‹ La souveraine; comédie en trois actesChapitre 3 sur 22 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LES MÊMES, OLIVIER, HEURTOUX, DARCHI

OLIVIER, entrant, suivi de son père et de Heurtoux. Votre temps, votre temps!... Oui, à coup sûr, mon cher beau-père, en votre temps on ne pensait pas comme aujourd'hui. Mais les idées ont marché. . .

HEURTOUX En avant ou en arrière ?

DARCHI En avant, parbleu ! L'humanité ne recule pas ! Le progrès. ..

OLIVIER, l'interrompant. Et rester attaché aux idées de sa jeunesse, c'est, encore une fois, faire du déplorable sentiment.

HEURTOUX Que voulez-vous, je suis vieux. . .

OLIVIER Hé ! mon père aussi est vieux ; il est de votre âge.

DARCHI Tais-toi donc ! J'ai cinquante ans de moins que lui!

OLIVIER, à Heurtoux.

C'est vrai. C'est qu'il a su se dépouiller du sentimentalisme qui l'encrassait; il a su assouplir son

esprit à la méthode de stricte analyse de notre temps asservissant tout à la raison. Nous voulons être des hommes agissant avec discernement, échappant aux idées toutes faites que notre esprit n'a pas contrôlées, aux absurdes entraînements du cœur. Nous soumettons toutes nos pensées et tous nos actes aux déductions de notre seule raison, puisant ses arguments dans la science et la philosophie moderne, n'admettant rien d'intangible. Nietsche. . .

DARCHI

Ah! Nietsche, en voilà un esprit!

Mm« HEURTOUX, à Darchi.

Vous l'avez lu, Monsieur Darchi? Expliquezmoi donc sa théorie. Il m'intrigue beaucoup. DARCHI, embarrassé.

Ma foi,, je les connais bien ses théories. Oh! je les connais. Olivier en parle souvent. Mais c'est un peu compliqué. Vous expliquer. . . D'ailleurs, il faut une préparation, une initiation préalable... N est-ce pas, Olivier?. . .

OLIVIER

C'est évident.

HEURTOUX, à sa fille.

Sais-tu pourquoi Olivier me fait tous ces beaux discours? Parce que je ne veux pas admettre pour le mari le droit de tromper sa femme ! (Souriant.) Te voilà prévenue. . .

RENEE

Je connais ses idées là-dessus.

HEURTOUX, toujours souriant.

Et cela ne t'inquiète pas?

OLIVIER, assis devant son bureau, feuilletant un livre.

Renée sait que je suis maître de mes passions. Je veux être un homme fort ; et l'homme fort doit tendre le plus possible à se libérer de l'esclavage des sens et du cœur. Mais, précisément parce que je m'en libère, j'admets que d'autres y demeurent attachés. Et j'estime qu'il faut laisser à ceux-là la libre disposition de leur personne.

DARCHI

Évidemment! Il faut voir ça en artiste. Sacrebleu, mon pauvre Heurtoux, que vous êtes « dessus de pendule » !

HEURTOUX

C'est possible, mon ami. Que voulez-vous ? Je ne puis me résoudre et je ne me résoudrai jamais à ôter de la vie tout ce qui a fait la paix et le bonheur de la mienne. Je ne sais pas si j'ai des préjugés, si je suis, comme vous dites, « dessus de pendule )). J'ai toujours eu ce qu'on appelait dans mon temps, des idées larges, sans beaucoup de respect pour les conventions. Mais il en est de nécessaires, basées sur une générosité mutuelle. La fidélité conjugale, ou même si vous voulez, la fidélité entre amants est de celles-là. L'homme

et la femme qui aiment sont naturellement jaloux ; et, même quand on n'aime pas ou quand on n'aime plus, il est beau, me semble-t-il, de demeurer fidèle pour épargner une souffrance à qui vous aime, ou même simplement une blessure d'amourpropre à qui partage votre vie. Vous appelez cela du sentiment. . .

OLIVIER Certainement, dans le monde intelligent et raisonnant, on se débarrasse de la jalousie, de l'amour-propre ainsi placé. Ce sont des mots. . .

DARCHI

De vieux mots !

