SCÈNE II HEURTOUX, M^e HEURTOUX
Mme HEURTOUX Le pauvre homme !
HEURTOUX Il commence à voir clair.
Mme HEURTOUX Du moins, il lui reste, à lui, le bonheur de Blanche. Tandis que nous. . . J'ai si peur pour
notre fille !
HEURTOUX Ah ! Darchi n'est pas seul à se faire des
reproches.
Mme HEURTOUX Que veux-tu dire?
HEURTOUX Je veux dire que je m'en fais aussi, que tout ce qui arrive, arrive peut-être un peu par ma faute. Mme HEURTOUX Par ta faute ? Comment cela ?
HEURTOUX J'aurais du savoir qu'il ne fallait pas la donner à un homme trop différent de nous. C'est l'ordinaire erreur des bourgeois comme moi : s'ils n'ont pas d'argent, ils essaient de placer leur fille à un homme riche qu'ils trompent; s'ils en ont, ils veulent un gendre qui ne soit pas un homme simple comme eux. Ils s'aperçoivent trop tard qu'en intelligence et en bonté, seuls la simplicité et le travail élèvent. Leur fille est malheureuse, et ils ont ainsi de leur sottise et de leur absurde vanité un châtiment, peut-être mérité, mais bien, bien cruel tout de même. . .
Mme HEURTOUX Tu as raison. Nous nous sommes trompés. Pourtant, nous savions par nous-mêmes comment on fait de l'amour et du bonheur, mon pauvre ami... Encore, le savions-nous?... Nous avons été heureux, peut-être parce que nous n'avons jamais cherché comment il fallait. . . Le bonheur se fait sans préméditation. Pourvu maintenant que Renée ne fasse pas quelque éclat, quelque coup de tête. J'ai si peur de son exaltation. HEURTOUX Tu sais que Renée a très profondément le sentiment du devoir.
M°>e HEURTOUX
C'est égal, j'ai peur. Je la connais bien ; et puis
son long silence a dû épuiser sa résignation. Et puis encore, Renée est jeune, Renée est romanesque un peu. Et, si honnête qu'elle soit, elle est de sa génération et, si elle comprend le devoir, elle revendique aussi des droits. Je suis inquiète. Je l'ai vue tantôt si singulièrement calme, d'un calme presque invraisemblable après la scène d'hier.