peut-être de vaillants gentilshommes mes amis, mes frères d’armes, et que je ne puis ni les défendre ni mourir avec eux.

— Florian a promis de les sauver, répondit Marguerite en cherchant k calmer son mari.

— Pourvu que lui-même ne soit pas victime de son généreux dévouement! Et toi, ma bien-aimée, si Florian ne revenait pas.... si.... Oh ! mon cœur se brise quand je songe à quels affreux dangers tu es exposée.

— Ah ! que m’importent tous ces dangers maintenant que tu es 1k, près de moi.... Tout k l’heure... quand j’é-

tais seule... tout m’effrayait.... Maintenant que nous sommes réunis, quêta main est dans la mienne... il me semble que je n’ai plus peur.

— Ange de bonté, me pardonneras-tu d’être venu troubler par mon amour ton existence jusque-là si calme et si heureuse ?

— Te pardonner, Louis... Oh 1 n'est-ce pas à toi, à cet amour, que je dois les plus douces émotions de ma vie ?... Le péril que je partage avec toi, je le préfère encore à l’existence la plus brillante près d’un autre époux. Si tu savais combien une femme a de force et de courage lorsqu’elle se sent aimée.

— Que je t’aime ! » murmura-t-il en contemplant la jeune femme, dont le beau visage brillait d’une noble exaltation.

Le comte écoutait d’une oreille inquiète les pas des gens qui traversaient le corridor, les uns fuyant devant l’ennemi, les autres défendant pied à pied le terrain, Marguerite se hâtait de rassembler quelques bijoux et quelques-uns des objets les plus indispensables à sa fuite et à celle de son mari.

« L’ennemi est maître du château 1 s’écria M. d’Helfenstein.il ne rencontre plus de résistance : tout est perdu.

Plusieurs individus avaient essayé d’ouvrir la porte de l’appartement du comte et de la comtesse ; mais Florian ayant eu la précaution d’en emporter la clef, autant pour empêcher les paysans d’entrer que pour mettre le comte dans l’impossibilité d’aller se faire tuer, personne n’avait pu pénétrer jusqu’à M. et Mme d’Helfenstein.

A la fin, cependant, quelqu’un plus opiniâtre ou mieux informé que les autres, secoua rudement la porte et s’acharna quelque temps à vouloir l’ouvrir. Le bruit cessa et la personne inconnue s’éloigna rapidement.

Au bout d’un quart d’heure, Marguerite et Louis entendirent encore quelqu’un s’arrêter devant la porte. On essaya deux pu trois clefs dans la serrure. Une d’elles se trouva de bonne dimension, car la porte s’ouvrit.

« Oh ! si c’était Florian 1 » s’écria la comtesse.

Au lieu du chevalier de Geyersberg, ce fut Sarah qui parut sur le seuil.

Refermant la porte derrière elle, elle en retira la clef, qu’elle mit dans sa poche.

Une sinistre expression de triomphe brillait dans ses yeux.

« Encore cette furie ! s’écria le comte en se jetant audevant de sa femme.

— Enfin!... murmura la Sorcière, enfin 1... Une fois encore je vous tiens sous mes pieds, et cette fois, je vous jure, l’enfer lui-même ne pourrait vous soustraire au supplice que je vous ai préparé.

— N’approche pas, fille de Satan ! lui dit le comte, ou, de par Dieu 1 ma dague punira ton insolente audace.

— Ne l’irritez pas, mon ami, murmura la comtesse. Tâchez plutôt de gagner du temps pour que Florian puisse arriver.

— Allons, vous êtes déjà plus calmes que je ne le supposais, reprit Sarah. Vous songiez à votre ami Florian, n’est-ce pas? Insensés!... S’il vient, il arrivera trop tard... Tandis qu’il cherche à réunir ses lansquenets afin de sauver vos amis et vous-même des mains de Jacquet, j’ai préparé ma vengeance. Sous votre appartement se trouvent deux vastes pièces où sont renfermées les provisions de fourrage et de bois destinées à la consommation de votre château.... Au milieu de ces bottes de paille et de ces tas de fagots, j’ai jeté de ma main quelques brandons enflammés. Puis les portes ont été soigneusement fermées....

et leurs clefs ont disparu sous la vase des fossés.... Comprenez-vous maintenant quel est le sort qui vous attend? »

Marguerite courut à la porte de gauche. Voyant qu’elle était fermée et qu’on en avait retiré la clef, elle leva les yeux au ciel avec désespoir et revint près du comte.