RENÉE

Vieux, oui, vieux comme le monde, parce qu'ils expriment des sentiments et des passions dont vous pouvez déplorer l'existence, mais qui n'ont pas changé depuis que l'homme existe, depuis que pour la première fois un être a dit à un autre : « Je t'aime », et que l'autre lui a demandé naturellement : {( Pour toujours? » Je trouve cela meilleur ainsi; cela grandit un peu une fonction qui, sans cela, ne serait pas très propre.

DARCHI, riant Pour toujours! ah! ah! pour toujours! ma pauvre petite Renée !

OLIVIER En somme, c'est éternellement la même erreur,

le même abus : vous voulez imposer à l'homme la privation de la satisfaction d'un désir. C'est une soufifrance, une souffrance inutile. Pourquoi?

HEURTOUX Pour épargner une souffrance à un autre.

OLIVIER Cela ne vous regarde pas. Que l'autre se défende en se dépouillant à son tour de ses sentiments absurdes.

HEURTOUX Mon brave Olivier, savez-vous que si l'on ne vous connaissait pas, on vous trouverait féroce ?

OLIVIER, dédaigneux.

Pas du tout, je raisonne, et j'ai, jusqu'au bout, le respect de la logique. Vous ne me comprenez pas, vous ne pouvez pas me comprendre, parce que vous n'avez pas été préparé à voir ces choses froidement, à les analyser en ne tenant compte que des vérités scientifiques et philosophiques dont vous êtes ignorant.

HEURTOUX, avec bonhomie.

C'est vrai...

DARCHI Ah! voilà, mon cher; il faut savoir !

HEURTOUX C'est vrai, je ne sais pas. Mais je crois qu'il est des choses humaines où ne doivent point intervenir

la science et la philosophie : je suis marié depuis trente ans, j'ai rendu ma femme heureuse, et j'ai élevé des enfants . . .

OLIVIER, l'interrompant.

Qui souffrent des souffrances inutiles, parce que vous en avez fait des émotionnels, comme votre fille.

HEURTOUX, grave.

Des souffrances? As-tu quelque chose à me reprocher, Renée? As-tu jamais été malheureuse par ma faute ?

RENÉE

Je suis heureuse d'être comme tu m'as faite, père. Si je souffre quelquefois, ce n'est pas par ta faute. Et je suis fîère d'être capable de souffrir ainsi.

HEURTOUX, inquiet.

Tu souffres ? Qu'est-ce qui te fait souffrir ? Tu n'est pas heureuse?. . .

OLIVIER, indifférent.

Je l'ignorais vraiment.

RENÉE Cela n'a pas d'importance, père. . . J'ai voulu dire que je souffre quelquefois, comme il arrive à tout le monde de souffrir. Cela ne vaut pas la peine de vous inquiéter.

Mme HEURTOUX, lui prenant les mains.

Ma brave enfant. . .

a6 LA SOUVERAINE

Je crois que Renée ne sait pas bien ce qu'elle veut dire. Elle a souvent l'esprit inquiet, mélancolique.

HEURTOUX, conciliant.

Elle est très sensible, Olivier. Il faut en tenir compte. Je ne vous crois pas capable de la chagriner volontairement, mais. . .

RENÉE, intervenant.

Père, je t'en prie, laisse cela. . .

DARCHI Ah ! zut ! Une scène de famille ! de l'attendrissement ! de l'Octave Feuillet ! Je m'en vais ! . . . HEURTOUX Voyons, Darchi, soyez sérieux.

DARCHI Jamais ! C'est trop bête ! . . .

HEURTOUX Il est naturel que je me préoccupe du bonheur de ma fille. Certes, j'ai confiance en votre fils. . .

DARCHI

Mon cher, si un garçon comme Olivier, observateur et psychologue comme lui, ne savait pas s'y prendre avec les femmes ! Mon fils. . . Mme HEURTOUX

Il ne s'agit pas des femmes. Il s'agit de Renée.

RENEE Père, mère, voyons ; cette discussion m'est pénible. Je vous assure qu'il ne faut pas vous inquiéter de ce que je viens de vous dire. Je parlais d'une façon vague, générale.

Et vous aviez tort, ma chère amie, surtout en présence de vos parents à l'émoi si facile.

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