‹ La souveraine; comédie en trois actesChapitre 6 sur 22 · SCÈNE VI RENÉE, MÉRYAC · texte numérisé non relu

SCÈNE VI RENÉE, MÉRYAC

(Renée se regarde dans une glace, puis se laisse tomber, rêveuse, dans un fauteuil. Au bout de quelques instants, Méryac entre. Renée ne peut le voir. Et il fait quelques pas sans qu'elle l'entende.)

MÉRYAC, après avoir contemplé Renée durant quelques instants.

Madame. . .

RENÉE Comment ! Vous, Monsieur !

MÉRYAC M'avez-vous pardonné?

RENÉE

Je ne vous en veux pas. Je ne puis pas vous en

vouloir de m'aimer. Pourtant, vous auriez dû

m'épargner cette révélation à laquelle, vous n'en

avez pas douté, j'espère, vous ne pouviez rien

gagner.

MÉRYAC Vous aimant comme je vous aime, éperdument, je ne pouvais pas ne pas vous le dire.

RENEE, rêvant.

Vous m'aimez. . .

MÉRYAC Je vous aime depuis que je suis venu ici pour la première fois. Je vous ai vue là, assise à ce piano. Vous jouiez la Chanson de Solweig, de Grieg. Vous vous rappelez. . . Depuis, j'en berce constamment votre image, votre image qui ne me quitte pas.

RENÉE Il fallait vous imposer silence.

MÉRYAC C'était impossible. On n'aime pas en se maîtrisant ; et celui-là n'a jamais aimé qui a su, toujours, écouter sa raison. Du moins, je ne puis pas concevoir cette force. Que voulez- vous? Je suis un emporté, un ardent; j'écoute davantage les battements de mon cœur que les conseils de ma raison. Je me suis toujours laissé conduire librement par des mouvements spontanés, par des forces confuses, peut-être, mais que je sens bonnes, et qui me poussent à aimer et à haïr, instinctivement un peu, pourtant avec justice généralement. J'ai plus de confiance en elles qu'en les déductions présomptueuses du raisonnement : je me suis aperçu qu'en raisonnant on peut arriver, sur un même sujet, à des conclusions diamétralement opposées, selon le chemin que l'on prend; tandis que cette force confuse dont je vous parle n'a jamais qu'une

impression, impérieuse, sur chaque chose. C'est elle qui m'a fait vous aimer, tout de suite; elle encore m'a fait deviner que vous êtes malheureuse. . .

RENÉE Qu'en savez- vous ?

MÉRYAC Je ne le sais pas. Je l'ai deviné. . . C'est cette force qui m'a poussé à vous avouer mon amour, ce que je n'aurais pas fait si je vous avais senti heureuse, parce que, alors, le même sentiment indéfini m'aurait dit que j'agissais mal. C'est cette force qui me tient prêt à tout braver pour vous, me donne la tentation de vous emporter dans mes bras, et de m'enfuir, sans essayer de me demander si je fais chose sage ou chose folle ! . . . C'est cette force qui fait que je vous aime enfin, que je vous aime, passionnément, douloureusement, parce que, parce que. . . parce que je vous aime, tout simplement. . .

(Renée, en l'écoutant, s'est redressée ; elle le regarde fixement, très émue. Un silence.)

MÉRYAC Comme vous me regardez !

RENÉE Je n'ai jamais entendu parler ainsi. . .

MÉRYAC Vous voyez : votre mari ne vous aime pas, vous êtes malheureuse! Je le sentais bien. Et, je

VOUS le jure, si j'avais, dans votre vie, deviné le contraire, j'aurais trouvé le courage de me taire et de vous laisser à lui. . .

Mon pauvre ami, vous me laisserez. Oh! je vous l'ai dit : je ne vous en veux pas, pas du tout. . . Même, je vous l'avoue, vous m'avez donné une joie, la joie d'une émotion, d'une émotion peut-être amère, mais d'une émotion forte et saine. . . Vous auriez pu parler longtemps ainsi : je vous aurais écouté. C'est vrai, je suis malheureuse; c'est vrai, mon mari ne m'aime pas comme j'avais espéré être aimée, commevous venez. . . Mais je veux demeurer irréprochable.

MÉRYAC

Vous avez le droit ! . . .

RENÉE, l'interrompant.

Ces mêmes sentiments obscurs dont vous me parliez, ces mêmes forces confuses me disent que non, que j'agirais mal, que je dois tenter de trouver le bonheur auprès de mon mari, et lutter pour cela jusqu'à ce qu'il ne me soit plus possible de conserver un espoir.

MÉRYAC Et alors ?

RENÉE Alors. . . si je me sens vaincue. . . alors. . . je ne sais pas. Mais je veux espérer. Maintenant, mon

ami, laissez-moi, je vous en prie. D'abord, on pourrait trouver étrange de nous voir si longtemps à deux ; puis, j'ai besoin d'être seule. Laissez-moi. (Elle lui tend la main.) Au revoir.

MÉRYAC, gardant sa main.

Vous ne me défendez pas de revenir?. . .

RENÉE Non. Vous le défendre serait douter de moi.

MÉRYAC Au revoir.

(Il sort lentement.)

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