«Fermée! s’écria Louis.... Florian, peut-être....

— Non, messire, fit Zilda, c’est par mon ordre qu’on a fermé ces deux portes.... Elles ne se rouvriront désormais ni pour Florian, ni pour vous. Nous sommes ici dans votre tombeau, et nous n’en sortirons que lorsque ces murs énormes s’écrouleront dans la fournaise ardente qui gronde et bouillonne déjà sous nos pieds. »

Une fumée, mêlée d’étincelles, commençait à passer à travers les carreaux, vers le fond de l’appartement.

« Sainte Vierge ! ayez pitié de nous ! s’écria la comtesse.

— Marguerite!... Oh! pauvre enfant! murmura le comte avec désespoir.

— Voici déjà la fumée et les étincelles, reprit Sarah.... Les flammes suivront bientôt.... Oh! ce sera un beau spectacle, un splendide brasier!... digne vraiment du noble comte d’Helfenstein et de l’auguste descendante de nos empereurs !

— Infâme créature ! s’écria Louis.

— Que vous semble de ma vengeance, monseigneur ? dit la Sorcière. Vous nous aviez juré à toutes deux de nous être fidèle jusqu’à la mort, de ne jamais nous quitter.... Grâce à moi, vous pourrez tenir votre double serment.... Tous trois nous allons périr ensemble.... et nos corps, enveloppés du même linceul de feu, confondront leurs agonies et leurs cendres sous les mêmes débris! Demain, peut-être, on retrouvera, sous les décombres fumants de

votre château^ quelques ossements rongés et noircis par les flammes.... Mais, dites-moi, noble dame, croyez-vous que le héraut d’armes le plus expert de la cour impériale puisse reconnaître les ossements de la comtesse d’Helfenstein de ceux de Zilda la Sorcière ?

— Horreur 1 murmura la comtesse en se couvrant la figure de ses deux mains.

— Le fer et le feu, voyez-vous, continua Zilda, savent mettre de niveau le plus orgueilleux château et la plus chétive chaumière..,. Gomme eux, la. mort sait tout niveler.... De tous vos titres, de toute votre puissance, il en sera comme de cette fumée.... À peine le feu éteint et les cendres refroidies, tout aura disparu. »

Il y eut un moment de silence lugubre.

« Écoutez ! s’écria Marguerite, il me semble entendre.... »

On écouta, mais ce fut en vain.

« Rienl... reprit-e^p avec découragement. Je m’étais trompée.... c’est le bruit des flammes.... Louis, il faut nous résigner à la volonté de Dieu.

— Nous résigner!... fit le comte. Oh! s’il n’y avait que moi!... mais toi, Marguerite, toi, si jeune, si belle, si aimée, te voir périr de cette mort affreuse.... et ne pouvoir rien faire pour te sauver ?... Ah ! si avant de succomber, je pouvais du moins étouffer de mes mains ce démon qui insulte à notre agonie !... »

Il essaya de s’élancer vers Sarah, mais ses forces le trahirent.

« Ah! laissez cette misérable créature à la justice de Dieu! lui dit la comtesse en le retenant. Malgré ses paroles de triomphe, elle est encore plus misérable que nous.

— Moi! s’écria Zilda; ah! vous raillez, je pense.

— Dieu nous épargne du moins la douleur de nous survivre, et nous permet de confondre notre dernier soupir, reprit Marguerite.... Nous mourrons l’un près de l’autre en nous serrant la main, la prière et le pardon sur les lèvres, avec l’espoir de nous trouver réunis dans un monde meilleur.... Cette pauvre insensée, au contraire, cherche en vain à s’enivrer de sa vengeance, dont les joies même ont trompé son attente.... La mort, qui va bientôt dissiper sa folle ivresse, lui paraîtra d’autant plus affreuse qu’elle ne sera que le prélude du châtiment que Diçu réserve à son aveugle fureur. »

Elle était si belle en parlant ainsi, que le comte, malgré les dangers qui les entouraient, eut un élan d’admiration .

« Viens dans mes bras, ma belle et vaillante châtelaine, lui dit-il en l'attirant sur son cœur.... Le courage et la fierté de ta noble race resplendissent dans tes yeux.... Oh ! tu avais raison 1 Vienne la mort, maintenant, nous la bravons ensemble. »

En les voyant ainsi dans les bras l’un de l’autre, Sarah porta la main à son front avec une expression de rage et de désespoir impossible à décrire.

