SCÈNE V RENÉE, BLANCHE
BLANCHE, allant vers Renée et lui prenant les mains. Ma chère Renée! Tu es triste! qu'as-tu? Du chagrin encore. . .
RENÉE Mais non. Je n'ai pas de chagrin, non, je t'assure. Je suis un peu nerveuse. . .
BLANCHE Pourquoi me cacher, à moi, que tu souffres ? Je t'aime, je suis ta sœur, bien plus que je ne suis sa sœur à lui, va. . .
RENÉE A qui ?
BLANCHE A Olivier, à ton mari, rnon frère. . . C'est singulier, et même un peu monstrueux, et c'a été comme cela depuis le premier jour de vos fiançailles : il m'a toujours semblé être de ta famille plutôt que de la sienne. Je lui ressemble si peu. . .
RENÉE
C'est vrai. Tu es bien gentille, petite Blanche,
et moi aussi, je t'aime beaucoup, tu le sais; et ta
présence me fait du bien, toujours ; on dirait,
lorsque tu viens, que c'est un peu de ma vie pas-
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sée, de mon enfance qui entrent avec toi, un peu de fraîche et lumineuse et saine pensée ensoleillant mon âme et cette maison. Tu es si bien le bonheur vivant, le bonheur qu'on rêve quand on est une petite fille qui s'éveille. . . Il semble qu'entrent avec toi l'amour la joie fière, la maternité, tout à la fois le devoir souriant et la tendresse grave et consciente ; tu traînes après toi, dans tes cheveux des parfums de caresses chaudes, sur tes joues des fraîcheurs de baisers d'enfants, tout le bonheur enfin, tout le bonheur, tout le bonheur !.. .
(Elle réprime un sanglot.) BLANCHE Renée! tu vois. Renée, tu souffres. . .
RENÉE Non, non, je ne souffre pas, va. Mais je m'attendris à te voir si sereine, si pure, si simple, si bonne et si heureuse. Je m'attendris comme une romanesque que je suis peut-être, à voir vivre en toi, en ton ménage, le rêve de nos quinze ans. Comme toutes les fillettes, je songeais au mariage et je fermais les yeux, moitié par confusion, moitié pour nous voir, telle que je nous imaginais, mon mari et moi. Eh! bien, nous étions dans le tableau très bleu que je vo5^ais alors, tout à fait comme vous êtes : très gravement, très éperdument amoureux l'un de l'autre, mais très enfants, nous aimant en souriant et regardant crânement la vie, résolus
à être heureux, à ne songer qu'à nous aimer, à nous sourire, à nous griser de vivre à deux, peutêtre à trois, à quatre, à cinq. . . Je ne comptais pas, mais je sais qu'il y avait, dans le tableau, des sourires de têtes blondes. . . Tu es bien mon rêve, tu vois, le rêve dont je rougissais à cette époque, et dont maintenant . .
BLANCHE Et dont maintenant tu pleures. Ma pauvre Renée ! c'est vrai : il ne ressemble pas à Olivier, ton rêve. . .
RENEE, essayant de se maîtriser.
Mais je ne dis pas ça ; je ne me plains pas
d'Olivier.
BLANCHE
Mais moi, je te plains. Renée. Je te vois souffrir. Et puis, je connais trop bien Olivier pour ne pas savoir que ton rêve — c'est notre rêve à nous toutes, lorsque nous sommes honnêtes — que ton rêve a dû être déçu. Je sais bien comme il est : pas méchant, mais pas bon non plus ; desséché dans ses formules, enfermant tous ses instincts dans des règles... physiologiques; ayant perdu, dans sa manie de mettre l'homme en problèmes, toute faculté d'émotion; n'ayant plus qu'une préoccupation dans la vie : démontrer que tout ce que les hommes ont fait avant sa naissance est absurde. Il se croit très raffiné parce qu'il se fait une exis-
tence factice, des désirs bizarres et des ambitions ridicules. Il est de la race des « compliqueurs », devant la vie si simple dont ils médisent parce qu'ils ne savent pas letreindre.
RENÉE Blanche! comme tu le juges.
BLANCHE
Oh ! je te dis cela, parce que je sais bien que tu l'as vu comme moi. Ce n'est pas tout à fait de sa faute : papa s'est un peu trop vite extasié devant son intelligence et s'est tellement enorgueilli de le voir s'établir penseur, qu'au lieu de le guider, il s'est laissé dominer par lui. Ce pauvre papa : il a pris ce qu'il appelle le « genre artiste ». Ça consiste, pour lui, à renchérir sur tout ce que dit Olivier, et à soigneusement cacher, comme une tare, tout ce qu'on a de sensibilité et de tendresse, pour tout blaguer. Heureusement, moi, je connais ce qu'il cache et je l'aime bien. Mais toi, ma pauvre Renée, toi si sensible et si vivante, au milieu de tout cet artificiel, tu dois être très malheureuse.
RENÉE Oui.
BLANCHE
Et je voudrais que tu te confies un peu à moi, ma chérie, je voudrais pouvoir te consoler.
RENEE
Ma pauvre petite Blanche ! Me consoler comment? Je ne suis pas de celles que l'on console. D'ailleurs, je me suis trompée, j'ai commis en me mariant une erreur. A moi d'en supporter les conséquences. J'avais cru qu'un homme comme Olivier, un artiste, devait être plus délicat et meilleur que les autres; et ses grands mots, précisément, m'ont grisée. Ils ne m'ont pas grisée longtemps. Il faut que je tâche de me résigner. Malheureusement, vois-tu, la résignation n'est guère dans ma nature. J'ai très profondément le sentiment du devoir; mais j'ai peur, souvent, que l'exaltation même dont ce sentiment est nourri et qui s'inspire d'orgueil surtout, ne me pousse à quelque irréparable révolte... (Se ressaisissant.) Mais, mais, je me maîtriserai, va, sois tranquille, Blanche. . . Tu es bien bonne, je te remercie de cette affection exprimée avec tant de franche douceur ; mais tu ne peux rien pour moi, ma chérie, puisque j'ai tout essayé auprès d'Olivier, et que je ne peux rien moimême. Embrasse-moi, veux-tu ?. . .
(Elles s'embrassent.) On entend la voix d'André dans le jardin.
Blanchette! Eh bien, où es-tu? Blanchette 1 . . .
Et va retrouver ton mari, au jardin. Il s'ennuie de toi, tu vois. Vous vous aimez si bien. . .Va, je
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ne t'accompagne pas. Il faut que je me remette un peu.
BLANCHE J'y vais. A tout à l'heure. . . (Elle sort en criant.) Me voilà! Me voilà!