‹ La soupe. La montagne et la vallée; saynètes d'AlsaceChapitre 19 sur 23 · SCÈNE IIÏ · texte numérisé non relu

SCÈNE IIÏ

L ALSACE, avec une douce ironie.

Alors, mes chers amis, villages de mon âme, Vous êtes donc bien malheureux?

Les deux villages restent la tète basse. L'Alsace reprend, après une pause :

Rassurez-vous. De moi vous n'aurez aucun blâme, Car je plains vos tourments affreux.

(i) La Vallée désigne la région de La Montagne.

Mais pour vous contenter le moyen est facile :

Courte pause, durant laquelle les deux villages relèvent la tète et interrogent L'Alsace des yeux. Elle reprend :

Vous n'aurez qu'à changer de sort.

LA MONTAGNE ET LA VALLEE, bien ensemble, avec élan.

Oh ! quel bonheur !

l'alsace

Descends, Montagne : je t'exile Dans ce val qui te plaît si fort.

Sur ces mots, dits avec une ironie redoublée, La Montagne descend de sa hauteur. Après quoi L'Alsace reprend :

Toi, La Vallée, en route, et grimpe sur la cime !

Tandis que La Montagne, passant derrière L'Alsace, se dirige vers la place occupée par La Vallée, celle-ci, faisant en sens inverse le même chemin ('), se dirige vers l'endroit laissé vide par La Montagne et grimpe sur l'éminence. L'Alsace ne reprend la parole que lorsque ce chassé-croisé est terminé.

Est-ce fait ?

LA MONTAGNE ET LA VALLEE, bien ensemble.

Oui.

L ALSACE, malicieusement, et sans se presser.

Vous êtes mieux ?

Une longue pause.

(i) Les deux villages se croisent derrière L'Alsace.

LA VALLEE, avec beaucoup d'hésitation.

Oui... C'est-à-dire...

La voix reste suspeadue ; L^ Vallée ne sait comment achever sa pensée. L ALSACE, après une petite pause.

Quoi ?

LA VALLEE, regardant à ses pieds, avec terreur.

J'ai peur de cet abîme...

LA MOxNTAGNE, avec une surprise pleine de tristesse (•).

Où donc êtes-vous, larges cieux ?

LA VALLÉE, frissonnant.

Brrr ! quel vent !

LA MONTAGNE, d'une voix lente, grave et lugubre.

C'est humide et sombre.

Hélas ! que d'herbe !

Et pas un sillon de froment I

(i) Tout ce qui suit est dit au public, jusqu'au moment où il sera spéciûé que les deux villages s'adressent à L'Alsace, qui les aura écoutés, paisible et amusée.

Le cri des faux dans la moisson, c'était superbe I Je n'entends plus qu'un beu(jlenient...

Ce dernier mot a été dit comme s'il exprimnil la plus profonde stupidité.

LA MONTAGNE, avec élan.

Où donc es-tu, splendeur si pure de la neirje ?

Chants montagnards de nos pipeaux, Combien vous me manquez ! Quand vous réentendrai-jc,

Claires sonnailles des troupeaux?

LA VAT.LéE

Je ne comprenais pas mon bonheur. C'est étrange !

Le vallon me semblait si beau !

LA VALLÉE, timidement, avec un petit coup d'œll vors L'Alsace,

Tout pourrait s'arranger par un nouvel échange.

LA 3I0NTAGNE, d'une voix sépulcrale.

Je suis comme au fond d'un tombeau.

LA VALLÉE, à L'Alsace, en joignant les mains.

Si cela vous plaisait, ô terre maternelle,...

lA MONTAGNE, de mémo.

Si vous exauciez notre vœu,...

LA VALLÉE, au public.

Je retournerais bien cueillir ma pimprenelle,...

LA MONTAGNE, de même.

Moi, ma gentiane à l'œil bleu !

l' ALSACE

Ma foi, mes chers enfants ('), j'en suis bien désolée, Mais l'échange est fait pour toujours.

Les deux villages lèvent les bras au ciel et les laissent retomber avec désespoir. L'Alsace reprend :

Oui, garde les troupeaux sur la cime, ô Vallée ! Toi, Montagne, fais tes labours !

LA MONTAGNE ET LA VALLÉE, mains jointes, d'une voix suppliante.

Rendez-nous le passé !

L ALSACE, avec une douce fermeté.

Votre prière est vaine :

Le sort est fixé pour jamais.

Maintenant La Montagne habite dans la plaine ; La Vallée est sur les sommets.

LA MONTAGNE ET LA VALLEE, bien ensemble.

Oh !quel malheur !

Tout en parlant, les deux villages se sont détournés en écartant les bras ; ils se couvrent la figure avec les mains, comme pour cacber leurs larmes. Une pause.

(i) Aussitôt qu'elle parle, les deux autres la regardent. Elle-même les regarde tour à tour.

L ALSACE, avec douceur, en souriant.

L'adieu justifie une larme ; Mais il n'en faut pas trop souffrir.

Elle continue, tandis que les deux autres cessent de couvrir leur visage avec leurs mains et se rassérènent peu à peu.

Si rien n'est sans défaut, toute chose a son charme :

Il suffit de le découvrir.

La Montagne aimera la plaine, La Vallée

Trouvera le sommet charmant, Et d'un conte naïf cette aimable assemblée

Saura tirer l'enseignement.

Après ces mots dits aux deux villages en désignant le public, L'Alsace continue en parlant aux spectateurs, sur un ton sérieux et doux :

Au lieu de ne songer qu'à nos propres misères

Et qu'au bonheur de nos voisins, Sachons apercevoir les peines de nos frères

Et savourer nos propres biens.

Les trois personnages saluent le public, tandis que la toile tombe. S'il n'y a pas de rideau, ils se retirent après avoir salué.

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