— Oh! les verrai-je donc expirer ainsi, m’insultant encore de leur orgueil et de leurs propos d’amour!... s’écria-t-elle. O! vous, sombres démons de l’enfer! vous à qui j’ai livré mon âme ! ah ! pour tous les tourments que j’ai soufferts, pour celte éternité de douleurs qui m’attend, n’aurai-je donc pas une heure de la vengeance que j’avais rêvée et dont la brillante volupté sillonnant mes veines comme le frisson du plaisir, fasse tressaillir mon cœur et tout mon être à chacune de leurs tortures !... Oh! l’enfer est clans ma tête! mes idées se heurtent, se brisent!... Je deviens folle! Oh! je souffre! je souffre! continua-!-

elle en portant les deux mains à sa poitrine comme pour comprimer les battements désordonnés de son cœur. Grâce ! mon Dieu ! grâce !... Encore un moment, un éclair de raison.... le temps au moins d’accomplir cette vengeance que j’ai si chèrement payée!... Oh! ma tête, ma pauvre tête! mon front brûle mes mains.... ma tête se brise.... Le leu!... la haine! la vengeance!... Louis!... Oh! mon Dieu, mon Dieu!... cette clef!... »

Elle regardait en même temps la clef qu’elle tenait à la main comme pour se demander à quoi elle pouvait servir....

« Cette clef!... que voulais-je donc? Ah! c’est la clef de cette chambre, reprit-elle avec un retour de raison. »

Elle courut vers le fond de l’appartement pour la jeter dans les flammes, mais au moment de le faire elle s’arrêta brusquement, se couvrit la figure de ses deux mains en poussant un cri déchirant et se retourna, les yeux hagards et les traits décomposés par la folie.

« Oh ! ce cri m’a glacé le cœur I murmura la comtesse en se serrant contre son mari.

— La malheureuse devient folle, dit tout bas le comte.

— Oh! que ce feu me fait de bien!... murmura Zilda, qui revenait en tenant toujours la clef à la main.... J’ai froid.... Viens, Thérésa.... Pauvre sœur.... Tes pieds sont tout meurtris.... tu trembles sous tes haillons glacés.... Oh ! oui, nous sommes bien malheureuses !... Mon Dieul n’aurez-vous donc jamais pitié de la misère de deux pauvres enfants !...

— Louis, dit la comtesse à l’oreille de son mari, la clef qu’elle tient doit ouvrir cette porte.... En flattant sa folie, peut-être obtiendrez-vous qu’elle vous la remette. G’est noire seul, notre dernier espoir !

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— Oh! quel supplice! murmura le comte.... Zilda ! ditil en élevant la voix.

— Zilda I s’écria la Sorcière qui s’arrêta et regarda autour d’elle d’un air égaré.... Zilda? ajouta-t-elle en ayant l’air de chercher... Attendez... Oh! oui... Elle est morte, la pauvre Zilda... Et puis, elle l’aimait tant son beau gentilhomme!... Oh! depuis longtemps!... Toutes ces paroles d’amour que j’écoutais d’un air si indifférent... Eh bien!... quand j’étais seule je me les répétais dans mon cœur!... J’étais si heureuse, alors!... Je te disais de te taire, et j’aurais voulu prendre sur tes lèvres chacune de tes paroles d’amour !

— Tu sera, seule ce soir, n’est-ce pas, Zilda, dit le comte en se traînant vers elle afin de chercher à s’emparer de la clef. J’irai te voir, si tu veux me donner cette clef.... oui.... celle-là.... tu sais bien qu’elle ouvre la porte du jardin.

— Marianni me l’a redemandée, répondit-elle mystérieusement... Je lui ai dit que je l’avais perdue... j’ai bien fait, n’est-ce pas?... Ainsi, tu viendras ce soir..., il est à Stuttgart.... Cette nuit tout entière nous appartient.... nuit d’ivresse et de volupté!... Oh! regarde-moi encore.... ton regard brûle mes yeux.... tesbaisers me font frissonner de la tête aux pieds..., et quand tes lèvres pressent les miennes, il semble qu’elles aspirent mon sang, ma vie, mon âme et ma pensée !

— Louis, voyez où sont déjà les flammes! s’écria Marguerite; nous n’avons plus qu’un instant devant nous.

