SCENE II
LA MONTAGNE, LA VALLÉE Bilence jusqu'à la sortie de L'Alsace, et encore un peu après.
LA MONTAGNE, face au public.
Parler change mes habitudes; Quelque chose, pourtant, me pousse à discourir.
50 LA MONTAGNE ET LA VALLiÉE
Peut-être, bonnes gens, allez-vous bien souffrir. Car je n'ai pas fait mes études !
LA VALLEE, de même.
J'éprouve une démangeaison De dire enfin tout haut ce que tout bas je pense. C'est malaisé ? Tant pis ! J'aurai pour récompense
De m'al'liimer que j'ai raison.
LA iMONTAGNE, toujours au public.
Depuis des siècles que j'existe.
Ah ! mes pauvres amis, que de maux j'ai soufferts ! Il faut grimper sans cesse ; et puis, nos longs hivers.
Si vous saviez ce que c'est triste !
La Vallée a écouté les derniers mots de La Montagne en tournant la tête de son côté.
LA VALLÉE, au public.
Comme si c'était gai, chez nous !
Ne jamais voir qu'un bout de ciel, ça vous ennuie. On vit caché par les buissons; toujours la pluie;
L'eau vous monte jusqu'aux genoux.
LA MONTAGNE, toujours au public.
L'été, quelle âpre sécheresse !
On rôtit ({uelques mois, et, le reste de l'an. Gelé, transi, pris par la neige et l'ouragan.
Loin du monde, ou est en détresse.
LA MONTAGNE ET LA VALLEE ôl
LA VALLÉE, de même.
L'ombre des montagnes descend Sur notre blé chétit", à qui manque la place. Quelle ardente sueur nous baignera la face
Avant qu'on l'ait vu jaunissant !
Pendant les deux derniers vers, La Monlaçjuc a tourné la tète vers La Vallée.
LA MONTAGNE, à La Vallée (').
C'est toi qui gémis, La Vallée?
Ah ! si j'avais tes fruits, tes eaux et leurs poissons ! Si je pouvais voir croître et mûrir des moissons,
Ou m'allonger sous la feuillée !
LA VALLÉE, à La Montagne.
Quoi ! La Montagne, tu te plains ?
Si j'avais ton beau ciel, — le ciel (jue tu me caches (^), Si j'avais tes prés verts, le doux lait de tes vaches.
Que m'importeraient mes moulins?
L'Alsace apparaît au fond de la scène.
LA MONTAGNE, à la Vallée.
Je déborderais d'allégresse, Si je pouvais changer mon sort contre le tien !
(i) La Vallée regariîe son interlocuteur, comme, en principe, chacun regarde celui qui lui parle.
(2) Ceci est dit avec reproche.
Au public, en désignant du geste la région où se tient La Vallée :
Là-bas, dans le vallon, comme je serais bien ! Dieu 1 quelle paix enchanteresse !
LA VALLÉE, au public.
Pour moi quelle félicité, Si je fuyais tous ces taillis pleins de cachettes, Pour garder les troupeaux aux sonores clochettes.
Là-haut ('), dans les longs jours d'été !
Pendant les huit derniers vers, L'Alsace, au fond de la scène, a écoute, immobile et silencieuse, avec des hochements de tête significatifs. Elle pense : « Eh bien i mes amis, vous allez être satisfaits... » Quand La Vallée a fini, L'Alsace s'avance et parle. Aussitôt les deux villages se tournent vers elle, tressaillent, se détournent, baissent la tète ; puis ils écoutent avec confusion, comme des écoliers pris en faute.