‹ La souveraine; comédie en trois actesChapitre 2 sur 22 · SCENE PREMIERE RENÉE, Mnie HEURTOUX · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE RENÉE, Mnie HEURTOUX

RENÉE C'est une triste confession, mère, et je ne sais vraiment comment j'ai le courage de vous la faire.

Mme HEURTOUX Je te l'ai demandée. Et puis, ma pauvre enfant, à qui te confesserais-tu ? Et cela dure ?

RENÉE Oh ! cela dure depuis toujours.

Mme HEURTOUX Depuis toujours!... Voyons, Renée, les premiers jours pourtant?

RENÉE Les premiers jours comme à présent.

Mme HEURTOUX Comment ?

RENÉE Je ne comprenais pas alors; je sentais bien confusément que mon instinct attendait autre chose ; je ne savais pas.

Mme HEURTOUX Mais, quand vous vous êtes mariés. . . les premiers jours?

RENÉE Les premiers jours déjà, aux heures les plus graves, aux heures les plus tendres, à celles qui demeurent, pour les autres femmes, en souvenirs d'emportement ébloui, de griserie inconsciente; lui, il était calme, d'un calme presque insultant!

Mme HEURTOUX

Et, toujours?

RENÉE Toujours ! Oh ! il n'est pas grisé, lui !

Mme HEURTOUX Tu ne lui en as jamais parlé, tu n'as jamais essayé de le ramener plus complètement à toi ?

LA SOUVERAINE l5

RENEE Si, depuis que j'ai compris que ce ne peut être comme cela que l'on s'aime.

Mme HEURTOUX Que t'a-t-il répondu ?

RENÉE Il m'a servi des théories, de ces grands mots d'odieuse et froide raison qu'il a jusque dans le baiser !

M"»e HEURTOUX Alors, il ne se défend pas ?

RENÉE Il s'est fait des principes pour se justifier. Et il me trouve ridicule. . . Il s'impatiente, se fâche même. (Se cachant la tête dans les mains.) Et il s'est éloigné de moi. . . Ah ! mère, je rougis de devoir vous dire cela. . .

Mme HEURTOUX, allant vers elle, et lui prenant les mains, avec hésitation, un peu gênée.

Mais, voyons ma chérie. . . Tu. . . vous. . . Olivier est encore ton mari ?

Quand cela arrive, j'ai honte. J'ai honte parce que, chaque fois, j'ai espéré que mon amour allait l'emporter. . . Et toujours ! . . . Oh ! mère, je suis si humiliée, si écœurée !

Mme HEURTOUX Ma pauvre enfant ! Il faut espérer tout de même.

l6 LA SOUVERAINE

RENÉE

Espérer quoi? Qu'il change? Que subitement il devienne un autre homme, aimant sa femme simplement sans arrière-pensée? Cela ne sera plus. Mme HEURTOUX

Et puis, il te viendra peut-être la consolation d'un petit que tu aimerais, qui remplirait ta vie. . . RENÉE, se cachant le visage.

Mais, ma pauvre maman, c'est précisément ce qu'il ne veut pas ! C'est ce que je ne savais comment vous dire : il ne veut pas ! Et cela me désespère. Oh ! si j'avais eu un enfant, si je pouvais croire qu'un petit me viendra, je me serais résignée à l'écroulement de mes rêves de femme, j'aurais demandé à cet enfant tout le bonheur, toute la tendresse qui m'échappent. Mais je ne puis espérer. Et c'est pour cela que je ne pourrais plus oublier; il m'a fait une blessure que lui-même, jamais plus, ne pourrait fermer; jamais plus je ne pourrais devenir l'épouse que je voulais être, que j'aurais été, s'il n'avait pas étouffé sous des mots prétentieux, sous des analyses sceptiques, l'instinct de femme qui s'éveillait pour lui. Voyons, mère, vous devez comprendre ma révolte?. . .

Mme HEURTOUX

Mon Dieu, mon enfant, je comprends, certes. Mais, vois-tu, j'ai toujours peur de comprendre mal en ce temps où tout est si différent du mien,

de celui où j'étais, comme toi, une jeune femme, et où l'on raisonnait beaucoup moins. Certes nous avions peur d'avoir trop d'enfants. . .

RENÉE Mais vous en aviez d'abord ! mais on ne prenait pas les jeunes filles pour en faire des femmes, sous l'empire immédiat de la peur ! Ah! je suis si malheureuse, mère. Si j'avais eu seulement un enfant ! j'aurais compris, après, peut-être : une petite vie frêle et pure aurait tout embelli.

M^e HEURTOUX Enfin, mon enfant, Olivier doit t'aimer pourtant.

RENÉE Il ne m'aime pas, il fait de grands discours prétentieux pour démontrer que l'amour est le résultat d'une prédisposition maladive, il parle d'atavisme, de névrose. Il ne m'aime pas. Il analyse trop l'amour pour savoir aimer.

M">e HEURTOUX Pourtant il est inteUigent.

RENÉE Il est cérébral, ce n'est pas la même chose, mère. Il met tout son amour-propre à n'avoir d'agissant en lui que le cerveau et à imposer silence à tout ce qui, en dehors de cela, fait un homme : aux passions du cœur, des sens, à toutes les douces, à toutes les saintes folies, sublimement

l8 LA SOUVERAINE

irraisonnées, qui donnent les heures de bonheur généreux. . . C'est un cérébral. Et il parait qu'il y en a beaucoup comme cela aujourd'hui.

Mme HEURTOUX Tu m'effraies, Renée. Tu ne l'aimes donc plus, ton mari?

RENÉE Cela lui est, j'en suis sûre, absolument égal. S'il s'en aperçoit, il fera sur mon cas une dissertation psychologique et me trouvera certainement en progrès.

Mme HEURTOUX Comme tu en parles ! tu t'exagères. . .

RENÉE Du tout. Tu ne le connais pas.

Mme HEURTOUX On dirait que tu le hais.

RENÉE Je ne. le hais pas. Mais tout en lui me révolte; tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, blesse en moi ce que j'ai de meilleur, froisse, bafoue froidement de son détestable esprit tout ce que je considère comme embellissant et élevant la vie, tout ce que vous m'avez appris à respecter, tout ce qui est, j'en suis sûre, la vérité, la vie.

LA SOUVERAINE IQ

Mme HEURTOUX, après un silence.

Renée, regarde-moi bien. Tu n'en aimes pas un autre, n'est-ce pas?

RENÉE, la regardant avec franchise.

Non, mère.

Mme HEURTOUX, étonnée.

Tu me dis cela sans protestation !

Je n'aime personne, personne que je puisse nommer, personne que je connaisse ; mais j'aime, comme au temps où j'étais une jeune fille faisant des rêves d'avenir, un homme que je me représente, qui me considérerait autrement qu'avec son esprit, raisonnerait et aimerait avec son cœur et ses passions, un homme qui serait un homme, enfin. Mais je n'aime personne, mère, je te le jure. Et, si malheureuse que je sois, je reste, rassure-toi, une épouse fidèle.

Mme HERTOUX Il le faut, Renée. Et il faut aussi avoir du courage, remplir ton devoir jusqu'au bout. Qui sait? tout passe et tout s'oublie. Si ton mari. . .

RENÉE, avec amertume.

Ma pauvre maman! Prenez garde, le voici. Et s'il vous entendait parler de courage et de devoir, il se moquerait de vous et vous demanderait des définitions.

Page 1