— Oui, Zilda, oui, reprit le comte en s’adressant toujours à la Sorcière, j irai ce soir; cette nuit, je serai tout à toi.. .. Mais cette clef, il me la faut.... tu ne me l’as pas enoore donnée....

— Tiens,» dit-elle en lui tendant la clef.

Au moment où Marguerite allait s’en emparer, la Sorcière retira brusquement la main.

— Quelle est cette femme? s’écria- t-elle. Je veux qu’elle s’en aille, moi!... Je suis jalouse, sais-tu bien,' jalouse, de toutes ces nobles dames que tu rencontres le soir à ces bals, à ces fêtes où je ne puis te suivre, pauvre créature que je suis!... mon Dieu!... que de larmes j’ai versées en attendant ton retour durant des nuits entières! Et quand tu revenais j’essuyais promptement mes yeux, je tâchais de sourire, d’être gaie, pour te paraître aussi aimable que les femmes que tu quittais. »

En ce moment, on entendit arriver plusieurs hommes armés qui s’arrêtèrent à la porte de la chambre.

« Au secours ! au secours ! s’écria Marguerite ; le feu est ici.... nous sommes enfermés.... Enfoncez la porte.... Hâtez- vous, au nom du ciel, hâtez-vous! »

La porte retentit aussitôt sous les coups précipités des haches ou de masses d’armes.

' « Entends-tu ce bruit? reprit Sarah, qui était restée un instant immobile : c’est Marianni qui vient.... il sait tout.... il veut t’assasiner. Oh! non, non..., je ne veux pas!... Vous me tuerez plutôt.... et ce poignard.... Eh bien, malheur à vous, alors.... »

Elle fit le geste de frapper. Une expression de triomphe sauvage se peignit sur ses traits et se changea tout à coup en un expression d’épouvante et d’horreur.

« Oh! s’écria la malheureuse femme en reculant devant le comte, qu’elle prenait maintenant pourMarianni... Du sang.... du sang!... là.... partout,... et ces flammes.... celles de l’enfer.... Elles m’attendent.... Ces étincelles.... oh ! ce sont les yeux des démons qui me présentent les cadavres de mes victimes.... L’un, c’estmon père.... il me maudit.... l’autre.... oh! mon Dieu!... Etlà.... là.... cette

tête ensanglantée.... ce poignard!... il étend le bras pour me saisir.... Non.... non.... oh! j’ai peur maintenant, j’ai peur de lui, j’ai peur de tous ces fantômes sanglants, enveloppés de leur linceul de feu.... j’ai peur, oh! j'ai peur de l’éternité! »

Voyant qu’elle allait tomber dans le gouffre ardent qui s’agrandissait à chaque instant aux angles de la chambre, Louis fit un mouvement pour la saisir et pour lui arracher la clef. Elle se rejeta si brusquement en arrière qu’elle lui échappa.

Le plancher, miné par les flammes, s’effondra au même instant sous les pieds de la Sorcière.

Elle essaya de se cramponner aux débris emflammés qui se trouvaient à portée de ses mains, mais tout s’écroula avec elle.

L’infortunée créature poussa un cri déchirant et s’engloutit au milieu des flammes et de la fumée.

Le comte n’eut que le temps de se jeter précipitamment en arrière.

Un pas de plus, il était perdu.

La fumée était devenue si épaisse,] que Marguerite et lui allaient périr étouffés lorsque la porte céda enfin aux assauts qu’on lui donnait.

Plusieurs hommes d’armes se précipitèrent dans la chambre. Us appartenaient presque tous è la bande de Jacquet.

Us allaient massacrer le comte et la comtesse lorsqu’un d’eux reconnut les malheureux châtelains de Weinsberg.

« Ne le tuez pas! s’écria-t-il. C’est M. d’Helfenstein et la comtesse Marguerite. A nous les raille florins que Jacquet a promis aux hommes qui les lui amèneraient.

— Je vous en donnerai cent fois plus si vous voulez nous

sauver, dit le comte qui faisait un rempart de sou corps à Marguerite. Fixez vous-même une rançon

— Non, non! s’écrièrent plusieux voix, pas de rançon.... Où prendrais-tu de l’argent, d’ailleurs?

— Ici même.

— Crois- tu donc que| nous avons besoin de ton intervention pour nous emparer de tout ce qui est dans tes coffres?

