SCÈNE III LES MÊMES, BLANCHE, ANDRÉ, MÉRYAC
BLANCHE, entrouvrant une porte.
On peut entrer?. . .
RENÉE Mais certainement.
BLANCHE, entrant, suivie d'André et de Méryac, en costume de chasse.
Bonjour!... Nous voilà. Nous vous amenons votre voisin Méryac que nous avons rencontré et qui ne voulait pas venir.
ANDRÉ Il ne se trouvait pas assez beau.
MÉRYAC, à Renée.
Je vous demande pardon. Madame : ce costume. Je reviens de la chasse.
RENEE
Nous sommes à la campagne, Monsieur Méryac,
et voisins.
OLIVIER
Quelle singulière passion !
BLANCHE
Quoi donc?
La chasse.
MÉRYAC
Je n'en ai pas la passion. Mais j'ai celle du
mouvement, du grand mouvement en plein air.
Et la chasse m'est un prétexte à courir par monts
et par vaux, avec l'illusion d'un but.
OLIVIER
Vous ne pouvez pas satisfaire votre envie de
courir sans chasser?
MÉRYAC
Mais je chasse à peine; seulement, je vous dis,
j'ai un but. Et j'ai besoin de cela. Quand mes
affaires me laissent des loisirs, il faut, même en me
promenant, que je m'assigne une tâche.
OLIVIER
La maladie de l'action.
MÉRYAC, souriant.
Le besoin de l'action, oui.
BLANCHE, à Olivier.
Vous avez tous l'air très grave. De quoi parliezvous donc, Monsieur mon frère?
C'est trop compliqué : tu ne comprendrais pas.
HEURTOUX Je crois au contraire qu'elle comprendrait très bien.
ANDRÉ, à Olivier.
Moi non plus ?
OLIVIER Toi non plus.
BLANCHE Heureusement : il faut, dans un ménage, que l'on comprenne ensemble.
HEURTOUX, à Méryac^ qui s'est approché de Renée.
Vous parlez de votre usine ? Vous savez qu'elle m'intéresse beaucoup. Allons au jardin, voulezvous ? J'ai des renseignements à vous demander. (Ils sortent. Renée les suit des yeux).
DARCHI, à Blanche.
Tu parles comme une petite bourgeoise. Mais quand on est un intellectuel comme ton frère, et absorbé par des travaux comme les siens, comment veux-tu que les idées ne s'élèvent pas à une altitude que les femmes ne peuvent atteindre?
BLANCHE Ne peuvent atteindre ! . . . Tu es bien gentil. Moi, André m'explique quand je ne sais pas et je comprends toujours. Et, tu sais, André n'est pas une bête. Nous nous élevons, nous aussi, quelque-
3ô LA SOUVERAINE
fois, à des altitudes!... Mais quand nous y sommes, nous parlons moins : nous éprouvons simplement, en vrais petits bourgeois que nous sommes. Et puis, avec mes deux petits, je n'ai plus guère le temps de melever. Je les élève, c'est plus urgent. . .
ANDRE, qui s'est assis sur une chaise, s'est levé, se rassied sur un fauteuil.
Et aussi élevé.
RENÉE Comment vont- ils ?
ANDRÉ
Bab a eu une amygdalite. Nous avons été très
inquiets.
Mme HEURTOUX
Oh ! le pauvre petit !
RENÉE Il va mieux ?
BLANCHE Il est guéri. Sans cela, tu penses bien que nous ne serions pas ici. . .
OLIVIER, distrait.
Évidemment.
DARCHI
Avec ces sales mioches, on n'est jamais tranquille !
BLANCHE
Allons, papa, allons, ne fais pas le philosophe, toi aussi ; au fond tu les adores. . .
LA SOUVERAINE 3l
Tiens ! ils sont là. Je ne vais pas les détester. Mais on s'en passerait.
ANDRÉ, qui a encore changé de siège.
Vous ne vous en êtes pas passé, vous. (Montrant sa femme.) La preuve. Je devrais même vous en remercier.
DARCHI
Oh! je n'ai pas pensé à vous à ce moment-là. Je ne m'en suis pas passé, parce que, à mon époque, on avait encore des tas de préjugés. Si c'était à refaire. . .
BLANCHE Tu ferais comme Olivier : tu ne te presserais pas. Il ne se presse en rien d'ailleurs. Et nous attendons toujours son livre. Comment çà doit-il encore s'appeler ?
OLIVIER, piqué.
Çà?
DARCHI, avec respect.
« Cogitations. »
BLANCHE Il y aura des illustrations ?
OLIVIER Un livre complet n'en a pas besoin.
ANDRÉ Mais ce n'est plus le même titre qu'il y a quelque temps.
OLIVIER
C'est un nouvel ouvrage.
ANDRÉ Et l'autre ?
OLIVIER
Je l'ai abandonné : je n'étais pas content.
BLANCHE Tâche d'achever celui-ci.
OLIVIER Cela n'a pas d'importance. J'écris pour penser.
BLANCHE C'est drôle : je croyais qu'on écrivait après avoir pensé.
Mme HEURTOUX
Vous devenez méchante, Blanche.
OLIVIER, dédaigneux.
Oh! ma sœur m'a habitué. Et je ne m'émeus \ pas. (A André qui vient encore de changer de siège.) Que fais-tu donc?
ANDRÉ Mais, mon cher, je suis fatigué et je voudrais me reposer un peu.
OLIVIER Eh! bien, reste assis.
ANDRÉ Voilà. Je voudrais bien, seulement je ne trouve pas un siège. . .
OLIVIER Il n'en manque pas.
ANDRÉ Je vois, seulement, ça n'a pas l'air d'être fait pour s'asseoir. C'est joli, c'est très curieux, mais on est bigrement mal là-dessus. Je voudrais bien un fauteuil, un vulgaire fauteuil, pas artistique, mais sur lequel on puisse reposer ses jambes et sa tête et ses bras. On peut trouver ça chez toi ?
Mme HEURTOUX
Venez donc, André! Nous vous trouverons cela,
dans le jardin.
(Olivier hausse les épaules.)
ANDRÉ Vous serez ma providence.
Mme HEURTOUX, aux autres.
Venez vous ?
(Ils sortent.)
OLIVIER Je vais prendre l'air. J'ai trop travaillé ce matin.
DARCHI Qu'as-tu fait?
OLIVIER J'ai songé au second chapitre de mon livre.
DARCHI Je vais avec toi.
BLANCHE C'est cela. Nous pourrons causer, Renée et moi.
DARCHI, sortant. Il ne faut pas, pourtant, te fatiguer trop. . .