‹ La soupe. La montagne et la vallée; saynètes d'AlsaceChapitre 9 sur 23 · LES MÊMES, SAUF LA FÉE · texte numérisé non relu

LES MÊMES, SAUF LA FÉE

Dès qu'elle est sortie, L'Oignon fait deux pas eu avant, droit devant lui, de façon à se trouver au même plan que Marguerite, et commence à parler,

l'oignon, au public.

Dans un ragoût suave, en purée, à la crème,

J'ai partout le plus franc succès.

Le vieux berger le plus ennemi des excès

aS Là seupt

Fait de moi son régal suprême,

Quand, tout en surveillant ses laineuses brebis,

Il me croque avec son pain bis.

Le visage tourné vers Marguerite, et la main gauche étendue vers elle :

Jette-moi dans la soupe, ô jeune ménagère,

Pour en exalter la saveur !

Je ne veux pas d'autre faveur Que d'y mêler mon âme innocente et légère (').

MARGUERITE

Mais qui donc êtes-vous ?

l'oignon, gaiement.

Ce gentil compagnon, Tout rondelet, brillant, mignon, Qu'en France l'on appelle : oignon.

Il salue gracieusement en disant le dernier mot. Courte pause. MARGUERITE, toujours étonnée.

Pour un être pareil, il rime avec aisance.

La Carotte s'avance de deux pas, en raccourcissant le second, de façon it se trouver un peu en arrière par rapport à L'Oignon (-).

LA CAROTTE, au public.

Moi, mon feuillage délicat Plaît aux yeux. Le maçon, comme le chef d'État,

(i) Comme toujours, le geste s'achève avec la j)hrase, de même qu'il a commencé avec elle.

(a) Ainsi L'Oignon pourra apercevoir Marguerite sans se déplacer.

Se réjouit de ma présence Dans le bœuf à la mode ou le potage. Un plat

De tendres petites carottes Participe à la grâce aimable du printemps.

MARGUERITE

Quels discours singuliers j'entends 1

LA CAROTTE, regardant Marguerite.

Margot, celles qui me dédaignent sont des sottes. Être utile est tout mon destin.

Au public :

Je suis rafraîchissante et douce à l'intestin.

MARGUERITE, arec une grimace de dégoût.

Dieu 1 quelle poésie 1

LA CAROTTE, railleuse, en accentuant bien.

Eh ! oui, mademoiselle :

Un corps sain, un sang pur, un beau teint clair et frais, Ont plus de poésie en eux, ma toute belle, Que vos romans avec leurs terribles secrets.

Ce qui manque de poésie.

C'est un ventre malade.

MARGUERITE vivement, en détournant son visage (').

Ah ! quelle horreur !

(i) Vers sa gauche, droite du ipeclateui

LA CAROTTE, avec une ironie légère et gracieuse.

Allons,

Jeune déesse aux cheveux blonds,

Apprête enfin ton ambroisie !

Epluche-nous, fais-nous bouillir à petit feu,

Pour qu'un joli nuage bleu,

S'élevant de ton cher potage, Embaume la maison jusqu'au troisième étage (') 1

MARGUERITE, rassérénée.

Hé ! voilà du style fleuri.

C'est mieux que tout à l'heure.

LA CAROTTE, en confidence, au public.

Elle a presque souri.

Bien. Nous gagnerons notre cause.

Le Morceau de lard fait un pas et demi en avant et s'arrête un peu en arrière par rapport à La Carotte.

LE MORCEAU DE LARD, au public.

Moi, délicatement bordé de rouge brun.

Je suis grassouillet, blanc et rose.

Fumé, pas trop salé, par mon discret parfum

J'ajoute encore quelque chose

A la meilleure soupe aux choux.

On ne discute pas des couleurs et des goûts,

Mais tout le monde m'apprécie.

(i) Les yeux de La Carotte et le geste de sa main suivront la fumée s'élevant dans l'espace.

Lorsqu'elle rêve à moi, la souris du grenier Me juge plein de poésie.

A Marguerite :

Toi-même, chère enfant, tu ne peux pas nier Qu'il le plaît de trouver dans ton assiette creuse

Un bon petit morceau de lard.

Et qu'en dégustant bien sa part

Ta fine langue est tout heureuse !

MARGUERITE, avec un peu d'hésitation.

Mon Dieu, je ne hais point ce régal paysan, Je vous l'accorde.

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