— Eh bien ! conduisez-moi à Augsbourg.

— Pour que vous vous échappiez?

— Laissez-moi partir avec ma femme, et je vous jure....

— Oui dà ! Et puis, quand vous serez en sûreté, vous ferez comme le comte de Lüpfen, qui a prétendu que la parole donnée à des serfs n’engageait point un gentilhomme.

— Eh bien! laissez partir la comtesse.... je resterai en otage jusqu'à ce que vous ayez reçu la rançon.... »

Quelques paysans hésitèrent; mais la majorité ne répondit que par des railleries et des injures aux propositions du comte.

« Ces belles paroles ne te serviront à rien, seigneur comte, s’écria Franz Ibel, le domestique de Jacquet qui accourait tout haletant.. On sait trop que Jacquet hacherait en morceaux celui d’entre nous qui oserait lui désobéir 1... Jacquet est au moulin, mes amis, ajouta-t-il en s’adressant aux paysans, amenez-lui vos deux prisonniers. . . . Je cours les lui annoncer.... Tiens, seigneur comte, tiens, ajouta le misérable en donnant deux ou trois coups de pied à M. d’Helfenstein qu’on venait de garrotter, tu vois maintenant que les souliers savent frapper comme les bottes. »

Cette allusion au privilège qu’avaient les nobles de porter des bottes et des bottines, excita l’hilarité des paysans.

Tout fier de son succès, Franz s’éloigna en recomman-

dant à l’un de ses camarades de veiller sur les deux prisonniers.

On emmena le comte et la comtesse, qui durent sortir du château et marcher jusqu’au moulin, où se tenait Jacquet avec quelques-uns de ses favoris.

« Qu’est devenu Florian? se demandaient Louis et Marguerite. Serait-il blessé... mort?...»

Avec le chevalier s’évanouissait leur dernier espoir.

En arrivant à la prairie qui s’étendait devant le moulin, les deux prisonniers aperçurent un affreux spectacle.

Deux ou trois cent paysans de la bande de Jacquet, avaient formé une double haie au milieu de la prairie. Ils s’étaient armés de lances et de piques dont ils dirigeaient la pointe vers l’intérieur de leur vivante avenue, de façon à ce qu’un homme ne pût y passer sans être atteint de tous les côtés à la fois.

Quelques pas plus loin, une centaine de nobles et de soldats de Weinsberg, garrottés et entourés de paysans, attendaient le moment de leur supplice.

Sur un signe de Jacquet, qui présidait à cette fête sanglante, quelques-uns de ces sauvages prenaient deux ou trois prisonniers et les poussaient entre les deux rangées de paysans.

Frappés à droite et à gauche par les lances et par les piques de leurs ennemis, les malheureux captifs ne tardaient pas à rouler sur le sol qu’ils inondaient de leur sang. Heureux encore lorsqu’on les laissait y mourir tranquilles, car souvent quelques paysans, réunissant leurs piques, soulevaient de terre le moribond et le lançaient en l’air pour le recevoir ensuite sur la pointe de leurs armes.

En apercevant le comte et Marguerite, Jacquet poussa un cri de joie.

« Enfin, murmura-t-il, enfin !... Pardieu ! s’écria-t-il, pardieu, belle comtesse, vous arrivez justement au moment du bal. On dit que le comte, vol re noble époux, était un des bons danseurs de la cour. Eh bien ! nous allons le mettre à même de faire briller ses talents!... Quel dommage que nous n’ayons pas un peu de musique pour ouvrir le bal !...

— Ma foi, Jacquet, dit un homme en sortant des rangs, je suis prêt à te jouer quelque chose de circonstance sur mon violon, si tu veux me donner de quoi m’arroser convenablement le gosier.

— Tiens ! s’écria Jacquet en lui jetant quelques florins. Et maintenant en danse, noble comte d’Helfenstein ! »

Sentant qu’ils étaient perdus et qu’il serait inutile d’implorer la pitié de Jacquet, dont la figure ressemblait en ce moment à celle d’un tigre, le comte et la comtesse ne proférèrent pas un mot.

Seulement, Marguerite, qui tenait le bras de Louis, se cramponna de toutes ses forces à son époux.

« Séparez-les donc ! s’écria Jacquet. La comtesse n’est pas destinée à périr maintenant.... Je me charge de consoler son veuvage.... et dès ce soir, encore.... Voyons, monsieur le comte, songez que c’est un bal de noces, et sautez bien haut en l’honneur des deux nouveaux époux.

— Misérable ! s’écria M. d’Helfeinstein, que Dieu te punisse de tes crimes ! »

Jacquet ne répondit que par des blasphèmes.

« Allons, en danse ! cria-t-il, en danse ! Et vous, belle comtesse, venez près de moi, afin de mieux voir le bal. »

Le paysan, qui était un ménétrier dont l’histoire a conservé le nom, — il s’appelait Melchior Nonnenmacher, — accorda son instrument, et se mit à jouer un air de danse. Il entra ainsi au milieu des lances qui se relevèrent pour

lui livrer passage, et qu'on abaissa aussitôt pour recevoir le comte qui marchait à quelques pas derrière lui.

Au moment où M. d’Helfenstein, après avoir dilnn dernier adieu à sa femme qu’on entraînait, s’engageait dans la fatale avenue, quelques hommes hors d’haleine se précipitèrent vers la prairie et se groupèrent autour du comte.

« Ces prisonniers m’appartiennent, s’écria Jacquet en s’élançant vers les nouveaux venus qui étaient, les uns des lansquenets de Florian, les autres des soldats de la horde centrale de George Metzler.

— Ils sont à nous tous, Jacquet, répondit George Metzler, qui accourait derrière ses hommes, retardé qu’il était par le poids de son armure..,. A quoi bon ces massacres inutiles? Veux-tu donc déshonorer la cause que nous servons et la noyer dans le sang?

— Je fais ce qui me convient, répliqua Jacquet furieux. De quel droit viens-tu me donner des ordres? Tu n’as pas plus d'autorité que moi ici.... Commande à tes hommes et laisse-moi commander aux miens. Rendez-moi mes prisonniers, ou par Satan !...

— Bas les armes, Jacquet ! interrompit tout à coup une voix ferme qui fit tressaillir l’aubergiste de Bœkingen. Si Metzler et toi vous êtes des égaux de grade, moi, du moins, j’ai le droit de commander.... Bas les armes, te dis-je! »

Comprenant que sa vengeance allait lui échapper, Jacquet se rua comme une bête féroce sur les soldats qui entouraient le comte. Telle fut son impétuosité, qu’il parvint presque jusqu’à M. d’Helfenstein. Mais, avant qu’il pût le frapper, Florian Geyer saisit le bras de Jacquet.

On redoutait tellement la force prodigieuse et la terrible violence dî Jacquet, que la plupart des paysans s’éloignèrent des deux adversaires. Metzler, seul, s'approcha pour

soutenir Florian, mais ce dernier le supplia de s’occuper des prisonniers.

Dans sa fureur, Jacquet tira sa longue épée et cria à ses hommes de se ranger autour de lui.

Quelques-uns d’entre eux accoururent; à leur tête se trouvait Frantz Ibell et Massenbach, le prédicateur fanatique qui suivait partout la bande de Jacquet.

Les lansquenets de Florian et la plupart des soldats de Metzler se précipitèrent aussitôt autour de Florian.

Ce dernier fit tout au monde pour éviter un combat, mais Jacquet ne voulait rien écouter. Massenbach, d’ailleurs, pérorait à tue-tête au milieu des paysans et les excitait, avec force métaphores et citations bibliques, à massacrer les fils de Bélial et les traîtres qui les protégeaient.

Voyant que le comte et la comtesse s’éloignaient avec Georg Metzler, Jacquet, ivre de rage, asséna un tel coup d’épée sur la tête de Florian, que ce dernier aurait eu la tête fendue si son heaume n’avait été admirablement trempé.

Telle était néanmoins la vigueur de Jacquet, que le chevalier chancela et resta un instant presque étourdi. Jacquet voulut redoubler, mais Kerner se jeta entre lui et son maître, tandis que Sarnen barrait le passage à maître Franz, qui, le couteau à la main, s’élançait traîtreusement vers Florian.

« Un instant! s’écrialechevalierd’unevoixtonnante.... Même au prix de ma vie, je ne souffrirai pas que des frères s’égorgent ainsi.... Cette querelle est entre Jacquet et moi.... Que nul ne s’en mêle !

— Il a raison ! dit Jacquet. Arrière tous ! »

Les partisans de Florian s’éloignèrent un peu, et les paysans de Jacquet suivirent leur exemple.

Massenbach, seul, persista à rester auprès de Jacquet,

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